- Je ne veux plus voir ça. Tous les regards se tournèrent vers moi. J’avais dû parler à voix haute, sans m’en rendre compte. - Ca ne va pas, Miss ? Fit aimablement un voyageur âgé. Je serrai les paupières pour empêcher mes larmes de couler. Sans y parvenir. « Les passagers à destination d’Alger sont priés de se rendre… » Je me levai. « Pardon » dit l’homme qui avait dû comprendre. Je refusai le champagne que l’hôtesse posa devant moi. Si je commençais à boire, je ne pourrais plus m’arrêter. Je ne pouvais pas m’abrutir. Rester forte, ferme, lucide pour lui. Je le devais. Il m’attendait. Il m’attendait. Je retentai Suétone, sans succès. Tolkien, peut-être ? Sir William aurait-il offert à Edith un voyage en première classe pour lui permettre de rejoindre son amour souffrant ? Mais Aldarion m’énervait, Erendis m’irritait. Je renonçai à lire. Je renonçai même à penser. « Notre Père, qui êtes aux cieux » J’en voulais à Dieu, à ses anges, à ses saints, aux curés, aux imams et à toutes les religions. Mais la seule chose que je pus faire durant le vol fut de prier. « Notre Père, si vous existez, et quel que soit votre nom, je vous en veux, je vous déteste, mais Corwin pas. Ne vous vengez pas sur lui de mon impiété; Elle est la mienne, pas la sienne. Si vous êtes bon, comme tous le disent, faites qu’il vive. Je vous en prie, faites qu’il vive. » Pendant trois heures, ma seule prière fut « faites qu’il vive ».
- Catherine ? L’homme n’avait eu aucune peine à me reconnaître : j’étais la seule occidentale à débarquer. Il me prit ma valise des mains. - Je suis Allan Moore. Il portait un costume gris d’une élégance toute britannique, mais était pâle, tiré, visiblement très fatigué. - J’ai tellement entendu parler de vous que je vous aurais reconnue entre mille. Venez, il vous attend. Il m’emmena à travers la foule, puis des voitures, jusqu’à la Jaguar de l’Ambassadeur. Un chauffeur à casquette m’installa à l’arrière. Moore prit place à mes côtés. - J’aurais préféré faire votre connaissance dans d’autres circonstances. - Moi aussi. Je n’avais jamais envisagé de faire la connaissance d’Allan Moore. - Vous l’avez vu ? Je veux dire, aujourd’hui ? - Je l’ai vu juste avant de venir vous chercher. Je vais être franc avec vous, Catherine. Il ne va pas bien du tout. Mais il s’accroche. Pour vous. Et il m’a parlé. Pas beaucoup, mais assez pour que je comprenne ce qu’il veut. Ma gorge se serrait un peu plus à chaque parole de Moore. Corwin n’allait pas bien du tout, et je me doutais que ce n’était qu’un euphémisme. Et il voulait quelque chose. Quelque chose, à voir la tête de son supérieur, de très important. - Vous le dire lui-même aurait été trop bouleversant pour lui. Il veut vous épouser, Catherine. Aujourd’hui. Je sentis mon sang refluer. Je me pris la tête dans les mains. M’épouser. Aujourd’hui. Ici. Dans cette ville étrangère. - Si vous l’acceptez, bien entendu. M’épouser, ici et maintenant; alors qu’il pouvait mourir à tout instant ? Parce qu’il pouvait mourir à tout instant. - Comment pourrait-il en douter ? Je l’aime, Allan. Pas « Monsieur Moore », cette fois. Le chauffeur arrêta la voiture devant l’entrée de l’hôpital, et m’ouvrit la porte. J’allais sortir. Allan me retint par la main. - C’est moi qui devrais être ici. - Pardon ? Fis-je, désorientée. - C’est avec moi que le gouverneur avait rendez-vous. J’ai eu un imprévu. Personnel. Corwin m’a remplacé. Il soupira profondément. - J’aurais dû dire à mon épouse… Je ne me le pardonnerai jamais, Catherine.
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