Chapitre 50:
Souvenirs (8)
(par
Stéphanie, ajouté le 21/12/04 22:18)
|
La tête comme un torrent de printemps, elle suivait Val sans prêter garde au chemin emprunté, Kalia sur les talons. De temps en temps, il arrêtait brusquement sa course, et réclamait le silence. Elle n’y voyait rien, ne s’étant pas réhabituée à la faible lueur du passage, lueur dont elle ne déterminait pas l’origine... Des fentes dans le mur ? Un minerai spécial ? Un champignon ? Elle n’arrivait pas à réfléchir... Elle bouillait. D’angoisse. Une envie furieuse de s’écrouler sur place et de dormir, dormir, dormir pour qu’il ne reste qu’un cauchemar au réveil, rien qu’un cauchemar. Ils ne repassèrent pas sous l’escalier. Val s’était soit perdu, soit orienté vers une autre sortie. Elle ne savait pas. Il s’arrêtait souvent, mais plus pour écouter, semblait-il, que pour s’orienter. « J’aimerais bien savoir ce que se passe là-haut... » souffla-t-il. Il s’inquiétait visiblement pour son frère. Elle aussi. Mais cela ne faisait que s’ajouter à toutes ses inquiétudes. Ils descendirent des escaliers. Val s’arrêta de nouveau. Ils entendirent des voix, sans savoir de qui elles émanaient. Des bruits de bottes. Des bruits de bottes, oui, et inquiétants, trop réguliers pour ne pas trahir des gens habitués à marcher au pas. Ils ne réussirent qu’à capter quelques mots, « condamné », « évasion », « trahison »... Nest avait semble-t-il fait investir l’Usgar. Ils redoublèrent de prudence. Un tournant à droite, un deuxième. Leurs pieds faisaient à peine de bruit, et Kalia avait dû rétracter ses griffes. De temps en temps, ils entendaient encore des voix. Ils passèrent près des cuisines, où un cuisinier s’énervait assez haut pour qu’ils l’entendent à travers le mur. « Z’ont perdu le sens commun, que j’vous dit, au Grand Conseil ! Je sais pas c’que c’est que cette idée du Grand Chef des Cheminants, mais venir nous envoyer ses bandes de soudards, dans mes cuisines s’il vous plaît, pour fourrager dans mes casseroles et me ficher un désordre comme j’en ai jamais vu de ma vie, sous prétexte qu’y cherchent une pauv’ demoiselle qu’ils ont déclarée hors-la-loi, alors là, ça dépasse les bornes ! Croient p’têtre que je l’ai caché dans un fourneau, non ? C’est ridicule ! Est-ce qu’on sait qui c’est qu’y cherchent, d’abord ? » Quelqu’un dû répondre, mais ils ne l’entendirent pas. « Non... pas la p’tite dame ? Celle qui v’nait chaparder mon pain d’épices quand elle était gamine ? J’ai toujours dit qu’elle irait loin, pasque j’ai jamais pu la chiper sur le fait, et pourtant j’ai l’oeil, et j’suis bien content qu’elle leur ai échappé, à ces tordus ! Me faire rater ma crème mousseuse avec leurs conneries, de quoi je vais avoir l’air, main’nant ? Et d’embêter com’ça ce bon Maître Kennen, la crème des hommes, qu’y’a jamais dit un mot d’travers cont’nous, la “valetaille”, qu’y disent ces imbéciles de collets montés. Mais ne restez pas planté là, vous autres ! Vous croyez p’têt que ça va s’ranger tout seul ? Allez, au boulot ! Y s’invitent à dîner en plus ! Pour une fois vous avez ordre de ne pas vous fouler : ma crème est déjà ratée, alors pour le reste, ça leur apprendra ! ». Il ne décolérait pas. C’était le vieux Blossondrâche, cuisinier sans pareil pour lequel les Mirants avaient un profond respect... Le souvenir de la bonne cuisine de l’Usgar faisait souvent soupirer les Mirants qui en étaient partis, en fin de formation. Un brave homme très bavard, mais ses desserts faisaient tout pardonner... et son pain d’épices était, effectivement, le meilleur qui n’ai jamais été fait. Elle ne pu s’empêcher de sourire : sans la complicité de la vieille Matine, que son âme soit en paix sur les Îles Fortunées, il lui aurait été plus difficile de s’approcher des pains pour les chiper au nez et à la barbe — toujours rasée de près — de Blossondrâche. Elle l’imaginait, bouillant de colère, lui qui n’a jamais aimé les « collets montés », gens de l’armée qui n’était pourtant guère nombreux dans leurs cités. Du moins avant que Nest ne prenne la tête du Grand Conseil... Mais que craignait-il donc, lui, pour lever et former tant d’hommes aux armes ? L’art de l’épée et de l’arc avait toujours eu cours ici, mais pour le plaisir, l’art pour l’art. Jamais, depuis les guerres fratricides, il n’y avait eu de levée d’armée. Quelle menace avait-il perçu sur les Chemins ? Quelle menace qu’elle n’avait pas vu ? L’apparition d’un esprit double pouvait-elle motiver une si brusque militarisation ? Où reconnaissait-il la résurrection des Karlën ? Mais en ce cas, pourquoi la renier, la bannir, alors qu’elle était dans le vrai et qu’il le savait ? Pourvu que Kennen ai pensé à cacher les verres ! Il n’avait pas dû être pris en défaut... à moins que Nest ne décide de le garder prisonnier à l’Usgar, dans ses appartements, jusqu’à l'exécution du Bris ce soir. Autre arrêt. Encore des bottes au pas. « Une chose de pas pratique, dans ces passages, c’est qu’on ne peut pas sortir de l’Usgar sans devoir traverser une pièce, et donc risquer de se faire prendre... Tous sens en alerte : il va falloir bientôt actionner un pan de mur pour rejoindre une trappe dans la buanderie. » Ils avancèrent encore un peu. Val se voûta légèrement. Il regardait dans des trous dans le mur. « Les hommes de Nest ont dû passer. Il n’y a personne, mais il faudra faire vite, et dans le plus grand silence. Ce pan coulisse, la trappe... Non, je rêve. Bon sang, ce n’est pas possible ! Ils ont trouver moyen d’entasser tout un bric à brac par dessus ! — On ne peut pas passer par ailleurs ? — Le problème, c’est que ça va nous rallonger. Tu peux être sûre que Nest te fais chercher de partout, et il vaut mieux qu’il te trouve loin de l’Usgar, sinon il va avoir des doutes qu’il vaut mieux qu’il n’ai pas. J’avais pris ce chemin parce que c’est celui qui nous amène vers les écuries des Messageries. Il est prévu pour permettre une évasion rapide. — Mais je ne peux pas ! — Je sais, mais c’est lui qui nous mène le plus vite hors d’ici. » Ils écoutèrent, oreilles tendues. « Ils ne sont pas loin, je les entends encore. — D’après Kalia, ils sont encore proches. — On tente ? — On tente. Et je sais, silence. — Pourvu qu’il n’y ai rien contre le mur coulissant... » Il tira sur la poignée, lentement... « Quelque chose résiste... — Nhéa... — Il doit y avoir quelque chose contre... Tsss, mais pourquoi faut-il qu’ils utilisent la buanderie dont on a besoin ? Tu peux passer ton bras pour voir ? » Elle l’étendit du mieux qu’elle pu... « Je ne sens rien... Tu peux tirer un peu plus ? — Un poil... Doucement... — J’ai quelque chose... Attend... Mf, un pied... ça doit-être une table à repasser. Je vais essayer de la tenir pendant que tu tires... Vas-y. Ça va mieux ? — Oui... — Ça suffit je pense. Je peux passer. » Elle rentra dans la buanderie, se massant l’épaule gauche. « Ça va ? — J’ai un peu détendu mes nerfs... Douloureux, mais ça passe... Je suppose que la trappe est sous le tas de malles et de fers ? — Tu aurais pu faire devineresse. — Ils reviennent. — Mince... Ils reviennent sur leurs pas, Val. — Décidément, c’est le jour... Bon, ça ne veut pas dire qu’ils vont rentrer. — Aide-moi à entasser ailleurs les fers et les malles. Mais on ne pourra pas les remettre par-dessus la trappe. — Et bien zut. L’important c’est de sortir d’ici. Ils croiront que ce sont les hommes de Nest qui auront déplacé tout ça. Que Kalia monte la garde. — Cessez de parler alors.» Ils soulevèrent avec précaution les objets pour les poser à côté. Les fers étaient lourds, aussi ils les posèrent dans une malle à linge ouverte. Val avait tiré la dernière sur le côté quand Kalia avertit Deynussian : « Ils ne sont qu’à quelques pas. »Elle leva le regard vers Val, puis tourna les yeux vers la porte. On ne voyait pas d’anneau dans la plaque de bois — car le plancher était fait de plaques et non de lattes —, seul un noeud qu’elle supposait cacher le mécanisme. C’est sur celui-ci que Valérian appuya, chuintant « qu’elle ne fasse pas de bruit, oh, qu’elle ne fasse pas de bruit ! »... Ils entendaient les pas marqués des soldats. La plaque n’émit qu’un cliquettement qui les fit se figer, mais qui dû se confondre avec le martèlement des bottes. Un trou béait maintenant dans le sol : la plaque était descendue d’un cran et avait coulissé sur le côté. D’un geste Val invita Kalia à se couler dans le trou, puis descendit à son tour. Deynussian le suivit. « Coulisse la plaque, puis donne un petit coup pour la faire remonter. » Elle saisit la petite poignée dessous, mais elle bloquait. Augmentée du poids du mécanisme, la plaque était lourde. Elle tirailla, sans succès, les deux mains sur la poignée. Rien. Fébrile, elle passa la main gauche par-dessus la plaque, cherchant le noeud. Agrippant tant la poignée que le creux, elle tira d’un coup trop sec. Et ne fut pas assez rapide : la plaque se débloqua subitement, et elle n’eut pas le temps de retirer sa main avant qu’elle ne se cale contre sa voisine. Deynussian manqua hurler, et ce n’est que la cruelle sensation que le moindre bruit pourrait refaire venir les hommes de Nest qui lui fit émettre un simple souffle. Ce qui la surprendra plus tard, c’est que son corps prit la relève, semblant un court instant ne plus rien ressentir, et qu’il actionna de nouveau la trappe, dans le sens inverse, pour libérer sa main prisonnière et refermer la plaque sans bruit et cette fois-ci sans heurt. Mais la douleur revint, et Deynussian tituba, nausée au ventre et tête tournante. Elle s’appuya contre le mur. Elle n’entendait plus rien du dessus. « Deynussian ! Ça va ? — Ma main... » Kalia feula. Ils restèrent en suspens. Des pas au dessus d’eux. « Mais y’a rien ! L’équipe de tout à l’heure a sondé, ils n’ont rien trouvé. — J’ai entendu du bruit. — Un fer, un rat, je ne sais pas. Bon, regarde si tu veux, mais moi j’te dis qu’y’a rien. — Ton rat a fait un grand boum. — Hola ! Ecoutez-le, l’autre ! Tu cherches la prime ? — Tu parles que j’en voudrais bien. Une fortune ! — Si tu veux mon avis, on perd notre temps. » L’un d’eux était à deux pas de la trappe. « N’empêche que je me demande bien ce qu’elle a pu faire, la demoiselle. Pour que le grand chef s'excite comme ça, ça doit être grave. — Paraîtrait qu’elle aurait des liens avec les gens du dehors. — Et alors ? C’est leur truc, non, aux Cheminants, d’avoir des contacts avec les Petits ? — Écoute, tout ce que je sais, c’est que le patron la veut parce qu’il craint qu’elle s’échappe, qu’elle va passer un sale moment ce soir, et qu’on ne voudrait pas qu’elle puisse entrer en contact avec le Maître des Miroirs, qui la défendait contre le patron, et qui pourrait la faire s’évader. Bon, y’a rien, t’avais raison. Ils ont dû mettre un truc en équilibre qui est tombé tout seul. — Dépêche, on va rattraper les autres. » Les pas s’éloignèrent, une porte se ferma. Ils respirèrent, et Deynussian exhala un gémissement sourd. « Tu l’as bloqué comment ? Bouge tes doigts. Tu peux ? — Oui... Mais ça fait mal ! Le pouce... je n’arrive pas à le faire répondre. — Bon sang... Mais c’est pas vrai, mais c’est pas vrai ! Il faut sortir d’ici. Ta mère verra ça mieux que moi... J’espère que tu n’as rien de cassé. Tu peux marcher, ça va ? — Je n’ai pas le choix. — Essaye de bouger tes doigts tout le long. On est proche des écuries, maintenant. Heureusement que tu n’as pas fait de bruit ! Oh, c’est pas vrai ! Tu n’as pas de chance aujourd’hui, toi. Suis-moi, on se dépêche ! » La main serrée contre sa poitrine, bougeant les doigts faiblement, serrant les dents pour ne pas gémir, elle couru à sa suite. Kalia était juste devant elle. « Comment as-tu mal ? — Bizarrement. J’ai la main complètement engourdie. C’est... sourd. Et ça lance à chaque mouvement. — Tu veux que je... — Non ! Une suffit. Je... ce soir, Kalia. On dirait... j’ai la même douleur à la main droite. Pourtant elle n’a pas cogné. Elles tremblent toutes les deux. Guide-moi, dis-moi juste quand Val s’arrêtera. » Bientôt, ce ne furent pas seulement ses mains qui tremblèrent, mais tout son corps. Ses jambes ne la portaient que dans l’urgence de l’acte mécanique de courir, mais elle se pliait en deux, par saccade, quand les muscles de son ventre se contractaient. « Deynussian ! — Ne t’inquiète pas, avance ! » Le chemin n’en finissait pas. Douleur... Tout au long du bras, en longue flèche, la douleur remontait jusqu’au coude. Des fourmis. Quelqu’un qui cri dans sa tête. Papillons blancs, mouchetés. « Halte ! » Douleur augmentée par le brusque arrêt. Elle gémit en tenant serré sa main. « Je me dépêche. Kennen a normalement fait apprêter une carriole. Tu n’aura qu’à enfiler une cape, rabattre le capuchon. Nous irons porter des pommes à la Taverne du Renard Bleu si on nous demande. » Ils débouchèrent dans un box vide. L’odeur des chevaux était prenante. Le froid aussi. Tant mieux pour le froid, ça engourdit. Les attendait deux pèlerines bleues. Pas de manches, heureusement, mais Val dut lui enfiler la sienne quand même. Le contact du tissu sur sa main la fit grimacer. « Ouh, pas joli à voir... » Sa main était violacée. Elle titubait encore, et Val la soutient. Ils sortirent des écuries sans croiser personne. Dehors, il y avait la carriole, avec un petit âne gris. Un jeune homme lui flattait le museau. Il leva les yeux à les voir sortir et s’approcher. Mais malgré son air surpris, il ne dit rien quand Val lui fit signe qu’ils allaient prendre l’attelage. « Maître Kennen a dit que je pouvais vous conduire si vous aviez besoin. — Ça ira, petit. — Si j’peux m’permettre, y’a des soldats à l’entrée de l’Usgar. Y vont vous poser questions. — Ah... oui, évidement, c’est prévisible... — Mais j’connais un moyen de passer ailleurs, sans qu’y nous voient. Personne connaît ce ch’min. — Et on passe avec la carriole ? — Sans problème. Mais si j’peux m’permettre, la jeune dame, l’a pas l’air bien. Faudrait p’têt’ qu’elle s’assoit d’dans, on dirait qu’elle va tomber dans les pommes. » C’était un fait que Deynussian s’était appuyée contre le bois et menaçait de faillir. Sa main avait enflé et la douleur la lançait jusqu’à l’épaule. Des larmes coulaient sur ses joues sans qu’elle ne s’en aperçoive, et un léger gémissement sourdrait de ses lèvres serrées. « Aide-moi alors. On va la porter sur le banc. Mais attention ! Elle s’est blessé à la main et je ne sais trop ce qui est touché. — Pas de problèmes. L’a pas l’air épaisse non plus, sauf vot’respect. Et j’suis robuste. » Val lui jeta un bref coup d’oeil. N’eut été l’urgence de la situation, il aurait sourit : le jeune homme se donnait des airs de bravache et semblait sincèrement désireux de mettre de l’aventure dans sa vie de palefrenier. Mais il avait effectivement l’air robuste. A deux, ils la hissèrent sur le banc, sans la heurter. Kalia bondit à ses côtés, et le petit âne ne broncha pas. « Et maintenant, rapidement, tu nous sors de là. — Sans problème. On va où après ? — Pour l’instant, tu nous sors. Si je peux me repérer après, je me débrouillerai seul. » L’autre tordit du nez... D’une secousse il fit partir le petit âne qui se mit docilement en route. Ils sortirent de la cour rapidement, pour suivre une petite sente qui s’éloignaient à gauche de l’allée principale. Elle menait aux vergers de l’Usgar. « Quel est ton nom ? — Eliséo. — Je m’en souviendrai... L’âne est petit pour nous quatre. — C’est un Pommé du Fayet. Y’a pas plus robuste, et même dans les montagnes y nous les envie. J’suis d’là-bas, m’sieur, et j’connais ces bêtes : mon père en élève. Alors vous pensez... — Et ça va vite ? — Pour sûr, c’est les plus rapide des ânes ! Ils vont pas si vite qu’un ch’val, mais Maître Kennen a pas dit qu’y en fallait un. — Fais-le aller vite, alors. Le temps presse. » Eliséo claqua la langue à plusieurs reprises et ils prirent de la vitesse. Les cahots secouaient la carriole et Deynussian gémit. Val se retourna vers elle : « Désolé, mais on n’a pas le choix. — Je sais, murmura-t-elle. Continuez. — Évanouie-toi si tu le sens venir... ça vaut peut-être mieux. — Pas sûr... Dans l’état où je suis, je préfère garder contrôle de mon esprit... je risque de partir, sinon. —Je veillerai... Évanouie-toi, Valérian a raison. Ne t’inquiète pas, je te retiens. Ça me sera même plus facile que maintenant. — C’est toi la chape ? Il y a comme quelque chose devant le Pont. — Oui. Ce n’est pas la douleur, ni Nest, c’est moi. Tu souffres du corps et dans l’esprit, petite soeur, et ton esprit veut partir de la douleur. — C’est comme tu veux. Je ne connais rien de vos trucs de Cheminant », continuait Val sans rien entendre du dialogue entre Deynussian et Kalia. « Kalia est du même avis que toi... »
***
« Je ne sais pas si je pourrais aller plus loin, Gwerel... Revivre ça, c’est... c’est trop proche. » La rêvait-elle ? Elle sentit brièvement comme une étreinte sur l’épaule gauche. Il n’y avait rien. Évidemment. Le sommeil des autres, la veille de Kalia, solitaire aussi, qui lui renvoya une sensation de froid quand elle l’effleura, et le silence du côté du Buveur de Ténèbres, comme les Amis des Hommes nommèrent ses semblables durant la Guerre Fratricide. Les étoiles. Toujours aussi belles... « Je vais aligner les faits dans ma tête... Je ne veux pas les revivre, Gwerel... Pas encore. Je me suis évanouie dans la charrette... Je ne sais pas trop ce qui s’est passé durant le trajet, ni comment nous sommes sortis de l’Usgar sans être vus. J’ai repris conscience quand Eliséo et Val m’ont portés à la maison. Je me suis évanouie de nouveau, et c’est ma mère qui m’a réveillée. Ma main avait doublé de volume, mais elle n’a pas trouvé de cassure. Juste un os fêlé, d’après elle, une entorse au pouce, quelques hématomes et des tendons étirés. Elle m’a mis un onguent de fleur-du-soleil, et une attelle. Et donné un fortifiant. Elle savait ce qui m’attendait. Les hommes de Nest sont venus peu après. Ils ont demandés d’où venait ma blessure, j’ai répondu que j’étais tombée dans les escaliers. Ils m’ont aimablement avertie que Kennen était gardé dans sa chambre à l’Usgar, mais n’ont pas parlé de soupçons spécifiques. Il m’apprit plus tard qu’il avait rempli de nouveau les verres de sa liqueur des bois avant d’ouvrir la porte, et que Nest n’y a vu qu’une bravade — ou du moins n’a pas eu là de preuve de notre visite, même s’il fit tout fouiller dans ses appartements. Les soldats sont restés devant ma porte, et je ne suis pas sortie jusqu’au soir. Ma mère est restée avec moi, et ma main avait retrouvé une taille à peu près normale quand Nest est arrivé. Je crois bien que le dernier verre de « fortifiant » qu’elle m’a fait boire contenait une drogue... Je n’étais pas dans un état normal, et Kalia me l’a confirmé... pas assez dépressive, sans doute. Vint la première épreuve... Ils étaient tous dans la salle des Chemins. Celle où sont matérialisés les ponts, sous la forme d’orbe de pierres précieuses, ou semi-précieuses, suivant les individus les utilisant. Tu n’y es jamais rentré, mais je t’ai déjà décrit comment la lumière en joue et crée des transparences dans le liquide qu’elles contiennent, qui facilitent l’entrée sur les Chemins. La pierre devient tellement ancrée, tellement puissamment liée à nous qu’elle nous est indispensable. Sauf à moi. Mais si je m’en suis détachée, ça ne signifie pas qu’elle n’a plus de liens avec moi. Ils étaient assis sur des sièges confortables — qui juraient avec l’aspect de pierre austère de la pièce —, certains regardant avec étonnement, voire ébahissement, ce qu’ils imaginaient sans doute bien autrement. Le Pont commun avait été laissé libre. Quand Nest rentra, ils se levèrent tous. Murmurèrent à mon approche. L’un d’entre eux me montra du doigt. Kennen était là aussi. Lèvres serrées. L’air lointain. Comme absent, en fait, mais comme je passais, il fit un geste qui pour nous signifie beaucoup, et que personne d’autre qu’un Mirant ne saurait reconnaître. Je manquais pleurer, mais maintient la tête haute. Kalia aussi. L’effet euphorisant de la drogue la touchait aussi — peut-être ma mère lui en avait donné à boire aussi. La lumière du Pont commun était belle. Un bon jour pour Cheminer... » |
|
Voir le
chapitre 50 sur 60
|
|
|
Script fourni par
,
adapté et modifié par .
|