| Souffle qui coule Eau qui respire Nulle lumière sinon le clair d'être à l'ombre de Toi-l'-Obscure
Claude Roy, Chant 2, Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ? Elle était venue de loin, l'Oisellaire sourcelleuse... Ainsi la nommait-on, sans savoir si son nom venait d'elle, ou s'il lui fut donné, et toujours elle venait avec son oiseau et ses instruments d'eau et de vent... Ménestrelle vagabonde, elle apparaissait sans qu'on l'attende, et jamais ne s'était attachée à une maison, comme tant d'autre de ses semblables. Nul ne savait comment elle vivait, d'où elle venait, et qui fut son Maître ; elle était étrange, tant par sa voix que par son apparence et sa vêture : une voix d'eau et de vent, une peau dorée, de longs vêtements fluides qui semblaient toujours flotter quelque peu, comme s'ils étaient faits eux aussi de vent et d'eau. Ses mouvements même la faisait sembler irréelle, et quand elle dansait, ses pieds fins rebondissaient comme des gouttes d'eau vive sur la terre sèche. Elle était l'Innattendue, chantresse incomparable que beaucoup aurait rêvé avoir comme Maître ; mais elle repartait toujours, son oiseau à sa suite, sans que l'on sache pour où, ni quand elle reviendrait – si elle revenait. Sans doute savait-elle que ses chants étaient trop forts pour les vivants, trop pleins de l'irrépressible mystère, et qu'une présence prolongée deviendrait insoutenable et dangereuse pour les autres ; et ce don que beaucoup enviait la condamnait à une solitude que seul son oiseau pouvait alléger...
Jamais elle n'avait rendu d'hommage, jamais elle n'avait pleuré de morts ; et pourtant, en ce soir funèbre où tant de héros, morts alors qu'ils auraient dû vivre – morts en vain, par la faute de nobliaus imbéciles et sans cervelle –, en ce soir funèbre donc, où tant de héros allaient être célébrés avec les derniers hommages, un ventelet léger souffla, annonçant sa venue. Personne n'y prit garde cependant. Car depuis longtemps, elle était devenue légende, et de légende, elle avait été oubliée. Mais le ventelet s'insinua dans toute l'assemblée, caressant les fronts, se faufilant entre les éplorés, avant d'atteindre les gisants... Puis vint l'oiseau ; il ne ressemblait à aucun de ceux connus en ce monde, et pourtant, nul ne fut étonné de son apparence. Guère plus gros qu'un merle, son plumage miroitait de bleu et de vert, et les plumes de sa queue, fines et souples, ondoyaient légèrement ; une aigrette verdelette lui faisait comme une petite couronne, mais son chant surtout était remarquable. Car il résonnait de façon continue, comme si l'oiseau ne respirait jamais, et de façon ténue, presqu'imperceptible ; et cependant, il emplissait le vide de façon légère, plongeant dans le contentement l'auditoire involontaire...
Et, sans que nul ne l'ai vue venir, l'Oisellaire sourcelleuse fut là, avec ses instruments d'eau et de vent qu'elle disposa en dansant devant elle. Elle était venue rendre hommage aux héros. Sa voix était magnifique, couvrant une étendue allant des sons les plus graves aux inaudibles aigus, semblant émaner de son corps entier plutôt que de sa seule gorge, comme si elle résonnait elle-même de sa propre volonté. Et sa danse légère amplifiait la résonance. Elle dansait entre ses instruments, effleurant une corde ici, tapotant une surface d'eau, faisant vibrer ainsi une coupe de verre, qui effleurait une autre corde... Ce n'était pas une mélodie humaine, il n'y avait ni air ni mots ni chanson, mais une variété infinie de souffles qui s'harmonisaient par la simple magie de ses mouvements... Et l'oiseau accompagnait sa voix, dansant avec elle, apaisant les chagrins, les rages et les pleurs, éloignant la haine et les ressentis, rétablissant une paix qui gonflait l'âme comme le vent gonfle une voile, révélant un amour qui caressaient les coeurs comme l'eau caresse un corps, main amie et aimante... Et lentement, petit à petit, le chant de l'eau et du vent enfla, semblant appeler la lumière, éclaircir la nuit, rendant plus fougueux les feux de veille, plus brillantes les étoiles, atteignant une beauté presqu'insupportable, et l'assemblée pleurait en silence d'une joie-douleur qu'elle ne connaissait pas, qu'elle n'avait jamais connu, et qu'elle ne connaîtrait plus jamais. Leur conscience d'eux-même disparaissait, pour laisser seulement place à ce sentiment qui se faisait sensation physique – et toujours, toujours à la limite de la rupture, à la limite de la souffrance, sur le fil du désespoir, retenu au bord du gouffre noir par une espérance plus grande et inattaquable, cette espérance d'ailleurs, d'au-delà, de plus vaste derrière les voiles du monde...
Et toujours aussi lentement, la vague reflua, le vent s'apaisa, la douleur redevint humaine... sans qu'on la vit partir, l'Oisellaire sourcelleuse avait disparu, puis son oiseau, puis le ventelet léger qui s'évanouit dans une dernière caresse, laissant l'assemblée dans un silence pantois et plein... L'aube était là, et la veillée funèbre s'acheva avec le lever triomphant du jour.
Déjà loin dans les collines, ayant passé le petit bois et la source claire, l'Oisellaire sourcelleuse se retourna vers eux, tendant le poing pour que son oiseau s'y pose. Elle le regarda en lui caressant légèrement la tête...
« Je l'aimais », murmura-t-elle – et sa voix aurait point quiconque l'eut entendu, tant elle vibrait de douleur, si différente à présent du chant magique de la nuit passée, si terriblement humaine – comme si elle ne pouvait rien d'autre que magnifier chaque intonation, chaque creux de voix, pour en révéler la beauté et la magnificence.
« Je l'aimais », répéta-t-elle...
– et elle pleura. |