J’avais passé une mauvaise nuit. Cauchemars de fureur et de sang. Entrecoupés d’une autre angoisse : nous étions en avril. Fin avril. La fin de l’année académique approchait. Avec elle, de nombreux travaux à rendre. Les examens. Pas de droit à l’erreur. Je repoussai mes couvertures. Lire dans mon lit ? Pas question. Pas envie. Passer une robe de chambre, mes pantoufles. Descendre à la bibliothèque, Suétone à la main. Une grammaire latine. Travailler, plutôt que replonger dans de mauvais rêves. J’avais soif. Envie de grignoter. J’allai dans la cuisine, mis en marche la bouilloire électrique. Lady Grey ou Lapsang Souchong ? En tout cas, pas de café. Des cakes aux pommes de Tante Marge. Pas très romain. Que mangeaient les Romains au petit-déjeuner ? Faudrait interroger Sir William. Lequel des Douze Césars avait-il connus ? Tous, peut-être. Il avait retrouvé l’Algérie. Oran. Blida. « Bône », comme il aimait à dire. Un régime de fer. Une révolte rude et sanglante. Melkor en action. Et mon amour. Un amour que j’aimais de plus en plus, malgré la distance. Auquel lui-même s’attachait plus qu’il aurait voulu. « Je suis immortel, Catherine, telle est ma malédiction. Les miens sont partis. Certains prétendent qu’il en reste parmi nous. Qu’ils ont perdu toute substance, mais sont restés présents. Ronald a dû l’écrire quelque part. Mais je n’en ai jamais revu, depuis des millénaires. A part quelques errants, quelques sang-mêlés n’ayant pu se résoudre à choisir, aussi solitaires que ma propre personne, redoutant autant la mort que l’immortalité, les cavernes de Mandos que l’inconnu de l’au-delà. Je n’ai droit ni à l’un, ni à l’autre, pas plus qu’au Paradis terrestre. Est-ce pour cela que mon cœur, que mon âme, se raccrochent à ces lignées d’hommes éphémères, que je recherche sans cesse les yeux du grand-père dans le regard du petit-fils ? » Il avait aimé, pourtant, certains hommes, certaines femmes, plus que d’autres. Dont le roi Bard de Dale. Dont Gareth de Wallys-Gondor. Dont Priscilla Brandybuck. Dont John Ronald Reul Tolkien. Il avait aimé une femme plus que tout, et le fils qu’il en avait eu était passé dans la légende comme celui d’un démon. « Je suis un démon, Catherine. J’ai tué et fait tuer, ou j’ai laissé faire. J’ai laissé mourir deux enfants au cœur de la forêt. Ronald a traduit des textes qui disent le contraire. Il se plaisait à les croire, mais ils sont faux. J’ai vu les corps des petits princes. J’ai ordonné de les mettre en terre. Pour un joyau. Une œuvre d’art. Pour la gloire de mon Père. Pour un serment. Et notre orgueil. Combien de petits princes ai-je vu depuis mettre en terre ? Et combien de soldats, pas beaucoup plus âgés ? Comment pourrais-je encore aimer ? » Et malgré tout, malgré lui, il commençait à aimer Corwin McAllistair. Tout comme moi. Me perdre dans mes pensées ne me valait rien. Il me fallait dormir, ou travailler. Traduire. Je soupirais, quant la clef tourna dans la serrure de la porte d’entrée, quand mon frère titubant pénétra dans la bibliothèque. - Encore debout ? Demanda-t-il d’une voix pâteuse. - Déjà debout, corrigeai-je. Il est quatre heures du matin. - Seulement ? Il avala ma tasse de thé sans me demander mon avis. D’une traite. Se resservit. Je le gourmandai. Il éclata de rire. J’insistai. - Tu devrais sortir moins souvent. - Tu devrais sortir plus souvent. - Je ne suis pas un petit génie. Si je n’étudie pas, j’échoue. Je dois l’avouer, j’étais quelque peu jalouse de mon frère aîné. De son optimisme, de sa désinvolture, de son intelligence aigüe et de ses capacités sportives. Face à Stephen, je n’étais « que » Cat. Pour moi-même et pour les autres. Tout le monde, jusqu’il y a peu. Jusqu’au 22 novembre. Jusqu’au 26 décembre. Je n’en avais pas moins besoin de travailler d’arrache pied pour réussir, et pas Stephen. Il bâilla, s’étira. L’odeur de Guinness ne lui ôtait rien de son charme. - Allons, soeurette, cesse de t’en faire. Dans trois ans, tu seras diplômée d’Oxford. Dans cinq ans, tes livres se vendront comme des petits pains. Dans dix ans, tu régenteras notre ambassade à Paris, en tant qu’épouse de l’ambassadeur. Et moi, pauvre de moi, j’aurai bien de la chance si je suis cadre chez IBM. Ce fut à moi de rire, malgré l’inquiétude, malgré la tension. Dans dix ans, sans le moindre doute, il aurait à coup sûr épousé une riche héritière et inondé le marché de ses logiciels révolutionnaires.
Si je m’étais levée avant l’aube, je n’assistai pas à la messe dominicale. J’étais fâchée avec Dieu depuis ma discussion avec mon père. Je ne pris pas non plus la peine de m’habiller. Pas la peine de faire toilette pour Stephen et tante Marge. Quant à Suétone et ses empereurs, ils étaient morts depuis trop longtemps pour accorder à ma tenue le moindre intérêt. Je restai donc attablée dans la bibliothèque, en robe de chambre, pantoufles aux pieds et cheveux décoiffés. Je suçotai un bon moment mon crayon noir, appréciant le goût rassurant du bois mâché et de la mine de carbone. De temps à autre, je jetais quelques lignes sur une feuille de papier quadrillé, vérifiais une tournure de phrase, recherchais un mot dans le dictionnaire. Le travail avait l’avantage de détourner mon esprit de mes angoisses. Il n’aurait pas dû. |
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