La même odeur imprègne tous les hôpitaux du monde, et celui-là ne faisait pas exception à la règle. Pas plus que l’accueil impersonnel que me réserva la réceptionniste, qui me donna un numéro de chambre et m’indiqua la direction de l’ascenseur. Quatre étages plus haut, ce fut tout différent. Une infirmière brune m’appela par mon prénom dès mon entrée dans le service. - Vous me connaissez ? Question stupide, puisqu’elle m’avait appelée « Cat ». - Je connaissais Corwin « avant ». Je m’appelle Amel Mansouri. Je suis la fille d’Ali Guermouche. Je fouillai ma mémoire. Ali Guermouche… j’aurais dû me souvenir de ce nom. L’infirmière parlait anglais avec un léger accent. Pas un accent français, ni arabe. L’accent de la côte est des Etats-Unis. Ce Guermouche avait représenté l’Algérie aux Nations-Unies. Il était un des contacts de Sir William. - Je suis infiniment triste de ce qu est arrivé, reprit-elle. Et je vous prie de croire que nous faisons tout ce que nous pouvons pour l’aider. Nous ne sommes pas des sauvages. Du moins, pas tous. Son père avait été un des terroristes les plus doués du FLN. Etait resté un de ses chefs de file. - Je ne veux pas vous retenir. Corwin a trop besoin de vous. Besoin de moi. Encore. Qui étais-je, pour qu’il ait à ce point besoin de moi que c’était ce que chacun disait ? - Cependant, je dois vous prévenir… Il est très malade, très fragile. Ne le contrariez pas. Ne montrez pas votre angoisse. Il ne faut pas qu’il s’agite. D’ailleurs, ce qu’il veut faire aujourd’hui est mauvais pour lui. Trop chargé d’émotion. Mais le lui interdire aurait été pire encore. Je suppose que vous savez de quoi je veux parler. - Je sais, répondis-je rapidement. Et la réponse est « oui ». Merci, Madame. Je me détournai, cherchai la chambre. 432... 432... Je suis là, mon amour. Je suis là, j’arrive. 432. Les autres malades que je pouvais apercevoir à travers les vitres ne comptaient pas, n’existaient pas. 432. J’ouvris la porte avec précaution, avançai doucement, craignant de faire le moindre bruit, intimidée, craintive. J’étais une fiancée se rendant à ses noces. Des noces de sang, avec pour témoin un immortel maudit. Sir William, qui posa la main brûlante de mon promis dans la mienne, et m’entoura de ses bras. - Enfin, Catherine. Enfin. - Merci, fis-je très bas. Merci d’avoir été là. Il me serra plus fort. - J’ai vu mettre en terre trop de petits princes. Celui-là, je ne le laisserai pas s’en aller. Il s’éloigna de quelques pas. Il resta dans la chambre, mais j’avais l’impression d’être seule avec Corwin, dont les doigts s’étaient imperceptiblement refermés sur les miens. - Cat, fit-il dans un souffle. Cat. Je me penchai vers lui, et embrassai très doucement, très tendrement, se lèvres rèches et violacées. Ne pas pleurer, avait dit l’infirmière; ne pas montrer mon inquiétude. Juste être là, auprès de lui, le protéger, l’aimer. - Garde tes forces, lui murmurai-je. Ecoute. Ici et maintenant. Et pour l’éternité. Il ouvrit les yeux, me regarda, tenta de me sourire, puis les referma, épuisé. - Cat… - Je suis là, mon amour. Je suis là. Je suis enfin là. Je m’assis à son chevet, posai ma joue sur le dos de sa main. J’avais douté, quelque temps auparavant, de vouloir faire ma vie avec lui. Je ne doutais plus, désormais. Il était tout ce qui comptait pour moi. Il était tout ce qui avait jamais compté. Je regardais son visage livide, barré par les tuyaux d’oxygène, et je voyais un gamin espiègle, un jeune homme rieur, franc. Un garçon qui pouvait en quelques instants passer d’une plaisanterie de potache au sérieux le plus absolu. Je le voyais s’incliner cérémonieusement devant la fillette de treize ans que j’étais lors de la fête donnée pour les dix-huit ans de sa sœur Flavia. Et surtout, surtout, je le voyais devant la porte de notre masure, cinq ans plus tôt. Les bips irréguliers du moniteur cardiaque me disaient qu’il était vivant. Et j’entendais à travers eux la musique d’une guitare sèche, et dans le vent : There’s danger on the edge of town Ride the Kings highway, baby Weird scènes inside the gold mine Ride the highway west, baby Et j’entendais Corwin me dire « Mes parents ont acheté ta maison. Je ne suis pas d’accord. Un jour, tu y seras à nouveau chez toi. » Ce n’était pas ta faute, mon amour. Mes parents étaient seuls en tort. - Catherine ! Je sursautai. J’avais dû m’endormir. Je ne pouvais pas. Pas maintenant. - Le Consul est arrivé. Instinctivement, d’une main hésitante, je remis de l’ordre dans ma chevelure. Sir William me conseilla de passer de l’eau sur mon visage bouffi. - Vous êtes à bout de forces, constata-t-il. - Ca n’a pas d’importance, répondis-je. Seul Corwin est important. Le diplomate entra, me salua. Face à Corwin apparemment sans connaissance, il regarda Sir William d’un air interrogateur. - Maintenant ? Vous êtes certain ? Je répondis à sa place. - Maintenant. Il ne dort pas. Il est trop faible pour garder les yeux ouverts, c’est tout. Et il veut m’épouser. Après un instant d’hésitation, et étonnée moi-même de mon assurance, j’ajoutai fermement : - Et moi aussi, je veux l’épouser, ici et maintenant. Nous fûmes donc mariés, sans curé, sans pasteur, sans fleurs ni robe blanche. Nous fûmes mariés sans la présence de nos parents; nous fûmes mariés par le Consul de Grande-Bretagne, loin de notre pays, dans une chambre de soins intensifs de l’hôpital Mustapha, avec pour témoins un Elfe millénaire et une infirmière musulmane. Et il y avait tant d’amour dans cette chambre, tant d’amour dans le regard que Corwin posa sur moi au moment de dire « oui », que je pour rien au monde n’échangerais ce mariage-là contre la plus glorieuse des cérémonies.
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