Chapitre 46:
Fraternité
(par
michele huwart, ajouté le 30/09/04 17:01)
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Je tendis la gamelle à Vaïn. Il fit la grimace et me jeta un regard qui se voulait vengeur mais n’était que malicieux : - Morgil, me dit-il, je le mange aujourd’hui, mais si tu veux m’en faire avaler une fois de plus, je t’étrangle ! - Que veux-tu, Vaïn, sourit mon Seigneur. Notre ami est persuadé qu’il n’y a rien de tel que le foie cru pour remettre les gens d’aplomb… Je fronçai les sourcils. Fis semblant d’être mécontent. - Grognez, grognez, grommelai-je. Moquez vous de moi ! Je vous ai quand même remis sur pieds, tous les deux. C’était peut-être vrai en ce qui concernait mon seigneur, mais celui-ci m’avait bien aidé à soigner Vaïn. Ou plutôt, c’était moi qui l’avais aidé. Vaguement… - Tu as raison, concéda mon ami. Mais, comme tu le dis toi-même, tu m’as remis sur pieds. Alors, inutile de continuer à m’infliger ce … euh… cette chose plus longtemps. Il la mangea quand même. Me faisant remarquer que, comme tous les guérisseurs, je n’étais pas loin d’être un tortionnaire. Je n’étais pas encore guérisseur. Et j’avais été tortionnaire. Mais je ris avec les autres. Nous fîmes passer entre nous une flasque de miruvor. Et partageâmes des galettes tirées de je ne sais quelle racine, ainsi qu’un faisan fraîchement abattu, et des noisettes à profusion. Il faisait froid. Il pleuvinait dans le crépuscule. Et moi, j’étais heureux. Même si je savais que ce bonheur serait éphémère. Même si je savais que nous approchions des passes du Dimbar, des combats, de la guerre. J’étais heureux. Heureux comme je ne l’avais jamais été. Je partageais la camaraderie franche de Garion, je bénéficiais de l’affection d’un Seigneur que j’admirais et aimais plus que tout. J’avais contribué à arracher à la mort un garçon qui était devenu mon ami sincère. Peu importaient le froid, le crachin et le vent glacé du Nord. Nous étions frères dans la nuit tombante. Et Vaïn se mit à chanter…
Nous nous étions remis en route quelques jours auparavant. Vaïn, presque complètement remis de sa mésaventure, n’avait pas démenti la résistance légendaire des siens. Nous cheminions pourtant par petites étapes, mon seigneur restant soucieux de l’état de santé de son subordonné. Le temps s’était détérioré. J’avais froid, mais je n’osais le dire. Je ne tenais pas à passer pour douillet après le courage et la patience dont avait fait preuve mon nouvel ami durant sa maladie. Malgré tout, mon Seigneur s’en était aperçu, avait sorti de son paquetage une veste de laine, et me l’avait tendue. - Vous êtes plus sensibles au froid que nous, m’avait-il dit. Remise ton orgueil, Morgil. Prends çà. Au passage, tu feras plaisir à Vaïn en constatant qu’il est un maître dans son art lorsqu’il ne porte pas les armes. C’était vrai. La veste était chaude, douce au toucher, et très belle, tissée aux couleurs de la forêt d’automne. J’avais complimenté mon ami, qui m’avait remercié de la même façon que si je lui avait offert le plus beau cadeau du monde. Et m’étais dit que bien noirs devaient être les temps où les tisserands devaient partir pour la guerre…
Il y avait une femme dansant sous les étoiles…Une femme dans la douceur du printemps… Au bord d’un torrent d’argent cascadant entre les rochers moussus… Elle était belle… elle était heureuse… ses cheveux de jais luisaient dans la nuit claire… dans la nuit sans lune… dans la nuit d’avant la lune… Il n’y avait pas de femme, pas de torrent ni de printemps. Il n’y avait que la voix de Vaïn dans la nuit tombante. Pourtant je la voyais. Etait-ce par mon cœur ? Par mon âme, ou mon esprit ? Peu importait… Cela dura une seconde… ou des heures, je ne sais plus… Vaïn n’avait pas que des talents de tisserand. Je le lui dit, et il rougit.
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