Bernier se mit à s’agiter, à gémir. Guy lui serra la main plus fort, tentant de l’apaiser. Finalement, le malade ouvrit les yeux, fixant le jeune homme d’une étrange façon. Comme s’il ne le voyait pas. Ou plutôt, comme s’il voyait quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui n’aurait pas dû se trouver là… - Lambert, murmura-t-il très faiblement. Lambert, c’est toi ? Guy aurait aimé lui répondre « Oui, Bernier, c’est moi. Je suis là. Rendors-toi ». Mais il n’était pas un menteur. Il n’était pas un menteur et, de plus, il n’avait jamais approuvé que l’on cache la vérité aux malades. Alors, il détrompa son patient, tentant de mettre dans ses mots toute la gentillesse dont il se sentait capable. - Non, Bernier. Mon. Ce n’est que moi, Guy. L’écuyer referma les yeux, pendant quelques instants seulement. Guy se demanda s’il devait appeler Becky à l’aide. La fièvre restait dangereusement élevée, et si Bernier commençait à délirer… Mais le jeune homme parut s’éveiller à nouveau. - J’ai soif ! geignit-il d’une voix à peine audible. Ce n’était pas une mauvaise chose. Il devait boire, beaucoup. Et de plus, la tisane préparée par Valentine l’aiderait à combattre la douleur et la fièvre, et à se rendormir. Becky y avait rajouté une généreuse dose de miel, ce qui la rendait assez agréable au goût. Guy aida donc son compagnon à boire, puis le recoucha avec des gestes tendres, presque féminins. - Guy… reprit alors le jeune malade d’une voix un peu mieux assurée. L’ami de Valentine… L ami de Valentine ! C’était la première fois que quelqu’un le qualifiait ainsi … - Pardonne-moi de t’avoir pris pour Lambert. J’aurais dû me souvenir que c’était toi qui veillais sur moi. - Ce n’est rien, le rassura Guy. C’était dû à la fièvre. Tu as cru voir ce que tu espérais… Le tutoiement leur était venu spontanément, à l’un comme à l’autre, comme entre frères. - Non, répondit Bernier. Enfin, c’est sans doute vrai, en partie. Mais il y a autre chose. Tu lui ressembles, Guy. Ressembler à Lambert ! Le jeune homme faillit éclater de rire. Il avait vu quelquefois son image, dans un miroir appartenant à la Lamberte. Il ne lui trouvait aucun trait commun avec celui, beau, rayonnant, racé, du fiancé de son aimée. D’un garçon qu’il avait jalousé, sans réussir à le détester pourtant. D’un garçon qui n’était plus… - Non… non, voyons, voulut-il nier. Lambert… je le revois devant moi, comme si c’était hier. Nous n’avons rien en commun, lui et moi… Sauf une chose… l’amour pour la même jeune fille… L’image de Lambert s’imposa à lui. Un Lambert riant sous ses cheveux dorés. Lambert riait toujours dans ses souvenirs. Lorsqu’enfant il grimpait aux arbres en compagnie des garnements du village, Pierre en tête. Lorsqu’il ôtait sa chemise pour aider aux moissons. Lorsqu’il tendait à Louis un chevalier sculpté de ses mains… Lambert ne rirait plus jamais… - Ce n’est pas ton visage, expliqua Bernier. C’est… autre chose. D’indéfinissable. J’ai vraiment cru… Ses paupières se refermèrent d’elles-mêmes. Sa tête roula sur l’oreiller. - Ne me laisse pas, Guy… bredouilla-t-il avant de sombrer dans le sommeil. |
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