Chapitre 56:
Jour de pluie (5)
(par
Stéphanie, ajouté le 01/05/05 10:23)
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Areg commençait à somnoler alors que la lueur blafarde de l'aube s'aventurait hors de l'horizon, quand Drü commença à manifester des mouvements d'inquiétude. Son premier réflexe fut de regarder vers sa tente, mais rien ne semblait bouger. Drü lui mordilla le doigt, avant de se diriger vers la tente de Tadocan. N'y comprenant rien mais lui faisant confiance, Areg le suivit et ouvrit les pans. Les deux hommes dormaient comme des masses. Drü couru sur la forme qui devait être Tadocan, et émit une sorte de glapissement devant son nez. Tadocan se retourna en grognant. Areg l'appela à mi-voix, mais ce fut Gerc qui ouvrit l'oeil le premier. De désespoir de cause, le Grylën mordilla l'oreille de Tadocan qui dépassait des couvertures. Cette fois il se réveilla. « Quoi ! Ah, Drü. Tu n'étais pas obligé... de quoi ? Oh non... c'est pas vrai... » Il s'assit en se grattant les joues que la barbe commençait à ronger, comme celle de ses camarades. « Qu'est-ce qu'il y a ? » lui demanda Areg en se passant lui aussi la main sur ses joues râpeuses qui le démangeaient. « Les Cendrés. Ils viennent de lever le camp. On ne doit pas traîner. Réveille les autres, Areg. On remballe et on part au plus vite. Pas le temps de déjeuner. » Areg ne pu s'empêcher de donner un coup de pied dans un caillou innocent. Il alla réveiller Erellig, mais pour Lidec, ce fut autre chose... Ils eurent beau le secouer, ils ne parvinrent qu’à lui faire entrouvrir les yeux, et il n’émit pas un son. « Il est encore sous l'emprise de la drogue. Je le mettrai devant moi, je pourrai le tenir. — Il est trop lourd pour toi. — Je l'ai déjà porté. — Il vaut mieux que ce soit Gerc qui le porte. C'est lui qui sait le moins manier une arme. Tadocan est soldat, je suis fils d'armurier, tu es Chef des Gardes de ta Cité ; Gerc sait se défendre avec une épée, mais ce n'est pas son rôle. Il pourra prendre la fuite si l'on est attaqué. — Crois-tu qu'il le ferra ? Et si l'Innommable le poursuit ? Mieux vaut mettre quelqu'un sachant combattre. Et si l'Innommable réveille... Dunimac ? » Elle chuchotait le nom, comme si elle craignait de le réveiller elle aussi. Areg faillit lui dire de lui redonner de la drogue. Faillit seulement. « Comment veux-tu s'il est drogué ? — On ne sait jamais. Je lui avait bien donné de ce truc avant qu'il ne s'endorme, et ça n'a pas suffit. Je ne connais pas réellement ses effets, ils n'ont jamais été testés si proche d'un Innommable. — Et que ferais-tu, toi, s'il se réveille ? — Je saurai le contrôler. Je l'ai déjà fait. Je suis une Adepte, et ça me donne quelques... atouts supplémentaires en cas de combat au corps à corps. Et puis, Gerc et Lidec ne s'entendent pas ! — Ils en feront fi pour une fois. Lidec est hors d'état. Et Gerc a le sens des responsabilités. Je le connais mieux que toi : quand il s'acquitte d'une mission, il le fait jusqu'au bout, quoi qu’il lui en coûte. L’important sera de mettre Lidec hors de portée des autres, à tout prix. Demandons aux autres et aux Mémoires, on verra qui a raison. » Et finalement ce fut Areg qui l'emporta. Ils replièrent toutes leurs affaires et partir avant même que le jour ne se soit levé. Gerc avait accepté de mauvaise grâce, et Erellig se cachait à elle-même son soulagement. Porter Lidec quelques instants dans le feu de l'action passait encore. Mais devoir le soutenir toute une journée risquait de la fatiguer bien trop pour pouvoir affronter... quoi que ce soit. Ils partirent au galop. Le cheval de Lidec servirait de monture de rechange à la mi-journée, quand celle de Gerc sera bien fatiguée. Elle restait tout de même près de Gerc, la sacoche à médecine à portée de main. La matinée ne fut que d’averse. Areg tentait de s’en protéger avec son bouclier, mais si cela était efficace, son bras finissait ankylosé. « Personne n’a une ombrelle, je suppose ? — Toujours au fond de mes chausses. Tu ne nous trouves pas assez encombré, comme ça ? », se moqua Tadocan. « Il faudrait en faire des pliantes, pour ceux condamnés à galoper sous la pluie mais n’ayant pas de place dans leurs fontes. » Nul n’eut le cœur de continuer la conversation. Erellig n’y avait même pas pris garde. Son capuchon dégouttait de pluie, et elle ne quittait guère du regard Lidec. Il semblait une chiffe molle. Ils l’avaient bien harnaché sur le cheval, de façon à ce qu’il ne puisse en glisser, mais sa tête dodelinait sur ses épaules, malgré le soutien de Gerc au besoin. Mais le plus terrible était qu'il avait quand même une vague lueur de conscience dans les yeux. Erellig ne put s'empêcher de frissonner, imaginant son propre esprit lucide et conscient se heurtant aux parois de son cerveau sans pouvoir animer un corps devenu presque amorphe. Au Mitan — du moins ce qu’ils supposaient être le Mitan, puisque le soleil était absent et que leurs ventres criaient famine depuis le matin —, ils s’arrêtèrent au creux d’une petite colline. Ils étaient entre deux averses. Tadocan monta sur le monticule pour regarder en arrière. Revint avec une tête de trois pieds de long. « Gerc, change de cheval. Dégourdissez-vous vite les jambes, avalez vite un morceau, et on repart. D’après Drü, ils ne sont plus qu’à une journée… au plus. On ne les voit pas encore, mais je n’y tiens pas particulièrement. J’hésite même à ce qu’on s’arrête cette nuit. » lâcha Tadocan. « On ne va quand même pas pouvoir galoper tout du long ! Les chevaux vont mourir de fatigue ! — Et de nuit je ne verrai pas les marques. — On avancera le plus possible. Tour de garde par paires, si on peut dormir et qu’ils ne nous ont pas rejoint avant. Dix contre cinq, c’est un peu trop inégal à mon goût, je préfère mettre le maximum de distance entre eux et nous. — Tu ne crois pas que la Worlën viendrait à notre rescousse ? — Pour l’instant elle n’est pas là. Je compose avec ce que j’ai sous la main. Et je ne sais pas si elle vaut quoi que ce soit au combat. » En un demi-sablier ils étaient repartis. L’humeur au plus bas… Encore une fois ce fut Drü qui sonna l’alerte, quelques sabliers plus tard. La Worlën les attendaient au milieu du chemin. Elle était flanquée d’un gros loup — enfin, un animal qui tenait autant du loup que la Worlën de l’humain — qui fit peur aux chevaux. Les autres purent les contenir, et la première chose qu’elle fit fut de leur mettre la main sur le museau en parlant dans sa langue. Ça les calma, même s’ils tremblaient toujours. Sans même leur demander quoi que ce soit, elle monta sur le cheval libre. « Repartons vite. Vous avez vu qu’ils n’étaient pas loin. Je crains que vous n’ayez besoin de moi. Je ne vaux rien au combat, mais contre l’Innommable vous ne pouvez pas grand-chose. Moi, si. Et Kalia, mon Prinet’hao » fit-elle en désignant le loup qui galopait aussi vite que les chevaux « a les dents et les griffes meurtrières. Pour le moment, mettons le plus de distance possible entre eux et nous ; c’est surtout pour Léofa que je dis ça. » Le galop du cheval ne semblait pas la gêner pour parler. « Il s’appelle Lidec », la coupa Erellig. « Baran l’a nommé ainsi. Léofa est le nom que lui a donné sa mère avant de mourir. Ce qui est amusant, c’est que ses deux noms ont presque le même sens, Celui-à-qui-l’on-fait-bon-accueil et l’Aimé. Façon de conjurer le sort, sans doute. — J’espère que ce sera efficace. Comment vous savez ça ? » Les phrases d’Erellig étaient courtes et sèches, mais ça tenait surtout de l’allure des chevaux. « Il va falloir que je vous raconte toute l’histoire. Celle de ses parents aussi, ce que j’en sais du moins. — Ce serait bien qu’il puisse en profiter aussi, non ? — Oui, mais ça va être délicat à gérer : s’il faut que je me concentre sur ma respiration pour pouvoir vous raconter l’histoire, sur l’histoire elle-même, sur l’esprit de Lidec plutôt embrouillé, je ne crois pas que je pourrais maîtriser en plus la peur que les chevaux ont de Kalia. Mais je palies au plus urgent : vous l’avez drogué ? — Hier soir, oui. Ça ne l’a pas empêché de faire des cauchemars. J’ai dû le droguer à sa demande pour le calmer tellement il souffrait. — Je ne savais pas. J’ai essayé de le sortir de son rêve mais je n’y suis pas parvenue. Tu es intervenue par la suite, mais je ne savais pas que tu devais le droguer. — Ha ! Ais-je le choix !? » s’écria Erellig, l’air mauvais. « Ce n’était pas une accusation. Il me faudrait l’analyser avant de savoir si une autre solution est possible, mais présentement ce n’est pas faisable. Il me faudrait le mettre pendant des jours en observation, et dans un endroit confortable et éloigné d’influences négatives. Ce ne sera possible qu’au Bois de Cerf. Et nous n’y sommes pas encore. — Si l’on y parvient. Que ferraient-ils s’ils nous rattrapaient ? — Ils vous attaqueront, bien entendu. A première vue, ils veulent Léofa — Lidec, si vous préférez. Vous… au mieux, si nous avons le dessous, ils vous feront prisonniers. — Nous, pas vous ? — L’idée ne m’est pas venue à l’esprit. Et s’ils arrivent à m’avoir, l’Innommable cherchera probablement à me réduire à néant. » Cela ne la rassurait pas pleinement… elle ne connaissait pas les capacités de l’Innommable, ne pouvait juger de ses chances de réussites. « Pour en revenir à… Lidec, l’Innommable cherche à tout prix à réveiller son p… Dunimac. » Ce n’était pas le moment de les embrouiller avec les histoires de généalogie. « La drogue a anesthésié l’activité du cerveau, mais ça bouillonne toujours dessous, même si ça ne peut pas effleurer l’esprit. Mais c’est tellement brouillon que je n’arrive pas à savoir si lequel des deux à le dessus. — De quoi rêvait-il hier ? Et est-ce que le rêve venait bien de lui ? Il m’a dit qu’il ne voulait plus dormir parce qu’il ne savait pas qui rêvait. — Je crois que c’était Dunimac qui rêvait. Il revoyait sa… “rencontre” avec la mère de Lidec. Mais il faut que j’y raccorde avec le reste de son histoire. » Elle reprit son souffle. Ce n’était pas évident de contrôler son débit d’air en fonction des mouvements du cheval. Elle leur raconta ce qu’elle savait, sans qu’ils ne la questionnent. D’y avoir raconté déjà deux fois avant — une fois à Gwerel, une autre à Kennen et Valérian — rendait l’exercice plus facile. A la fin, ce fut le silence. Seul Areg émit un sifflement saccadé. |
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