Accueil » Fervent hommage » Votre Nouvelle
Apparence  

 

De la gravité transversale des ophidiens. (et des apodes en général)

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
Add Chapter
Stories List
Voir les Options:
Sommaire | Plein texte
additions are not allowed l'auteur interdit les ajouts

Chapitre 4: Une saillie.
(par Skiaphoros, ajouté le 10/06/04 04:46)


Un peu plus bas, je croisais la chute de quelques comparses, qui avaient eux aussi réussis à réchapper jusqu’alors aux assauts du Grand Noir. Lorsqu’ils m’aperçurent et jugèrent de la célérité effrénée avec laquelle j’aspirais aux profondeurs, ils tentèrent de me dissuader d’une telle démence.
« Pituophis, me fit un vieux cobra, modère tes passions ou tu te fracasseras contre quelques parois déplacées. Fi ! Ton ami blanc t’a bien abusé une fois, rien ne prouve qu’il n’aie pas aussi menti en ce qui concerne ces sornettes de Grand Blanc. Garde espoir l’ami et tombe quelques temps avec nous ! »
Alors, ils me tendirent tous quelques glyphes secourables, que je refusai de saisir.
« Non ! persiflai-je. Il est trop tard pour moi ! En vérité, peu importe que cette histoire soit fausse ou non, la seule certitude qui subsiste pour moi, c’est la chute ! »
Aussi m’élançai-je d’autant plus sauvagement à travers les sorgues persistantes . La lumière du dessus faiblissait paisiblement. Elle était devenue aussi blafarde qu’une lune d’hiver et ses lueurs filtraient succinctement les parois du vide. En son centre, le Grand Noir frétillait paresseusement comme un vulgaire bout de ficelle.
Quand la lumière eut disparu, je l’aperçus. Je discernais faiblement sa longue robe vitreuse qui ondulait lymphatiquement, ainsi que son œil sanglant, qui scrutait avidement la venue de ses nouveaux associés. Il me paraissait gigantesque : trois à quatre fois plus long et gras que le Grand Noir. Ceci sifflé, je ne saurais l’affirmer sans ambages, vu que ma notion des distances était biaisée par l’obscurité. Il était en tout cas bien moins alerte que le Noir : si ce-dernier se jetait prestement sur tout serpent qui avait l’inconsidération de se poser un peu trop longtemps sur une paroi, le Blanc, lui, attendait patiemment de se faire engrosser par leur fanatisme. En effet, les chuteurs, qu’ils furent volontaires ou non, étaient plus que satisfaits de se fondre dans ce vaste groupe de squamates indépendants et déchus qui constituaient le Grand Blanc, paradis grégaire des sauriens solitaires et des déchets communautaires !
Pourtant, ses anneaux voluptueux exerçaient sur moi des charmes aussi séduisants que l’haleine fétide du Grand Noir. Aussi, plus je m’approchais de ses muscles fantomatiques, plus une nausée irrépressible venait soulever mon être tout entier d’un frisson de désespoir et de haine. C’est aussi à ce moment que je compris où se trouvait mon salut.
Il ne me restait sans doute pas plus d’un cycle avant de devoir m’écraser mollement sur ses chairs, comme un asticot sur de la crème épaisse. Pourtant, je savais que l’heure venue, je pourrais toujours m’élancer contre une des anfractuosités saillantes du précipice. Ainsi, je pris encore plus de vitesse, bien résolu à en finir, juste avant d’atteindre les tréfonds enneigés par le monstre.


Je n’en n’appréciais que d’avantage les derniers instants qu’il me restait à sombrer, avant de finir, libre et digne… C’est tout ce dont j’ai jamais pu me glorifier.


Les vents sifflent désormais de plus en plus fort et le monde entier, avec ses branches, ses arrêtes, ses pics, ses excroissances, ses niches et ses grottes, n’est plus qu’un vaste amas de spirales empierrées, comme si je tombais au milieu d’une flaque de marbre.
Plus que quelques longueurs, à peine l’équivalent d’une vingtaine de serpents me sépare du fond. Il me semble que son œil vide m’a repéré. Il est temps.
J’ai choisi pour sépulture, un immense épieu situé à l’extrémité de la fosse. Il semblerait qu’aucun serpent n’en n’ai encore essayé le tranchant, puisque sa base est vide de tous cadavres.



.
.
.
.
.
.
Je m’empalais, du moins, je le crus. J’avais été légèrement dévié de ma trajectoire désespérée et c’était la gueule du Grand Blanc, qui, désireux d’absorber un serpent récalcitrant, s’était fourvoyé, abusé sans doute par ma vitesse, et s’était embroché sur la sarisse inflexible.
Il se liquéfiait. Les vers, qui constituaient son encéphale, retombaient piteusement en une neige crépitant de sifflements furieux. Tout son corps n’était désormais plus qu’un triste amas de squamates enchevêtrés qui s’entre-dévoraient.
Quant à moi, je m’étais bel et bien empalé, mais seulement sur une des césures de l’aspérité principale, de sorte que, bien que je fus transpercé de part en part, l’aiguille était bien trop fine pour me tuer sur le coup, et mon sang s’écoulait goutte à goutte comme retombaient les serpents du Grand Blanc.
Pourtant, dans mon agonie, un cri, un râle, un rugissement, s’éleva en moi. Je ne sais si c’était la souffrance, le désespoir, la fureur, la lassitude ou un peu de tout cela à la fois qui avait éveillé ce grondement étrangement familier… Et quand ma vision troublée se mit à contempler les hauteurs de ma jeunesse, j’y vis des étoiles… Oh… Une pluie d ‘étoiles déchiquetant les cieux trop noirs ! Alors, je sentis ma peau se recroqueviller, je sentis chacune de mes écailles qui creusaient un sillon douloureux dans chacun de mes anneaux, tout en se dirigeant vers mon épicentre. Je sentis mon corps se raidir et se durcir au contact de la lance qui me perçait. Mon sang, qui est naturellement froid, se gela presque totalement et ma peau qui avait fini de se rassembler en mon point de gravité, se dressait sur mon échine en me tiraillant cruellement comme si elle voulait me tracter en arrière, elle s’agitait de plus en plus dans mon dos, et m’entraînait dans des convulsions blessantes, tant et si bien que, à bout de force, elle retombât devant moi comme des ailes déchirées… Des ailes !
Elles battaient éperdument derrière moi pour m’extraire du dard vicieux qui torturait mes entrailles. Ma vision se troublait de plus en plus et je croyais entrapercevoir une forme lumineuse se dresser soudain devant moi… Elle avait une silhouette humanoïde, et des ailes comme moi. Mais les siennes n’étaient pas en lambeaux, et elles semblaient douces comme du satin. Elle avait de longs cheveux d’or dont le chatoiement éblouissant venait masquer les traits de son visage, à l’exception de ses yeux féroces, dont le métal brûlait impitoyablement mon cœur. Elle tenait une épée, dont la pointe me transperçait le ventre. Elle reposait, un pied sur mon dos, et elle me pointait de l’index, d’un geste accusateur en chuchotant stridement :
« Tu ne voleras pas ! »
J’essayais de m’enrouler autour de son pied et de plonger mes crocs dans sa cheville gracile et impérieuse, mais la lumière qui l’entourait se fit encore plus agressive, elle lançait ses radiations rutilantes dans mes pupilles haletantes et elle répétait encore et toujours :
« Tu ne voleras pas, tu ne voleras pas ! »
Alors je m’affaissais de tout mon long sur l’épieu, la saillie, la lance ou l’épée, et, tandis que des paupières fictives s’abaissaient sur ma vision, mes ailes criblées sursautèrent de rage et d’un coup sec, en un craquement effroyable, elles m’arrachèrent de l’emprise du rapace étincelant, qui vociférait de terreur et se dissipait en une nuée d’or.
Je volais enfin, sans raison, sans direction, à travers les cieux, à travers les astres, et parfois mon ombre venait masquer le soleil… comme un dragon de brumes… au cœur de pierre.





_______________________Feuillet arraché_______________________________________















…. Et cet éclat empierré qui a perforé mon unique poumon ne cesse de me lacérer le cœur. Il gratte, démange et écorche lascivement sa membrane au même rythme que ses pulsations.
Il est un rongeur statufié dont les incisives grignotent petit à petit la lymphe qui le nourrit.
Et pendant que je vole, les serpents se succèdent indifféremment sous mes yeux jamais clos.
Je vole et je virevolte, et les fosses, les monts, les vallées et les marais s’amassent comme des océans d’abîme. Je vole… et les branches, les arbres et leurs fleurs ont perdu leur saveur.
Je vole… et la vie se succède à elle-même dans une extase si lénifiante qu’il m’arrive encore parfois de regretter le temps où je sombrais.

Voir le chapitre 4 sur 4



Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.