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Repentance

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 53: Désarroi
(par michele huwart, ajouté le 11/12/04 13:31)


J'étais désemparé.
J'avais eu peu d'amis dans ma vie. Seulement des compagnons de galère. Et j'avais l'impression que l'un d'entre eux, celui qui m'était devenu le plus proche, me rejetait. Quelque part, je pouvais le comprendre. C'était en défendant ma vie qu'il avait été blessé. Et c'était moi qui l'avais amputé. A sa demande. Mais c'était moi. Etait-ce pour çà qu'il m'en voulait ? Ou pour autre chose ?
Vaïn s'était réveillé deux jours après l'opération. J'étais à son chevet. J'y restais autant que mon travail me le permettait. Mais quand ,j'avais voulu lui murmurer des paroles d'encouragement, il avait détourné la tête. Il avait dit "Laisse-moi", et n'avait plus prononcé aucune parole, depuis. Il fuyait mon regard chaque fois que je lui prodiguais mes soins, et semblait s'enfoncer dans une solitude désespérée.
Son moignon cicatrisait. Mais il ne mangeait pas. Il dormait à peine, et seulement sous l'influence de drogues. Sa souffrance physique était tangible, mais il ne se plaignait pas, comme muré en lui-même. Je ne savais que faire. Son attitude me faisait aussi mal que des coups de poignard, et en même temps, je craignais pour lui. Le désespoir peut tuer, chez les Elfes... J'avais envie de le prendre dans mes bras, de le réconforter. Et aussi de le frapper, parfois. De le forcer à réagir.
Je ne le pouvais pas. Alors, j'errais. Je dormais peu. Je soignais de mon mieux les uns et les autres, sans y mettre de coeur, pourtant. Comme si j'avais amputé une part de moi-même en même temps que le bras de mon ami.

Je venais de changer le pansement de Vaïn, et me trouvais d'humeur morose. Une voix me héla :
- Hé, l'humain...
Je me retournai brutalement. Prêt à me mettre en colère. Bien que ces mots, "l'humain" aient été prononcés sans méchanceté aucune. Avec chaleur, plutôt. D'ailleurs, Balan me souriait.
- Qu'est-ce que tu veux ? grognai-je, pas très gentiment.
Il avait étalé un jeu de tarots sur son lit. Ou plus exactement, il y jouait. Seul, et d'une façon incompréhensible à mes yeux. Comme il le faisait durant des heures depuis quelques jours.
- Un verre de vin, me répondit-il. Ou plutôt, va chercher un cruchon et deux gobelets, et viens t'asseoir quelques instants.
Je faillis lui répondre que je n'en avais pas le temps. C'était faux. Je pouvais parfaitement en "prendre" le temps.
- Du vin ? fis-je, M'étonnerait que ce soit bon pour ce que tu as.
Il eut une moue un peu triste.
- Ce que j'ai ? Ou ce que je n'ai plus... J'ai le cafard, Morgil. Et si le vin n'arrange rien à long terme, pour l'instant, j'en ai besoin. Et j'ai besoin de te parler.
Je haussai les épaules. Balan me connaissait à peine. Que pouvait-il donc avoir à me dire ? Je fis néanmoins ce qu'il me demandait. J'allai chercher un cruchon de vin rouge, je tirai un tabouret près du lit, m'assis et nous servis à boire.
- Santé ! me dit l'Elfe en levant son verre.
Il l'avala, cul-sec. Puis plongea ses yeux dans les miens.
- Laisse-le, Morgil.
- Hein ? m'étonnai-je.
J'aurais voulu lui dire de se mêler de ce qui le regardait. Mais mes yeux se portèrent sur la couverture,, sur le vide qui se trouvait à la place de sa jambe. Et je compris que c'était précisément ce qu'il faisait.
- Laisse-le, reprit-il. Laisse lui du temps. Il est encore sous le choc. De sa blessure. De l'opération elle-même. Et... de ce qui lui est arrivé, tout simplement. Il commence à réaliser. Les siècles qui s'écouleront pour lui, sans qu'il puisse à nouveau faire ce qu'il aimait. Il n'existe pas de tisserands manchots, Morgil.
- Je sais, murmurai-je. Mais, je... je ne demande qu'à l'aider, Balan.
- Sers-moi un autre verre. Et regarde-moi. Regarde-moi, en entier. Et dis-moi ce que tu vois.
Je n'aimais pas beaucoup l'idée que mon patient veuille s'ennivrer. Il le remarqua. Eut un geste d'impatience.
- Bon Dieu, Morgil. Le fait de rester sobre ne me rendra pas ma jambe.
- Le fait de t'ennivrer non plus, lui fis-je remarquer. Mais si c'est ce que tu veux... Et que veux-tu que je te dises ?
Je lui servis un autre verre. Il attendit un instant. Me répondit : "La vérité. Que vois-tu quant tu me regardes ?"
- Je te vois, toi, répondis-je. Je...
Je savais que ce n'étais pas la réponse qu'il attendait. Et je compris soudain où il voulait en venir.
- Je vois un blessé de guerre. Je vois un Elfe unijambiste.
Il but une gorgée, avant de me demander : "Un infirme, c'est çà ?"
- Un... infirme, oui.
La réponse était brutale. Mais c'était celle qu'il attendait.
- Tu es un guérisseur, Morgil. Et je ne te connaissais pas avant de me réveiller ici. Je peux encore accepter de n'être qu'un "infirme" à tes yeux. Je ne peux pas accepter de l'être aux yeux de mes amis, de mes proches. Je ne supporte pas la pitié dans leurs yeux. je veux, du plus profonds de moi, je veux rester Balan le boute en train... Balan le souffleur de verre. Eprouves-tu de la pitié pour Valarion, Morgil ?
Je ne pus qu'acquiescer.
- Chasse-là. Ou si tu ne le peux, ne la lui montre pas. Ne le regarde pas comme un infirme. Trop de gens le feront, désormais.
Il eut une grimace de souffrance.
- Ton moignon te fais mal, demandai-je, stupidement.
Il secoua la tête.
- Pas mon moignon. Enfin, si, mais beaucoup moins qu'avant. Ma jambe. Ma jambe fantôme... Parfois, elle démange, aussi. Et je me gratte dans le vide. C'est insupportable. Vaïn doit ressentir çà aussi, avec son bras. Essaie de ne pas l'oublier. Et trinque avec moi.
- Je ne l'oublierai pas. Et je te remercie, Balan. De tout coeur, je te remercie.
Et je trinquai avec lui.

Plus tard, bien plus tard, je m'approchai du lit de Vaïn. Comme à l'ordinaire, il se détourna.
- Je ne veux pas te forcer à m'écouter, lui dis-je doucement. Je veux juste que tu saches... Je t'aime, Vaïn. Tu es mon ami. Et quand je te regarde, c'est mon ami que je vois. Pas un manchot.
Il ne se retourna pas, mais je crus l'entendre murmurer "pardon".


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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.