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Lidec et Erellig

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 54: Jour de pluie (3)
(par Stéphanie, ajouté le 31/03/05 18:10)


Quand Tadocan la réveilla, elle ne se sentait pas plus reposée. Elle avait rêvé d'une voix qui l'appelait, qui l'appelait, sans qu'elle puisse localiser le son, nulle part, et qu'elle cherchait, cherchait, ne cessant de marcher, marcher... Rien que d'y penser elle était déjà fatiguée. Soupirant, elle se changea, s'habillant chaudement.
« Tu veux Drü ? » chuchota Tadocan.
« S'il le veut bien, oui, mais je ne sais si notre coopération sera efficace.
— Il dit qu'il veut bien rester avec la Danseuse.
— La Danseuse ? C'est comme ça qu'il m'appelle ?
— Oui. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que c'est rapport au fait que tu sois une Adepte ?
— Peut-être. L'Entraînement est une danse... en plus dangereux. Rien d'anormal ?
— Non. Il m'a sembler voir des lueurs dans la nuit, au Ponant, mais Drü ne s'est pas inquiété. Peut-être que nos poursuivants ont des pierres lunaires. On aurait été en été, j'aurai dis des éclairs de chaleur, mais ce n'est pas vraiment la période.
— Pas vraiment, non. Bien. Si Drü veut rester... Bonne fin de nuit.
— Merci. Bon courage. »
Elle renifla en rejoignant l'abri. Drü se posa sur une pierre près de sa tête. Elle entendit Tadocan remuer, puis de nouveau le silence. Elle tourna le sablier. Les veilles sont toujours longues, longues, très longues quand on a sommeil et qu'on est tout seul. Et qu'il fait froid et mouillé. Elle tenta d'apprivoiser Drü, tendant la main vers son museau. Il recula la tête. Elle n'insista pas.
« Tu n'es pas facile, vieux. Pourquoi tu as voulu rester, je ne sais pas. Tu aurais mieux fait de dormir avec ton maître. »
Il resta muet, évidemment.
« Enfin, maître, ce n'est pas vraiment le mot, je sais. Excuse-moi : c'est toi qui l'a choisi. Vous êtes étranges, quand même. Vous avez des légendes, vous aussi ? Si vous êtes les descendants des Grylën, vous devez bien partager une mémoire... Pourquoi vous attacher aux Hommes ? » Elle soupira. « Tu ne peux pas me répondre. Je dois avoir l'air fine, à parler seule. Ça m'occupe. » Les veilles sont toujours longues...

Ocre. Noir. Ocre. Noir. Damier. Ocre. Noir. Les couleurs des maîtres. Ocre sanguin. Le même ocre que celui de la cape du souverain. Noir de de vide. Le même noir que ses cheveux. Le même noir que ceux de celui qui lui tournait le dos. De la part d'un autre, il n'aurait pas jugé ça prudent. De sa part à lui, il savait comment l'interpréter. Rien ne peut le détruire. Les armes ne l'atteindront jamais. Il lit les coeurs et les intentions. Les pénètre sans un regard. Les détourne. Les manipule. Il se tint immobile, figé en garde à vous. Il n'avait pas encore quitté la tenue du guerrier. Il était encore taché de sang. Sa main gauche avait été bandée, son visage tuméfié soigné, mais l'ardeur de la bataille l'habitait encore. Il la sentait dans son ventre. Il y sentait la honte aussi. Pas la peur. Jamais la peur.
« Sont-ils pris ?
— Ceux du village indiqué, oui, Père.
— Te voilà prudent dans tes propos. » L'autre se retourna vivement. Le visage dur. Les yeux noirs. Ocre et noir. L'emblème de sa famille brodé sur la riche tunique : faucon noir sur fond ocre. Le même emblème que celui de son bouclier, de son étendard. Symbole de leur autorité naturelle.
« Tu as échoué dans ta mission.
— Je le sais.
— Tu as déçu ma confiance.
— J'ai mal évalué leur force. Ils sont plus résistants que les autres.
— Tu t'es habitué à la facilité. » Le ton froid et sec. Comme toujours. Le ton qu'il imitait, sans le savoir, quand il s'adressait à ses subalternes.
« Imposez-moi pénitence, Père.
— Je n'ai que faire des pénitences ! Ça ne réparera pas l'échec ! » A peine le ton avait-il monté. Mais les mots claquaient comme des fouets de mépris. La honte le brûlait, mais il ne le montrera pas.
« J'ai des esclaves. Je vous l'ai dit, ils sont résistants. Ils seront utiles à vos travaux.
— Des vieux, des femmes, des blessés et des enfants... La belle capture que mon fils m'apporte ! Je les voulais morts ou sous les chaînes ! » Il ne cherchait pas à comprendre l'acharnement de son Père contre ces sauvages, contre ce village en particulier. L'essentiel étant que ce soit lui qui aille à la bataille, tuer, tuer, sentir de nouveau l'excitation de donner la mort, l'ivresse de l'odeur ferrugineuse du sang. Il le buvait parfois... celui des adversaires valeureux était toujours plein de force, comme l'eau rouge des montagnes. Une force qui le brûlait, le galvanisait. Donner la mort en hurlant de rire...
« Qui sont les esclaves ?
— Des guerriers, ceux qui ne se sont pas donné la mort du moins, beaucoup de femmes, quelques enfants, ceux qui ont survécu, et des vieux. Ceux qui ont résisté.
— Tu me donneras les enfants.
— Oui, Père.
— Je choisirai quelques guerriers aussi.
— Que fait-on du reste ?
— Distribue les femmes. Vous en avez profité ?
— Non, Père. Pas encore. Ils les ont juste touché mais je leur ai interdit d'aller plus loin. J'ai respecté vos consignes. Ceux qui ont tenté de passer outre ont éprouvé Crève-Coeur. » Il porta machinalement la main à son flanc, mais l'arme n'y était pas. On n'entre pas armé dans cette salle.
« Très bien. Choisis en comme tu veux. Choisis-les bien. Tu en feras ce que tu voudras. Mais tu épouseras l'une d'elle, et je vous marierai moi-même. Les autres, donne-les à ceux qui le méritent.
— Bien Père. » Pourquoi voulait-il le marier ? A quoi cela servira-t-il ? Il avait de droit la possibilité d'abuser de toutes les femmes du royaume. Il était le Prince. C'était même considéré comme un honneur par le mari. Parfois comme tel par la femme, mais il ne s'en souciait pas, l'essentiel étant qu'il ai pris son plaisir. A vrai dire, moins elle était consentante, mieux ça lui plaisait... comme un adversaire que l'on fatigue avant d'achever, qui vous crie sa haine sous les coups. Le chef qu'il avait tué lui avait procuré le même plaisir. Que le sang bouillonne sous l'épée. Et s'il crie merci, l'achever lentement.
« Ce n'est pas que tu te maries qui m'intéresse. C'est l'enfant que tu auras. Le premier sera mon dû. Et je veux que tu fasses vite. Je ne t'ai pas élevé pour que tu te poses des questions. Débarrasse-toi des vieux. Donnes-y en spectacle s'ils en valent la peine. » Il se retourna. Lui s'inclina avant de se retirer — c'était la seule personne devant qui il s'inclinait. Même en public. Mais jamais il ne baissait les yeux. Non. Son Père avait le Pouvoir. Ce même Pouvoir dont il avait faim. Pour l'instant, il était satisfait de ce qu'il avait... Il observait, en prévision de plus tard...
Des esclaves. Y a-t-il pire chose que l'on puisse infliger à un être vivant ? Les priver de liberté ? S'en soucier autant que d'un chiffon ? Où est le sens moral là-dedans ? Et la torture ? Réalises-tu ? Réalises-tu quel être abject tu... Vas-t'en !
Il retourna à ses appartements. Se changea. Sonna pour que vienne un médecin, pour panser ses blessures. Renifla en attendant l'odeur du sang séché sur le fer. De la sueur sur le cuir. L'odeur de la guerre. La Guerre ! C'est Elle qu'il me faudra épouser. La Guerre donne le Pouvoir. Le médecin vient. Huile ma main gauche endolorie et ma tempe droite après avoir passé de l'eau. Ça fait du bien. Après les soins, je me sens de nouveau neuf. Juste cette main qui prendra du temps à guérir — l'entaille est profonde et les tendons ont été touchés. L'attelle est lourde, la plaie cuisante, mais je guérirai. Je le veux. J'ai faim. Manger, d'abord, je choisirai les femmes ensuite. Je fais passer l'ordre de récupérer les enfants pour Père. Je ne sais pas ce qu'il en fait. Quelle importance ? Quelle importance ?! Et les femmes enceintes ? Je n'ai pas demandé à Père qu'en faire... Chante. Sors de là. Ce n'est pas toi. Chante. Vas-t'en ! Les femmes sont regroupées dans une même salle. J'en désigne quelques une pour les hommes valeureux. Ils les ont mérités. La fièvre, la haine, la rage. La voilà. C'est Elle. Elle brûle de l'intérieur. Elle me brûle aussi. Je te veux. Un incendie dans tes yeux. Je m'y brûlerai. Tu résisteras. Ma victoire ne sera que plus belle. Tu me hais. Quel défi ! Tu m'aimeras, je le veux. Rien ne m'a résisté à part ton peuple. Mais en te brisant, j'en briserai le souvenir... Crache autant que tu veux. Tu es belle. Ferme. Nerveuse. Tu me grises déjà. Ah ah ah ! Et te voilà cabrée, ma fière ! Tu m'insultes... La Guerre. Enchaînée. Désarmée. Mais ton corps suffit, n'est-ce pas ? Ton corps. Je ne te droguerai même pas. La bataille sera entière. Et je vaincrai dans ta souffrance. C'est ta mère ! Ta mère, Léofa ! Sors, vas-t'en, chante ! Je n'y arrive pas... Sors de là ! Qu'as-tu, Drü ? Aïe ! C'est ma main, pas une sauterelle ! Quoi ? Sors-toi de là ! Chante ! La lune rousse roule ronde... Bon sang ! Lidec ! Erellig ! Qu'y a-t-il ? Drü était comme fou. Je ne sais pas, Lidec doit faire un cauchemar, mais je n'en aime pas l'air. Chante ! Erellig, s'il te plaît, chante. Vas dans ma tente. La trousse rouge. Emène-là, prépare un gobelet d'eau. S'il fait une crise... Chante, la chanson de la lune. J'ai peur, Erellig. Erellig. Erellig ! Chut, calme-toi, Lidec, mon frère, calme-toi. Chante la chanson de la lune, s'il te plaît.
La lune rousse roule ronde,
Roule ronde elle tourne bien,
La lune rousse et ronde roule,
Ferme les cauchemars dans son poing.
Roule ronde ton esprit sombre,
La tête ronde roule loin
La lune est rousse la lune est blonde,
La lune vient, la lune vainc.
La lune vient la lune tourne,
Tour roux tour blond tour plein
La lune ronde roule les cauchemars
Bien serrés dans son poing, les jette au loin !
Dors petit frère, dors, je suis là... Calme-toi... Je ne veux pas dormir, Erellig. Ce n'est pas moi qui rêve ! Pas moi ! Je ne sais plus, Erellig, je ne sais plus... Plus qui je suis, plus où j'étais, qui parle dans ma tête, ça crie, j'ai mal... j'ai mal... Donne-moi la potion, drogue-moi, que les voix se taisent, qu'elles se taisent, je n'en peux plus, Erellig, plus... Maman...
« Ne bouge pas, tu vas me faire tout renverser ! Voilà. Bois, calmement, respire... Je suis là. Tout contre toi. Areg ?
— Je suis là aussi, à l'entrée de la tente.
— Je sais. Peux-tu veiller à ma place ? Il ne reste qu'un demi-sablier, mais je ne peux pas le laisser comme ça. Il est trempé de chaud. Est-ce que tu peux me passer ses vêtements de rechange ?
— Décales-toi un peu, son sac est au fond. »
Il s'y glissa, sortit du sac de Lidec une tunique propre et un pantalon sec. Dans le même temps sortit sa trousse de toilette et une serviette.
« Tiens. Ça ne lui fera pas de mal. »
Lui-même sentait... un mélange de mélisse et de pin. Elle y prenait garde pour la première fois.
« Merci. Désolée de te faire veiller plus tôt que prévu.
— Ne t'inquiète pas. C'est des bras d'une femme qu'il a besoin ; je ne saurais pas faire.
— Merci. C'est de sa soeur qu'il a besoin. De sa soeur. »
Elle se pencha sur lui, le linge humecté, qu'elle lui passa sur le front. Areg sortit. Pourquoi insiste-t-elle ? Ils sont plus que frère et soeur. Peut-être parce qu'ils se sont choisis comme tels. Excuse-moi, Drü. J'ai failli te marcher dessus.
Drü resta à veiller avec Areg. Il voyait les ombres de Lidec et Erellig sur les parois de la tente, indistinctes. Détourna son regard. Soupira... La pluie commença à cliqueter sur la toile... La veille allait être longue.

Voir le chapitre 54 sur 60



Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.