Chapitre 55:
Jour de pluie (4)
(par
Stéphanie, ajouté le 08/04/05 20:34)
|
« Chut, je suis là, Lidec, je suis là... C'est fini, là, fini... Je suis là, petit frère. » Il gémissait sans cesse, les lèvres entrouvertes, les yeux vagues et ruisselant de larmes. Elle le berça comme on le fait d'un enfant, lui ôta sa chemise pour lui passer l'eau de toilette sur le corps. Il était brûlant. Ses gestes lui rappelèrent ceux de la Clairière, quand elle l'avait sauvé encore une fois de la mort... Quand ils ne savaient pas encore. Mais elle n'avait pas la même inquiétude. Elle avait peur pour lui, à l'époque. Maintenant... elle ne pouvait s'empêcher d'avoir aussi peur de lui. Mais ne pouvait, ne devait le montrer. Il se blottit contre elle, mêlant son nom à ses gémissements. Elle continua à le bercer... que faire d'autre ? « Lidec, mon frère... petit frère... ». Elle lui caressait le front, commençant à sentir des fourmis dans ses jambes ankylosées. Elle l'allongea, mais sitôt le contact physique interrompu il gémissait de plus belle. Le temps qu'il s'endorme de nouveau, qu'il perde conscience sous l'emprise de la drogue, elle se sera contre lui, passant ses bras autour de sa taille nue. Bientôt il fut silencieux de nouveau, mais sa respiration était encore rapide. Seule la pluie tombait sur le toit de la tente dans un bruit d'aiguille de pin. Elle se leva, pour chercher les Mémoires qu'elle avait dans sa tente. Elle avait besoin de parler à Baran. De son inquiétude, de son angoisse, de sa conscience. Elle prit la pierre lunaire et sortit, rabattant vite son capuchon. La boîte était évidemment sous les sacs. Elle ne voulait pas le laisser seul trop longtemps. Mais une fois dehors, elle entendit Areg l'appeler. Elle couru se mettre à l'abri à ses côtés. « Il va mieux ? — Il s'est de nouveau endormit. Mais je n'aime pas le laisser seul. Ça va ? — Pas de souci. Je voulais te dire... je n'ai pas tout dit de mon rêve. La Worlën m'a parlé de Lidec... — Et ? » Elle en était sûre. Voulait savoir tout en le redoutant. « Et bien elle n'est pas rassurée. — Merci. Moi non plus. » Sa voix était sèche sans qu'elle ne l'ai voulu, et elle eu un mouvement de fuite. Finalement, elle ne voulait pas savoir. « Attend... laisse-moi au moins finir ! Elle m'a dit que du temps de la Guerre Fratricide, quand les Worlën durent combattre les Karlën, ceux-ci avaient fait des manipulations semblables, en faisant cohabiter dans un même corps deux esprits. C'était terrible. Elle m'a dit qu'ils se parlaient à eux-même, de deux voix différentes, qu'ils criaient, s'insultaient, puis s'écroulaient de fatigue, hagards, bavants, blêmes et suants... Ils gémissaient, émettaient des grognements, et reprenaient leur dialogue, avant de saisir la première chance qu'ils avaient pour se tuer. Et... heu... Lidec... c'était un peu comme ça tout à l'heure... Il ne s'insultait pas, mais il parlait avec deux voix. Je n'ai pas pu le réveiller. D'après la Worlën, son peuple a essayé de les guérir, mais ils n'ont pas trouvé de solution autre que la mort. Ils ne pouvaient ni soigner leurs âmes, ni pour en faire partir une, celle qui aurait dû mourir, parce qu'alors les deux s'unissaient pour les rejeter de leur esprit commun. Et s'ils les laissaient faire, ils devenaient fous. Mais d'après elle il y a un espoir ! » Il lui avait saisi le poignet alors qu'elle se levait soudainement, hagarde. « Il y a un espoir, Erellig ! Parce qu'il n'a pas été conditionné. Lidec n'a pas été élevé comme Dunimac. Lidec a été sauvé par sa mère, elle s'est sacrifiée pour qu'il vive, pour qu'il échappe à l'emprise des Saigneurs ! Il y a une chance, Erellig, qu'il puisse être soigné ! — Mais par qui ? Comment ? Avec ces drogues qui annihilent sa conscience ? Qui le réduisent à un état larvaire ? Je n'aime pas lui faire subir ça, Areg, j'ai horreur de ça ! Ce n'est pas une solution, je le tue en le faisant. Je le TUE, Areg ! Et elle est où, elle, avec toute sa science ? Pourquoi ne vient-elle pas ? Pourquoi m'avoir fait subir tout ça, pourquoi le laisse-t-elle souffrir ? Tu crois que ça m'amuse, peut-être, de le voir dans cet état ? De le voir gémir, gémir, m'appeler comme si j'étais sa mère, alors qu'il n'a pas de mère, qu'il n'en a pas eu, qu'il n'a pas de père non plus à part celui qui est enfermé dans sa tête ? De l'entendre me supplier de l'aider, alors que la seule aide que je puisse lui donner, c'est de le tuer à petit feu, et il m'en remercie en plus ? Je ne sais pas quoi faire, moi ! Je ne sais pas ! Il va mourir, il va devenir fou, devenir ce... ce Dunimac, et je ne peux rien faire, rien, RIEN ! Pas plus que lui, pas plus que personne... Pas plus... » Elle éclata en sanglots. Interdit, Areg lui mit la main sur l'épaule. « Il guérira, Erellig... — Tu... ne peux pas... le dire... Comment ? ... Comment ? — Je l'espère... — C'est pas être sûr. — Comment veux-tu que je le sois ? Mais s'il y a un espoir ! » Elle ne répondit pas, séchant ses larmes d'un geste rageur. Il s'excusa... « J'estimais meilleur de te le dire. — Tu as eu raison... c'est juste... nerveux. » Il esquissa un sourire. C'était nerveux et sincère, mais elle ne l'admettrait pas. Elle n'admettrait pas mourir d'angoisse pour son... frère, puisqu'elle y tenait. « Excuse-moi. — Ce n'est rien. Rejoins-le. » Il la regarda, pensif, descendre vers les tentes, suivant la lueur de la pierre. Drü n'avait pas bougé, la tête levée vers le ciel qui pleurait. Son frère... c'était plus que cela, il le sentait bien : il n'avait jamais vu de relation fraternelle si entière, si positive... Mais était-ce de l'amour ? Sitôt rentrée sous la tente, Erellig ouvrit les boîtes des Mémoires, qui s'éveillèrent aussitôt. Ils savaient, bien entendu, ce qui venait d'arriver à Lidec. Ils l'avaient senti. « Mais est-ce que vous pouvez me dire de quoi il a rêvé ? — Non. Je l'ignore. Mais je sais que l'Ethérée a essayé de le réveiller, de le sortir de là. Je suppose qu'elle sait. — Et où est-elle ? — Où exactement, je ne sais pas. Au Ponant, entre les Cendrés et nous. Par contre, j'ai l'impression que les Cendrés se sont rapprochés. Ils ont plus avancé que nous, c'est certain. J'estime leur distance à un jour et demi maintenant. Et ils sont capables de forcer leurs chevaux, nous a dit l'Ethérée. — Et Lidec est drogué. Il ne pourra pas se tenir debout demain. Je n'aurai pas dû... j'ai mis la dose minimum, hier soir, et il a fait ce cauchemar. Ça n'a pas suffit. Ou ça l'a affaibli. Je n'en sais rien... Pourquoi fait-il ces crises ? — Erellig, ne t'en veux pas pour lui. Tu n'as pas le choix. Je suis tenté de croire que c'est l'Innommable qui lui envoie ces mauvais rêves. Ou peut-être que sa présence éveille l'esprit de Dunimac. Et l'Innommable se rapproche. Plus il se rapprochera, plus Lidec sera en danger. — Mais si ça se trouve, ce sont ces drogues qui le rendent vulnérables ! Qu'est-ce qui me prouve qu'elles sont efficaces à tous les coups ? Les Guérisseurs n'ont pas eu le temps de la tester comme il aurait fallu, et les Cendrés n'étaient pas à proximité ! Et les plantes sont dangereuses, Aveline me l'a dit ! Mortelles, si elles sont prises trop fréquemment ! Je le tue, Baran, je le tue... — Erellig... tu n'as pas le choix. C'est la seule chose que l'on sache à peu près efficace. Ça ou l'assommer, mais tu ne peux pas l'assommer indéfiniment, tu risques de le tuer autant. — Mais c'est horrible ! Ton frère, ton frère, qui te supplie de le droguer, de faire taire les voix, alors qu'il sait dans quel état ça le met, et qu'il estime cet état préférable, et moi qui lui donne la mort dans un verre d'eau, qui accepte !!! — Il n'est pas encore mort. — Mais ça ne va pas durer indéfiniment. Jusqu'à quand vais-je devoir lui faire subir ça ? Jusqu'au Bois de Cerf ? Et une fois là-bas ? — C'est toi qui a voulu l'emmener. — Parce que j'espérais à l'époque que euxauraient une réponse. Mais je n'en suis plus si sûre maintenant. — L'Ethérée le sait peut-être... — Tu as entendu ce que m'a dit Areg. — C'était du temps de la Guerre Fratricide. Ils ont peut-être une solution maintenant. — Elle l'aurait dit ! — Peut-être pas. Je ne sais pas. On pourra toujours lui demander. — Mais quand ? Je ne peux pas la contacter sans Clairière, on a bien vu ce que ça a donné, et encore c'était apparemment de sa volonté à elle que j'étais partie. — Reste à espérer qu'elle viendra d'elle-même. Nous ne pouvons pas l'appeler, nous. Elle est trop loin, on ne la connaît pas. Mais elle a dit qu'il y avait un espoir, qu'il puisse être sauvé, qu'il puisse se sauver. — Je n'y crois pas. Je n'y crois plus. » Elle se mordit les lèvres et se remit à pleurer... Les Mémoires ne pouvaient rien faire. Elle aurait eu simplement besoin d'un corps pour s'y blottir, de bras pour la bercer, mais les Mémoires ne sont pas tangibles. Tout ce qu'elles purent, ce fut de l'entourer de compassion, alors qu'elle s'allongeait de nouveau contre Lidec en sanglotant. Sa peau avait refroidi, et il n'avait pas bougé depuis tout à l'heure. Il ne bougea pas plus, et seule sa respiration montrait qu'il vivait encore. Elle tira les couvertures sur eux, et finit par s'endormir de nouveau, d'un sommeil qui, s'il ne la reposait pas, au moins coupait court à ses pensées. |
|
Voir le
chapitre 55 sur 60
|
|
|
Script fourni par
,
adapté et modifié par .
|