Les jours suivants furent mornes, très mornes. J’accomplissais ma tâche, de mon mieux, mais sans goût. J’avais cessé de tenter de communiquer avec Vaïn. J’essayais de le considérer comme un patient comme les autres. Même si çà me fendait le cœur. Je ne pouvais m’empêcher cependant de le surveiller de loin. Même s’il me rejetait, il restait mon ami, à mes yeux. Et j’avais le sentiment qu’il s’enfonçait de plus en plus dans le désespoir… Un soir pourtant je le vis s’agiter sur sa couche. Je m’approchai de lui. Je me mis à l’appeler doucement. Il sanglottait comme un petit garçon. Il sanglottait, et lorsqu’il m’aperçut devint comme hystérique. - Va-t-en, cria-t-il. Va-t-en Morgil. Laisse-moi. Laisse moi. Il se mit à me frapper de sa main gauche. De son unique main. Je ne le reconnaissais pas. J’étais tétanisé, incapable de réagir. Puis, sans crier gare, Vaïn agrippa ma tunique, m’attira brutalement vers lui. Il posa sa tête contre ma poitrine. - Pardon…, me dit-il entre deux sanglots. Pardon… pardonne-moi. Je ne sais plus où j’en suis. …. J’ai peur… j’ai si peur, Morgil… Ne me laisse pas… ne me laisse pas. Alors, gauchement, maladroitement, je l’entourai de mes bras. Je me mis à le bercer comme on fait d’un enfant. Je me mis à lui parler, à répéter sans cesse les mêmes choses stupides. - je suis là, Vaïn. Je suis là. Je suis près de toi. Je ne te laisserai pas. Tu es mon ami. Je t’aime, Vaïn. Je t’aime… Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés ainsi. Je sais seulement qu’il finit par s’endormir dans mes bras. Que je le gardai étreint contre moi jusqu’à ce que des mains fermes se posent sur mes épaules, et qu’une voix familière résonne à mes oreilles. - Laisse-le, maintenant. Il faut qu’il se repose. Et d’après ce qu’on m’a dit, et ce que je vois, il faut que tu te reposes, toi aussi. Avec d’infinies précautions, mon Seigneur écarta mes bras de mon ami, le rallongea, le borda paternellement. Puis m’ordonna : - Allons, viens. Viens, maintenant. - Il a besoin de moi, me rebiffai-je. Il… - Garion est là, m’expliqua mon Seigneur. Il restera, cette nuit. Et toi, tu dormiras. Calme-toi, Morgil, je t’en prie. Je tremblais de tout mon être. Et ce fut au tour de mon Seigneur de m’attirer vers lui. Et je restai longtemps, longtemps, blotti contre sa poitrine. Jusqu’à ce qu’il m’entraîne vers le baraquement qui me servait habituellement de chambrée. Il m’aida à me déshabiller, à me mettre au lit. Partit quelques instants. Revint, porteur de deux bols de ragoût fumants. - Mange ! m’ordonna-t-il. - Vous me servez, maintenant ? tentai-je de plaisanter. C’est le monde à l’envers, Monseigneur… Il ne rit pas. Il ne rit pas du tout. - Le monde est à l’envers, soupira-t-il. Les princes jouent aux hors-là-loi, et les tisserands perdent leurs bras à la guerre… J’aurais dû le renvoyer. J’aurais dû le renvoyer après son accident, pas l’amener ici. Il traversait une période de malchance. - C’est la guerre, Monseigneur… - C’est la guerre depuis que je suis né, et je t’assure que çà fait un long moment. C’est la guerre depuis toujours… Cela ne rend pas les injustices…moins injustes, moins révoltantes. Je le regardai plus attentivement. Il était pâle, cerné. Il semblait épuisé et amer. - Puis-je rester ici, cette nuit ? me demanda-t-il comme une faveur. - Ici ? m’étonnai-je. Avec… avec la troupe, vous ? Il me fit un signe de têt, muet. - Moi aussi, me dit-il ensuite, comme une confidence, j’aurais besoin de la présence d’un ami, cette nuit. Même d’un ami endormi. J’étais touché, ému. - J’ai dit à Vaïn que je l’aimais, ce soir. Vous aussi, je vous aime, Monseigneur. - Merci, répondit-il. Il me sourit tristement.
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