Ce fut le lendemain, lorsque le soleil parvint au zénith, que Vaïn commença à s’agiter. Et que moi, comme un idiot, je criai de toute mes forces, et de joie « Monseigneur » ». ce qui eut pour effet de faire sursauter mon patient, et de déclencher chez lui un début de panique. Je me traitai en moi-même d’imbécile, et entrepris de l’apaiser du mieux que je pouvais. Pas pendant longtemps. Garion se précipita dans l’abri, et étreignit son ami , tout en lui murmurant des mots sans suite, mais réconfortants. Je dus le calmer à son tour. Si Vaïn était bel et bien sorti du coma, son état restait critique. Il devait être traîté avec le plus grand ménagement. Garion le comprit très vite, tout comme je compris moi-même que les deux amis avaient besoin d’un moment d’intimité. Je sortis donc, à point pour voir mon Seigneur émerger de la forêt, les mains terreuses pleines de plantes, et un chevreuil sur le dos. Je m’étonnai, également du départ des autres soldats. - Je leur ai ordonné de rejoindre les passes du Dimbar sans nous, me révéla mon Seigneur. Nous sommes assez de trois pour bien nous occuper de Vaïn. Comment se fait-il d’ailleurs que tu ais quitté son chevet ? Il y avait des reproches dans sa voix. - Il a repris conscience, annonçai-je. Garion est avec lui. Et j’ai pensé… enfin… ils sont amis depuis toujours, m’a dit Garion. J’ai pensé qu’il serait mieux de les laisser seuls un moment. Son visage s’éclaira d’un sourire. »Quand ? » demanda-t-il. - A l’instant, Monseigneur. Juste à l’instant. - Bien. C’est bien, Morgil. Tout reproche avait disparu. - Reste ici, ajouta-t-il. Commence à écorcher la bête. Je dois l’examiner. Ce n’est pas parce qu’il es réveillé qu’il… enfin, tu comprends. Mais c’est bien. Je reprends espoir. Il s’engouffra dans l’abri. Moi, je me mis au travail, troublé par ses dernières paroles. Se pouvait-il vraiment qu’il n’ait eu aucun espoir, cette nuit ? Il m’avait semblé si solide…
Garion s’accroupit à mes côtés. - Donne, commanda-t-il, me prenant le couteau des mains. Je continuerai à ta place. Vaïn te réclame. - Moi ? m’étonnai-je. - Il ne se souvient de rien. Pas même d’être tombé à l’eau. Mais je lui ai dit. Tout ce que tu as fait, depuis l’accident. Il voudrait te dire merci. J’étais touché. Cà avait beau être normal, j’étais touché. Lentement, je me dirigeai vers l’abri, et retrouvai mon Seigneur au chevet de Vaïn. Je posai la main sur le front du malade. - Je suis là, Vaïn, lui dis-je d’une voix très basse, attendant qu’il ouvre les yeux. C’est moi, Morgil. Il battit des paupières, me regarda. Tenta de sourire sans y parvenir. - Bienvenue, étranger, dit-il très faiblement. Bienvenue et merci. Il referma les yeux, trop épuisé pour dire un mot de plus. Je l’embrassai, et allai rejoindre Garion. - Cà va aller, tentai-je de le rassurer. Le pire est passé, maintenant. Et Valarion est un Elfe. Vous êtes bien moins fragiles que nous. Il haussa amèrement les épaules. - Nous sommes solides, c’est vrai, répondit-il sourdement. Mais là… il est allé si loin, Morgil ! Il est si faible. J’ai peur, mon ami. Presqu’ aussi peur qu’hier. Il était au bord des larmes. Je tentai de mon mieux de le réconforter, quand mon seigneur le rappela. Puis vint lui-même s’asseoir à côté de moi, et dépiauter la bête avec moi.
- Est-ce qu’il va bien ? demandai-je, pour entamer la conversation. - Mieux, oui., répondit-il, comme on énonce une évidence. Bien, non. Il lui faudra du temps, Morgil. Même s’il est de mon peuple. S’il survit, il lui faudra du temps. Il remplit un gobelet d’eau et me le tendit. « Bois » m’ordonna-t-il. Ce n’était pas de l’eau. - Tu as besoin de reprendre des forces, toi aussi. Après avoir mangé, tu dormiras. - Je n’ai pas sommeil, me défendis-je. Et Vaïn aura besoin de moi. - Je serai là. Si ce n’était pas pour t’aider à t’occuper de lui, pourquoi serai-je resté, d’après toi ? C’était d’une logique imparable. - C’est la première fois, reprit-il. La première personne que tu soignes. A part moi, mais tu n’étais pas guérisseur, alors. Tu te souviendras de Vaïn toute ta vie, je crois… Je le croyais, moi aussi. J’en étais sûr, même. Jamais je n’oublierais Vaïn. Valarion, fils d’Estelion… - Vous vous souvenez de votre premier patient ? questionnai-je. C’était une question stupide. Evidemment qu’il s’en souvenait. Son regard se perdit dans ses souvenirs, dans un passé lointain. - Je lui ai retiré une flèche de la jambe. Sous les yeux attentifs de mon père. Son père… les Elfes comme les hommes apprennent la vie sous la protection et les conseils de leur père. Ce ne fut pas mon cas. Jamais je n’avais eu de guide. Jamais, avant de désobéir à Androg…. Pourquoi ressentis-je soudain en moi un vide immense ? Un vide que je n’avais plus ressenti depuis l’âge de quatorze ans, lorsque je décidai de fuir ma vie d’esclave. Morgil , fils de personne… - Cà ne va pas, constata mon Seigneur. Qu’y a-t-il, mon ami ? « Morgil fils de Beleg », songeai-je un instant… il était mon seigneur, mon professeur, mon ami. Pas mon père. - Rien, répondis-je. Rien d’important.
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