Chapitre 5:
Route vers le Sud
(par
Kévin, ajouté le 29/11/04 12:31)
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Anarya, 13 Nárië T.A. 3009 ou dimanche 15 juin de l’an 3009 du Troisième Âge
La Lothlórien avait complètement disparu, et le soleil était sur le point de disparaître à l'horizon, quand nous sortîmes des Champs du Celebrant. En face de nous, et sur une distance de plusieurs dizaines de kilomètres, se déroulait une immense plaine herbeuse, qui se terminait brusquement par la traversée du petit ruisseau du Limeclair. Nous marchâmes encore un peu plus d'une heure, avant de nous décider à nous arrêter. Mithrandir choisit un petit bosquet d'arbres pour passer la nuit, et nous nous couchâmes rapidement.
La nuit fut courte et je me réveillai dès les premiers rayons du soleil. Mithrandir n'était plus à côté de moi. Je me levai, et sortis du bosquet. Je le vis alors, assis sur une petite pierre proche, fumant sa pipe et chantonnant un petit air. Présentant son balluchon ouvert, il m'invita à manger un peu avant de repartir. Les paquets de la Dame Blanche avaient été très soigneusement préparés, et contenaient de quoi survivre vingt longs mois au moins : elle avait fait emballer maints et maints lots de pain elfique, cram ou lembas, des fruits, plusieurs gourdes remplies à ras bord d'une eau rafraîchissante et revigorante, ainsi que plusieurs cordes et des vêtements de laine, bien que des habits chauds ne nous soient pas d'une très grande utilité en Nárië. Mais Galadriel n'avait pas placé ces vêtements sans une raison valable, et ils devraient sûrement nous servir un jour. Nous prîmes tous deux une bouchée de lembas, un fruit et un peu d'eau, et fûmes prêts à repartir. En remettant son sac sur son dos, Mithrandir me demanda : - Pensez-vous que le temps restera clément pendant longtemps ? Je regardai en plissant les yeux vers le sud : une vague ligne se perdait à l'horizon et supportait un ciel quelque peu chargé de nuages gris. Ils s'avançaient vers nous et gardaient une allure modérée, mais n'étaient cependant pas suivis d'un immense fond sombre. Derrière, le ciel bleu reprenait l'avantage, et aucun nuage n'y était en vue. Je me tournais vers Mithrandir : - J'ai l'impression que le mauvais temps ne sera pas de la partie aujourd'hui et demain. Du moins nous n'aurons pas à passer à travers des pluies torrentielles. - Bien, car demain, nous devrons traverser l'Anduin à gué dans un endroit caché où Gollum n'aurait jamais songé aller, et cette traversée ne peut se faire sous la pluie. C'était la première fois que Mithrandir me parlait de ce gué, et j'ignorais totalement la présence d'un tel endroit entre le Champ du Celebrant et les chutes de Rauros. La matinée s'achevait lentement, et nous commencions à quitter l'herbe pour pratiquer un terrain pierreux, lorsque Mithrandir et moi vîmes au loin les eaux douces et limpides du Limeclair. Nous nous arrêtâmes alors un court instant afin de nous restaurer. Nous repartîmes peu de temps après, et marchâmes deux longues heures. Quelques collines se dessinaient à l'horizon, annonçant le Plateau du Nord du Rohan. Cependant, pour les atteindre nous devions passer le ruisseau du Limeclair, qui se présentait maintenant à nous. A son approche, Mithrandir s'arrêta et chercha un buisson ; une fois trouvé, il en tira rapidement une longue et solide branche. Il fit quelques pas dans l'eau et commença à plonger doucement la branche au loin. Celle-ci s'enfonça totalement, et Mithrandir se dit à lui-même : - Non, ce n'est pas ici. Non... Il continua l'étrange mais néanmoins efficace rituel pour trouver le gué trente longues minutes durant, quand quelques minuscules gouttes tombèrent. Celles qui atterrirent dans le ruisseau dans un petit "floc !"alertèrent soudain Mithrandir, qui stoppa net son occupation. De dessous son chapeau penché sortirent quelques mots de réprimandes, mais avec toutefois un léger ton joyeux : - Aragorn, n'étiez-vous pas sûr qu'il ne pleuvrait pas ? Il leva la tête : sa barbe apparut, puis ses yeux pétillants, qui me contemplèrent d'un air malicieux. Je pris un ton d'excuse, puis regardai au-dessus de moi. Les petits nuages s'étaient rapidement approchés et lâchaient des gouttes fugitives qui émettaient un petit son en percutant le sol. Néanmoins, cette légère perturbation n'allait pas durer très longtemps : l'étendue grise touchait bientôt à sa fin, et les gouttes s'espaçaient de plus en plus. Mithrandir n'attendit cependant pas la fin de la pluie pour reprendre sa recherche du gué. Il trouva même le passage avant la disparition totale des gouttes : la branche ne s'enfonça pas plus de cinquante centimètres dans l'eau, et après l'avoir remuée, ne bougea plus. Mithrandir souffla en s'essuyant le front, puis me lança : - Ca y est, je l'ai trouvé ! Venez, suivez-moi ! Il lâcha la branche, qui resta debout, puis avança dans ce qui paraissait être une eau profonde. Je le suivis tranquillement, m'aidant quelquefois de mes bras lorsque l'avancée devenait pénible. Le faible courant tentait de nous emporter dans son sillage, mais ne réussissait même pas à nous faire vaciller. Mithrandir commença alors à remonter lentement, tenant son bâton hors de l'eau. Nous n'entendions que le son de l'écoulement de l'eau et des gouttes qui tombaient de nos vêtements trempés. Enfin, nous arrivâmes sur l'autre rive, et nous nous assîmes un court moment. Après nous être séchés, nous repartîmes en direction du sud. L'astre lumineux était déjà très haut placé dans le ciel, lorsque quelques longues étendues de rochers aiguisés se dressèrent en travers de notre chemin. A cet endroit, le Grand Fleuve décrivait une brusque courbe vers l'est et remontait vers le nord, pour ensuite redescendre vers le sud, et former ainsi une vaste avancée de terre. Mithrandir suivit tout de même l'Anduin et se dirigea, résolu, vers les rochers, que nous traversâmes non sans difficulté, évitant de se tordre une cheville, mais trébuchant toutefois. Nous sortîmes de cet endroit en quelques minutes, avec plusieurs égratignures aux genoux et aux coudes. Je vis alors au loin au nord-est un petit bois, à plusieurs kilomètres de distance. Il était isolé, et paraissait cependant abondant et touffu. Mithrandir s'arrêta en contemplant l'étendue qui nous séparait de la forêt, puis se tourna vers moi : - Voyez-vous, Aragorn, me fit-il, le gué que nous recherchons se trouve dans ce petit bois situé dans le renfoncement de terre que crée la courbe du Grand Fleuve. Nous passerons la nuit à proximité du gué, puis nous le traverserons demain à l'aube, pour nous retrouver sur la rive est du Fleuve. Nous arrivâmes au petit bois à la tombée de la nuit, et le soleil se préparait à disparaître derrière la Forêt de Fangorn et les Monts Brumeux, formant ainsi un magnifique ciel rouge orangé, avec au loin vers le nord une teinte rose foncé colorant les nuages de l'après-midi. A l'est, les Terres Brunes étaient plongées dans la pénombre. Mithrandir s'enfonça dans l'obscurité que les arbres projetaient sur le sol et suivit un petit sentier de terre, que j'avais du mal à percevoir. Nous marchâmes un long moment, pendant lequel le soleil disparut complètement. Je me laissai alors guider par les claquements à peine audibles du bâton de Mithrandir sur le sol. Puis, au détour d'un virage, surgit brusquement une petite clairière, éclairée par les rayons blancs de la lune. En face, dans un ronflement irrégulier annonçant un fort courant, coulait le Fleuve de l'Anduin, qui, en traversant la forêt, s'était fait moins large - une quarantaine de mètres environ. Mithrandir posa son bâton, puis s'assit sur l'herbe humide en respirant, et me dit : - Eh bien, mon ami, après le deuxième jour de voyage, nous voilà enfin près du gué de l'Anduin, l'un des seuls qui puissent exister sur ce Fleuve impétueux. Comme je l'avais prévu, nous serons dès demain en vue des Terres Brunes et des lointaines collines de l'Emyn Muyl, et nous pourrons faire route vers les plaines de Dagorlad, en se méfiant maintenant des éventuels ennemis que nous pourrions croiser sur notre chemin. Car nous nous rapprochons désormais du territoire de l'ennemi, et nous devons accroître notre vigilance. J'aquiescai en silence, et scrutai d'un air inquiet la lisière obscure de la forêt, noire comme de l'encre, craignant de voir surgir une patrouille d'Orques en mission. Mais cette alerte fut de courte durée, et après m'être restauré, je m'endormis rapidement.
Le lendemain, nous nous réveillâmes aisément, et après nous être lavés et restaurés, nous nous préparâmes à traverser le Fleuve. Dans la faible lueur de l'aube, Mithrandir se mit à chercher quelque chose le long de la rive. Je le regardai faire, ne sachant ce qu'il tentait de trouver. Puis, après plusieurs minutes d'une vaine recherche, il me demanda de l'aider. - Cherchez une corde ! me fit-il, essoufflé. Et si nous ne réussissons pas à la trouver, il nous faudra creuser, car cette corde s'avèrera indispensable pour la traversée du fleuve. Une corde ? En quoi une corde pouvait-elle nous aider à traverser un fleuve à gué ? Je me mis cependant à exécuter les ordres de Mithrandir. Ces conseils avaient toujours été utiles, et ce n'était pas aujourd'hui qu'il allait déroger à la règle. Ce fut après une demi-heure de fouilles, que je trouvai sous le sable une corde desséchée et accrochée à un petit piton. J'appelai Mithrandir, qui arriva aussitôt. - Très bien, dit-il en s'approchant. Cette corde se révèlera très utile, mais nous serons néanmoins contraints de nous mettre à l'eau pour traverser le fleuve : la corde nous servira uniquement à ne pas être emportés par le courant. Nous allons nous y accrocher grâce à celles que Dame Galadriel nous a fournies. Il s'agenouilla, se saisit de la corde, et le noeud fixé au piton se défit automatiquement. Il la tira alors, et elle émergea soudainement du fleuve en traçant un sillage droit sur la surface de l'eau. Je m'aperçus très rapidement, qu'elle était aussi accrochée à l'autre rive. Le sillon disparut presque instantanément, emporté par le fort courant de l'Anduin. Il la tendit, et l'attacha solidement, puis la tira d'un coup sec pour vérifier son noeud. Il m'expliqua alors ce qu'il comptait faire : - Encordez-vous avec celle de la Dame Blanche, nouez-la, puis accrochez-la à celle qui traverse le fleuve, sans toutefois trop la serrer. Vous serez alors protégé du courant. Je m'exécutai, et il fit de même, tout en continuant à me donner des conseils et des avertissements : - Le gué de ce fleuve est beaucoup plus profond que celui du Limeclair, que nous avons emprunté hier. L'eau nous arrivera sûrement jusqu'aux épaules, et nous devrons aussi essayer de garder nos bagages au sec. Ne vous laissez pas surprendre par le courant, assurez chacun de vos pas, car si vous trébuchez, la corde qui traverse le fleuve lâchera. Je m'engageai alors doucement dans l'eau fraîche qui me vivifia et me fit frissonner. Le courant m'emporta alors automatiquement en aval de la corde, qui se tendit rapidement. Je sentis néanmoins une surface solide, rocheuse, et reprit pied en essayant de contrer le courant et de protéger les sacs. Je m'enfonçai progressivement dans le fleuve, et eus soudain l'impression qu'une force invisible m'obligeait à céder au fort courant : je penchai dangereusement, et faillis perdre l'équilibre. - Faites attention ! me cria une voix pratiquement couverte par le bruit de l'eau. Ne tombez surtout pas ! Je jetai un regard rapide en arrière et entrevis Mithrandir, aux prises avec le même courant, luttant pour garder l'équilibre, les bras en l'air tenant son bâton et son sac. Le lit du fleuve s'enfonçait à chaque pas, et l'eau - qui ne m'était pour l'instant arrivée qu'au-dessus de la taille - m'arriva au niveau des épaules. Ce fut alors comme si le sol se dérobait sous mes pieds : je glissai sur la surface rocheuse, qui était devenue lisse, puis n'eus plus pied. La corde se tendit à l'extrême, et, préférant mettre les sacs à l'eau plutôt que de voir la corde céder je baissai les bras, réussissant in extremis à me rattraper, et me remis debout au prix de maints efforts. Réfléchissant rapidement à la façon de traverser le fleuve sans perdre l'équilibre ni disparaître dans les eaux tumultueuses, je me rapprochai et passai les coudes par-dessus la corde. Je me déplaçai alors en pas chassés vers la rive opposée, évitant de mouiller davantage les sacs de vivres, que je tenais fermement contre moi. Je criai à Mithrandir de m'imiter, ce qu'il fit aussitôt. Ce fut ainsi que, quelques instants plus tard, me rapprochant de la berge opposée, l'eau devint de moins en moins profonde, et j'en émergeai progressivement. Je remontai alors sur la berge, espérant que Mithrandir me rejoigne sans incidents. Cependant - les Valar ne m'avaient sûrement pas entendu -, après avoir franchi les trois quarts de la rivière, Mithrandir bascula soudainement en arrière, et fut emporté par le courant. Les deux sacs qu’il tenait glissèrent et sombrèrent dans les eaux profondes du fleuve, puis il disparut. La corde se tendit alors, puis s'effilocha rapidement en son milieu, avant de casser. Ses extrémités toujours accrochées aux rives, elle décrivit alors un mouvement circulaire, qui la ramena vers le bord du fleuve. Mithrandir, que j'avais cru noyé, refit soudain surface, agrippé fortement à la corde, son bâton toujours en main. Mon ami fut ramené à la rive par le courant, et je courus l'aider à en sortir. Je le tirai vers un endroit convenable, pour qu'il reprenne ses forces. Sa respiration était saccadée. Il jeta son bâton à terre, puis s'effondra sur le sol, et ferma les yeux. J'ouvris mon sac, et aperçus au fond les vêtements secs de la Lórien. Je remerciai alors Dame Galadriel de les y avoir placés. Je les saisis rapidement, puis en couvris Mithrandir, qui tourna légèrement la tête, et ouvrit les yeux. - J'ai... Je ne sais pas ce qu'il m'est arrivé... balbutia-t-il. J'ai été surpris par un fort courant, et j'ai lâché prise... et l'eau glacée... Il était vrai que l'eau du fleuve n'était pas très chaude. Je pris mon sac, et en sortis une part de lembas. A la vue du balluchon, Mithrandir leva ses mains, et les regarda. Tout en lui donnant le pain elfique, je le rassurai : - Vous avez bien fait de lâcher les sacs. Peut-être vous seriez-vous noyé si vous ne l'aviez pas fait. - Ne vous inquiétez pas, me dit-il, reprenant peu à peu sa couleur et sa voix. J'ai prévu toute éventualité avant de franchir ce passage. Nous devrions normalement retrouver les sacs échoués sur la rive un peu plus loin en aval. - Dites-moi, Mithrandir, comment avez-vous connu l'emplacement de ce gué ? Est-ce vous qui avez installé cette corde ? - Oh non, fit-il en s'asseyant, mastiquant lentement le pain, ce n'est pas moi. Cette corde a été installée par des elfes qui souhaitaient traverser rapidement le fleuve. Je vous avoue que les elfes ont plus de facilité à se déplacer que tout autre être vivant sur Terre, et ils n'avaient conçu cet endroit que pour leur propre intérêt. Ils ont trouvé cette forêt appropriée, puisque la rivière s'y rétrécissait grandement. Cependant, en diminuant de largeur, les eaux se sont faites plus profondes, et le courant plus fort. Les elfes ont depuis cessé de l'utiliser, et ont laissé la corde à l'abandon. Mais il n'est plus la peine d'en parler, puisque notre seul moyen de traverser cet endroit vient de disparaître. Il se tut un court moment, puis reprit : - Vous avez trouvé une excellente manière de passer sans perdre l'équilibre, mais elle ne m'aura pas suffi. - Tout ceci est maintenant terminé, et nous devons penser au chemin qui se présente désormais devant nous. - Vous avez raison, Aragorn. Il nous faut cependant nous sécher, et nous reposer, après les forces que nous avons épuisées ici. Après nous être essuyés et changés, nous nous allongeâmes, exténués, encore enveloppés du grondement tumultueux de l'Anduin, et nous nous endormîmes. Deux heures passèrent, et le ciel se couvrit de nuages, cachant le soleil maintenant haut placé, lorsque Mithrandir, de nouveau en forme, me réveilla. Nous préparâmes nos balluchons et partîmes à la recherche des deux autres sacs perdus. Nous nous dirigeâmes vers le nord afin de sortir du petit bois, puis prîmes à l'est. Au loin, au sud de la Forêt Noire, de grandes collines se dessinaient, hautes, et paraissaient former une mer de dunes gigantesque. Le fleuve commença lentement à virer vers le sud, dans une vaste courbe évasée. Mithrandir suivit le fleuve, qui était à présent redevenu deux fois plus large que dans la forêt. Il se frayait un chemin entre plusieurs collines, et créait ainsi de grandes vallées profondes et sinueuses. Lorsque l'Anduin fit face au sud, Mithrandir se rapprocha de la berge, parsemée d'immenses pierres, de galets et de quelques arbres. - Nous devrions commencer à chercher à partir d'ici, me dit-il. Nous trouverons – je pense – assez facilement l'emplacement des sacs. Ils auront dû s'échouer, de par le tournant qu'accomplit le fleuve. Il leva alors sa main, et la passa autour de la partie supérieure de son bâton, sur laquelle se trouvait une sorte de petit cristal transparent; Il murmura une petite incantation, et le cristal s'illumina faiblement, avant d'émettre une puissante lumière blanche. Mithrandir parla alors à voix basse au cristal, dans une langue qui m'était inconnue. Une sphère lumineuse aveuglante apparut alors au sommet du bâton, et enveloppa le cristal entier d'un nuage blanc. Soudain, un peu plus loin vers le sud, jaillit à côté de la rivière une haute colonne blanche qui transperça les nuages couvrant le ciel, et un mince filin relia les deux sources lumineuses. Mithrandir esquissa un sourire, qui s'effaça presque aussitôt. Il se demanda : - Comment se fait-il que je ne puisse en trouver qu'un seul ? Il parla à nouveau au cristal, qui s'illumina encore plus. La colonne et le filin se firent plus blancs encore, mais ne rivalisaient tout de même pas avec la lumière du jour. Je plissai les yeux devant l'excès de luminosité, et détournai le regard vers le sud, lorsque je vis, très loin vers l'horizon, une deuxième colonne apparaître faiblement. Mithrandir baissa la tête et poussa un long soupir : - Nous avons perdu un sac. Le premier s'est échoué au pied de la colonne que vous voyez ici, mais le second a continué sa route et doit désormais se trouver après les Bas-Fonds du Sud. Nous pouvons donc avancer vers le premier, mais nous n'avons plus aucune chance de retrouver le second. Il murmura encore quelques mots au cristal, qui diminua d'intensité ; la colonne du second sac disparut, et il ne resta plus qu'une haute colonne blanche rivalisant avec le ciel. Mithrandir se mit alors en route, suivant le fil argenté à travers les plaines des Terres Brunes en direction des Bas-Fonds du Sud. Le soleil avait pratiquement terminé sa longue descente derrière les nuages et jusqu'à l'horizon, et le fleuve décrivait une nouvelle courbe pour le rejoindre, lorsque nous arrivâmes à proximité de la colonne lumineuse. Mithrandir passa alors une nouvelle fois sa main au-dessus du cristal, et toutes les lumières blanches générées par le bâton disparurent, ne laissant aucune trace derrière elles. L'environnement se fit soudain plus sombre, comme si un voile foncé s'était installé devant mes yeux. Alors, au pied de la colonne qui venait de disparaître, à moins d'un mètre de la surface liquide de l'Anduin, apparut l'un des deux sacs qui avaient échappé à Mithrandir. Il était inondé, et son contenu eût été inutilisable si chaque objet n'avait pas été enroulé dans un tissu elfique, spécialement préparé par Galadriel. Je m'approchai du balluchon, me penchai et le saisis par la corde. Mithrandir, derrière moi, m'annonça : - Avant de traverser le fleuve, j'ai équipé chacun de nos sacs d'une petite fiole,... Il prit le sac que je tenais en main, l'ouvris, et après l'avoir fouillé, en sortis une fiole transparente, aux bordures gravées d'un blanc cristallin. - ...fioles, me continua-t-il, qui m'ont été offertes par la Dame de la Cité des Arbres en personne, et qui peuvent être repérées par mon bâton, comme vous avez pu le constater précédemment. Il replaça la fiole dans le sac, puis le referma. Puis, il se tourna vers le sud, et regarda au loin en plissant les yeux. - Que comptez-vous faire maintenant, Mithrandir ? lui demandai-je. Il recula à ma hauteur, puis toujours regardant au loin, me parla : - Voyez-vous ces collines lointaines ? me fit-il en les montrant du doigt. Derrière elles, se trouve une forêt s'étendant jusqu'aux rapides de Sarn Gebir. Cependant, nous en sommes trop loin pour y arriver avant la tombée de la nuit. C'est donc à vous que je m'adresse pour savoir si vous souhaitez continuer, ou vous arrêter avant pour passer la nuit. Je regardai le ciel couvert qui s'assombrissait petit à petit, puis les collines délimitant l'horizon suderon. Même en pressant le pas, nous n'aurions aucune chance d'arriver à l'abri des arbres avant la nuit totale. Je proposai alors à Mithrandir d'avancer jusqu'à ce que la nuit ne nous le permette plus. Nous nous mîmes en route et nous éloignâmes du fleuve, mais l'épaisse couche de nuages empêcha très rapidement la faible lumière de parvenir jusqu'à nous. Nous dûmes nous arrêter sur un terrain herbeux pour passer la nuit, avant même d'être arrivés aux collines. Après avoir posé les sacs et mangé une ration de nourriture, nous nous allongeâmes sur l'herbe humide et touffue. Le silence s'installa rapidement, brisé par les coassements de quelques corbeaux et par le faible vent parcourant les plaines vides. Les nuages formaient un barrage opaque, ne laissant passer aucun rayon lumineux. Je m'endormis paisiblement, mais ne m'attendait pas à ce que la nuit fût de courte durée...
Deux heures passèrent, peut-être plus, lorsque je fus réveillé par un faible chuchotement à côté de moi. Je ressentis un mouvement presque imperceptible, et une lueur vacillante, semblable à celle d'une bougie sur le point de s'éteindre, perça l'obscurité qui régnait. Je m'aperçus rapidement qu'il s'agissait du cristal positionné au sommet du bâton de Mithrandir. Mais cette fois-ci, il ne l'utilisait pas pour repérer un sac. Le visage ridé de Mithrandir se dessina progressivement à la lumière du bâton. Quelques subtiles ombres lui donnaient un aspect terne et fatigué, mais il n'en était rien. Il me regarda dans les yeux, puis plaça son index sur ses lèvres, me faisant signe de me taire. Il passa sa main au dessus du cristal, qui s'assombrit et disparut automatiquement. Il se plaça alors juste derrière moi, et me murmura alors quelques mots : - Je faisais mon tour de garde, lorsque j'ai aperçu vers le nord-est la faible lumière de torches. Puis des voix rauques se sont mises à crier, typiques de celles des Orques. Ils ont dû se perdre en route, car ils se sont beaucoup éloignés du chemin de la plaine d'Udûn. En tout cas, nous devons repartir au plus vite, car ils se dirigent droit sur nous. - Peut-être les colonnes de lumière de la veille les ont-ils alertés, lui chuchotai-je. - Il se peut qu'on les ait effectivement envoyés pour inspecter les environs, mais nous en parlerons une fois à l'abri. J'ai déjà tout préparé, et nous n'avons plus qu'à nous mettre en route. Ce que nous fîmes immédiatement, nous dirigeant grâce à la très faible lueur du cristal, de nouveau illuminé. Tout en nous déplaçant, je jetai furtivement un regard en arrière, et vit effectivement une légère lueur orangée. Les nuages s'étaient lentement dissipés et révélaient une toile d'un bleu argenté profond, parsemée de petits points lumineux. La lune ne s'était pas levée cette nuit-là, et nous dûmes nous contenter de nos yeux écarquillés. Quelques rochers placés sournoisement sur notre chemin nous faisaient trébucher, et il nous fallut redoubler d'attention. Mithrandir abaissa notamment le haut de sa canne pour pouvoir apercevoir plus facilement les embûches du chemin. Après plusieurs dizaines de minutes de marche rapide, nous arrivâmes dans les larges collines que nous avions aperçues la veille. Mithrandir diminua alors le rythme de la marche, se déplaçant alors tranquillement. Il s'adressa alors à moi : - Nous nous sommes éloignés de la patrouille d'Orques, mais nous devrions encore continuer jusqu'à l'orée du bois dont je vous ai parlé hier. Il ne se trouve qu'à une heure de marche, et avec un peu de chance, nous y arriverons aux premières lueurs de l'aube. - Je suis partant pour cette solution, mon ami. Nous pressâmes alors de nouveau la marche, mais à peine avions-nous parcouru vingt mètres que je m'arrêtai subitement, et regardai derrière moi. Une profonde couleur bleu nuit s'étendait devant mes yeux, mais j'avais cependant la très désagréable impression d'être épié ou d'être passé à côté de quelqu'un, tapi dans l’ombre. Je mis préventivement la main à la garde de mon épée. Mithrandir s'aperçut de mon brusque arrêt, et éteignit rapidement le cristal de son bâton. Je vis alors, grâce à la faible lumière qu'offraient les étoiles, l'Istari se diriger subrepticement vers un assez grand bosquet. Il se rapprocha doucement, sans aucun bruit, lorsqu'un ronflement brisa le silence. Mithrandir souleva alors son bâton, et le planta dans le bosquet. Un petit bruit se fit entendre, comme une longue plainte. Puis une forme sombre, aussi noire qu'un ciel nocturne couvert, surgit du bosquet, et courut à pleine vitesse droit sur moi. Elle me percuta de plein fouet, et poussa de petits jurons incompréhensibles. Je me ressaisis rapidement, et l'attrapai par la taille. L'individu se tortilla alors furieusement, tel une anguille, et parvint à me glisser des mains. Mithrandir marmonna à toute vitesse quelques mots, et un rai de lumière rouge jaillit du bâton, ratant de peu l'individu en fuite. Il disparut finalement dans l'obscurité environnante, et ses pas devinrent de plus en plus lointains, avant de s'évanouir. Mithrandir soupira, puis ralluma faiblement le cristal, et vint vers moi. - J'ai moi aussi senti quelque chose dans le buisson. Vous voyez maintenant de quoi notre cible est capable. Nous aurons beaucoup de mal à l'attraper, soyez-en sûr, et il ne se présentera pas beaucoup d'occasions comme celle que nous venons d'avoir. Car il est désormais averti de notre but, et il sait que nous voulons, en quelque sorte, l'attraper. J'aquiescai silencieusement de la tête, tout en regardant l'endroit vers lequel il s'était enfui, et en réfléchissant à tout vitesse. Un détail m'échappait, un détail très important. Mithrandir s'essuya le front, tout en se disant : - Je ne comprendrai décidément pas ce qu'il a dans la tête ! La route qu'il a prise depuis plusieurs années n'a aucun sens. Il n'a aucune destination précise, et erre ça et là, à l'est de l'Anduin. C'est en voyageant ainsi qu'il se fera prendre par l'ennem... - L'ennemi ! l'interrompis-je, affolé, venant de comprendre ce qui me tracassait. Il s'est enfui précisément vers l'endroit d'où nous venons !... - La patrouille des Orques ! continua-t-il, pris par la même panique que moi. Nous devons absolument le suivre, ou il tombera directement dans leurs mains ! Dépêchons-nous !! Et nous repartîmes, dans la nuit étoilée qui commençait à ternir et à se teindre en un léger bleu clair vers l'est, annonçant le proche lever du soleil. Le jour se préparait, lentement mais sûrement, tandis que Mithrandir, tout en courant, éteignait d'un geste rapide le cristal. Nous avions désormais assez de lumière pour nous déplacer sans l'aide du bâton, et courions à travers les collines, les sacs s'entrechoquant derrière nous. Ce fut ainsi que nous vîmes de nouveau, quelques dix minutes plus tard, la lueur orangée des torches de la patrouille Orque. Elle était encore loin, mais Mithrandir, sans s'arrêter, prononça une incantation rapide. Un mince nuage blanc jaillit alors du bâton, et nous enveloppa lentement, avant de disparaître, emporté par la légère brise. - Nous sommes maintenant camouflés, me fit-il, respirant profondément entre chaque fin de phrase. Malheureusement, cette incantation ne fonctionne que pour certains Orques, et je ne sais encore si ceux-ci nous démasqueront ou ne nous remarqueront pas. Cependant, ce camouflage est uniquement visuel, et le moindre bruit suspect pourrait les alerter. Restez donc près de moi, et ne dites plus un mot. - D'accord, Mithrandir. Et nous continuâmes à courir, ralentissant toutefois à l'approche du groupe. Nous nous aperçûmes alors qu'il n'était composé que d'une quinzaine d'Orques. Ils venaient de s'arrêter, afin de se reposer. Malgré le camouflage, nous nous cachâmes derrière un petit buisson de hauteur moyenne. Quelques voix retentissaient ça et là, des voix rauques, glacées et qui sortaient des profondeurs infernales des demeures de Sauron. Cependant, l'une d'elles surpassait toutes les autres, et paraissait donner des ordres : - Gârhnashûk ! Pars avec Kromâkh chercher du bois ! On va faire un joli petit feu de joie. Shubrack ! Prépare le feu ! Les trois Orques s'exécutèrent, malgré quelques grimaces et des regards méprisants. Les coupeurs de bois se dirigèrent vers le buisson derrière lequel nous étions cachés, le seul qui s'élevait à des mètres alentour. L'un d'eux, apparemment Gârhnashûk, prit alors la parole, en prenant bien soin de ne pas se faire entendre par son capitaine : - Si il croit qu'on va lui obéir jusqu'à Dol Guldur, il se trompe. Dès qu'on aura trouvé ce pourquoi on est venus, je me chargerai personnellement de le noyer dans le Fleuve. Kromâkh frissonna lorsque son compagnon mentionna l'Anduin. Les Orques avaient un dégoût tout particulier envers l'eau, et essayaient d'en rester le plus loin possible. Puis il reprit ses esprits, en lançant : - Au fait, où est-ce qu'on doit aller, maintenant ? On était tranquillement en train de rentrer de mission, quand... Il désigna de la tête son Capitaine, puis se repencha aussitôt pour ramasser quelques branches, et reprit à voix basse : - ...quand il a vu cette espèce de colonne blanche. Mithrandir, silencieux, se tourna vers moi. Je lui adressai un petit signe de la tête. - Il essaie de bien se faire voir des supérieurs, dit Gârhnashûk, mais il ira pas très loin. La colonne, ça fait un bon moment qu'on l'a dépassée, mais il a pas voulu m'écouter, et il a continué à marcher. Et en plus, ça fait plus d'une journée qu'on marche sans s'arrêter. L'Oeil n'a pas que ça à faire, de s'occuper de petites colonnes blanches sans importance. Je laissai échapper un petit rire intérieur. Les deux voix s'arrêtèrent soudain de parler. Mithrandir me regarda, apparemment déçu de mon comportement. Je me retins alors mon souffle, et un profond silence s'installa pendant quelques instants. Puis Gârhnashûk lança : - C'est toi, Gùbronâgh ? Petite vermine, sale mouchard, fit-il en se levant, furieux, et en se dirigeant vers nous. Je me préparai à reculer, mais Mithrandir me retint du bras. Soudain, de l'autre côté du buisson, une voix hurla : - Gârhnashûk ! Kromâkh ! Qu'est-ce que vous foutez ? Revenez tout de suite ! - Kromâkh se retourna vers son Capitaine, et fit mine de s'excuser : - On s'est trompés, on croyait que vous étiez par là-bas ! fit-il en montrant du doigt l'horizon maintenant clair. Il donna un coup de coude à Gârhnashûk, qui, avant de se retourner, lança un regard furieux derrière le buisson. Ses yeux se posèrent sur nous et nous traversèrent, mais il ne nous remarqua cependant pas. Il suivit alors Kromâkh, et se dirigèrent ensemble vers le petit camp. - Qu'est-ce que vous faisiez là-bas, hein ? Maintenant, on n'a plus le temps de s'arrêter, on doit repartir ! Allez, levez votre arrière-train, remuez-vous ! Ils se levèrent péniblement en un concerto de plaintes et de gémissements, quand Gârhnashûk, qui tenait toujours les branches dans ses mains, les jeta furieusement en criant : - Oh, maintenant, y'en a marre ! Tu vas finir par nous rendre malades avec le chemin que tu nous fais faire ! Un petit murmure d'approbation s'éleva du groupe ; un autre Orque prit la parole et lança au Capitaine maintenant seul : - Ouais, tu nous traites comme de la vermine depuis le début ! On est quoi pour toi ? De simples pions ? - Et si on changeait pour voir ? lança un autre qui s'était tu depuis. Un autre murmure se fit entendre, cette fois-ci plus fort. Le Capitaine reculait lentement, cherchant désespérément un moyen de sortir de l'issue dont il avait tragiquement idée. Il essaya en vain de sympathiser avec les Orques, mais le groupe mutin ne fléchit pas, resta à une certaine distance de son supérieur, et se rapprocha lentement du buisson où nous étions postés. Mithrandir mit sa main sur mon épaule en murmurant : - Je pense que l'on devrait partir maintenant. Il n'y a plus rien à tirer d'eux, et ils n'attraperont sûrement pas Gollum. Partons vite, avant qu'ils ne nous remarquent accidentellement ! Le groupe en furie n'était maintenant plus qu'à cinq mètres de nous lorsque nous partîmes sur la pointe des pieds. L'échappée fut difficile, et nous essayions tant bien que mal de ne pas nous faire remarquer. Nous étions suffisamment éloignés des Orques, quand nous entendîmes derrière nous des hurlements, suivis d'un effroyable cri, perçant et déchirant. Puis des cris de joie s'échappèrent, signifiant que le Capitaine n'avait pas survécu à la mutinerie. A ce moment précis, le soleil émergea de derrière l'horizon, et baigna de lumière la vaste plaine des Terres Brunes. Les cris de joie se transformèrent alors en cris d'horreur, et, en jetant un regard en arrière, je vis le groupe d'Orques se disperser, essayant en vain de se cacher des rayons aveuglants et pénétrants. Nous marchâmes jusqu'à ne plus entendre les cris des Orques, puis nous arrêtâmes un court instant. La nuit avait été de courte durée, et nous devions à tout prix reprendre des forces. Nous organisâmes alors un rapide repas composé de lembas et de fruits, puis restâmes quelques instants à planifier cette nouvelle journée. Mithrandir sortit sa pipe et se mit à en avaler quelques bouffées, en contemplant le soleil matinal qui courtisait quelques nuages épars et dispersés ça et là. - Nous avons désormais un problème sur les bras, commença Mithrandir. Nous savons que Gollum se dirige vers le nord et la Forêt Noire, mais pour combien de temps ? Qui nous dit s'il gardera sa route ou s'il changera brusquement de direction ? Nous devons tout de même tenter de le retrouver et, si la chance est avec nous comme elle l'a été cette nuit, nous pourrons peut-être tomber à nouveau sur lui. - Et il nous faudra être prêt à ce moment. En tout cas, notre projet d'aller jusqu'aux plaines de Dagorlad tombe à l'eau. Mithrandir aquiesca lentement de la tête, le regard perdu dans ses pensées. Il resta silencieux et immobile quelques secondes, et je craignis qu'il ne s'étouffe avec la fumée de sa pipe. Soudain, il lâcha une grande bouffée qui se répandit autour de lui en un mince voile, et se dissipa rapidement. Je sortis mon épée, puis commençai à la lustrer avec un chiffon. Lorsque Mithrandir eut fini sa pipe, nous rangeâmes nos affaires, mîmes les balluchons sur nos dos, puis repartîmes. Il décida alors de se diriger vers le nord et de suivre un chemin parallèle à celui qui longe la Forêt Noire. Le soleil guida facilement nos pas, et nous arrivâmes à un petit sentier de terre lorsqu'il atteignit le zénith. Nous marchâmes alors ensemble vers ce qui, sans le savoir, ne serait qu'une vaine course, où Gollum ne croiserait de nouveau notre chemin qu'une année et demie plus tard...
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