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Les Quatre Eléments

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 5: Unité 3 - Dilo, fils de Krilo (Kévin)
(par Kévin, ajouté le 20/10/05 13:50)


Chaque nuit, Dilo faisait le même cauchemar.
Chaque fois, il se réveillait en sursaut, la chemise collée à la peau, et la respiration haletante. Mais il était exaspéré. Exaspéré contre le fait qu’il ne se souvenait jamais de ce dont il avait rêvé.
Cette nuit-là, comme toutes les autres, il se redressa d’un bond sur son lit. Son cœur battait la chamade. Ses tempes étaient bouillantes. Il avait l’impression que sa tête allait exploser. Il tenta de se lever, en vain : à peine avait-il posé le pied par terre qu’un horrible mal de tête survint. Il retomba mollement sur le lit.
Comme à son habitude, il passa les quinze minutes suivantes à se torturer l’esprit pour tenter de se remémorer ce qui l’avait réveillé, et en arriva à la même conclusion : il n’avait de souvenir que le feu. Le feu omniprésent, qui ravageait un lieu qu’il ne connaissait pas.
Il finit par sombrer de nouveau dans le sommeil…

— Dilo ! Réveille-toi ! Allez, debout, paresseux. Le soleil est déjà levé depuis un bon moment.
La mère de Dilo, Matia, venait d’ouvrir les volets dans un léger grincement, et une lumière aveuglante pénétra à l’intérieur de la chambre. Dilo leva aussitôt son bras et le plaça devant ses yeux.
— Non, maman, implora-t-il d’une voix ensommeillée. Laisse-moi encore un peu de temps…
— Je viens de t’en laisser, Dilo. J’aurais pu te réveiller depuis deux heures, si j’avais voulu.
L’intéressé soupira faiblement, et finit par s’asseoir avec peine au bord de son lit. Matia sortit de la chambre et se dirigea vers la cuisine.
Elle était toujours très calme et posée, et ne s’était jamais prise de colère contre quelqu’un. Du moins, tel était le constat de Dilo. Du haut de ses dix-huit ans, il n’avait jamais vu sa mère hurler de sa voix douce et fragile. Elle avait un autre atout : il lui suffisait d’adopter le regard adéquat, et tout le monde se pliait à ses injonctions ou satisfaisait ses demandes.
Ou peut-être tout le monde ici était aux petits soins pour elle depuis l’Evènement… C’est ainsi qu’elle L’appelait, tout comme Dilo, pour ne pas ranimer l’indescriptible souffrance de lointains souvenirs et d’un immense vide impossible à combler.
Dilo se leva, et fouilla dans son coffre à vêtements. Puis il s’habilla et alla prendre son petit déjeuner. Matia faisait la vaisselle dans la pièce voisine, et Dilo l’entendait siffler le petit air qu’il lui connaissait si bien.
— Tu as bien dormi ? lança-t-elle à son fils lorsqu’elle eut fini de siffloter.
— Bah, comme-ci, comme-ça, répondit-il entre deux bouchées. La nuit habituelle, et le cauchemar habituel. Je crois que je vais finir par m’y faire, à la longue.
Sa mère apparut sur le pas de la porte qui séparait Dilo de la cuisine, une cuillère en bois à la main, qu’elle tapait légèrement contre son menton. Elle s’appuya sur le chambranle et regarda longuement son fils. Ses yeux d’un bleu profond ne cillaient pas, et son nez était légèrement arqué. De longs cheveux blonds et lisses descendaient en cascade autour de ses minces épaules, et venaient mourir au niveau de sa taille.
— Je ne comprends pas pourquoi tu fais ce même cauchemar chaque nuit, fit-elle avec une moue pensive. C’est bizarre.
— Moi non plus, maman, je ne comprends pas. Moi non plus.
Matia vint appliquer un baiser sonore sur la joue de son fils.
— En tout cas, poursuivit Dilo, tout allait bien jusqu’à ce que tu viennes me réveiller.
Il gratifia sa mère d’un sourire angélique.
— Si je n’avais pas ouvert les volets, nota Matia, tu serais resté endormi toute la journée.
Elle fixa son fils, et finit par rire avec enthousiasme. Un rire cristallin que Dilo n’avait que très – trop – rarement entendu. Matia paraissait très calme et sereine, mais elle était tout aussi contenue et réservée. Et cette fois-ci, Dilo crut voir une femme totalement différente devant lui.
— Encore une dure journée de travail en perspective, commenta Dilo. Qui va s’occuper du labourage des champs est et nord ?
— Je pense que je vais confier cette tâche à Ronigl et Konigl. Ce soir, ajouta-t-elle avec un ton malicieux, ils auront tous deux droit à une double ration pour la peine endurée.
— Tu adores les mettre ensemble, n’est-ce pas ?
— Bien sûr, ils sont frères ! Pourquoi devrais-je les séparer ?
Matia s’avança dans la salle pour prendre une assiette posée sur la table, et s’assit sur une chaise à proximité de son fils.
— Je crois, reprit-elle, que je vais mettre Anral au bétail. Il les nourrira et se chargera de surveiller les bêtes sorties de leur enclos.
— Peut-être que Valos pourrait réparer les clôtures endommagées, qu’en penses-tu ?
— Ce n’est pas une mauvaise idée, accepta Matia. Je lui dirai dès qu’il arrivera.
— Et toi, que vas-tu faire ?
— M’occuper de la traite et du ramassage des œufs. Et surtout, assister la mise à bas de l’une nos vaches… si elle met bas aujourd’hui. Quant à toi, n’oublie pas que tu dois aller à Méran, ce matin, reprit-elle.
Dilo laissa sa cuillère de bois tomber dans son écuelle.
— Méran ! s’écria-t-il en se cognant le front de la paume de la main. Ca m’était complètement sorti de l’esprit. Et moi qui prends mon temps à manger et discuter… Tu aurais pu me réveiller plus tôt, continua-t-il à l’intention de sa mère.
— Oui, mais je ne l’ai pas fait. Et maintenant, à l’heure qu’il est, tu devrais déjà être parti et même à mi-chemin.
— Merci de me le rappeler, maman, railla Dilo. Sans toi, je ne n’aurais pu le remarquer…
Il termina à la volée son petit déjeuner, se leva en raclant sa chaise sur le plancher, et prit son gilet. Il se dirigea vers sa mère, qui lui donna quelques vivres pour la route, et l’embrassa.
— N’oublie pas… Du sel, de la corde,…
— …du silex et une grosse bobine de fil de fer, oui, je sais maman… C’est généralement uniquement pour ce genre de commissions que je vais à Méran. D’ailleurs, je continue à penser que je reviendrai bientôt avec une charrette attelée à Rinidion.
— Tu m’aimes ? demanda-t-elle alors qu’il sortait à vive allure de la maison.
— Selon toi ? lança-t-il sans même se retourner.
— Je veux te l’entendre dire, Dilo.
Il s’arrêta sur le seuil, et regarda sa mère droit dans les yeux. Un sourire indescriptible était inscrit sur son visage.
— Je t’aime, maman, dit enfin Dilo.
— Moi aussi, je t’aime.
Il se détourna et sortit de la maison : la demeure de Matia et Krilo, son mari, était une ferme isolée, mises à part les quelques maisons voisines, qui vivaient tout comme les propriétaires, des ressources de la ferme.
Méran était la ville la plus proche de la ferme. Elle se trouvait à une dizaine de lieues d’ici, à environ huit heures de cheval, et se dressait non loin de la forêt de Romisani, qui s’étalait à l’ouest sur une vaste distance. Elle était en plein cœur du Lakroma, l’une des régions de Saram, le royaume des humains. Le Lakroma occupait la partie nord-ouest du royaume, et était constituée en majeure partie de plaines et de forêts. Elle était délimitée comme d’autres régions par des frontières naturelles, fleuves ou massifs montagneux.
Dilo prit la direction de l’écurie. Il connaissait le chemin par cœur, et aurait pu se déplacer les yeux bandés. Il y entra, la traversa dans toute sa longueur, et s’arrêta subitement devant une grande barrière en bois à sa gauche. Il leva la main et déverrouilla le loquet de fer qui bloquait l’entrée. Quelques hennissements joyeux jaillirent lorsque, d’un mouvement ample de son bras, il ouvrit l’enclos. Un cheval s’avança sous la lumière tamisée par la poussière qui passait au travers du toit.
— Rinidion, mon grand ! salua Dilo. Comment vas-tu ?
Pour seule réponse, le cheval hennit à nouveau. C’était un magnifique et jeune étalon couleur gris perle, moucheté çà et là de petites taches blanches. Son long museau laissait entrevoir un léger teint bruni, et rappelait la nuance sombre de ses sabots. Il laissa son maître l’approcher et lui caresser lentement l’échine. Son pelage était aussi doux qu’à sa naissance, et ce n’était pas peu dire. On aurait dit de la soie pure et douce.
— On va à Méran, Rinidion, annonça Dilo.
L’étalon hennit.
— Tu commences à connaître le chemin, n’est-ce pas ?
L’animal inclina légèrement la tête en signe d’acceptation et souffla légèrement. Rinidion était beaucoup plus intelligent qu’il n’y paraissait, Dilo s’en était aperçu très tôt. Il le prit par la crinière, et le tira lentement hors de l’enclos. Le bruit de ses sabots claquait sur le sol, et de la vapeur se formait dès la sortie de sa gueule : c’était la fin de l’hiver, et il faisait encore froid dans les plaines du Lakroma.
— Tu ne veux toujours pas que je te selle ? demanda Dilo, bien qu’il connaisse déjà la réponse.
Le cheval hennit d’une façon bien étrange, d’un air de dire « Tu me connais depuis assez longtemps pour savoir ça. ». Dilo haussa les sourcils, et soupira. Après tout, Rinidion n’avait, de toute sa vie, pas été une seule fois sellé, et ce n’était pas aujourd’hui qu’il allait déroger à la règle. De toute manière, Dilo se sentait aussi bien sans selle.
Ils avancèrent encore de quelques pas, et sortirent de l’écurie, sous le franc soleil. Rinidion détourna instinctivement la tête et Dilo le caressa pour le rassurer. Puis il grimpa sur son dos, et lui dit quelques mots à l’oreille. Le cheval se cabra, et détala telle une étoile filante. Dilo sentit l’air frais lui fouetter le visage, et il n’en fut que plus réjoui : il ne se lassait jamais de ces promenades, et en profitait toujours au maximum.
Dilo tira légèrement sur la crinière de Rinidion, qui ralentit de plus en plus. Lorsque le cavalier et son étalon passèrent au trot devant la maison de Matia, celle-ci se trouvait sur le pas de la porte. Elle leur fit un grand signe de la main. Le vent porta alors ses quelques mots aux oreilles de son fils :
— Fais bien attention à toi, Dilo !
Alors il fit demi-tour, et prit le plus court chemin pour se rendre à Méran : il se dirigea en direction du nord, et emprunta la route de Salhia, une route caillouteuse sur laquelle circulaient de nombreuses carrioles, et qui longeait Romisani sur ton son côté oriental. Jadis, Romisani avait été une forêt luxuriante, mais elle acquit au fil des années une mauvaise réputation, suite à une légende qui prétendait qu’elle était habitée par des esprits qui pratiquaient d’étranges rites.
Dilo adopta une allure régulière, un trot qui n’épuisa pas son cheval. La ferme finit par disparaître au-delà d’une colline, et la route n’était maintenant entourée que par de l’herbe verte, qui s’étendait à perte de vue. Dilo sentait chacun des muscles de son étalon sous ses cuisses ; il avait l’agréable impression d’être massé par leur mouvement régulier et puissant. Le paysage défilait à ses côtés, et la forêt commençait à former une longue bande verte sur sa gauche lorsque le soleil atteignit son zénith. Une heure plus tard, le sentier rencontra une grande étendue rocheuse, qui venait déchiqueter le sol verdâtre sur plus d’une lieue. Il la traversa sans peine, et se retrouva rapidement de l’autre côté. Il s’arrêta un moment pour se restaurer, et laissa Rinidion gambader à son aise dans les prés.
Il connaissait Rinidion depuis sa plus tendre enfance, et il croyait même être né après lui. Il sentait que ce cheval avait en lui quelque chose d’étrange, presque surnaturel : il donnait l’impression de comprendre chaque mot, chaque phrase, chaque conversation que son maître lui tenait. Il répondait à chacune de ses questions, et paraissait doué de raison. S’il avait pu naître homme, pensa Dilo, il serait devenu l’un des plus sages.
Puis il reprit sa route vers le nord : Méran se trouvait approximativement à six lieues de lui, et il s’éloignait lentement de la forêt de Romisani. Il devait normalement arriver à la tombée de la nuit.
Peu de temps après, la bande verte de la forêt disparut derrière les collines. Dilo leva la tête et scruta le ciel. Le soleil avait depuis bien longtemps amorcé sa chute jusqu’à l’horizon. Le terrain devint de plus en plus vallonné, et le cavalier et sa monture croisèrent un petit ruisseau, qui prenait sa source dans le bois à l’ouest. L’eau coulait en gazouillant légèrement, et se frayait un chemin entre des galets polis par le passage du temps. Il traversa le ruisseau, en s’arrêtant pour remplir son outre, puis repartit.

Quelques heures plus tard, alors que l’astre lumineux s’apprêtait à disparaître derrière les cimes lointaines des arbres de Romisani, Dilo aperçut une petite tache sombre, et plusieurs points lumineux vacillants. Il caressa doucement la tête de son cheval, se pencha et murmura à son oreille :
— Ca y est, mon grand. On est arrivés. On passera la nuit là-bas, et on repartira demain matin. Tu es d’accord ?
L’étalon hennit joyeusement.
— Oui, c’est bien ça, tu es d’accord, confirma Dilo.
A l’entrée de la ville, il mit Rinidion au pas. Méran était entourée d’une palissade de bois, et on pouvait y accéder par un large portail, qui était gardé par deux hommes en faction. Ce n’était pas des soldats à proprement parler – cela se remarquait clairement à leur « uniforme », pour ainsi dire. Ils étaient habillés plutôt simplement : des braies foncées surmontées d’un casaque gris, et pour couronner le tout, d’un petit calot, qui tirait plus sur le bleu que sur le gris. La lance qu’ils tenaient légèrement de travers était le seul indice qui dévoilait leur fonction.
Dilo venait régulièrement à Méran, et les gardes en faction le reconnurent aussitôt.
— Tiens, bonjour Dilo ! prononça l’un d’eux.
— Bonjour Lamar, salua Dilo, enthousiaste. Comment allez-vous ?
— Bah, tout va bien dans le meilleur des mondes… Nous ne sommes aucunement dérangés par les Evènements Extérieurs, et nous nous en contentons très bien.
— C’est tout le mal que je vous souhaite.
— Cela fait un bail que vous n’êtes pas venu, commença l’autre garde. Combien de temps, déjà ?...
— Trois mois et… trois mois et deux semaines, répondit enfin Dilo, si mes souvenirs sont exacts.
— Et que venez-vous faire ici ?
— La routine, Jeran. Je viens approvisionner la ferme de quelques ustensiles qui ne peuvent pousser dans la terre ou venir du ventre d’une vache.
Les deux gardes éclatèrent de rire, et Dilo les accompagna.
— Brave Dilo, s’écria le dénommé Lamar en se tiraillant le lobe de l’oreille. Il ne changera jamais.
— Vous me flattez, Lamar, annonça Dilo.
— C’est sincère.
— Vous repartez ce soir ? s’informa Jeran.
— Non, je vais passer la nuit ici, répliqua Dilo. La perspective de chevaucher dans les ténèbres me fait froid dans le dos, et puis, de toute façon, cette journée de voyage m’a épuisé.
Rinidion rabroua gentiment son maître.
— Je ne parlais pas de toi, Rinidion, continua-t-il. Je sais que tu es beaucoup plus exténué que moi. A moins que tu ne veuilles repartir dès maintenant.
Le cheval hennit dans un faible murmure.
— C’est bien ce que je pensais, dit alors Dilo. Et bien, messieurs, je vais vous laisser vaquer à vos occupations…
— … si vous considérez que rester planté là à laisser les moustiques vous sucer le sang est une occupation, alors oui, nous allons y retourner, rétorqua aigrement Jeran.
Il n’était pas en colère contre Dilo, mais seulement contre la fonction qu’on lui avait attribuée. Lamar poursuivit son idée :
— Je me demande pour quelle raison ils veulent absolument poster des gardes aux portes de Méran. Cela fait plus de deux ans que je suis en faction ici, et j’ai assisté à autant d’incidents que j’ai vu de chevaux voler.
— Si vous le dites, fit-il avec un haussement d’épaules, avant de claquer des mains. Désolé d’écourter cette conversation, mais j’ai quelques affaires à mener, et je dois les faire avant que les marchands ne baissent le rideau. Passez une bonne soirée ! conclut-il en se détournant, et il entra dans la ville.
Méran était une petite bourgade vivante, animée, qui était en majorité habitée par des fermiers, mais aussi par quelques marchands et des gens de passage. Les maisons étaient disposées régulièrement et proprement, et bordaient de grandes rues pavées empruntées par quelques retardataires. On venait de placer sur des pitons en fer des torches enflammées, qui crépitaient au rythme des flammes dansantes. La ville s’éclairait maintenant d’une lueur jaunâtre vacillante, et se détachait de l’obscurité de plus en plus sombre.
Dilo passa devant un bâtiment d’où sortait le tintement cristallin du marteau sur l’enclume, et le son régulier et étouffé de la souffleuse qui venait attiser le feu de la forge. Il tourna au coin de la rue et mena son cheval vers une bicoque délabrée, dont il ignorait toujours comment elle pouvait tenir debout, et mit pied à terre. Il grimpa sur le parvis, porta la main sur la poignée de la porte et entra.
L’intérieur de la vieille baraque était – si cela pouvait être possible – dans un plus mauvais état encore que l’extérieur : les planches de bois étaient réparties inégalement sur le sol et grinçaient horriblement à chaque fois que Dilo remuait le pied. D’aucuns se récriraient « Mais quel foutoir ! » en rentrant pour la première fois ici. Ce ne serait qu’un euphémisme : une infinité d’objets de toutes sortes était répandu sur le sol, les étagères et le comptoir. Imaginez qu’un terrible tremblement de terre survienne dans un magasin magnifiquement rangé, et vous obtiendrez une image à peu de choses près fidèle de l’état de cette pièce. Une multitude de bougies allumées faisaient néanmoins ressortir un relief chaleureux.
Une petite tête maigrichonne jaillit de dessus un tas de parchemins, posés en vrac sur une haute caisse emplie à ras bord de sculptures en étain. C’était un vieil homme au crâne dégarni et au regard torve. Ses yeux gris pâle exprimaient une profonde et éternelle hébétude, mais il ne fallait pas s’y fier. C’était l’une des personnes les plus rusées et habiles qui soit, qui arrivait toujours à obtenir ce qu’il voulait. A la vue de Dilo, il esquissa un large sourire.
— Dilo, mon garçon ! Que je suis heureux de te revoir.
Il disparut derrière la pile de parchemins et réapparut quelques secondes plus tard à côté d’une immense étagère ornée çà et là d’une multitude de petits bibelots. Il s’essuya les mains sur son pourpoint marron, s’avança d’un pas claudicant vers Dilo et le salua d’une accolade.
— Monsieur Govik ! s’écria Dilo. Comment allez-vous ?
— Comment veux-tu que j’aille ? Je me porte comme un charme, comme à mon habitude.
— Et votre jambe, depuis le temps ?
— Ca reste stable. Elle fait toujours des siennes, mais j’arrive tout de même à me débrouiller, malgré la douleur insoutenable qui me lance de temps à autre.
— Je vous comprends…
— Tsss, fulmina monsieur Govik, pourquoi a-t-il fallu que cette fichue marche d’escabeau se dérobe juste sous mes pieds ?
— Monsieur Govik, cela fait presque déjà trois ans…
— Eh oui… Mais je ne puis m’empêcher de ruminer sans cesse le passé. C’est dans ma nature, vois-tu.
— Et, reprit Dilo pour changer de sujet, les affaires marchent bien, en ce moment ?
— Les affaires sont ce qu’elles sont, petit. Avec leurs hauts et leurs bas. Mais j’avoue qu’en ce moment, je ne suis pas débordé. C’est comme si les gens avaient peur de sortir de chez eux. Ou alors les terreux et les volants ont-ils décidé d’organiser le blocus du Saram. Ou peut-être même que ces deux hypothèses sont liées.
— J’opterai pour la première suggestion, choisit Dilo, la mine lugubre. Disons que les gens craignent d’attraper le rhume de leur vie ave toute cette humidité.
— Il est vrai que ça nous change radicalement de l’été précédent, qui a été particulièrement aride. Nombre des fermes dans les faubourgs de Méran ont perdu une grande partie de leurs récoltes. Et je m’étonne même que vous n’ayez pas été touchés par cette sécheresse.
— Nous n’avons pas eu trop de problèmes en ce qui concerne la chaleur.
— Et vous avez aussi eu de la chance que vos récoltes n’aient pas été réquisitionnées par le Royaume pour nos légions. Le peu que nous avons retiré des moissons nous a été enlevé par une troupe de passage, sous prétexte que les soldats devaient se nourrir.
— Fadaises ! Je pense plutôt qu’ils ont profité de la situation actuelle pour survivre sur votre dos. Vous savez, tout ce qui a trait à cette fichue guerre me met dans tous mes états, et il ne m’étonnerait pas que les armées ennemies envahissent un jour le Lakroma et Méran.
— Voyons, vous ne faites plus confiance en notre propre armée ?
— Je n’ai pas dit ça, monsieur Govik. Mais au vu de toutes les atrocités que m’ont indirectement fait subir ces innombrables batailles – et notamment celle de Généus – j’en viens à douter des capacités de nos légions. Vous ne trouvez pas que cette guerre est un véritable gâchis ?
— Bien sûr que si. Tous ces milliers de morts, personne ne peut justifier cela. Même les raisons d’être de cette guerre – ou les causes, si tu préfères – peuvent paraître superflues.
— Elles le sont, monsieur Govik, elles le sont. Ouvrir les hostilités pour quelques malentendus et réprimandes est vraiment une absurdité. Et toutes ces alliances aussi vite conclues que brisées me donnent un mal fou à comprendre ce qui se passe dans la tête de nos tacticiens – si tant est qu’on puisse les appeler ainsi.
— J’ai la mémoire qui commence à flancher. Quelle était la dernière alliance en date, déjà ?
— Je crois qu’il s’agissait du Royaume de Sebos, avec les stratons. En tout cas, à peine les causes de leur alliance ont-elles été réglées – c’est-à-dire la guerre contre les etnains, si mes souvenirs sont bons – qu’ils se sont mis à nouveau à se crêper le chignon. Oh, pardonnez-moi l’expression.
— Ne t’inquiète pas, j’ai entendu et prononcé des jurons bien pires que celui-là.
— Vous ? s’étonna Dilo.
Le vieil homme hocha la tête et émit un petit rire. Dilo l’accompagna, puis se tut. Le patron du petit magasin désordonné le regardait avec un émerveillement non dissimulé.
— Mon petit, confia-t-il enfin, il est évident que tu es devenu un adulte. Tu es responsable, mûr, et déterminé.
— Vous en faites trop, monsieur Govik. Je ne suis rien de tout cela, seulement un fermier.
— Non, Dilo. Tu es un homme tout autre. Tu t’offres sans réserve, tout en restant terre à terre. Plus tard, tu accompliras de grandes choses, de très grandes choses.
Il marqua une courte pause, avant de reprendre :
— Tu ressembles tant à ton père, Dilo.
Un lourd silence presque étouffé s’établit alors dans la petite pièce sombre.
— Euh… Je suis vraiment désolé, s’excusa le vieux bonhomme. Sincèrement.
— Ce n’est rien, monsieur Govik, répondit Dilo. Ce n’est rien… c’est du passé désormais.
Mais ils se turent quand même pendant une longue minute. Dilo était perdu dans ses pensées, et monsieur Govik ne savait quoi dire. Puis ce dernier se racla discrètement la gorge.
— Alors Dilo, annonça-t-il, tu es venu pour me prendre de sel ?
— Oui, répondit Dilo en reprenant lentement ses couleurs. Nous commencions à en manquer, à la ferme. J’aurais aussi besoin de silex, d’un peu de corde et d’une bobine de fil de fer… pas trop lourde quand même.
— Silex, corde, fil de fer… répéta monsieur Govik pensivement. Je devrais te trouver tout ça. Ce n’est pas ce qui nous manque, tu sais.
— Et puis, vous me rajouterez une charrette, aussi.
— Pardon ?
— Non, rien. Je pensais à une discussion que j’avais eue avec ma mère ce matin.
Puis il éclata de rire, et monsieur Govik s’étonna de le voir si paisible. Il tourna des talons, et disparut derrière une étagère. Sa voix parvint encore à Dilo, toutefois mêlé d’un léger bruissement de papier :
— La quantité habituelle, Dilo ?
— Exact, affirma-t-il laconiquement. Six livres de sel, une de silex, deux cents pas de corde et une centaine de pas de fil de fer. Je n’ai de cesse de dire à maman de prendre plus de provisions à la fois, mais elle ne veut pas m’entendre. Si vous saviez comme elle peut être obstinée, quand elle veut…
— Oh, je le sais depuis bien plus longtemps que toi, mon petit. Je la connais depuis qu’elle est haute comme trois pommes, figure-toi.
Il réapparut avec le matériel derrière le comptoir, de l’autre côté de la pièce, et déposa le tout plutôt brusquement. Il souffla et s’essuya le front du revers de la main.
— Pourquoi faut-il que ça soit aussi lourd ? se récria-t-il vertueusement. Enfin, là n’est pas la question. Comment vas-tu faire pour transporter tout cela ? Ca n’en a pas l’air comme ça, mais c’est vraiment lourd.
— Ne vous inquiétez pas, monsieur Govik. J’utiliserais les sacs que j’ai apportés et la corde que vous allez me vendre. Ce sera un jeu d’enfant.
Quelques minutes plus tard, Dilo sortit de la vieille baraque avec deux gros sacs dans les mains. Il en avait eu pour une vingtaine de demi-saryles d’argent. Monsieur Govik n’était pas un escroc, et ne cassait pas non plus ses prix pour de vieux amis. Il restait dans l’ensemble assez honnête.
La nuit était totalement tombée lorsque Dilo entreprit de se diriger vers l’auberge d’Ordo. Celle-ci était nettement mieux entretenue que le magasin de monsieur Govik. Une ambiance chaleureuse émanait du couloir qui menait à la taverne, mais Dilo rejeta très vite l’appel de la bière brassée et des boutades autour d’une table. Il devait se lever avant l’aube pour arriver dans la première moitié de l’après-midi à la ferme. Il demanda alors au propriétaire de ces lieux, monsieur Ordo, un endroit pour passer la nuit. Celui-ci le mena au premier étage et à une petite chambre toute simple, qui convint aussitôt à Dilo. Il n’y avait qu’un lit et un grand baquet de bois, cerclé de larges anneaux métalliques dont certains étaient rongés par la rouille. Dilo n’était pas très difficile : du moment qu’il avait un toit sous lequel dormir, il était satisfait.
Il prit un bain réconfortant, et se mit en moins de temps qu’il ne faut pour le dire sous les couvertures.
Le lendemain, le cri strident du coq tira Dilo du sommeil. Il bailla aux corneilles, et se leva difficilement. En se regardant dans la glace, tâchée çà et là par de petites salissures ternies par le temps, il aperçut deux grands yeux ronds bleu saphir ensommeillés, tels deux grosses billes inertes. Ses cheveux blonds ébouriffés masquaient entièrement son éternel épi jaune brillant. Tout le portrait de sa mère. Son nez légèrement bombé et proéminent, ainsi que sa forte carrure et son cou d’aurochs étaient les seuls héritages de son père.
Quelques minutes plus tard, il se retrouva assis sur un banc de bois, dans la salle principale de l’auberge, une cuillère à la main, en train d’avaler péniblement son petit déjeuner. Entre deux bouchées, il se remémora le fait que sa mère l’admonestait tous les matins dès son réveil :
— Mais tu ne fais que dormir ! s’écriait-elle alors qu’elle le secouait comme à son habitude pour le tirer de son sommeil. Je devrais peut-être t’appeler « le loir ». Dilo le loir, continuait-elle en le lorgnant malicieusement, ça t’irait bien.
— Merci de tes commentaires, maman, lui répondait Dilo. Ça me va droit au cœur.
Et elle l’appelait ainsi durant tout le reste de la matinée. A ce souvenir, Dilo esquissa un léger sourire, et replongea dans la contemplation béate de son écuelle.
Il finit par retrouver ses esprits, et prit ses affaires, avant d’aller sortir Rinidion. L’air était frais, et une légère brise vivifiante parcourait dans un murmure la rue qui séparait l’auberge d’Ordo de l’écurie. Un bleu délicat venait colorer la voûte céleste et infinie, encore parsemée d’une myriade de points lumineux, brillants comme mille feux.
Les sabots de l’étalon claquèrent sur les dalles de la route, et brisèrent le silence bienfaisant qui s’était établi depuis la tombée de la nuit, la veille. Jeran et Lamar avaient été remplacés par deux autres gardes, que Dilo ne connaissait pas. Ils ouvrirent le portail, et les lourds battants s’écartèrent dans un grincement plaintif et un bruit constant de craquements de bois. Alors Dilo se retrouva sur une plaine silencieuse, et s’éloigna au trot, les sacs de monsieur Govik accrochés entre eux, suspendus sur la croupe du cheval. Les gardes de Méran ne furent bientôt que des ombres lointaines, placées devant une palissade obscure, dont le sommet découpé se détachait progressivement du ciel désormais clair.

Vers le début de l’après-midi, il arriva en vue de la ferme, mit Rinidion au pas, et lui caressa affectueusement la crinière. Quelques minutes plus tard, il émergea de l’écurie, après avoir fait entrer son cheval dans l’enclos, et prit la direction de la maison. Les planches de bois craquèrent bruyamment lorsqu’il monta sur le perron, mais il entendit tout de même deux voix distinctes de l’autre côté de la porte, en pleine conversation. Dilo s’arrêta, et reconnut la voix fragile de sa mère. En essayant de reconnaître la seconde personne, Dilo n’en crut pas ses oreilles : il n’avait pas entendu ce timbre grave et profond depuis plus de six mois. Il ouvrit précipitamment la porte, et se dirigea vers le salon.
Un grand gaillard baraqué, de la carrure d’un jeune ours – et ce n’est pas un euphémisme – était assis de dos, et parlait à Matia, les coudes posés sur ses genoux. Dilo sauta de joie.
— …que tout cela se produira sûrement sur la frontière nord au niveau du Tédaire, dit l’individu assis, vers le Trou aux Piquants et Vanoi.
— Firnios ! s’écria Dilo.
Le dénommé Firnios pivota légèrement sur sa chaise et tourna la tête. D’épais sourcils venaient renforcer une paire d’yeux marron, séparés par un long nez proéminent. Une barbe hirsute, qui recouvrait la quasi-totalité du bas de son visage, cachait sa bouche, mais Dilo vit les bajoues du grand bonhomme s’étirer pour former un large sourire.
— Dilo ! s’étonna à son tour Firnios.
Les deux complices rirent à cœur joie. Firnios se leva, et salua vigoureusement Dilo. Firnios était un personnage de forte carrure, et pour cause : il était bûcheron, et c’était le plus vieil ami de Matia. Il habitait à Méran, et possédait à la ferme une petite cabane qui lui permettait d’entreposer son bois. De fil en aiguille, Dilo rencontra Firnios, et ils devinrent très vite inséparables. Mais pour raison familiale, le bûcheron était parti pendant quelques temps, et avait manqué à Dilo.
— Comment vas-tu, mon petit ? s’enquit Firnios. Comment se sont passés ces six derniers mois ?
— A merveille. Mais, tu sais, poursuivit Dilo, j’aimerais que tu cesses de me considérer comme un gamin. J’ai plus de dix-huit ans, désormais.
— Dix-huit ans déjà… Vous, les jeunes, vous ignorez à quel point le temps passe vite lorsqu’on grandit… Vous ne savez pas la chance que vous avez. Vous êtes insouciants, et vous mordez la vie à pleines dents. Vous ne réaliserez ce qu’aura véritablement été l’adolescence qu’à l’âge adulte. Ah, soupira le bûcheron, que je regrette ma jeunesse, le temps où je gambadais dans les prés, le temps des aventures et des conquêtes – et je parle de toutes sortes de conquêtes…
Il lui dédia un clin d’œil.
— Tu as passé les plus belles années de ta vie, mon petit, n’oublie jamais ça… Tu ne vivras plus jamais comme avant. C’est du passé désormais.
Firnios se rassit et Dilo se joignit à la conversation. A l’arrivée du crépuscule, Matia se redressa et indiqua qu’elle allait préparer le dîner. Naturellement, Firnios était invité, et, à peine Matia s’était-elle levée, qu’il se proposa à leur faire un petit plat. Lorsqu’il était là, il aidait la mère de Dilo dans toutes ses occupations. Entre-temps, Dilo était sorti réparer le cerclage d’une roue qui s’était fracassée contre un rocher plutôt coriace.
Après un petit moment, Matia vint prévenir son fils :
— Allez, dépêche-toi, mon grand, le dîner est prêt.
— J’arrive.
Firnios avait préparé une délicieuse potée de légumes. Dilo ne se le fit pas dire deux fois. Il fut à table avant que le plat ne soit servi.
— Firnios, appela Matia, tu peux venir !
— J’arrive tout de suite ! annonça Firnios.
Firnios apparut sur le seuil de la porte. Il tenait une marmite en cuivre avec un torchon à chaque main, et se déplaçait au trot : un flot continu de vapeur s’échappait du récipient et montait vers le plafond.
— Chaud devant ! lança-t-il avant de poser la marmite sur la table. Houlà ! C’est bouillant…
Il se frotta vigoureusement les mains en soufflant dessus, prit la louche posée dans la marmite et commença à servir Matia et Dilo.
— J’ai eu de la chance, commença Matia, de ne pas trouver Dilo dans le lit, en train de ronfler de tout son long.
— Il n’aurait plus manqué que ça, gloussa Firnios…
— C’est un vrai loir, à ses heures, continua Matia en ébouriffant les cheveux de son fils.
— Maman, s’il te plaît… répliqua Dilo.
— Ah oui, c’est vrai ! s’exclama le bûcheron baraqué d’une voix qui fit sursauter Matia et son fils. Dilo le loir ! J’avais complètement oublié.
— Dilo le loir, répéta Matia, un superbe sourire fixé entre ses deux oreilles.
— Je me répète peut-être, mais ton surnom te va vraiment comme un gant, Dilo. Bravo, Matia. La ressemblance est troublante.
— Vous voulez bien cesser, s’il vous plaît ? demanda Dilo en haussant la voix.
— Comme tu voudras, mon petit, abdiqua Firnios dans un petit rire.
— Firnios...
— Oh, très bien.

A la fin du repas, Matia invita Firnios à passer la nuit chez elle. Ce n’était pas une surprise pour Dilo : il y avait dans la maison une chambre spéciale réservée à Firnios, et, depuis son plus jeune âge, Dilo l’avait toujours vu y passer au moins une nuit à chacune de ses visites. Le bûcheron accepta aussitôt. Puis il se leva et se dirigea vers la cuisine. La mère et le fils suivirent.
Alors, quelque part, au-delà des limites de la propriété de Matia, dans les environs de la Forêt de Romisani qui se dressait, noire, devant le ciel bleu roi tacheté de légers nuages fantomatiques, retentit un hurlement. Un hurlement de mort, celui d’un loup, qui fit tomber dans la petite pièce un lourd silence, presque respectueux. Ce cri finit par s’évanouir dans le crépuscule, et la légère et éternelle brise du début de printemps fut bientôt la seule à parcourir les vastes plaines de Saram.


Auteur : Kévin

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.