| Mon plan était de suivre le Sirion afin d’arriver au cœur de Brethil, mais Hincmar s’y opposa. La région n’était pas sûre, et il lui paraissait plus prudent de revenir vers les Montagnes de l’Ombre, pour les longer jusqu’au Teiglin, et de là, descendre vers le Sud. Alwyn murmura contre une telle folie, mais je savais qu’Hincmar souhaitait rester le plus longtemps possible près de son pays. Il ne changerait pas d’avis, et je ne tenais plus tellement à continuer mon chemin sans lui. C’est ainsi que nous continuâmes notre route dans les vallées ombragées. Nous n’avancions pas très vite, et le destrier d’Hincmar semblait peiner dans ces chemins chaotiques. Le cheval de bât était au contraire à son aise, plus habitué à ce genre de marche. Au bout de quelque temps, le chevalier descendit de sa monture, et continua à pied. Le train en fut en fait amélioré, mais je m’inquiétais néanmoins de notre lenteur. Nous passâmes le Malduin, et je regardais avec mélancolie les flots agités qui descendait vers le Sirion, et vers Brethil. Alwyn était d’une humeur massacrante, et s’énervait devant l’admiration naïve que Ysarn portait à Hincmar. Ce dernier se préoccupait assez peu de nous, du reste. Bien qu’il soit toujours très courtois, il était la plupart du temps perdu dans ses pensées.
Le ravitaillement ne posait pas de véritables problèmes, mais était une réelle perte de temps. Il fallait nous arrêter alors que le soleil était encore haut dans le ciel. Hincmar allait alors chasser, et ne revenait généralement que fort tard, alors que les Montagnes rougeoyaient. Hincmar était un excellent chasseur, et durant tout notre périple à travers Ered Wethryn, je ne le vis jamais revenir bredouille. Nous-mêmes, les forestiers, étions de bons traqueurs de gibier, mais ces montagnes nous mettaient mal à l’aise, alors que le chevalier était dans son élément.
C’est ainsi qu’Hincmar fut sauvé.
Un soir, alors que Ysarn venait d’allumer un feu, j’entendis le galop de chevaux. Je me tournais vers Alwyn, qui tenait nerveusement sa hache. Lui aussi avait entendu. Le bruit semblait provenir de tout autour de nous. Nous étions dans une passe particulièrement escarpée, et des murs infranchissables s’élevaient de chaque côté. Notre camp était dressé dans une vaste anfractuosité, mais était particulièrement visible, et n’offrait qu’un abri contre les éléments, et non les Hommes. Ysarn se redressa, et saisit son arc. Je cherchais Hincmar, mais il ne se montrait nulle part.
Ils apparurent bientôt.
Quatre cavaliers, sur de splendides coursiers. Des Easterlings, ceux-là même qui nous avaient trahis au Nirnaeth, aux dires d’Hincmar. Leurs visages impénétrables, encadrés par d’épais cheveux noirs, n’exprimaient rien que la mort. Ils stoppèrent leurs montures, et attendirent, l’épée au clair. Ysarn, étonnamment maître de lui, les menaçait de son arc tendu. Alwyn, sans nul doute inspiré par l’attitude d’Ysarn, semblait confiant, et soupesait sa hache d’un air de défi. Je tentais de faire bonne figure devant la fière allure de mes deux compagnons, et tirait tranquillement mon épée. Un oiseau du soir chantait un peu plus loin, étranger à la tension qui régnait. Ysarn et Alwyn avaient la même pensée que moi : attendre l’arrivée providentielle du chevalier. Mais eux, en face, qu’attendaient-ils ? Après tout ils n’avaient peut-être aucune envie de recevoir une flèche. Je songeais qu’ils allaient faire demi-tour, s’en aller et nous laisser en paix. Nous ne représentions pas une bien grande menace, et le Hithlum leur avait sans doute fourni des esclaves à profusion.
Mais les Easterlings étaient de fiers guerriers, et n’avaient pas pour habitude de tourner le dos à leurs ennemis. A moins que Morgoth ne les y encourage… Quelques instants plus tard, je compris ce qu’ils attendaient. Cinq autres cavaliers vinrent les rejoindre, dont deux archers. L’un d’eux s’avança. Leur chef, à en juger par l’imposant collier – crocs de loups, plumes noires, petits crânes sculptés - qu’il arborait. «Déposez les armes.» fit-il d’une voix laconique. |