Chapitre 40:
Luthien.5.
(par
michele huwart, ajouté le 08/09/08 00:32)
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J’avais posé la tête sur l’oreiller de Corwin, le front contre la sienne. Je prenais sur moi pour maîtriser le désir qui m’envahissait de le prendre dans mes bras, de le serrer, de le bercer. Pour maîtriser le désir incongru que j’avais de lui, de ses mains sur moi, de son sexe en moi. Nous ne nous étions aimés physiquement qu’une seule nuit, la veille de son départ, dans une chambre anonyme de l’hôtel Hilton d’Heathrow. Si je n’étais plus pucelle, j’étais loin d’être expérimentée en la matière, et je m’étais trouvée, maladroite, face à un jeune homme intimidé et gauche , et pourtant résolu, et qui m’avait offert une expérience inattendue, douloureuse et troublante, unique. L’expérience du plaisir né de l’amour, dans l’amour, de l’union des corps sublimant celle des âmes. Cette union totale à laquelle je ne croyais pas, qui n’était pour moi que littérature, jusqu’à ce qu’elle se révèle en une explosion sensuelle qui m’avait laissée pantelante, éperdue, sanglotant blottie au creux de son épaule. - Tu m’aimes ? Avais-je demandé, assez stupidement pour qu’il ne me réponde pas. - Depuis quand ? Avais-je rajouté. - Depuis le cape Wrath. Une escapade en camionnette, en compagnie de deux de ses sœurs et d’un de ses condisciples d’Oxford. - J’avais treize ans. Treize ans et lui dix-neuf, étudiant, séduisant, brillant. En toute logique, c’est moi qui aurais dû être séduite par ce garçon plus âgé en qui je ne voyais que le frère d’une amie. - Je sais. - Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? - Tu avais treize ans. Il avait écarté mes cheveux, avait baisé mes yeux, mes lèvres, la naissance de mon cou, et avait ri, tendrement. - Tu avais treize ans et aussi… je ne voulais pas me prendre un râteau devant Fergus McBain. Il avait blotti sa tête entre mes seins et s’était endormi, comblé. Que pouvait-il me trouver de particulier pour m’aimer à ce point, moi ? Je n’étais qu’une jeune fille bien banale. Banale, et impuissante… - Je n’aurais pas dit non, murmurai-je, même en présence de Fergus McBain. Je me redressai spontanément lorsque s’ouvrit la porte de la chambre. J’eus de la peine à reconnaître la mondaine Mrs McAllistair en cette femme au visage brouillé de chagrin. Son mari paraissait lui, égal à lui-même. Rigide et déterminé. « Déterminé à quoi ?» pensai-je. Puis « ses parents. Mes beaux-parents. » Ils me regardèrent, fugacement, comme une intruse, avant de se tourner vers leur fils. Corwin avait raison. S’ils étaient dévorés d’inquiétude, ils étaient aussi mécontents de ma présence au chevet de leur fils. - Il dort, dis je à voix très basse. Ne le réveillez pas, surtout. J’eus droit à un regard qui signifiait : « De quoi te mêles-tu ? Je suis sa mère. Je sais ce dont il a besoin. » Elle était sa mère, l’autre était son père, je n’étais qu’une étrangère, qu’une intrigante qui avait usurpé leur place auprès de leur fils mourant. De quel droit ? Sir William avança une chaise sur laquelle Mrs McAllistair se laissa lourdement tomber, puis se pencha pour me dire quelque chose à l’oreille, avant de quitter la chambre. Je mis plusieurs secondes à réaliser ce que signifiaient ses mots. - Vous êtes sa femme. Sa femme. Pas une étrangère. Pas une intruse. Celle qu’il avait réclamée dès qu’il avait ouvert les yeux. Celle qu’il aimait depuis des année. depuis le Cape Wrath. Sa femme à lui, pas leur ennemie à eux. Juste une enfant perdue, triste à mourir, qui partageait leur angoisse et espérait leur affection. Par amour de lui.
Le chagrin et le désespoir peuvent avoir des conséquences diverses sur les personnes qu’ils touchent. Personnellement, tout ce qui n’était pas Corwin me laissait indifférente. Je ne pensais qu’à lui, qu’à notre enfance, qu’à notre amour récent. Je ne vivais qu’au rythme de sa vie à lui. Le monde s’arrêtait aux murs de sa chambre d’hôpital. Peu m’importaient désormais mes parents, mes études, ma pauvreté. Peu m’importait ma personne. Peu m’importaient la Grande-Bretagne, l’Algérie, la vengeance et la guerre. Peu m’importaient à moi. Pas à Maître McAllistair, ni à son épouse. - Sais-tu qui a fait ça ? Je fis « non » de la tête. Des islamistes, certainement mais lesquels ? Comment aurais-je pu le savoir ? Et en quoi était-ce important ? - Je le saurai, et ils paieront. J’aurai leur peau. Je haussai les épaules. Plus tard… la vengeance, la justice, j’y penserais plus tard… - C’est tout l’effet que ça te fait ? Je croyais que tu tenais au moins un peu à mon fils. Je pressai la main de Corwin contre mes lèvres, et fixai son père. - S’il vous plaît, Maître… Je me serais crue suppliante. A mon grand étonnement, j’étais autoritaire. Et forte. - … pas ici. Pas devant lui. Je ne veux pas de polémique dans cette chambre. Dehors, si vous le désirez. Je fis mine de me lever. Il m’en empêcha. - D’accord, Cat. Plus tard. Nous aurons quelques explications plus tard. Corwin crispa ses doigts sur les miens. Ainsi donc, il ne dormait plus. Mais il mit près d’une heure encore avant de murmurer sans ouvrir les yeux « papa… maman… » Je n’écoutai pas leur réponse.. Je trouvais qu’ils parlaient trop. Trop fort. Trop vite. Je ne réagis que quand Corwin poussa un « non » empli de crainte. Pis, de terreur. - Mon chéri, continuait sa mère, sans comprendre, tu seras mieux soigné là bas, chez nous. Ces gens, ici, ne sont pas… - Non, gémit-il à nouveau. Il se raccrochait à moi, et dans ses yeux désespérés je lus la peur qu’il me cachait depuis mon arrivée. - Je ne pourrai pas. J‘essaie de me battre. Je vous en prie. Cat… Il se faisait du mal. Le moniteur s’affolait. Je posai un doigt sur ses lèvres, lui parlai tendrement, très bas, ignorant ma belle-mère que Sir William, arrivé Dieu sait comment, emmenait fermement vers le couloir. - Tu resteras ici, dis-je, lui caressant les cheveux en pleurant. Calme-toi, calme-toi, mon amour. On ne te transportera chez nous que quand tu iras mieux, quand tu auras la force de le supporter. Je te le promets. Je te le promets. Un médecin. Une infirmière. Une piqûre et des phrases fermes, à destination de mon beau-père qui n’avait pipé mot durant la scène, mais surtout de Corwin. - Pas avant qu’il soit en état de supporter le voyage. C’est-à-dire, pas maintenant.
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