Chapitre 4:
Gonzague
(par
lambertine, ajouté le 02/09/00 23:32)
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Je m’appelle Jérémy, j’ai vingt ans, et je suis polytoxicomane. Même si je ne me suis plus drogué depuis que je suis mort. Depuis que j’erre, d’hôpital en hôpital. Un an, ou à peu près. J’ignore pourquoi j’écris ces mots. Personne ne les lira. Dieu y veillera. Dieu, ou l’un de ses Anges. Peu importe. Ca fait du bien , d’écrire, quand on est en sursis. Les médecins disent de moi que je suis un miraculé. Ils n’ont pas idée d’à quel point je le suis. Ils disent aussi, du moins les croyants parmi eux, que Dieu gaspille ses miracles. Je ne peux pas leur donner tort. Un garçon comme moi ne mérite pas de miracle. Un garçon comme moi ne mérite pas de vivre. Et pourtant, je suis là. En vie. Plus étonnant encore, je suis en bonne santé. Nul virus ne circule dans mes veines de séropositif. Nul virus ne détruit mon foie à nouveau sain. Personne ne peut dire pourquoi. Sauf moi. Qui me croirait ? Personne. Je me tais, donc. Je n’ai d’ailleurs pas envie de parler. Je n’avais pas non plus envie de vivre encore. Je n’ai pas eu le choix, malgré ce qu’Elle m’a dit. Elle, l’Ange. Elle s’appelait Elisabeth. Autrefois. Dans une autre vie. Une vie de joueuse, et de prostituée. Au dix-huitième siècle. A Paris. Avant que Dieu la choisisse, comme il m’a choisi, moi. Drogué, voyou, enfant des rues. Et pire encore. Choisi, comme elle, pour être un Ange. Dieu a de drôles d’idées. Je n’ai rien d’un Ange, et tout d’un démon. Je n’ai jamais été quelqu’un de bien. Je ne sais pas ce qu’on attend de moi, ce qu’Il attend de moi. Ma chambre est petite, mais propre. Je la partage avec un autre garçon, un peu plus vieux que moi. Aux antipodes de moi. Mis à part la drogue, et encore. Deviendrons nous amis ? Nous n’aurions pas pu l’être, autrefois. Avant ma mort. J’aurais sans doute été jaloux. De ses parents. De ses diplômes. De la fortune de sa famille. Du château où il a grandi. Lui, ne m’aurait même pas vu. Les gens comme moi n’existent pas pour les gens comme lui, au dehors, dans la vraie vie. Même s’ils nous jettent une pièce, quelquefois, quand il fait froid. Il ne m’en dit pas plus. Mais je vois sa souffrance. Sa faille. Sa véritable faille. Et son unique amour. Isabelle.
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Nous somme une trentaine de malades dans cette Résidence. Toxicomanes, alcooliques. Riches, pauvres. Intellectuels, ouvriers. Croyants ou incroyants. De droite comme de gauche. Un monde en soi. Un concentré de tous les malheurs de la Terre. Un concentré de tous les péchés de la Terre. Un ramassis d’êtres humains. Très humains Trop humains. De Valentine la vieille fille aigrie, à Ophélie la mère désenfantée. De Louis l’ancien légionnaire à Farid le voyou des cités. D’Aurore l’artiste maudite à Nathanaël le hooligan du Kop Boulogne. De Gonzague le polytechnicien à Liliane qui ne sait pas écrire son nom. De Georges qui a soixante-dix ans à moi qui viens d’en avoir vingt. Je les vois, je les ressens, chacun d’entre eux, et tous ensemble. Leurs voix, leurs pensées, leurs craintes font naître dans ma tête une cacophonie qui me déchire le cerveau. - J’ai mal. Il me font mal. - Tu ne devrais pas être dans ta chambre. - Vous ne devriez pas être dans ma chambre. Et pourquoi pas ? Elle est invisible, sauf à mes yeux, comme seuls le sont les Anges. - Pourquoi suis-je ici ? Je veux dire, dans cette Résidence ? - Parce que c’est ici qu’est ta place. - Je ne sortirai jamais, n’est-ce pas ? - Tu nous rejoindras, ta tâche terminée. Je mourrai donc entre ces murs… Ici ou ailleurs, quelle importance. Je m’allonge sur le lit trop étroit, essaie de fermer les yeux. En vain. Il les attire comme un aimant. Un carnet noir qui ne m’appartient pas. Il m’attire, contre mon gré. Et c’est contre mon gré que je l’ouvre. Ou qu’il s’ouvre entre mes mains sur une fragile pensée séchée. Une pensée mauve qui disparaît soudain, comme si elle n’avait jamais été entre ces pages. Qui disparaît, parce qu’elle n’a jamais été entre ces pages. Je lis. Isabelle de Maupin-Valendray. 06 83 65 66 22 Isabelle de Maupin-Valandray. Isabelle… Isabelle. Je referme le carnet noir, le repose à sa place. A sa place, exactement. Je me recouche, et je m’endors. Enfin. D’un sommeil sans rêves. Je ne rêve plus depuis que je suis mort.
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- Jérémy ? Nous parlons beaucoup, Gonzague et moi. De tout et de rien. De football, de musique et de littérature. Parfois de politique. Souvent d’écologie. Rarement de religion. Presque jamais de nous-mêmes. - Tu dors ? - Pas encore. Il n’allume pas la lumière. La lumière est interdite après la bien nommée extinction des feux. - Ça ne va pas ? - Si... Non. Je n'arrive pas à dormir. - Tu penses trop. - Le moyen de faire autrement ? A moins de me shooter, ou de me tirer une balle dans la tête... Je me déteste trop pour ne pas penser. Je n'ai fait que des conneries, Jérémy. Rien que du mal, autour de moi. Rien que du mal, à elle. - Isabelle ? - Isabelle. Je l'aimais. Je l'aimais, et pourtant je l'ai trompée, maintes et maintes fois. Et pourtant je l'ai trahie. Et pourtant je l'ai quittée. Comme le lâche que j'étais. Elle... elle m'acceptait, tel que j'étais, avec mes faiblesses. Mais moi... moi, je n'ai pas eu la force de l'imposer à mon père. Je n'ai pas eu la force d'imposer une infirme à mon père. Il ne voulais pas d'elle pour moi. J'ai cédé. J'ai rompu. Et pourquoi ? Pourquoi, hein ? Pour me dire, et me redire, et me redire encore que j'avais tort, et que je suis un lâche. Un fils-à-papa de rien du tout. Ou plutôt, rien du tout. Rien que du vide... - Tu n'envisages pas la vie sans elle ? - Je n'envisage plus la vie tout court. - Alors, vas la rejoindre. Implore son pardon, et dis-lui que tu l'aimes. Et, tant que tu y es, demande-la en mariage. - Elle m'enverra sur les roses, et elle aura raison. - Tu n'en sais rien. Tu n'as pas essayé. Et il n'essaiera pas. Il a trop mal. Il a trop honte. De ce qu'il lui a fait, de ce qu'il est devenu. Il a trop honte, et il a trop peur qu'elle le rejette.
06 83 65 66 22...
06 83 65 66 22.
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La jeune fille qui m'ouvre la porte n'est pas en fauteuil roulant. Quel âge a-t-elle ? Quinze ans ? Seize, à tout casser. le regard noir. Le regard dur. Mauvais. Elle n'apprécie pas ma présence. Elle n'apprécie pas ma venue, et me le dit, en termes peu amènes. Elle parle d'Isabelle en termes violents. La traite d'imbécile. Elle tente de m'empêcher d'entrer. En vain. Je ne suis pas ici pour elle. - Votre sœur m'attend. - Elle a pleuré pendant deux ans, à cause de ce salaud. Et maintenant qu'elle va mieux, vous lui téléphonez de sa part, et vous vous ramenez avec vos gros sabots. Vous ne vous soupçonnez pas ce qu'elle a pu souffrir. Elle a raison, sauf sur une chose : je ne le soupçonne pas, je le sais. Et Gonzague le sait aussi. Et c’est terrible de savoir. De ressentir la peine et la souffrance. Même quand on tente de réparer. - Laisse-nous, Eugénie ! Elle est là, devant moi. Isabelle. Blonde et pâle, telle la vierge sur un tableau d’église. Elle a les yeux rougis. Visiblement, elle a pleuré. - Qu’est-ce que Gonzague me veut ? - Rien. Je craignais de me retrouver devant elle. Je craignais de ne savoir que lui dire. Mais les mots me viennent. Naturellement. Comme si j’étais un orateur-né. Comme si j’étais avocat. Je suis avocat. Et Isabelle m’écoute. Je finis par lui tendre une boîte. Un écrin de velours noir. - Elle est à vous. Elle n’a jamais cessé de l’être. Elle l’ouvre, et porte la main à sa bouche. Bouleversée.
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Gonzague ne s'est rendu compte de la disparition de son bien le plus cher que trois jours plus tard. Signe qu'il s'en détachait ? Sûrement pas ! Coup de pouce du Patron à son humble serviteur, plutôt. C'est du moins ce que je crois. Ou ce que j'espère. Que le Patron, là-haut, jette de temps à autre un coup d'œil vers moi. Après tout, c'est lui qui m'a choisi. - Tu en doutes ? Elle me fait sursauter à chaque fois qu'elle apparaît, sans prévenir, et qu'elle me parle. - Oui. Non. Je n'en sais rien. Comment voulez-vous que je sache ? Elle porte une robe blanche et fluide du temps du charleston, et ses cheveux courts sont un casque de lumière. Elle ne ressemble pas plus à un ange qu'à une putain du XVIIème. Beaucoup plus à Daisy je-ne-sais-plus-comment. Celle pour qui se damnait Gatsby. - Gatsby ne s'est pas damné. Il s'est juste rendu malheureux, à courir après des chimères. - Gatsby n'est qu'un personnage de roman. Les anges lisent donc les romans parus après leur mort ? - Les anges voient le monde. Les romans font partie du monde. - Drôle d'histoire. Drôle de Dieu, qui s'intéresse à des gens qui n'existent pas. - Ils n'existent pas, mais laissent leur empreinte dans l'Humanité. - Scott Fitzgerald a laissé son empreinte. Pas Gatsby. Elle sourit, ironiquement. Elle a l'air de se moquer de moi. Elle est celle qui sait. Pas moi. - Nous en reparlerons dans 300 ans, Jérémy.
Je n'ai pas le temps de répondre. La porte s'ouvre, et Gonzague entre dans notre chambre tel un diable en furie. Je n'ai pas le temps de réagir. Je me retrouve contre le mur, a demi assommé, le poing de mon compagnon à quelques centimètres de mes dents. - Où est-elle ? Je ne lui demande pas de quoi il parle, s'il a parlé, s'il m'a accusé de vol, s'il ma dénoncé. - Ca ne regarde personne. C'est entre toi et moi. Je sais que tu l'as prise. Alors, où est-elle ? - Elle est où elle doit être. Où elle n'aurait jamais dû cesser d'être. Il me lâche, hagard, et je m'effondre, la tête en feu, sous le regard goguenard de l'invisible Élisabeth. - Pourquoi ? Pourquoi t'as fait ça ? Je ne sais pas s'il crie ou s'il murmure. Sa voix assourdie me transperce la cervelle. J'ai mal, et j'ai froid, et ne sais que répondre. - Parce qu'il le fallait. Parce que c'est comme ça. Tout s'embrouille, et je perds connaissance.
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- Vous êtes avocat ? Isabelle et Gonzague se sont isolés dans un coin du jardin. Au doigt de l'infirme brille une drôle de bague. Diamants et rubis. Celle que j'ai volé dans le casier de mon compagnon de chambre. Celle que j'ai rapportée à la jeune fille. Celle que son aimé avait, dans une autre vie, dessiné pour elle. Moi, je suis seul avec Eugénie. Eugénie de Maupin-Valandray. La petite sœur. Le genre de fille à qui, avant ma mort, je n'aurais jamais envisagé d'adresser la parole. Le genre de fille à qui jamais je n'aurais dû adresser la parole. - Je ne suis qu'un toxicomane sans intérêt. - Un type qui a réussi à convaincre ma sœur de revoir Gonzague, et Gonzague d'affronter son père n'est pas sans intérêt. Sans jugeote, peut-être, mais pas sans intérêt. - Sans jugeote, vous avez raison. Et sans avenir. Vous ne devriez pas discuter avec moi. - Pourquoi dites-vous ça ? Parce que je vais bientôt mourir. Parce qu'en fait, je suis déjà mort . - Je ne suis pas de votre monde. Je ne suis qu'un enfant des rues. - Et alors ? Elle sourit. Ses yeux pétillent. Espiègles. Enfantins. - Ça te dirait, un tour en ville ? Tu... - Tu es mineure. Je n'ai pas le droit... Elle hausse les épaules. Ses rondes et ravissantes épaules. - Et qui le sait, que je suis mineure ? Nous signons le registre, et nous voilà dehors. Il fait soleil. Elle me prend la main, et je me laisse faire. Elle se met à courir, et je la suis. Elle nous achète deux cornets de glace. Vanille-pistache. Dieu que c'est bon ! Assis dans l'herbe, nous bavardons de choses et d'autres. Elle m'embrasse, et je reste pantois. Elle m'embrasse à nouveau. Je lui rends son baiser. Je sais que je ne devrais pas.
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- Mission accomplie. - ..... - Ce n'est pas le moment de tomber amoureux. Comme si je ne le savais pas ! - Allez au diable, Elisabeth !
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