(Pendant que le gros de la troupe écoutait Naheulbeuk, quelques éléments isolés, largement blasés des facéties de Mr Penofchaos - après tout ils avaient téléchargé le premier épisode le jour où il était sorti! - décidèrent d'aller explorer les environs. Voici leur histoire...)
Hiswelókë, Romaine, Forfirith, Semito Nazgul et Gurth sont de jeunes étudiants en vacances dans l’extrême nord des Ardennes. Ils ignorent que la forêt qui entoure leur chalet est maudite. Au cours d’une périlleuse exploration , ils vont faire la connaissance d’Ulmo et affronter le terrible peuple des Sporophores.
_______________________________________________ «Bon, on la fait cette ballade ? » s’exclama Romaine avec une impatience mal dissimulée. Ça n’était pas tous les jours que l’on avait l’occasion de s’aérer un peu. Le travail harassant de tous les jours devenait vite pénible. Les vacances avaient été les bienvenues, surtout depuis la mort du varan domestique d’Hiswelókë. Gurth sortit du chalet avec un sweat sur les épaules, il ne faisait pas très chaud. Un léger vent froid soufflait sur les pentes boisées qui entouraient le chalet.
« Hmm il fait frais, fit Gurth. - Allons, l’air frais nous vivifiera, fit Hiswelókë. - Ça s’appelle un trouble obsessionnel compulsif, fit Semito Nazgul, qui arrivait justement. - Tu te joins à nous, fit Forfirith. - Bien sûr, fit Semito Nazgul. - Allons-y, fit Romaine. »
Ils marchèrent droit devant eux. Devant eux s’étendaient des pentes boisées qui entouraient le chalet. Les pins étaient entrelacées de ronces, et il n’y avait pas de chemin, et la progression était difficile.
« Ha ha Gurth on fait moins le malin maintenant, fit Hiswelókë. - Lâche moi les basques, fit Gurth. - Ne vous disputez pas les garçons, fit Romaine. - Oui, sinon la promenade va être gâchée, fit Forfirith. - C’est lui qui a commencé, fit Gurth. »
Hiswelókë se moquait toujours de Gurth car Hiswelókë avait de meilleures notes en informatiques, et se moquait de Gurth car celui-ci aimait des films peu intéressants. Toutefois ils arrêtèrent bientôt de se disputer pour se concentrer sur les différents champignons qui poussaient ça et là. Tous étaient passionnés de champignons, et ceux qui s’offraient à eux avaient l’air particulièrement passionnants.
« Ce rouge à point blanc m’a l’air savoureux, fit Romaine. - N’est-ce pas un de ces minuscules bruns à longs pieds que tu a cuisiné l’autre jour ? fit Hiswelókë. - Hmm on dirait un Brotch, fit Gurth, je ne crois pas que cela soit très bon pour la santé. - Pour ta santé de raté du Visual Basic peut-être, fit Hiswelókë. (Il était très fier de maîtriser un logiciel si complexe alors qu’il n’en était qu’à la moitié de ses études.) Toutefois Gurth n’eut pas le temps de se plaindre car Forfirith avait découvert une colonie de champignons de toute taille et de toute forme. - Ohhh qu’ils sont beaux, fit Forfirith. Je m’en ferais bien un seyant collier. - Hey, regardez ça, fit Semito Nazgul. »
Non loin de là, plus haut sur la pente, trois fils étaient tendus entre les pins les uns derrière les autres, comme pour annoncer l’entrée d’un territoire mystérieux. Tous s’avancèrent, n’osant franchir le terrible barrage. Mais quelque chose les poussait à continuer. Il semblait que l’herbe était plus verte en face, que le vent froid était derrière eux et la chaleur d’un feu de bois devant. Gurth se méfiait, mais pensant devoir encore encourir des sarcasmes sur le Visual Basic, franchit hardiment le terrible barrage, rapidement imité par ses compagnons. Ils prirent toutefois la peine de vérifier que les câbles n’étaient pas électrifiés, on ne savait jamais, tout pouvait arriver dans les Ardennes. De l’autre côté, le sol était étrange, tout recouvert de mousse, mais assez visqueux, et pas stable du tout.
« On s’enfonce, fit Gurth - N’est-ce pas ce que les autochtones appellent la Sphaigne ? fit Romaine - Ce serait ennuyeux, fit Hiswelókë, j’ai lu les Dits de la Sphaigne, un conte cryptique sur la fabrication des serviettes hygiéniques, et il paraît qu’on trempe du vélin de veau sacré dans cette mousse pour obtenir lesdites serviettes
- Mais, c’est dégoûtant, fit Forfirith. - Continuons, fit Gurth, j’aperçois un sol plus stable là bas. »
Pendant le temps qu’avait duré la conversation, ils s’étaient légèrement enfoncés, presque jusqu’aux chevilles, ce qui donna envie à Semito d’entamer un petit chant bien connu.
« En 1942, alors que j’étais à l’armée… On était en manœuvre dans le Louisiane, une nuit, au mois de mai…Le capitaine nous montre un fleuve, et c’est comme ça que tout à commencé… - Chut tu fais fuir les oiseaux, fit Forfirith. - C’est vrai qu’on s’enfonce, fit Hiswelókë. Dépêchons nous d’atteindre une terre plus ferme. »
Gurth posa le premier le pied sur le sol à l’air plus avenant. Mais il ne fut pas rassuré longtemps : il s’enfonça soudainement, presque jusqu’aux genoux ! Il était prit dans la Sphaigne, condamné à être transformé en serviette hygiénique, qui ne passerait même pas la norme ISO 9001 puisque Gurth n’était pas un veau. « Aidez-moi » fit-il d’une voix misérable. Aussitôt une chaîne humaine se forma, et le tira de ce très mauvais pas.
« Fuyons, fit Romaine, on ne pourra pas continuer par là ! »
Ils s’enfuirent rapidement en courant très vite, alors que la Sphaigne semblait de plus en plus dense et spongieuse. Alors, une voix gluante et dégoûtante s’éleva.
« Je suis l’Encéphalopathe Spongiforme Bovin, maître de la Sphaigne et du versant nord de la Forêt de la Peur ! La macération séculaire des peaux de vélins dans la mousse spongieuse m’a créé, et à présent je la dirige, entité insectifère maléfique, agrégat putride, et je vous tiens ! Je vous condamne à découvrir une nouvelle forme de souffrance en étant lentement digéré pendant plus de mille ans ! - Sur le coup chuis pas chaud, fit Hiswelókë - Ni moi non plus, fit Forfirith. - Courons ! fit Gurth. »
Comme ils couraient déjà cela alla assez vite, et ils franchirent à nouveau les fils, comprenant désormais leur utilité : ils indiquaient le début du territoire de l’Encéphalophate. Toutefois ils n’étaient pas encore découragés, et voulait à tout prix apprendre ce qu’il y avait de l’autre côté de la colline, et surtout découvrir encore tout plein d’autres champignons.
« Le coin à l’air plus attrayant par là, fit Semito. - C’est vrai, mais attention aux branches mortes et aux branches de sapins, fit Gurth. »
Ils reprirent leur progression, écartant les branches de sapins qui leur barraient la route, et leur fouettaient le visage, mais le sol était dur et caillouteux sous leurs pieds, plein de pierre. La forêt s’avéra bientôt quasiment inextricable, et il fallut escaler une pente caillouteuse. Les champignons poussaient autour d’eux dans une joyeuse sarabande de couleurs vives, allant du rouge foncé au rouge clair en passant par le rouge moyen. Quelle bonne fricassée on allait pouvoir se faire avec ces descendants des habitants d’Aman ! Mais bientôt le sol redevint humide sous leur pas, et ils comprirent qu’ils étaient à nouveau pris dans la Sphaigne.
« Le coin à l’air plus attrayant, tu parles ! fit Gurth. - Pas de panique, fit Hiswelókë, rebroussons chemin. - On est perdu ! fit Romaine. J’ai peur ! Hiswelókë lui prit la main. - Tu as peur ? C’est normal d’avoir peur. - On s’enfonce ! »
Ils fuirent à nouveau, trébuchant dans la Sphaigne, et les branches des pins complices de l’Encéphalopathe, de la terrible variante Pinus Bagnatus, les agrippaient pour mieux les plonger dans la mousse. Ils glissèrent le long de la pente caillouteuse, pour se retrouver en sûreté, et ils rejoignirent bientôt la chalet. Alors Semito Nazgul se replia, lassé des bains de mousse forcés, et nos quatre amis n’étaient plus que quatre.
Ils décidèrent d’abandonner l’exploration du versant nord de la forêt de la Sphaigne pour emprunter un chemin caillouteux, assez large, et bordé d’imposants bois de pins parfaitement alignés. Gurth croyait trouver un pont bucolique un peu plus haut, et commença à avancer.
« Ces pins ne semblent pas très naturels, fit Hiswelókë, je vais aller les voir de plus près. - C’est peut-être dangereux, fit Gurth : il n’y a aucune végétation en dessous. - Bah, allons tous voir, fit Romaine. »
Et ils s’enfoncèrent sous les arbres. Il y faisait presque nuit, et le sol était noir et nu comme du charbon. Soudain, une forme étrange apparut sur le côté, et tous furent pris de panique. Une terrible créature, vêtue de noir, s’avançait vers eux. Sur son torse était gravée une terrible inscription : le silence est un privilège des gens intelligents. (ou quelque chose comme cela.) Il montra immédiatement quelle sorte de gens il était en parlant :
« Je suis Ulmo, habitant de la forêt de la Peur. Je peux venir avec vous ? - Je suis Hiswelókë, fit Hiswelókë. - Je suis Romaine, fit Romaine. - Je suis Forfirith, fit Forfirith. - Je suis pas là, fit Gurth, toujours lâche. - N’ayez crainte, je suis un gentil. Je connais bien ces sombres forêts. Mycélium Longue-Racine, roi des Sporophores, les a planté là, personne ne sait pourquoi. Sortons des bois et rejoignons le chemin. - Nous cherchons un pont, Gurth a dit que nous le trouverions plus haut. - Possible, allons voir. »
Ils reprirent leur route, et leur nouveau compagnon autochtone leur conta le conte des Bois, comment ils avaient été plantés, et comment la biodiversité avait fui leur ombrage. Mais aucun pont n’était en vue. Soudain, ils entendirent le bruit de l’eau. Un ruisseau coulait sous le chemin. « C’est ça, le pont ? » fit Hiswelókë, dubitatif. Gurth ne répondit pas. Il s’était trompé, et ils avaient emprunté une autre route que celle qu’il escomptait qu’ils prissent. Ils allèrent voir couler le ruisseau, en descendant sur le bas-côté du chemin opération qui ne servit strictement à rien. Puis ils continuèrent leur marche. Le chemin montait toujours au milieu des forêts de pins, et de temps à autres ils s’approchaient des arbres pour examiner un champignons. Soudain, un imposant spécimen attira leur attention. Un fossé de plusieurs mètres de long et d’au moins plusieurs mètres de profondeur s’étendait entre le chemin et le champignon, mais Gurth, pour une fois curieux, le franchit et alla l’examiner.
« Méfie toi, fit Hiswelókë. - Bah, j’ai lu les études de Humboldt et d’Huxley sur le peyotl, fit Gurth, alors pas de problèmes ! »
Il se pencha sur le champignon.
« Mange-moi, Gurth. »
Gurth avait très envie de manger le champignon. Il approcha sa bouche pour le croquer.
« Tu as envie de me manger. »
Gurth s’approcha encore.
« Mange-moi, c’est un acte du foie. - Je ne me soucie pas du foie. »
Le champignon avait l’air très appétissant. Mais soudain, sans savoir pourquoi, il l’écrasa. Le champignon hurla un splosh terrible. Sa tête broyée n’était plus qu’une masse visqueuse et dégoulinante, tout comme son pied. Romaine eut un rire nerveux : cela ne présageait rien de bon. Ils continuèrent leur route, mais Hiswelókë prévoyait le pire.
« Tu as provoqué la colère des champignons, ils te poursuivront et te tueront. - Même pas peur, fit Gurth. »
De temps en temps, ils s’arrêtaient pour examiner des champignons, et Gurth en écrasait quelques uns pour voir si ils seraient broyés aussi facilement que le gros champignon de tout à l’heure. Finalement, ils arrivèrent à une barrière, surmonté d’un écriteau marqué de runes étranges.
VERBODEN EIGENDOM
« C’est l’entrée du territoire des Sporophores, fit Ulmo. - Allons-y, fit Hiswelókë, je suis persuadé que les meilleurs champignons se trouvent au-delà de cette barrière. - A vos risques et périls, fit Ulmo. »
Ils franchirent facilement la barrière, car elle était ouverte. De l’autre côté, tout était exactement pareil, et cela continuait à monter en cheminant dans les sapins. Finalement, ils arrivèrent au sommet, au milieu de champs de pins ou de petits arbres poussaient. Ulmo leva le doigt vers le ciel. D’immense taches de peintures blanches zébraient l’azur bleu.
« Ils peignent le ciel ! fit Ulmo. - Qui ça, ils ? fit Romaine. - Eux, bien sûr ! Les sbires de Mycélium. - Continuons encore un peu, fit Gurth. »
Alors ce fut l’atroce plongée dans l’horreur. Car ils arrivèrent bientôt à un croisement, lieu maudit des sabbats. Une cage était suspendue à un poteau frappée d’indéchiffrables runes, et une jeune fille se débattait contre la grille.
« Je suis Marie, fit-elle, au secours, au secours !
Gurth s’apprêtait à la délivrer, mais Ulmo l’arrêta.
- Arrête ! Regardez ! »
A côté de la cage un panneau de bois était recouvert d’un terrible symbole héraldique.
« De sinople au mégachiroptère sable ! C’est le blason du vampire local ! Cette fille est sa proie, et plus personne ne peut rien pour elle désormais ! Fuyons ! - Au secours, au secours, fit la prisonnière. - Désolé, fit Gurth. »
Et ils reculèrent tous. Alors Forfirith leva un bras tremblant vers le chemin d’en face, car sur celui-ci s’avançait un homme, ou une créature d’apparence hominidée, à la morphologie simiesque. C’étais Mycélium Longue-Racine, roi des Sporophores, à la tête des Phalloïdes, sa garde personnelle, et il hurlait vengeance pour les misérables champignons que Gurth avait très malencontreusement écrasé en chemin. Ils s’enfuirent tous très vite, sans bien regarder où ils allaient. Ils franchirent à nouveau la barrière runique, échappant de peu à l’Encéphalopathe, allié de Mycélium, et au vampire local, qui passait par là.
Finalement, ils s’arrêtèrent, car ils étaient perdus. Deux chemins s’offraient à eux, et aucun d’eux ne leur était familier.
« C’est tout droit, fit Gurth, car ça ne peut pas être à gauche. - Vous avez l’impression qu’on a pris ce chemin caillouteux à l’aller ? fit Hiswelókë. - Humm ça ne dit rien à mes chaussures, fit Romaine. - Moi je suis sûre que c’est par là, fit Forfirith. - Moi je ne suis qu’un autochtone, alors je ne connais pas le coin, fit Ulmo. »
Ils s’avancèrent quelques mètres sur le chemin caillouteux, pour bientôt faire demi-tour, suivant les bons conseils d’Hiswelókë. Mais finalement, ils revinrent sur le pas pour reprendre le chemin caillouteux, et cette fois-ci fut la bonne. Hiswelókë promit de saluer les hautes capacités d’orientation de Forfirith et de Gurth une fois arrivé au chalet, si le chemin s’avérait être le bon, mais il n’en fit rien, car il était sournois. Et pourtant il leur devait la vie, car sans eux il serait allé se perdre sur l’autre chemin, qui menait tout droit, apprirent-ils plus tard, dans l’antre des Sporophores.
_______________________________________________ Si vous avez réussi à aller jusqu'au bout, félicitations. Si vous avez apprécié le style enlevé, la profondeur des personnages, la beauté poétique des mots, je vous recommande l'excellent EVERWORLD : Le Domaine de la Peur de KA Applegate, où vous retrouverez un texte de cette qualité. La lecture donnée par Hiswelókë de ce bouleversant roman au cours de ce week-end ardennais aura été, pour tous les auditeurs, une véritable révélation.
En ce qui concerne la véracité de l'histoire, elle a nécessairement été romancée : sachez toutefois que les dialogues les plus improbables ne sont pas les moins véridiques, et qu'il existe bel et bien au fin fond des sombres forêts de Belgique d'étranges étendues mousseuses, et d'inquiétantes barrières champignonneuses...
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