Chapitre 45:
Souvenirs (3)
(par
Stéphanie, ajouté le 23/08/04 15:21)
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— Tu vas loin, là, Deynussian. » Valérian s'était renversé sur son fauteuil, les yeux plissés, l'air dubitatif. « Les Karlën sont sensés avoir été... éradiqués, par les Drakkes de Morigana, du temps de la Guerre Fratricide. Et leurs connaissances, bonnes comme mauvaises, ont disparues avec eux. Tu sous-entendrais que des Petits soient capables de faire comme eux, enfermer un esprit normalement mort dans un autre corps encore vivant, où un autre esprit habite ? — Non. Je ne crois pas. Pire encore. Que les Karlën n'aient pas été tous tués par les Drakkes, et que certains, dont je ne connais pas le nombre, aient perpétué, ou redécouvert, les anciens secrets de leurs ancêtres. » Valérian siffla entre ses dents. Kennen se contenta de feuler. « Qu'importe... Nous verrons après ; continues ton histoire, Deynussian. — Hmm. C'est bien simple. L'esprit dessous était celui d'un certain Dunimac. Un Petit du Pays des Cendres. Mais un Petit étrange, car il possède des capacités que je n'ai encore jamais rencontrées chez eux. Des capacités que je ne connais pas encore bien, mais qui ne sont... enfin, que je n'estime pas bénéfiques pour eux. — Du genre ? — Du genre une certaine maîtrise des éléments, par exemple. Je ne sais pas lesquels, ses capacités ne se sont pas pleinement réveillées, mais je ne l'ai rencontré nulle part chez les Petits, et même pour nous, Swerlën, c'est une capacité peu répandue. Actuellement, il n'y a que Massaï qui soit capable de maîtriser vents, pluies et nuages. Dans la Forêt des Brumes, du moins. Aux Îles du Nord du Monde, je pense que quelques Essilën savent le faire, — elle jeta un regard appuyé vers Kennen, qui avait gardé contact avec eux par le biais de Miroirs, mais qui ne broncha pas — et pour les Ganelën, nul n'en sait rien tellement les contacts ont été rompus avec eux. — On ne sait même pas s'ils existent encore, en fait. — Exact. » Elle n'ajouta pas que Gwerel était en route pour le savoir, accompagné de Lou, son neveu, et de Issina, jeune maîtresse d'arme, ainsi que de leurs Prinet'hao. Ça était un projet fou, totalement fou, et peu en avaient connaissance, même parmi les Aubiers. Officiellement, Gwerel, Maître des Mémoires, était en quête de quelques plantes aux propriétés utiles pour son office avec Lou, jeune Guérisseur, accessoirement son neveu. Cette quête pouvait les mener loin, car l'Oublieuse, l'herbe d'oubli, et les champignons contrant son action, ne restent jamais longtemps au même endroit, et croissent dans les alpages de haute montagne... Eux s'étaient dirigés vers le Levant, vers les Monts Aurifères, où la Guérisseuse des mines avait signalé des cas d'amnésie probablement dûs à l'Oublieuse, et contre lesquels elle ne pouvait rien sans l'aide d'un Maître des Mémoires. « Quoi qu'il en soit, ce Dunimac se révéla être... Je pensais alors le géniteur de Léofa. Maintenant je n'en suis pas sûre. L'histoire est complexe, très complexe... » Elle ne savait pas par quel bout commencer, et claqua sa langue d'un air agacé. « Bryttawyne est bien la mère de Léofa, c'est sûr. J'ai dû outrepasser une bonne partie des lois imposées aux Cheminants pour en apprendre plus sur elle, en utilisant les Veilleurs, les Chemins pour explorer les souvenirs des Petits des Montagnes de Fer, et mon Miroir. Elle était bien des Montagnes de Fer, comme le supposait ma mère, et du Clan des Cornefort. Ses parents avaient beaucoup de terres et de troupeaux, ainsi qu'une mine de fer, un gros filon. Ils faisaient partis des puissants de son peuple, mais n'avaient pas de pouvoir politique. La chance les servit, car il se trouva qu'ils avaient une fille — Bryttawyne donc — du même âge que le fils du Chef de leur Clan, Léod de son nom. Leurs accordailles ont d'abord été un arrangement pour les parents des deux côtés — un poids politique pour les uns, des troupeaux et une partie des revenus de la mine, non négligeable, de l'autre. Mais Bryttawyne et Léod se plaisaient, et ce fut un mariage d'amour qu'ils firent. Ils n'eurent pas le temps d'en profiter. Les Clans des Montagnes étaient en guerre non déclarée avec les Petits du Pays des Cendres, qui vise depuis longtemps à s'emparer des mines de fer et de cuivre de leurs voisins. Les Clans des Montagnes sont un peuple fier, et droit. Ils ont un code guerrier très strict, tout à leur honneur, mais qui hélas n'est pas partagé par les Cendrés, et cela leur coûta beaucoup d'hommes, et aussi beaucoup de femmes et d'enfants. Le père de Léod, Wulfa, fut tué dans une embuscade. Léod prêta serment de le venger, et devient Chef de Clan à sa place, non par hérédité, mais parce que son peuple le jugea digne de cette charge, de même que le Haut-Chef, qui siège au-dessus de tous les Chefs de Clan. Et Léod se jeta dans la bataille à corps perdu, et remporta bien des victoires. Mais les Cendrés sont retors, et une escouade était partie attaquer, en cachette, le village de Léod, au mépris de tous les codes des Clans des Montagnes de Fer, qui interdisent d'attaquer les habitations et la population civile. Au village ne restaient que des enfants, des femmes, les blessés, et ceux trop vieux pour partir. Bryttawyne organisa comme elle le put une résistance, avec l'aide du jeune frère de Léod, Isräv, blessé gravement à la cuisse d'un mauvais coup de lame peu de temps auparavant. Mais ils étaient bien trop peu nombreux, et trop peu expérimentés, pour leur résister longtemps. Bryttawyne fut faite prisonnière, avec d'autres femmes du village, et quelques jeunes... Les autres furent enfermés dans les maisons auxquelles les cendrés mirent le feu. Peu s'en sortirent. Parmi eux Isräv, son accordée, sa mère, et le Grand Prêtre. Léod, lui, n'apprit cela que trop tard, par l'un des rescapés qui avait couru au plus vite pour avertir les guerriers — il faillit bien y passer, d'ailleurs. Sa douleur fut poignante, et l'image qu'en perçu un des guerriers sous ses ordres est empli d'admiration et d'amour, tant sa force fut décuplée par la nouvelle, et son comportement devint suicidaire. Héroïque, méprisant toute souffrance, uniquement animé du désir de tuer, tuer, tuer, et de sauver son épouse et aimée, il massacra bien plus de Cendrés en quelques heures qu'il ne l'avait fait les jours précédents. Jusqu'à ce qu'il se heurte au chef des Cendrés. Qui se nommait Dunimac. » Elle ferma un moment les yeux, cherchant à se remémorer la vue qu'elle avait eu, par le biais d'un guerrier du Clan des Sonnefort, de l'affrontement entre ces deux chefs... Et, yeux toujours fermés, reprit la parole, décrivant du mieux qu'elle le pu la scène : « Dunimac était un homme sombre... La peau brunie, les cheveux noirs, le visage barré de cicatrices et les yeux foncés, il était un peu plus grand que Léod. Léod, lui, avait ses cheveux bruns réunis en une natte dans le dos, avec un ruban rouge... S'il était plus petit, il avait du coffre, et ses yeux clairs étincelaient d'un regard noir. L'énergie de celui qui n'a plus rien à perdre, de celui à qui on a arraché sa femme — et peut-être aussi son enfant. Seulement il était blessé en de nombreux endroits — une plaie à la jambe droite qui saignait abondamment, une au flan gauche, malgré le cuir épais qu'il portait, et son heaume était cabossé au dessus de l'oeil gauche, ayant sans doute meurtris la chair, puisqu'il était aveuglé par le sang qui s'en écoulait... Et surtout, son cheval avait été tué sous lui, et il se trouvait à pied. Dunimac était monté sur un cheval couleur de sable des rivières, et n'était pas encore blessé. Il chargea lame pointé vers son adversaire, qui l'esquiva sans pouvoir éviter une estafilade à l'épaule, mais en profitant au passage pour envoyer le tranchant de son épée dans le cou du cheval, qui se cabra. Dunimac dévida, mais se releva avant que Léod n'ai pu contourner la bête qui cabrait nerveusement ses pattes, saignant à gros goulots. Ils étaient tout deux à pied maintenant. Sans plus s'occuper de sa monture qui agonisait, ne prenant même pas la peine de l'achever alors qu'elle se vidait de son sang, il ferrailla contre Léod. Ils ferraillèrent longtemps. Mais Léod était déjà affabli, et reçu plus de coups qu'il n'en donna. Il aurait eu cependant la dernière touche, car sa haine et son désespoir faisait que chaque touche portait juste, si Dunimac, qui entre temps avait reçu un coup à la main gauche qui la rendait inutilisable, et un autre qui avait déformé à lui aussi le heaume, n'avait pas fait signe à un de ses hommes, qui assomma Léod par derrière. Sonné, il tomba à genoux, ne s'attendant pas à ainsi attaqué. Leur code interdit une intervention tierce dans un combat entre chefs, et c'est une des lois guerrières les plus sacrées chez eux. Voyant que sa situation devenait désespérée, il porta son cor, qui avait donné son nom à son clan, à ses lèvres, et on dit qu'il fut entendu jusqu'à leur village, où les rescapés tentaient d'éteindre les flammes. Dunimac en profita pour lui trancher la main droite, qui tenait l'épée. Léod hurla. Mais les Petits ont une étrange résistance, qui fait que même sur le bord de la mort, ils développent une force prodigieuse qu'on ne soupçonnerait pas. Avant que Dunimac ne puisse porter un autre coup, Léod avait saisit son épée de la seule main qui lui restait, et se retournant dans un mouvement vif, ouvrit les entrailles du Cendré qui l'avait attaqué par derrière. Il eu le temps de revenir pour offrir une parade au coup qui visait sa nuque, mais pas de se relever. Dunimac donna un coup de pied dans son bras amputé, ce qui le fit hurler de nouveau de douleur, et détourna pendant un instant fatal son attention. L'épée le toucha au dessus de l'épaule, puis dans un deuxième mouvement au cœur. C'était fini. Galvanisé par la mort de leur chef, excités par l'écho du cor, les Sonnefort se battaient avec une énergie décuplée, d'autant que leur famille aussi avait été attaquée, et beaucoup en rentrant ne trouveraient personne pour les attendre. Le Haut-Chef, Macnan, les ramena sous ses ordres, et ils finirent par mettre en fuite les Cendrés. Hélas, beaucoup des leurs étaient morts, beaucoup de jeunes, et surtout du Clan des Sonnefort, qui s'étaient conduits vaillamment, mais surtout à la que-mort-vienne. Nombreux étaient les cadavres cendrés de leur fait, mais Dunimac ne faisait pas parti de ceux-là. Il était reparti avec les restes de sa troupe, et ceux qui avaient fait prisonniers les villageois de Sonnefort étaient partis à l'avant depuis longtemps, protégés dans leur fuite par le champ de bataille. Les cadavres des Cendrés finirent entassés et livrés aux charognards, qui volaient déjà au-dessus des monceaux de corps, et ceux des montagnards pieusement ramenés. Un tertre fut élevé, car ils étaient trop nombreux pour qu'on livre leur dépouille aux flots, mais leur fosse était creusée en forme de barque, et chacun fut baigné de façon rituelle. Léod, lui, eu droit à la cérémonie sacrée dans sa forme traditionnelle, et c'est celle-ci que vit ma mère. Le cor Sonnefort fut remis à Isräv, qui avait tenu, malgré sa jambe encore infectée et purulente, à porter son frère à la Cascade d'Edna, comme ils l'appellent. Il prit les fonctions de chef de clan à son tour, seul survivant parmi ceux qui auraient pu prétendre au titre. On précipita, une fois le temps de deuil écoulé, son mariage avec son accordée, Stjórnawyne. Neuf lunes plus tard naissait leur premier fils, qu'ils nommèrent Léodhelf. Puis, douze lunes de nouveau écoulées, une fille, Andaswintha. Leur Clan s'est petit à petit reformé, douloureusement, et ils comptent parmi les plus farouches guerriers de Do'han, même s'il n'y eu plus guère de bataille rangée contre les Cendrés. Les Montagnards avaient réussi à former un mur à leurs frontières les plus fragiles, et ils ne furent plus attaqués pendant un long moment. » Elle reprit son souffle, mais Kennen ne lui laissa guère de répit : « Pourquoi as-tu dis que Léod avait peut-être perdu et sa femme, et son enfant ? — Parce que neuf lunes environ après sa mort, sa femme était en train de mourir dans les bras de ma mère. Et le temps de gestation des Petits est de neuf à dix lunes. De plus, Léofa ne ressemble pas du tout au Dunimac que j'ai vu dans les souvenirs des montagnards. Il est plus petit, et a les yeux clairs de son père. Et la même chevelure que sa mère. Il est donc probable que Léofa, l'esprit double, soit en fait de corps l'enfant de Bryttawyne et Léod, mais que l'esprit de Dunimac, qui a épousé plus tard Bryttawyne — contre, bien sûr, la volonté de celle-ci — a été greffé au sien pendant la grossesse de sa mère. » Valérian tout comme Kennen adoptèrent la même mimique, yeux écarquillés et bouche entrouverte... Côte à côte, et quand ils prenaient les mêmes expressions, leur ressemblance se remarquait plus. « Ça fait beaucoup pour un seul Petit ! » réussi à souffler Kennen. Deynussian hocha la tête. Le problème était que Léofa ignorait tout ça... Et que Deynussian n'arrivait plus à le contacter. Alors que de savoir cela pourrait l'aider, quoiqu'elle n'ai pas bien conscience des ravages que ses révélations avaient pu causer chez le Petit. |
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