Chapitre 48:
Souvenirs (6)
(par
Stéphanie, ajouté le 02/10/04 10:32)
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Il soupira et fini son verre : « Nest est un homme qui sait manier les mots. Il s’est imposé comme le chef de file des partisans au Départ, et a rallié beaucoup de monde à son étendard. Leur cause peut se défendre, trouver même du cachet : partir vers l’inconnu, vers les Îles du Nord du Monde, retrouver les Essilën nos alliés, nos amis, trouver une terre à nous, rien qu’à nous... Cela attire beaucoup, plus peut-être que de s’obstiner à rester ici, encore, à veiller sur des Petits qui n’ont que faire de notre existence et qui, quand ils ne nous ont pas simplement oubliés, se méfient de nous comme du Mal Noir. Oui, je peux dire que je les comprends, même si je n’approuve pas. Mais en m’opposant au Départ, je leur remémorais les anciennes querelles, la place que notre Ordre avait prise plus avant. Que je protège une dissidente me rendait encore plus suspect. J’ai dû m’incliner, pour pouvoir encore garder une oreille au conseil. Ils allèrent même jusqu’à exiger que je brise ton Miroir devant eux, comme Nest escompte le faire pour ton Pont — histoire de te faire sentir pleinement le poids de son opprobre et de ta déchéance. Là, j’ai pu éviter ce coup de grâce, arguant que si l’on peut protéger les spectateurs des effets néfastes d’une destruction de Pont — comme il est immatériel, et de plus accordé à ton esprit, le choc n’atteindra que toi —, on ne peux être persuadé qu’il en est de même pour un Miroir. Déjà, il n’y a eu qu’un cas de Brisure : celui d’Eïgat le Fol, qui projetait ses fantasmes sur l’esprit des autres par le biais de son Miroir. Comme il était déjà fou à lier, il n’a pu le devenir plus ; rien n’indique que toi, dont les défenses seront déjà fortement affaiblies par l’épreuve précédente, ne le devienne à ton tour — et on ne sait ce que tes pouvoirs pourraient faire, une fois qu’ils n’auront plus rien pour les canaliser. De plus, les Miroirs sont des artefacts matériels — des artefacts puissants, en plus. Le détruire non seulement nécessiterait toute mon attention — car ce sera à moi de le faire, bien entendu — mais je ne pourrais protéger en plus d’autres spectateurs des bris du Miroir — je serais bien trop occupé à me protéger moi-même, car l’explosion d’un tel artefact sera puissante. Ainsi donc, il n’y aura personne d’autres que toi et moi — je suppose que derrière la porte, ils seront tous à attendre, car ils veulent voir les débris du Miroir et ta mine à la fin. Ce voyeurisme m’écoeure, mais ils te haïssent à ce point. Parfois, je me demande si Nest n’a pas trouvé moyen de manipuler les esprits, pour leurs avoir fait partager sa haine envers toi ainsi. C’est terrifiant, je t’assure... » Il était parfaitement sincère, et Deynussian eu du mal à déglutir... Elle savait que la situation était grave pour elle, mais elle ignorait quel état d’esprit avait les membres du Conseil, qu’elle n’avait jamais vu — hormis Nest et Kennen. Jusqu’à maintenant, ils lui avaient parus n’être que de vieux fantômes occupés plus à discuter sur des points obscurs que d’agir sur le terrain avec des solutions concrètes aux problèmes que son peuple rencontrait — recul de la Forêt, barrières protectrices à l’abandon, réapparition de maladies qui depuis longtemps avaient disparues, et autres qu’elle ne se remémoraient pas dans l’immédiat. Mais jamais ils n’avaient pris cette consistance oppressante ; jamais elle n’aurait imaginé avoir une telle réalité pour eux pour qu’ils s’acharnent ainsi à la voir brisée. Elle s’était jouée d’eux, avait ignoré leurs lois, persuadée de la justesse de son chemin, les avait moqué et dénigré en son esprit, mais comme on le ferrait d’êtres n’ayant pas de poids dans la vie réelle — et voilà que les fantômes prenaient chair et sentiments, contre elle. « Le fait est qu’une fois ton Pont brisé, un Miroir le serra aussi. Mais pas le tien. C’est là, encore une fois, que j’ai pu observer comment les brins se tressent de façon parfaite... Premièrement, tu nous as appris que tu pouvais te passer de Pont, ce qui m’est un grand soulagement... Car même si je ne sais pas grand-chose du don des Cheminants, je me doute qu’il fonctionne de façon semblable au nôtre : la non-pratique devient souffrance insupportable, pouvant conduire à la folie, la puissance du don s’accumulant dans le corps sans pouvoir en sortir. L’anéantissement te causera sans doute un choc ; mais tu es solide, et surtout, du fait de cette capacité, tu ne seras pas condamnée à la folie. « Deuxièmement, le fait que Valérian n’ai pas besoin de Miroir nous sera d’un grand secours... Car ce sera le sien que je briserai. » Elle sursauta. « Mais... c’est impossible ! Je... Enfin, il ne peut pas... — Je le peux, et je le veux, affirma Valérian, hochant la tête. — Mais tu te rends compte du sacrifice ?! — Ce n’en est pas vraiment un : je te l’ai dis, je m’en passe parfaitement, sans ressentir de gène aucune. — Mais tu as dis toi-même que tu venais parfois, en cachette, exercer ! Tu as donc un besoin de mirer. Détruire ton Miroir... — Le besoin est minime, et il existe des moyens de le réfréner. A défaut de mirer dans mon Miroir, je le ferrai dans une vasque consacrée : l’effet, avec l’aide de Kennen, sera semblable, et m’aidera... — Mais le contrecoup du choc ? Tu... Non, Val, je ne peux pas prendre cette responsabilité. J’ai enfreint des règles que je trouve totalement infondées et stupides, c’est à moi d’en assumer le prix. — Crois-tu que je sois innocent ? J’en ai enfreint beaucoup, moi aussi, même si de façon invisible. Et tu ne peux pas rejeter tes responsabilités. — Je ne les rejette pas, justement, je les prends : je refuse que tu te sacrifies pour moi. — Je ne parle pas de celles-là. Tu as des dons, Deynussian, des dons qui ne se sont pas vus depuis des générations dans notre peuple. Des dons que tu dois conserver pleins et entiers, pour accomplir ce que l’Aînée a tissé pour toi. Accepter de perdre ton Miroir, c’est renoncer à accomplir ton devoir. C’est gâcher les chances laissées à notre peuple de racheter ses erreurs — car nous n’avons pas été innocents, non plus, en tuant nos frères et abandonnant les Petits. C’est abandonner la partie avant qu’elle ne soit pleinement engagée. Est-ce toi qui le ferais ? » Le dilemme était profond... et Deynussian s’y perdait. Accepter l’offre de Valérian lui semblait de la lâcheté : elle se déchargeait du fardeau de la destruction sur un innocent. D’un autre côté... d’un autre côté, elle avait peur, terriblement peur, des conséquences de ces chocs qui l’attendaient encore. L’angoisse sourde lui tordait le ventre, et le feu de la liqueur de Trèche accentuait ses bouffées de chaleur. Elle se sentait malade de terreur, et la pensée qu’un coup de butoir mortel puisse lui être épargné lui paraissait comme une chance inespérée de survie... Comme le chant des femmes-poissons qui attirent les marins perdus dans la tempête, leur faisant croire à la proximité d’un port pour mieux les faire se heurter aux récifs. Quel écueil pouvait l’attendre, si elle acceptait le sacrifice de Valérian ?Elle n’en voyait pas de plus terrible que les épreuves auxquelles elle aurait à faire face. « Comment pourrais-tu résister ? — C’est prévu. Je me blesserai stupidement cet après-mitan, et ta mère se débrouillera pour y faire paraître plus grave qu’une simple entaille. Je serai alité à l’heure du bris, et aurai une excuse pour le rester encore... personne n’en saura rien. Le mieux serait qu’elle me drogue, au cas où le coup soit plus dur qu’escompté. — Tout est prévu, Deynussian. Il ne risque rien... — Qu’en sais-tu ? Tu as dis toi-même qu’il n’y a qu’un cas de bris recensé, et que son possesseur était tellement fou qu’il ne pouvait pas le devenir plus. — Je le sais — nous le savons —, parce que les brins s’enchevêtrent de telle manière qu’il ne peut en être autrement. — Et si la mort de Val était la prochaine couleur de la tresse ? — Tu as beaucoup plus d’importance que moi. Je ne suis qu’un gratte-gadoue, vieux, qui plus est. Toi, tu es Mirante et Cheminante-Née. Tu as quelque chose à accomplir. Tu dois l’accepter. — Je le sais. Mais si cela était, pourquoi ne serait-ce pas avec... sans Miroir ? Je devrais pouvoir survivre, si le fil est déjà tissé... Pourquoi te sacrifier pour m’épargner ? — Parce que la possibilité d’éviter ta folie nous est donnée. Alors nous devons l’appliquer. C’est mon devoir, tout comme le tien est de rester entière pour réaliser la tâche qu’il t’incombe... — Mais toi ? Tu risques de perdre l’esprit aussi, tu... tu ne peux pas accepter cela, Val ! » Le silence était lourd de significations... |
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