Mon frère me mit une tasse de thé entre les mains. Je n’avais pas soif. Pas soif de thé, du moins, mais de nouvelles. De bonnes nouvelles. Je bus, pourtant, plus par réflexe qu’autre chose. - J’ai essayé d’appeler chez nous. Le téléphone est coupé. - Ah… fis-je, sans conviction, sans intérêt. Encore… Mon père faisait Dieu savait quoi en Égypte, ma mère était seule et, je le supposais, sans un sou dans son gourbi, et, en plus, le téléphone était coupé. J’aurais dû être inquiète, révoltée, mais je m’en moquais royalement. Je n’avais aucune envie de sui parler, aucun besoin de son soutien, aucun désir de lui donner des nouvelles d’un garçon à qui elle reprochait de n’être pas « catholique ». - Appelle le père Andrew, alors ! Il la verra de toutes façons. J’avais mis dans ces mots une méchanceté que Stephen ne releva pas. - C’est fait. C’était inutile. Toute la ville ne parle que de « ça ». Comment auraient-ils pu parler d’autre chose, mes chers concitoyens ? Malgré tout, ça me faisait mal de l’entendre. Qui était Corwin pour la plupart de ces gens ? Le fils d’un notable , Une vague connaissance , Un « petit gars du coin » ? Je les entendais déjà, entre la poire et le fromage, pleurnicher sur son sort, ou s’indigner vertueusement « vous comprenez, ma chère, ces Arabes… » avant de reprendre leur petite vie comme si de rien n’était, parce que, de fait, il ne leur était rien. Alors que pour moi, il était tout; Alors que moi, j’aurais donné n’importe qui pour souffrir à sa place. Je sursautai. Le téléphone, dans la nuit tombante. J’aurais dû courir, voler. J’aurais dû… - Cat ! J’avançais à petit pas vers le cornet que me tendais mon frère. En redoutant, en espérant. - C’est pour toi. C’est ton patron. Je reste là. Au cas où… - Cat ? Sir William ne m’avait jamais appelé autrement que Catherine. Ou « Lady » Catherine. Je ne l’avais entendu appeler par son diminutif que lord Perceval Brandybuck. Alors, pourquoi « Cat » ? - Il a besoin de vous. Besoin de moi. Il avait besoin de moi. « Il ». Corwin. S’il avait besoin de moi, c’est qu’il était en vie. En vie… - Il s’est réveillé brièvement. Il vous a appelée. « Cat ». Venez. Tout de suite. Je vous en prie. Venir ? Si j’avais pu, j’aurais été à son chevet depuis longtemps. Depuis l’instant où j’avais appris. Mais je n’avais pas d’argent. Pas de visa. Juste un passeport périmé. - Quelqu’un vous attendra demain, à Gatwick, devant le comptoir d’Air France. Avec un passeport, un visa, et un billet d’avion. Soyez y vers 6 heures du matin. Sans faute. Sans faute ? Comment aurais-je pu ne pas y être ? - Dites-lui. Dites-lui que j’arrive. Que je serai là demain. Qu’il tienne bon. Que… que je l’aime. - Je le lui dirai, dès qu’il s’éveillera. Dès qu’il s’éveillera… - Co… comment va-t-il ? - Il est sous sédatifs. Il dort. Ça vaut mieux. Pour le reste… Pour le reste on ne peut rien dire encore. Pas avant plusieurs jours. Pas avant plusieurs jours… - Le médecin vous expliquera, demain. Je ne puis vous dire que ce que je vous ai dit. Et que je ne le quitterai pas. Pas un instant. Je vous le promets.
J’avais passé une partie de la nuit à faire et défaire mes bagages. Une autre partie dans la vieille Ford de tante Marge, mon frère m’emmenant à l’aéroport. Tendue comme la corde d’un arc. Irritable. Prête à éclater en sanglots, comme à hurler à la moindre contradiction. J’avais écouté sans mot dire le fonctionnaire qui m’avais remis les documents : comme promis, un passeport valide, visé par le consul d’Algérie, et un billet d’avion. Un billet de première classe. - Pour une fois, l’Etat se montre généreux, avait fait remarquer Stephen. - Ce n’est pas l’Etat, avait répondu l’homme en baissant les yeux. Comment remercierai-je Sir William de sa générosité ? Je fis un dernier signe à mon frère avant de franchir le poste frontière. Une voix anonyme annonçait départs, arrivées. New York. Munich. Paris Orly. Bruxelles. Paris Orly. Embarquement immédiat. Un vol trop bref. Trop long. Orly. Deux heures d’attente. Salon des premières. Je pris une tasse de thé, sortit Suétone de ma besace. Impossible de travailler. Lire, peut-être ? Pas les journaux. Surtout pas la une des journaux. Les attentats visant des diplomates faisaient toujours la une. Celui-là comme les autres. Je repoussai violemment Le Figaro. La photo de mon aimé en première page y était indécente. Toute la presse était indécente. Qu’importait à ces lecteurs pressés la vie d’un attaché d’ambassade ?
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