Chapitre 40:
Retrouvailles (5)
(par
Stéphanie, ajouté le 23/06/04 18:50)
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- Tu comptais retrouver Kennen. - Oui. Comment sais-tu ? Val sourit de toutes les rides de son visage bruni... - Pourquoi crois-tu que je vous sois si essentiel ? Elle lui sourit en retour... Grimaça, plutôt, elle n'avait plus la force de sourire. D'une certaine manière, il était heureux que nul ne sache comment les jardiniers en arrivaient à connaître tant de choses... Poétiquement, ils savent sans doute écouter les arbres et le vent... Plus prosaïquement, les canaux d'irrigation et les arbres creux devaient transmettre bien des discussions... Et qui, mieux qu'un Chef-Jardinier, savait où faire mine de travailler ? - Il vaut mieux que ce soit moi qui te guide... Kennen t'as défendu bec et ongle, mais ne peux se mouiller plus... Il est sous surveillance. Oh, discrète, bien sûr ! Mais c'est Nest maintenant qui tient les cartes... Le Conseil des Aînés se rallie à sa volonté, et Kennen, s'il tient à y garder son siège, doit se montrer très prudent. - Le fleuve grossit... - Oui... la crue n'est pas loin, et j'espère que l'on n'assistera pas à la débâcle... - Je crains qu'il ne faille y passer... Mais je ne la verrais que de loin. - Il t'a reniée. - Oui... - Pas Kennen. Il te fait toujours confiance. Mais vous devez parler, tous les deux. Je vais te guider jusqu'à lui ; suivez-moi. Et il repassa derrière la haie.
Une petite cabane se trouvait contre un énorme castagner ; ils y entrèrent, et Val aligna correctement les outils à leurs emplacements. Puis il enleva les billots de bois contre le mur qui s'adossait à l'arbre. - Attention à la grelinette... Voilà...
Il pressa deux noeuds dans les planches du mur au-dessus de sa tête, et Deynussian entendit comme un déclic. Val s'agenouilla, sortit une clé de son trousseau, et la tourna dans une petite serrure, à hauteur de sa main, que le mécanisme avait découvert. Au bas du sol, une petite trappe s'ouvrit, assez large pour laisser passer un swerlën à quatre pattes. - Vas-y, je te suis pour refermer tout ça. - Mais... Tu as déplacé tous les outils, ça va se voir ! - Pas déplacé, rangé. Tous mes jardiniers utilisent ce cabanon, aucun n'est fichu de le laisser en ordre. Pour une fois qu'ils le verront à peu près net, ils se diront que le vieux Val a encore piqué une crise de rangement... ça m'arrive de temps en temps, histoire de brouiller les pistes.
Elles s'avancèrent dans le boyau. Le castagner était creux, et le trou s'enfonçait légèrement sous terre. - Continuez quelques coudées ; vous arriverez à une petite salle où vous pourrez vous tenir debout. Ça descend tout du long jusque là. Elles ne tardèrent pas, en effet, à déboucher sur une petite salle creusée dans la terre. Le boyau était plus haut après, et y passer serait moins angoissant que de se trouver bloquer dans ce trou à se tortiller comme un ver. Elles entendirent vaguement quelques bruits – Val refermant la trappe, sans doute – quelques ahanements, et Val se redressa peu après devant elles. - Ouf ! fit-il en époussetant sa veste. Je préfère pouvoir me tenir debout... Je commence à me faire vieux pour crapahuter comme ça. - Tu es le seul à connaître ce passage ? - Non. Mon Apprenti le connaît aussi. Mais c'est tout ; même les Aînés en ignorent l'existence. Il y a longtemps que mes prédécesseurs ont subtilisés les plans des conduites secrètes, pour les remplacer par d'autres où elles ne figurent plus... - Maintenant, nous sommes trois à connaître ce passage. Je ne te banderais pas les yeux, je te fais confiance. Suis-moi, maintenant.
Et ils avancèrent. Deynussian aurait préféré de loin avancer sur la terre ; même en cette saison, la nature est belle, et en tout cas moins angoissante que ce passage où elle devait courber la tête pour ne pas s'assommer. Kelia trottinait derrière elle, moins sensible à l'oppressante présence de la glaise. Ils marchèrent en silence. Deynussian devinait qu'ils avaient quitté les Jardins du Louvier : la terre au-dessus d'elle semblait plus pesante du couvert d'arbres de la Forêt. A moins qu'elle ne se fasse des idées. Le temps était si étrange... Il n'existait plus ici... - Nous arrivons aux Jardins des Miroirs, dit Val alors qu'elle sentait un point douloureux élancer dans sa nuque.
Les Jardins des Miroirs... Ses préférés. De l'eau courante à chaque clairière, des vasques, des flambes d'eau, des saules, et la rivière qui susurrait en méandres paresseux. Elle sentait l'humidité. Peut-être allaient-ils passer sous le bosquet sacré... Elle sourit en repensant à ses souvenirs... Les arbres de Daban y poussaient en cercle, naturellement imparfait, et après le Cycle de Maîtrise, les Mirants venaient, aux temps verts, le Jour de la Présageuse, en cueillir les fleurs d'or... C'était l'odeur de ces tilleuls dont elle se souvenait le mieux, et la poudre d'or qui les couvrait vite, mains, vêture blanche et cheveux tressés... Et s'endormir à leurs pieds, quand les fleurs à point avaient été cueillis, et les autres, trop jeunes ou trop matures, laissées à l'arbre... C'est là que l'on venait chercher les rêves prophétiques quand tous les autres moyens ne donnaient pas de résultats... De la cueillette poudrée, ils faisaient eux-même les préparations voulues : mélanges pour infusions, teinture-mère plus ou moins concentrée suivant les effets désirés, savons parfumés, onguents et pommades... D'y repenser elle en sentait encore l'odeur... et butta contre Val, qui s'était arrêté, les bras en l'air. - Que fais-tu ? - Encore une trappe... ça y est ! dit-il en poussant le sol. Kelia aura un peu de mal à passer, par contre. Tiens, toi qui es jeune, monte donc : tu trouveras une échelle quelque part là-dedans ; ça m'évitera des acrobaties.
Elle hocha la tête et se hissa par le trou. Elle déboucha dans une sorte de cagibi, poussiéreux et mal éclairé, où les toiles d'araignées voilaient les objets entreposés... Elle repéra l'échelle, en délogea un insecte poilu, et la passa par l'ouverture. - Fais passer Kelia d'abord, tu pourras l'aider par dessous. - D'accord... allez, ma belle, à ton tour... Kelia avait les jarrets solides, et en inclinant l'échelle, elle parvint à passer sans trop de difficultés. Val la suivit. - Délicieuse odeur de renfermé, chuchota-t-il... et toujours autant de désordre. Tant mieux, tant mieux. Nous sommes dans une vieille souillarde, vers les cuisines. Un fantôme vient de temps en temps effrayer tout le monde, et on le laisse tranquille. Par contre, il va falloir sortir dans le couloir sans être vus... à quelques pas à droite, un pan de mur coulisse quand on appuie au bon endroit. Silence...
Ils entendirent des pas dans le couloir, et un éclat de rire - Oh, Meydan, arrête de faire l'idiot ! Rends-moi mon panier... - Que nenni, belle damoiselle, il est bien trop lourd pour vos bras graciles, fit un jeune homme d'un air exagérément pompeux. Un baiser et il est à vous... - Meydan, non ! Si la patronne nous voyait ! - Foin de la patronne ! Je ne crains rien s'il faut vous défendre... Nous passons vers la Cage au Fantôme... Dois-je l'affronter pour te prouver ma bravoure ? - Tais-toi donc ! On raconte des choses horribles à son compte ! Nella a dit qu'elle avait retrouvé un chat accroché à la poignée, et qu'il n'était pas beau à voir... Tout hérissé, et les yeux arrachés, aussi sec que des biscuits que tu aurais fait cuire... Brouf, d'y penser j'en ai des frissons... dit la servante d'une voix inquiète. - Nella, Nella... Elle dit bien ce qu'elle veut, je suis sûr que c'est des menteries pour faire son intéressante. Tiens, écoute... Dans la souillarde, l'échelle avait glissé, retenue de justesse à un pied par Val. - On dirait qu'on y entend du bruit... - Oh, Meydan... Partons vite, je n'aime pas cet endroit... Seule, je serais passée par ailleurs... Viens vite.
Les pas se rapprochèrent de la porte, de même que la voix de l'homme. Val, Kelia et Deynussian se figèrent. - Je t'assure qu'il y a eu un bruit. - Je m'en fiche ! Partons, viens !
Lui secoua la poignée. Les autres cessèrent de respirer... Le bois de la porte grinça un peu... |
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