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Les Quatre Eléments

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 4: Unité 2 - La Réunion des avhles (Julien)
(par Kévin, ajouté le 01/06/05 07:59)



Les gouttes d'eau se fracassaient sur le sol de pierre dans un tintement régulier rappelant les éternels "tic-tac" des grandes horloges. La pluie battante à l'extérieur avait réussi à se frayer un passage entre les tuiles de la haute tour, restée longtemps à l'abandon. Pourtant ni les fuites du toit ni la violence de l'averse ne semblaient déranger l'assemblée qui se tenait dans cette grande salle circulaire. Quinze silhouettes se tenaient assises autour d'une grande table, dont les bords suivaient exactement le tracé des murs de la salle. Cette lourde pièce de bois, manifestement très ancienne à en juger par les craquelures et les moisissures qui y fleurissaient, se divisait en quatre parties, chacune caractérisée par une couleur, dont la peinture était écaillée en de nombreux endroits : bleu, rouge, vert et jaune. Chacun des quinze occupants étaient vêtus de grandes capes marrons vieilles et délavées, encapuchonnés, immobiles et silencieux et disposaient de fauteuils aux accoudoirs de bois munis d'un dossier qui dominait chaque tête d'une quarantaine de centimètres.
Aucune parole, aucun regard, aucun mouvement ne vinrent troubler la paix qui régnait ; jusqu'à ce qu'une petite forme noire apparaisse sur le rebord d'une des fenêtres accompagnée de quelques battements d'ailes. Cette soudaine apparition n'attira cependant pas l'attention des quinze individus qui paraissaient pétrifiés et gardaient la face penchée vers la table ; le seul détail qui trahissait leur respiration était une légère brume blanche qui émanait à intervalles réguliers de l'obscurité de leur capuche.
Un brusque éclair déchira la nuit et révéla ainsi l'identité du petit visiteur : il s'agissait d'un jeune corbeau. Ce dernier scrutait les ténèbres en clignant parfois de ses yeux ronds et vifs. Après avoir ouvert ses ailes encore malhabiles du fait de son jeune âge, il s'envola pour parcourir quelques mètres jusqu' au centre de la table. Il s'y posa et se raidit pendant plusieurs secondes. Il semblait écouter le l'écho du battement de ses ailes sur les pierres apparentes et la charpente pourrie au-dessus de sa tête.
Enfin l'oiseau d'ébène lâcha un croassement, qui dans ce silence de plomb parut assourdissant. Aussitôt, la silhouette qui lui faisait face leva brusquement la tête, le fixa en poussant un long soupir et lui tendit son bras droit recouvert de sa cape, si bien que même sa main n'était pas visible. Le jeune corbeau se lissa les plumes de l'aile gauche mais ne bougea pas davantage.
Par trois fois, le sombre volatile recommença son manège ; néanmoins, le bras qu'on lui tendait restait disponible sans bouger. Pas un des quatorze témoins de la scène n'avait encore réagi à l'apparition du visiteur à plumes. Le corbeau paraissait jauger la patience de la statue qu'il avait réveillé. Finalement ce fut la sienne qui vacilla la première ; il se percha sur l'avant-bras qu'on lui offrait et se raidit de la même manière qu'à son arrivée. Porté jusqu'à l'ouverture de la longue capuche, même l'oiseau ne pouvait distinguer les traits de son interlocuteur. Mais convaincu que son perchoir lui prêtait toute l'attention nécessaire, le jeune corbeau s'engagea dans de longs et plaintifs croassements. Malgré le vacarme insupportable de ces cris, personne ne chercha à l'interrompre. N'importe quel individu assistant à cette scène aurait certainement cru que les quinze ombres écoutaient avec soin les paroles stridentes du volatile. La fin de ce discours fut ponctuée par la lumière bleutée de la foudre, accompagnée quelques secondes plus tard de son éternel complice, le tonnerre.
A l'extérieur, la pluie mourut avec la fin des roulements de l'orage. La nuit reprit alors ses droits de mutisme sur la nature. Seules les gouttes encore accrochées aux branches des arbres ou aux toits pouvaient perturber le repos des environs. Dans la salle de réunion, le tintement de l'eau s'était de nouveau imposé comme seule source de bruit. La silhouette approcha le corbeau de son visage jusqu'à ce que la tête de l'oiseau se retrouve elle aussi prisonnière de l'obscurité de la capuche. Un susurrement s'en échappa ; profond et caverneux, on aurait juré entendre le sifflement du vent à l'entrée d'une grotte. Comme un signe d'approbation, l'oiseau noir croassa une dernière fois, retourna se poser au centre de la table et n'esquissa plus le moindre mouvement.

- La réunion peut commencer, prononça la voix grave et monotone de l'ancien interlocuteur du corbeau, qui se tenait maintenant droit dans son siège, les bras croisés.
Chacun leur tour, les convives levèrent la tête vers la seule voix de la salle. Lentement, ils s'enfoncèrent dans leur siège et attendirent la suite du discours.
- Certains se demandent assurément la raison d'être de cette assemblée exceptionnelle. Elle est à l’initiative de notre Maître. Il exige un rapport précis sur les principaux points qui le préoccupent en ce moment. Il m’a donc transmis ses sujets d’inquiétude.
La grande cape stoppa son intervention comme pour vérifier que chaque individu présent prêtait une oreille attentive à ses dires.
- Sa majesté étant avide de nouvelles, continua-t-il, je vais commencer à l’instant. Chers confrères, qu’en est-il de la recherche des Temples ? Y a-t-il de bonnes nouvelles de ce côté-là ?
De nouveau, le silence s’imposa. Il semblait qu’aucun des membres de la réunion ne voulait être le premier à répondre à cette question. Finalement, un individu assis à la partie verte s’adressa à la tablée, d’une voix plus sifflante que son prédécesseur.
- Je ne sais pas ce que donne les investigations de mes confrères d’Yni, mais ce sanctuaire reste introuvable en Dholgha.
- Je vois ; en est-il de même pour les autres ? questionna le chef de réunion.
Tous approuvèrent d’un seul hochement de tête. Mais avant que la question suivante ne puisse être formulée, un des membres de la partie bleue prit la parole.
- N’allez pas croire que je veuille aller à l’encontre des ordres de notre Maître, mais nous est-il réellement possible de retrouver les Temples ? Je vous rappelle qu’ils ont été créés pour se dérober à notre attention ; ils sont aussi invisibles pour nous que le soleil en pleine nuit. Selon moi, à moins que l’un d’entre nous ne tombe dessus par hasard, le Créateur réussira à nous cacher ces édifices aussi longtemps qu’il le souhaitera.
Suite à cette intervention, une des silhouettes installée à la partie rouge se redressa brusquement, faisant reculer son fauteuil dans un grincement aigu. Toutes les têtes encapuchonnées se tournèrent dans sa direction, attendant la suite des événements. Elle tendit alors le bras et désigna d’un doigt accusateur l’auteur de cette dernière remarque. Dans l’obscurité de la salle, on ne pouvait distinguer que l'extrême maigreur de ce doigt.
- Blasphème ! Comment pouvez-vous douter, ne serait-ce qu’un instant, de la parole de notre Maître ? Il est notre chef et notre guide ! Toutes ses prévisions et ses initiatives ont toujours joué en notre faveur. Il est le seul à avoir pu résister au Créateur, et vous espérez que votre parole aura un quelconque impact face à la sienne ! A sa place, je ferai disparaître tous ceux qui n’ont pas une entière confiance en lui.
- Ne vous enflammez pas ainsi, cher confrère, rétorqua l’intéressé avec une voix narquoise. Si je suis encore sous ses ordres, peut-être estime-t-il que mes services valent mieux que certains autres.
- Comment osez-vous ? balbutia son adversaire.
Ce dernier frappa des deux mains sur la table et murmura quelques mots avec une rapidité déconcertante. La silhouette assise à la partie bleue fut alors projetée vers le mur ; toujours assise sur sa chaire. Mais le choc fut évité de justesse grâce à un mouvement de bras du chef de réunion.
- Vous êtes ridicule ! tonna-t-il. Cette réunion est censée informer notre Maître de l’avancement de vos recherches, et non régler les quelques différends puérils qui vous opposent ! Je suis seul ici à décider si l’un d’entre vous fait preuve d’infidélité.
Il marqua alors une pause et fixa l’auteur de cette altercation pendant quelques secondes.
- En attendant, reprit-il, j’estime que toute remarque constructive susceptible de nous aider sera la bienvenue. Maintenant, si vous le voulez bien, reprenons. Et je vous rappelle que notre Maître, même s’il n’est pas présent, suit intégralement cette réunion.
La silhouette encapuchonnée qui avait été, malgré elle, écartée de la discussion reprit sa place et chacun prêta de nouveau attention au président de l’assemblée.
- Nous sommes d’accord sur ce premier point, les Temples restent introuvables. Mais il ne faut pas se décourager pour autant, le temps joue en notre faveur et rares sont ceux qui seraient capables de nous faire obstacle. Autre sujet important directement en rapport avec les cinq sanctuaires : l’un d’entre vous a-t-il un quelconque indice relevant la trace des élus dont parlent les légendes ?
Encore une fois, le silence répondit à sa question plus rapidement que ne le fit aucun des protagonistes présents.
- Voilà qui est beaucoup moins réjouissant, reprit-il. Vous êtes pourtant tous conscient que la présence des élus est la fondation même de notre entreprise.
- Pardonnez-moi de vous interrompre, plaça un membre assis à la section verte. Notre quête ne me paraît si désespérée que vous le laissez entendre. Pour ma part, mes unités ont repéré il y a peu une piste qui pourrait être celle de l’élu de la race verte, dit-il d’une voix mal assurée.
- Vraiment ? demanda-t-il, peu convaincu de la véracité de cette remarque. Vos unités suivent donc une trace verte totalement pure ?
- Eh bien..., commença-t-il. Nous ne pouvons pas encore nous prononcer quant à sa pureté, mais cela ne saurait tarder, assura-t-il maladroitement, visiblement embarrassé par la remarque de son supérieur.
- Nous n’avons donc aucun indice fiable capable de satisfaire notre Maître, trancha-t-il froidement. Au risque d’aboutir à une impasse, nous continuerons donc avec la question des gardiens.
Ce nouveau sujet provoqua plus de réactions parmi l’assemblée : certains remuèrent dans leurs fauteuils, d’autres s’avancèrent vers le bord de la table en appuyant leur menton, ou plutôt un repli de leur grande capuche qui y ressemblait, sur leurs mains croisées, si fines qu’on aurait pu les croire squelettiques.
- J’attends donc vos dires à propos de la surveillance que vous aviez ordre de maintenir sur ces derniers, reprit-il. Je souhaite tout d’abord entendre les représentants du royaume d’Yni.
La plus grande des trois silhouettes de la partie verte se leva et commença son discours d’une voix lente et monotone.
- Je parlerai au nom de mes deux confrères et de tous nos vassaux. La plupart des gardiens foulant le royaume vert errent dans les replis du désert, ou se terrent dans de profondes cavernes. Ils sont difficilement repérables ; et pour cause, ils se gardent bien de dévoiler leur présence, il semblerait même qu’ils cherchent à nous éviter. Pour certains de mes confrères, ils auraient senti notre présence et nos intentions. Malgré cela, il ne nous est pas apparu qu’ils aient augmenté leur nombre. Leurs déplacements ne laissent présager aucun rassemblement ou quoi que ce soit de ce genre. Je ne pense donc pas que les gardiens représentent une quelconque gêne en Yni. Je n’ai rien de plus à ajouter.
Il regarda ses deux compagnons qui, d’un hochement de tête, lui confirmèrent qu’il pouvait reprendre place à leurs côtés.
- Merci de votre clarté, le remercia le maître de réunion. Toutefois, je me montrerai moins optimiste si j’étais vous. Les gardiens sont certainement les créatures les plus puissantes et les plus redoutables après le Créateur lui-même ; mais après tout, mon avis n’engage que moi. Je souhaiterais maintenant avoir le compte-rendu des représentants de Saram, finit-il d’une voix forte.
Comme il y a quelques instants, seul un membre se redressa. Il appartenait à la partie rouge de la table.
- Je serai la voix du royaume de Saram. Pour ma part, je dois vous avouer que les gardiens font apparemment preuve d’une discrétion plus que suspecte. Même lorsque nous engageons des recherches poussées, ils arrivent trop souvent à nous échapper. Les plus inquiétants restent les gardiens qui voyagent au clair de lune.
Alors que certains convives étaient sur le point de prendre la parole, il coupa rapidement :
- Certains d’entres vous seraient bien avisés de me faire remarquer que ces gardiens nocturnes ont toujours eu des comportements étranges et imprévisibles ; et qu’ainsi leur cas ne peut servir de référence. Pourtant, je vous assure qu’ils se regroupent trop souvent à notre goût. De plus, nos irruptions occasionnelles lors de ces « conseils » ont souvent déclenché des débandades ; réaction que nous trouvons démesurée si ces réunions ne cachaient rien de suspect.
« Je ne peux donc que vous exprimer ma crainte, chers amis. Je suggère humblement à notre maître de nous accorder le droit de capturer et d’interroger, comme il se doit, plusieurs individus de chaque espèce de gardiens.
- Son éminence sera mise au fait de cette demande, cher confrère. Je vous remercie ; veuillez vous rasseoir.
Il marqua une courte pause et se tourna vers la partie bleue de la table.
- J’attends le rapport d’Antys.
Une fois encore, un représentant se leva :
- Mon intervention sera très brève, annonça-t-il d’une traite. Dans cette partie de Raiakh, les gardiens ne laissent transparaître aucune étrangeté, même ceux se camouflant dans les flots. Nous ne présageons rien de fâcheux de leur initiative. Néanmoins, nos unités attachées à leurs traces ne relâchent pas leur attention.
- Voici un état d’esprit qui devrait satisfaire notre Maître, le félicita le président. Je pense que certains devraient suivre son exemple.
Un silence lourd de signification s’abattit autour de la table ; les représentants accusèrent le coup, tout en craignant d’être concernés par cette remarque.
- Pour clore cette partie, poursuivit le maître de cérémonie, je laisse la parole au royaume de Sébos.
Dès que le représentant d’Antys eut retrouvé sa place au milieu des siens, une silhouette de la partie jaune prit la parole :
- Je parlerai au nom de Sébos. Comme vous le savez certainement, la filature des gardiens dans notre royaume est assez ardue. Nos efforts ne nous ont révélé que peu de choses nouvelles. Un grand groupe de gardiens forestiers s’est formé, il y a de cela quelques mois ; mais il n’est resté intact que très peu de temps. Selon nous, il n’y avait aucune organisation derrière cette assemblée. Néanmoins, il y a à peine trois semaines, mes unités ont repéré de justesse un gardien argenté.
Toutes les têtes se tournèrent dans un même élan de surprise.
- Êtes-vous sûr de ce que vous avancez ? questionna le chef de réunion aussi subjugué que les autres convives.
- Absolument, je ne peux faire la moindre erreur. J’étais moi-même présent sur place lorsque ce souverain fit son apparition dans la partie est du bois du Mylarium. Nous l’avons surpris de nuit à proximité de Brim. Selon mes généraux, il se pourrait qu’il ait contacté un mage straton. Pour quelles raisons ? Nous n’en n’avons aucune idée. Cependant, cet événement m’a ouvert les yeux : je pense qu’il est temps pour nous d’entreprendre une intervention directe, d’imposer notre présence et notre suprématie au monde, avant que les mages ne s’unissent contre nous ; dans le cas où ils connaîtraient notre existence.
- Voici un discours plein de surprises, admit le président. Mais vous savez bien que notre Maître n’a aucunement l’intention de dévoiler notre visage aux yeux du monde. D’après ses dires, il faudrait encore se méfier des mages et de leur ordre ; ils seraient capables de nous mettre en échec car, à défaut de bien nous connaître, ils ont conscience de nos machinations. Leurs esprits ne se laissent pas aussi facilement abuser que ceux de ces marionnettes qui osent se proclamer rois ou dirigeants d’assemblées. La prudence doit être de mise dans chacune de vos entreprises, messieurs. N’oubliez pas que nous ne sommes pas en possession de tous les atouts. Nombre de reliques et de secrets sont toujours dissimulés chez les quatre races. La victoire ne nous appartient pas encore.
La plupart des têtes acquiescèrent à cette remarque. Le chef de réunion se leva et proclama bien fort.
- Je vous remercie, chers compagnons, de vous être présentés à cette assemblée exceptionnelle. Vous pouvez désormais rejoindre vos postes respectifs. Le Maître vous enverra ses ordres de missions dans les prochains jours. Héo Léckèïguil, chers amis.
La salle de réunion retomba dans un silence de mort. L’atmosphère semblait s’être figé de nouveau lorsque les membres de l’assemblée commencèrent à s’évaporer en une fine fumée grisâtre. Mais, alors que toute fumée s’enfuit naturellement dans les airs, celle-ci rampa sur les dalles de pierre jusqu’à former comme une couche de poussière, synonyme d’une longue, très longue absence d’entretien. Puis, en l’espace de quelques secondes, la totalité de ce dépôt s’en fut entre les pierres du plancher, comme aspiré par les jointures noires.
Seuls le président et le corbeau, toujours inerte au centre de la table, demeurèrent dans le froid de la dernière salle de cette haute tour qui surplombait un paysage prêt à accueillir les premiers rayons du jour. Quelques mots résonnèrent dans la salle vide :
- Voici, Maître. La réunion que vous aviez ordonné est désormais achevée. Je souhaite qu’elle vous ait apporté satisfaction et informations utiles.
L’oiseau d’ébène se mit alors à remuer la tête et à cligner des yeux comme s’il venait d’émerger d’un profond sommeil. Il déplia ses ailes, émit deux croassements insistants, et s’envola par la fenêtre qui l’avait vu entrer. Le dernier individu de la salle enveloppa son fauteuil de brumes blanches émanant de son corps et se volatilisa comme ses confrères. La première vague diurne frôla son être s’échappant entre les dalles rocheuses.


Auteur : Julien

Voir le chapitre 4 sur 5



Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.