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Lidec et Erellig

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 53: Jour de pluie (2)
(par Stéphanie, ajouté le 28/03/05 15:45)


L'étamage inlassable de la pluie sur le paysage n'entamait pas la bonne humeur d'Erellig. Elle chantait sans cesse, des mots sans sens, et que l'eau buvait sitôt échappés de ses lèvres. Quand elle ne chantait pas, elle posait des questions. Ils étaient restés groupés, par prudence, et aussi parce que chacun voulait raconter la soirée précédente. Et la journée leur paraissait moins déprimante ainsi. Les Mémoires, qui n'avait pas donné signe de vie depuis la veille, mis à part à la chute d'Erellig, se réveillèrent quand Areg leur conta son rêve — ce qu'il jugea utile de conter. Il hésita à dire ce qu'il avait appris sur les « esprits-doubles », comme l'avait dit la Worlën. Résolu de n'en rien dire encore. C'était suffisamment inquiétant. Alors il ne parla que des Quatre Clans, de leur Guerre Fratricide en cachant les manipulations des esprits, du départ des Worlën, des Adeptes et de ce qui était arrivé à Erellig.
« Il y a une chose que je ne comprend pas » fit Lidec en s'adressant aux Mémoires quand ils eurent fini de discuter. « Pourquoi vous ne nous avez pas dit que l'Ethérée était derrière nous, ni ce qu'elle était, ni ce qu'elle voulait ?
— Ah... Et bien... d'abord, parce qu'on ne l'a pas su tout de suite. Même réduits à notre état, nous ne sommes pas capables de miracles, et nos perceptions sont moins étendues que celles de Drü. Et comme nous sommes aussi ignorants que vous quand à l'existence des Worlën, on ne l'a pas reconnue comme telle. Simplement comme une Ethérée. Ça nous a surpris, franchement. On allait réagir, mais elle nous a ordonné de ne pas le faire.
— Simplement ordonné ? Et alors, vous pouviez bien désobéir, non ? Ça nous aurait évité d'être sur le qui-vive toute la journée et ç'aurait évité à Erellig de subir un Echec.
— Crois-nous. Je sais bien que vous ne connaissez pas toutes nos capacités, que vous savez peu de choses sur les Pierres Mémoires, même toi, Erellig, qui en porte une. Mais si elles sont grandes, enfin, différentes que celles des vivants, elles ne nous permettent pas de nous opposer à la volonté d'un Ethéré. Au reste... j'avoue que nous ignorons même d'où viennent les pouvoirs de nos Pierres.
— Et ça ne vous dérange pas ?
— Bien sûr que si. Mais que veux-tu que nous fassions ? Même en puisant dans la Mémoire commune que nous formons, nous n'avons aucune indication. Les plus anciennes Mémoires affirment que les premières ont été perdues. Et il nous est impossible de les retrouver. Ce sont sûrement elles qui ont le plus d'informations à notre sujet, et il est extrêmement frustrant de ne pas pouvoir les chercher. D'autant que nous sommes condamnés à être éternellement frustrés de ces renseignements.
— Vous me rassurez énormément, vous deux », rit Erellig.
« Désolés. Mais c'est ainsi.
— Et que connaissez-vous des Worlën ?
— Je ne me suis jamais intéressé au problème. J'ignorai leur existence, du moins, leur réalité. Ce sont... enfin, jusqu'à maintenant, c'était pour moi des histoires pour gamins. Pardon, Areg. Je peux puiser chez les autres, cependant. Je doute d'avoir plus d'informations que toi pourtant. »
Oakan et Baran s'éteignirent. Les autres se firent moroses. Dans l'après-midi, Lidec commença à se plaindre de maux de tête, qui devinrent migraine lancinante au soir. Gerc était sur les nerfs. Non pas qu'il se soit perdu, mais la pluie les avait ralenti, et il ne connaissait pas de raccourcis qui les mènent plus rapidement au gué du Dévers. Il n'en avait vu aucun d'indiqué sur les bornes, à moins que la pluie ne l'ai empêché de le voir. Drü n'avait plus parlé de Furtif, mais demeurait tout de même inquiet. Sans doute à cause de la présence des Cendrés. Ils ne les voyaient pas. Lidec avait cru percevoir un mouvement au loin, alors qu'ils étaient sur une colline, mais ne pouvait en jurer. L'incertitude les rendait nerveux. Ils ne s'arrêtèrent pas pour manger avant le soir, préférant avancer au plus vite. Un vent se leva, qui chassa les nuages... et les mena à grelotter sous son souffle. Erellig cessa de chanter. Elle se sentait courbaturée, et de trembler de froid crispait ses muscles.
« J'en ai marre. On s'arrête. » Lidec avait exprimé tout haut la pensée des autres. « J'ai trop mal à la tête de toute manière.
— On avance encore un peu.
— J'ai dis “on s'arrête”.
— Et moi que dans peu de temps on sera dans un lieu plus à l'abri du vent. C'est moi, le Pisteur. Je sais. Donc on continu.
— Je ne t'ai pas autorisé à me parler sur ce ton !
— Lidec ! Calme-toi ! Il fait encore un peu jour, on continu jusqu'à l'abri. Ce ne doit pas être loin, Gerc ?
— C'est ça, prend sa défense ! C'est lui qui provoque.
— Lidec ! Enfin, je veux bien croire que tu ais mal à la caboche, mais n'exagère pas ! Nous sommes tous sur les nerfs, alors fait comme tout le monde : prend sur toi.
— Ce n'est pas loin, non. Quelques minutes. Un quart d'heure tout au plus, si on ne lambine pas en chemin. » Il jeta un regard vers Lidec, qui manqua répliquer, mais Erellig le coupa une fois de plus :
« Allons ».
Ils s'arrêtèrent effectivement dans un coin abrité, mais caillouteux. Leur dos allaient en pâtir. Toute idée de feu s'évanouissait grâce à l'humidité : les trois broussailles qui s'étaient égarées dans la caillasse était détrempées. Lidec descendit lentement de son cheval, et s'assit sur un rocher, la tête entre les mains. Erellig lui prépara un gobelet d'eau dans laquelle elle mit de l'extrait d'écorce de saule, pendant que les autres s'occupaient des chevaux. Elle profita qu'il regarde ailleurs pour ajouter quelques gouttes de la décoction qui préviendrait ses crises. Et ajouta deux bonnes cuillères de miel de thym, en remuant vigoureusement pour le dissoudre — ce qui, dans l'eau froide, n'était pas évident. Il la but en grimaçant.
« Presque aussi infâme que le remède des Adeptes.
— Désolée. Mais c'est ce qu'il y a de plus efficace. »
Il le laissèrent là et montèrent les tentes en triangle. Et au cas où le temps se gâte de nouveau, ils firent aussi un abri pour celui qui devrait veiller. Quoi qu'aucun n'ai particulièrement envie de s'y coller. Le sommeil commençait à leur manquer, ils avaient faim, et était moulé par une journée sur un dos de cheval. La Mémoire de Baran se réveilla juste pour leur annoncer qu'ils n'avaient pas appris grand chose de plus sur les Worlën que ce qu'ils avaient appris par Areg. Ils mangèrent — pain de route, saucisse sèche, fromage de brebis et pomme talée — et Gerc sortit d'un des sacs que portait son cheval les pierres lunaires. On les nommait ainsi parce que dans l'obscurité, elles luisaient comme la lune, et comme elle n'émettaient pas de chaleur. Taillées en orbe, elles étaient percées de façon à y faire passer une lanière, qui permettait de les suspendre. Il en donna une par tente, et laissa les trois autres pour l'abri du guetteur. Ils répartirent les tours. Gerc prit le premier, puis Tadocan, Erellig et Areg. Lidec en était dispensé. Sans s'être concertés, les autres pensaient de même : les Cendrés à proximité, mieux valait ne pas le fatiguer plus, au cas où... il doive résister à l'Inommable. Il fit vite nuit, et ils durent se coucher rapidement. Gerc se muni du sablier et s'enserra dans les couvertures. Les autres se réfugièrent sous leur tente — Lidec pour cette fois partageait celle d'Areg. « Au moins il ne ronfle pas », avait-il grogné. Au regard suppliant que lui lança Erellig, Tadocan avait prit le parti d'en rire, ne voulant pas envenimer la situation.
Erellig ne parvint pas à s'endormir de suite, et sorti un jeu de solitaire de son sac en même temps que ses vêtements de nuit. Assise en tailleur, elle se changea rapidement, rêvant d'enfiler une chemise de nuit chaude après avoir pris un bain chaud parfumé, pour passer la soirée dans une couette de plume avec un livre... mais elle était dans une tente humide, à enfiler une chemise et un pantalon de nuit fripés et tout aussi humide, se sentait sale de sueur et n'avait que de l'eau de thym pour se frictionner. Et des cendres du précédent feu pour se laver les dents. Elle soupira. Vivement qu'ils arrivent à Bois-de-Cerf. Je n'y ai jamais été, pensa-t-elle en répartissant les petites pierres du solitaire sur le support de bois. Je ne connais pas grand chose non plus des Brise-Ténèbres. Une Guilde, un peu comme nos Miliciens, je crois. Ils protègent les frontières et les villages, chevauchent dans leur pays... Souvent par deux... Et quoi d'autre ? Leur centre de formation est au Bois-de-Cerf. Ils y apprennent les armes. Probablement aussi l'histoire, la géographie, comment survivre en étant toujours sur les chemins, chose que j'aimerai bien savoir, parce que vivre dehors, soit, mais là ça commence à me crever. On n'a pas choisit la bonne saison. Et puis sans avoir de quoi se laver, ça commence à sentir le fauve. Et puis à dos de cheval, j'ai plein de courbatures. Où est la crème d'ailleurs ? Ça sentira le petit-soleil plutôt que la laine mouillée et le cuir. Est-ce que l'Ethérée les connaît ? Et où est-elle ? Elle aurait pu rester avec nous. Remarque, elle n'aurait peut-être pas été à l'aise, et nous non plus. Bon sang. Une Ethérée physique, je n'en reviens pas. J'aurai aimé la voir. J'aurais dû plus regarder la forme blanche qui m'a bondi dessus hier. Les Ethérés sont donc aussi des gens tangibles, des Worlën, comme dit Areg. J'aurai dû mieux écouter les cours quand j'étais gamine, sur les Anciens et tout ça ; je croyais que c'était des légendes. Il y aurait donc d'autres êtres que les Hommes à penser sur Dohan ! C'est extraordinaire. Ah, la voilà ! Elle extirpa d'une poche la crème au petit-soleil qu'elle n'avait pas rangé au bon endroit la dernière fois, ouvrit le pot et massa ses membres douloureux avec la mixture. Elle sentait bon. Le petit-soleil et la cire d'abeille un peu. Elle sentait les beaux jours. Et le massage faisait du bien. Ils devraient s'en faire un aussi. J'espère que Lidec a moins mal au crâne. Et j'espère qu'il n'est pas en train de virer vilain. Bon sang, ça me fait peur ça aussi. J'ai l'impression qu'Areg n'a pas tout dit de son rêve. Il a hésité à un moment, quand il parlait de la Guerre Fratricide et de notre rôle dedans. Il faudra que je lui demande s'il sait quelque chose sur le cas de Lidec. Ça doit être horrible. Avoir deux voix dans sa tête. Deux êtres dans sa tête. Comment ne pas devenir fou ? Oh Lidec ! Lidec ! J'espère qu'on pourra te guérir. J'espère que je t'ai donné assez de produit tout à l'heure. La Worlën doit savoir. Elle doit savoir comment faire. S'il y avait une Clairière ! Je lui aurait demandé ! Mais si elle ne me contacte pas... et encore, j'ai vu ce que ça a donné. Je n'arrive pas à me concentrer sur le jeu. Je ferai mieux de dormir.
Elle rangea le solitaire et cacha la pierre lunaire sous ses sacs, s'engonça sous les couvertures et tâcha de trouver la position la moins inconfortable. Ça lui prit du temps. Elle s'endormit peu après.

Voir le chapitre 53 sur 60



Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.