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Lidec et Erellig

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 44: Souvenirs (2)
(par Stéphanie, ajouté le 12/08/04 12:50)


« Elle avait trouvé les traces d'une femme dans la forêt. Puis vu la femme, de loin. Petite, la peau mate, les cheveux auborne, les muscles noueux... Une femme des Montagnes de Fer, d'où elle venait, justement. Elle en avait vu quelques uns là-bas... Ils étaient peu nombreux, mais apparemment, ce n'étais pas naturel. Il y avait trop peu de jeunes hommes, et elle avait supposé que les Petits du Pays des Cendres avaient lancé une attaque contre eux. Elle avait même assisté aux funérailles de l'un des leurs : quatre hommes, vêtus de bleu – l'un deux boitait de la jambe gauche – portait le mort, vêtu de bleu lui aussi, dans une barque en bois. Un reflet de lumière y étincelait suivant les balancements des pas des hommes, et maman supposa que ses armes étaient aux côtés du mort. Suivis du reste des leurs, vêtus de bleu eux aussi, et le visage teint de la même couleur, dont certains arrivaient à chanter dans leur langue entre deux sanglots, et précédés d'un vieillard vêtu de bleu plus foncé et s'appuyant sur un bâton, ils ont marché jusqu'au haut d'une cascade. Là, elle les vit s'arrêter un moment, le vieillard faisant de grand geste vers le ciel et en direction du courant, puis jeter la barque dans la chute. Un moment après, ils redescendaient, et ils repassèrent, pleurant, par le même chemin. Cette femme pourchassée dans les bois était certainement des leurs, peut-être capturée par les Hommes des Cendres. Elle avait un bébé, qu'elle avait calé dans son dos avec des linges dans une petite armature en bois. Le petit n'avait pas plus de deux septaines, mais ne pleurait pas beaucoup. Pourtant, sa mère avançait vite, courant parfois, écoutant souvent derrière elle, ce qui l'empêchait sûrement de dormir comme ils le font à cet âge. Ma mère avait envoyé son Prinet'hao voir ce qui semblait la poursuivre, ce qu'elle fuyait. Huit Cendrés. Armés. Alors elle résolu d'aider la femme. Elle lui fit gagner du temps en perdant les Cendrés, effaçant les traces qu'elle ne savait pas cacher, et marquant les siennes dans une autre direction. Mais ils sont durs à tromper, et se sont vite rendus compte qu'ils ne suivaient plus les mêmes traces. Ma mère est Guérisseuse, et n'aime pas donner la mort... Elle se serait résolu à cela, pourtant, si Nacha ne l'avait pas averti qu'un autre Petit se trouvait là. Seul et visiblement tenant à le rester, car il était très discret et Nacha ne l'avait repéré qu'à l'éclat de sa lame courbe quand il la sortit un soir pour la nettoyer. Ce n'était pas un Cendré, et en le suivant et l'observant, ce n'en était pas un ami non plus, à voir sa grimace quand il repéra leurs traces, éclair de haine et de dégoût. Il était donc susceptible d'être une aide pour la femme. Ma mère ne s'occupa plus que d'elle dès lors, supposant que le Petit se chargerait des Cendrés. Malheureusement, la pauvre s'était complètement épuisée en fuyant ses poursuivants. Peut-être même avait-elle accouché seule, vu l'âge de l'enfant et la distance qui la séparait d'une quelconque habitation. Faisant fi de nos lois, ma mère se montra à la femme et à son enfant. Les Petits des Montagnes de Fer sont qualifiés de sauvages par les autres, mais ils ont plus de savoir antique et la femme a reconnu en ma mère un des Anciens. C'est du moins ce qu'elle a compris : la femme, le moment de surprise passé, ne montra pas de peur particulière. Ma mère la considéra, et, devant les mimiques de la femme, qui parlait une langue qu'elle ne comprenait pas, posa la main sur sa poitrine... Son cœur y battait comme un oiseau dans une cage, cherchant à fuir les barreaux, se cognant contre et rebondissant de plus belle. Les os semblaient trop minces pour contenir plus longtemps ce muscle affolé... Le cœur était malade et ma mère ne pouvait rien y faire, eût-elle disposé de temps et d'un lieu approprié. La femme le comprit. Alors, d'un air désespéré, elle la pria de prendre son petit et de le sauver des autres. « Léofa », disait-elle précipitamment en le désignant. « Nehmet Léofa ». Puis, se désignant elle même, elle dit « Nehme Bryttawyne ». Ma mère supposa qu'elle se nommait, et se présenta aussi, dans sa langue « Nehme Hieldanèh », puis, désignant Nacha « Nehmet Nacha ». La femme hocha la tête en pleurant. Le sang battait à ses tempes. Elle n'en avait plus pour très longtemps. Elle berça son petit en chantant, d'une voix étranglée par les pleurs, les syllabes se bousculant entre ses lèvres, comme si elle voulait à tout prix finir la berceuse avant de rendre son dernier souffle, et ma mère pleura avec elle, et le bébé se mit à pleurer doucement. Quand la femme ne put plus articuler une syllabe entre ses larmes, ma mère chanta alors un chant de calme, entourant de ses bras la femme condamnée qui tenait encore l'enfant contre sa poitrine. Elle mourut ainsi, yeux fermés, bras serré contre son enfant, un sourire triste errant timidement sur ses lèvres exsangues. Et ma mère, sachant qu'elle ne pourrait pas être enterrée à la façon des siens, adressa son éloge funèbre à Daban et Edna, les priant que, si le corps de la femme ne pouvait joindre les Îles de Dahron par les eaux, son âme au moins y soit accueillie avec honneur et respect. Le bébé s'était endormi pendant qu'elle chantait, serrant dans son poing le pendentif de sa mère. Ma mère ouvrit sa menotte pour voir celui-ci. C'était une simple larme de jade, mais y étaient gravés deux signes, un qui ressemblait, dans les lettres bâtons des hommes, à un B, et l'autre à un L. C'est du moins ce qu'il lui sembla. Peut-être les initiales de la femme, ou celles de son amant. Ma mère était devant un choix cruel. Accomplir la dernière volonté de la femme et s'occuper de son fils, mais en ce cas elle ne pouvait retourner à la Forêt des Brumes, ou laisser le bébé au Petit qui n'aimait pas les Cendrés. Nacha alla voir où il en était, justement. Il semblait s'être proprement occupé des Cendrés, elle ne savait comment. En tout cas elle avait trouvé leur cadavre percés qui de flèches, qui de coup de lames. Une tête avait roulé à terre, séparé de son corps dans une giclée de sang qui commençait à sécher. Spectacle peu ragoûtant. Ma mère résolu alors de lui laisser le bébé, en veillant sur eux sans se montrer jusqu'à ce que l'homme arrive chez lui en sécurité. Ainsi, elle accomplirait un peu le souhait de la femme des Montagnes de Fer. L'homme trouva le corps de la femme et l'enfant. Il jura de s'occuper de ce dernier comme de son propre fils, et, après avoir lissé les vêtements de la morte, et pris son collier, il enterra la mère en chantant un hymne funèbre, qui, s'il n'était pas très juste au niveau musical, était du moins sincère et ému. Ma mère espéra que l'âme de la femme, ainsi aidée par les chants des vivants, puisse trouver un peu de paix. Nacha se chargea d'aider l'homme et le petit, sa petite taille la faisant aisément passer pour un loup, et lui fournit de la viande afin qu'il n'ai pas à chasser lui-même. Elle intimida même une fermière peu amène pour qu'elle donne du lait à l'homme, pour le petit. Cet enfant, que l'homme avait appelé Lidec, c'est cet esprit-double dont m'a parlé le Veilleur. »
Elle leva le verre de liqueur à ses yeux, regardant sans la voir la profondeur violine de la boisson, et en bu une autre gorgée.
« Un jour que j'étais seule à veiller au Pont Principal, j'ai eu a répondre à l'appel d'un Petit. Il se trouvait que c'était celui-ci. Cela faisait un demi-cycle que j'avais découvert son existence, et je n'avait encore jamais pu être en contact avec lui pour en apprendre plus. Le Veilleur avait été incapable de me renseigner plus profondément au sujet de son esprit double, et je n'avais encore jamais été à même de m'en enquire auprès de lui. Pas sans être repérée du moins. Et je supposais qu'il valait mieux que Nest ignora l'intérêt que je portais à ce Petit ; il ne pouvait ignorer son existence, mais n'en avait semble-t-il parlé à personne. Pourtant l'évènement est notable et inquiétant : il n'y a pas eu d'esprit double, je me suis renseignée auprès des Veilleurs, depuis... Depuis que les Karlën ont disparus. Alors, pour une fois que je pouvais, j'ai sondé son esprit, le plus précautionneusement possible. Il m'avait appelé parce qu'il avait rêvé de sa mère. Et parce qu'il voulait savoir qui il était. Comment pouvais-je le lui dire, l'ignorant moi-même ? Plutôt que de lui infliger un Echec, j'ai détourné mon refus, et... enfin, j'aurais du mal à vous décrire ce que j'ai fait, vous ne comprendriez pas. Mais j'ai pu lire en lui sans le mettre en danger.
Le Petit qui l'avait adopté s'appelait Baran. C'était un espion, à qui nous avions attribué une Mémoire. J'ai demandé à Gwerel, qui est un Maître de la Mémoire, pourquoi ils lui en avait donné une. Gwerel m'a dit qu'en fait, ils ne contrôlent pas la fabrication de ces réceptacles d'ambre. Les Arbres Mémoires ont été créés par les Eveillés à la demande de Finrian le Guide, et leur naissance dépend des Eveillés seuls ; mais que celui à qui elle doit être donnée doit être né au même moment que la perle tombe de l'Arbre-Mémoire, et c'est la charge des Maîtres des Mémoires de définir cela, en utilisant les Veilleurs avec l'aide du Suivant. En règle générale, ce n'est pas de bon augure. Celui à qui elle échoit est destiné à une vie mouvementée, et vit rarement assez vieux pour pouvoir connaître de bons moments, mais ce qu'il apprend dans sa vie est de très haute importance pour les Petits. Alors la Mémoire, qui emmagasine tous leurs souvenirs, leur permet de profiter de leur apprentissage. Baran donc avait été espion dans le Pays des Cendres, et père adoptif de Léofa, ou Lidec, comme vous l'entendez. Il en avait pris soin, comme il avait pris soin, à la mort de son père, de sa nièce, qui se révèle intéressante elle aussi. Non seulement elle est détentrice d'une Mémoire, donc appelée à un destin mouvementé, mais aussi Adepte de premier ordre. Nous disons Adepte, pour les Petits, puisqu'ils ne peuvent accéder aux Chemins qu'indirectement, par notre intermédiaire. C'est moi qui l'ai repéré en premier, et moi qui est été son maître. C'est moi qui lui ai présenté la mort de son père par l'intermédiaire de mon Miroir.
— Attend un peu... Tu n'outrepassais pas déjà tes attributions, là ?
— Si. Normalement nous devons ne nous occuper que de leur formation, pas de leur vie. Mais je n'ai jamais pu m'y résoudre et ai toujours considéré la vie qui les animait, plutôt que de les traiter comme un objet sur lequel je peux exercer mon don. J'ai toujours été déviante. Nous sommes quelques uns ainsi, parmi les Cheminants. Où en étais-je ?
— Léofa avait été adopté par un nommé Baran, qui se trouvait être porteur de Mémoire et oncle d'une jeune Adepte, porteuse de Mémoire elle aussi.
— Elle s'appelle Erellig. Bien. J'ai donc sondé l'esprit de Léofa. Et dessous se trouvait un autre esprit. Que j'ai pris grand soin de ne pas réveiller, tant cette composition me rappelait celle des hommes manipulés par les Karlën. »

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.