Chapitre 57:
Jour de pluie (6)
(par
Stéphanie, ajouté le 16/05/05 17:31)
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« Je récapitule : Bryttawyne — la mère de Lidec — était l’épouse de Léod, qui fut tué déloyalement par Dunimac. Lequel Dunimac épousa la femme du guerrier qu’il venait d’achever, commença à… disons, évoluer, fut tué par le Saigneur — son père à ce qu’il semble — qui enferma son esprit dans le corps du bébé que Bryttawyne portait. Lequel bébé avait soit été conçu avant la mort de Léod, soit après, donc serait le fils de Léod ou de Dunimac. Et pour couronner le tout, Baran, qui fut son père adoptif après l’avoir trouvé auprès du corps de sa mère décédée, le nomma Lidec, alors que sa mère lui avait déjà donné un nom, Léofa. Pas étonnant qu’il soit dans cet état. — D’autant qu’il n’est physiquement pas le fils de Dunimac. J’en suis persuadée depuis que je l’ai vu : il ne lui ressemble absolument pas. Il a deux noms, dont un qu’il ignore, je pense, et trois pères : le vrai, mort à peine après l’avoir conçu, l’adoptif, mort et maintenant Mémoire, et le mauvais, qui dormait dans sa tête jusque maintenant et qui se réveille. On pourrait même considérer qu’il est la créature du Saigneur qui a enfermé Dunimac en lui. — Et il n’a pas plus de mère. C’est le pire. » Que ce soit Gerc qui dise ça surprit Erellig. Gerc n’était vraiment pas le genre de personne à qui une mère pourrait manquer. A ces yeux du moins. Elle lui rétorqua : « Il m’a, moi. — C’est complètement différent, Erellig. Tu ne peux pas remplacer aujourd’hui la mère qu’il n’a pas eu depuis cinq cycles. Peut-être vous considérez-vous comme frère et sœur, sans doute le protèges-tu, mais tu n’es pas sa mère. Rien ne peut jamais remplacer une mère absente ». Il parlait comme d’expérience. Areg semblait gêné, et Tadocan ne releva pas. « Mais il en rêve. Il me l’a dit. C’est pour ça qu’il voulait vous contacter, les Ethérés. Parce qu’il avait rêvé d’elle et qu’elle lui avait dit de vous le demander. — C’est étrange… Ou peut-être pas tant que cela. Quel genre de rêve était-ce ? — Un rêve. Pas prémonitoire si c’est ça que vous entendez. — Il n’y a pas que “les rêves” et “les prémonitions”. Il y a différents niveaux de réalités dans les rêves. Les rêves extérieurs, qui présentent une réalité factuelle contre ou pour laquelle nous ne pouvons rien. Les rêves intérieurs, qui présentent une réalité personnelle de notre caractère ou de nos désirs, et qui ne viennent que de nous. Et à l’intérieur de ses catégories, il y est des rêves plus ou moins profonds, plus ou moins puissants. Etait-ce un rêve intérieur, lui qui désirait voir sa mère et de fait la voyait dans ses rêves, et lui qui désirait connaître son ascendance et rêvait de fait que sa mère lui demandait de nous invoquer ? Ou un rêve extérieur, qui aurait été envoyé par un Innommable ou le Saigneur, ou par l’esprit de sa mère ? — Je l’ignore. Je n’étais pas dans sa tête, et je ne crois pas aux esprits des morts. — Ce n’est pas question de croire, mais d’admettre que des choses puissent nous dépasser. Sa mère s’est sacrifiée pour lui. Elle aurait pu décider de se laisser mourir avant, vu tout ce qu’elle avait subit, mais elle s’est conservée en vie suffisamment pour le mettre au monde, pour échapper aux poursuivants, et le laisser dans des mains plus sûres. Mais des mains d’êtres qu’elle ne connaissait pas. Je doute que son âme ait pu trouver la paix dans l’Île de Dahron. Elle a dû veiller, de toute ses forces, à le suivre, à savoir qu’il allait bien, qu’il grandissait bien. Croyez-vous qu’une fois le corps mort, l’esprit va mourir à son tour ? Moi pas. J’ai suffisamment erré sur les chemins pour savoir que des esprits parfois reviennent. Si le Saigneur de Noirchâteau a pu conserver un esprit en vie dans le corps d’un autre, croyez-vous que les Eveillés soient incapables de faire de même ? Si les Pierres-Mémoires gardent l’esprit de leur porteur après sa mort, croyez-vous que Dahron ne puisse accueillir les autres en son Île ? — Les exemples que vous donnez ne sont pas naturels. Qui vous dit que c’est une bonne chose, que les Pierres-Mémoires conservent l’esprit de leur porteur ? A part votre peuple ? C’est ni plus ni moins la même chose que la manipulation du Saigneur ! » Erellig montrait bien plus de son angoisse qu’elle ne l’aurait voulu. Et la Worlën fut piquée au vif. « Ce n’est pas la même chose ! C’est complètement différent ! La naissance des Pierres-Mémoires ne dépend pas de nous. La seule chose que les Maîtres des Mémoires puissent faire, puisque c’est une de leurs attributions, c’est déterminer pour quel enfant elle est apparue, puis de vous donner des signes tangibles pour le reconnaître. Généralement ils s’adressent à nous, les Cheminants, pour contacter l’un de vos Adeptes et le lui dire. Mais nous ne sommes que messagers. C’est Finrian, le Guide, qui demanda aux Eveillés de créer les Pierres-Mémoires, et je ne connais pas toutes les raisons de cette requête. Ce que je sais, c’est que c’était une compensation : vos vies sont plus courtes que les nôtres, et vos souvenirs aussi par la même occasion. Les Mémoires permettent de sauver de l’expérience profitable à votre espèce. Mais ce n’est pas nous qui décidons quand elles naissent, nous ne manipulons pas les esprits ! — Mais vous nous manipulez quand même. Nous ne sommes que des pions sur un échiquier, et vous jouez avec nous. — Rien ne te permet de dire ça ! — Si ! Baran m’a dit ! Vous m’avez formé à être la meilleure Adepte depuis Airelle, pour que je serve vos desseins que j’ignore ! — Cela est vrai. Mais ce n’est pas de la manipulation. C’est la pleine exploitation de ton potentiel. — “Exploitation” ! Et que disais-je ? — Tu n’as pas compris. » La Worlën avait un ton de plus en plus cassant… De quel droit osait-elle se plaindre ? De quel droit remettait-elle en cause tous les risques qu’elle avait pris pour lui enseigner ce qui lui sera nécessaire ? Et tous les sacrifices qu’elle avait endurés ? Qu’elles, avec Kalia, qu’eux quatre avec Gwerel et Nrek, avaient endurés ? Et elle se plaignait ? « Tu n’as même rien compris du tout. — Expliquez-moi alors. Je ne demande qu’à comprendre. » Par les Eveillés ! Qu’elle était désagréable quand elle prenait ce ton d’insolence ! « Nous ne sommes pas responsable des actes des Eveillés, ni de ceux de leurs enfants, ni du destin, ni du cours des étoiles. La seule chose dont nous pouvons nous considérer comme plus ou moins responsable, c’est de ce que nous vous enseignons, et la façon dont nous tentons de faire au mieux avec les données que l’on a. Nul n’est responsable de tes capacités. Tu les as de naissance, elles se sont révélées à ton adolescence, et alors c’est moi qui t’ai prodigué l’enseignement qu’il fallait. Nul n’est responsable, et peut-être même pas les Eveillés, du fait qu’une Pierre-Mémoire soit née en même temps que toi. Et estime-toi heureuse : c’est moi, un Aubier, une Dissidente comme nous appelle mon peuple, qui t’ai prodigué l’enseignement. Moi qui suis persuadée que nous avons encore un dernier rôle à jouer dans votre Histoire, qui suis persuadée que nous ne devons pas partir tout de suite, que nous avons le devoir de vous aider une dernière fois. Les Aubiers ne considèrent pas les Humains comme moins que des bêtes. Nous vous considérons encore comme des petits frères. Eut-ce été l’un de ceux endoctrinés par Nest, qui fut mon Maître et qui a la haute autorité sur mon peuple, alors tu serais considérablement affaiblie, puisque tes capacités inexploités troubleraient le fonctionnement de ton organisme, si non déjà morte. Je considère ce que vous nommez Echec comme complètement déplorable, et plus encore vos décès au cours d’un Entraînement. Il existe d’autres voies pour détourner nos réponses, et c’est faire montre d’une ignorance indigne que de ne pas faire l’effort de les utiliser. — Pourtant vous m’avez fait Echouer, il y a peu. — C’était un cas d’extrême urgence, et je me suis révélée de suite pour te guérir. Tu t’avançais vers l’Innommable. Passer par une autre voie m’aurait fait perdre du temps, il t’aurait trouvé, peut-être même aurait-il capturé ton esprit, s’il en avait la capacité, et il m’aurait repéré, moi. Or mieux vaut que je reste inconnue de lui. Les Veilleurs n’ont rien pu me dire sur les Karlën, mais s’il en existe encore, mieux vaut qu’ils nous croient tous morts ou partis. Parce que nous ne sommes plus que très peu à vouloir encore s’opposer à eux. — Que sont les Veilleurs ? » demanda Areg, tentant de détourner la conversation… « Des… êtres que nous avons placé en certains endroits stratégiques, et qui sont accessibles sur les Chemins — et uniquement pour les Suivants, normalement. Sauf dans mon cas. Parce que moi aussi j’ai un potentiel dont je me serais volontiers passée pour vivre heureuse auprès de mon aimé, dans une petite maison, avec un commerce de simples et de remèdes et des enfants après quelques années. Seulement cela m’est refusé, parce qu’un fil m’a été tissé qui me l’interdit. Je ne sais ce que je dois faire, je ne sais plus qu’à peine quelles sont mes capacités et ce que je suis, je me retrouve à chevaucher avec des Petits alors que nos peuples se sont séparés depuis au-delà de votre mémoire collective, première à briser le sceau du secret sous lequel nous nous étions placés, à me préparer à affronter un Sans-Ombre, un Innommable, sans savoir seulement quelles sont ses capacités et qui il est, à m’inquiéter pour un esprit double en perdition comme mon peuple n’en a jamais vu depuis la Guerre Fratricide, mais je dois avancer. Parce que je ne peux plus m’arrêter. Et ça ne me rassure pas plus que vous, seulement je n’ai personne qui me paraisse plus puissant que moi et que je pourrais accuser de m’avoir placé dans une situation aussi inconfortable. Alors je serre les dents et j’avance. » Erellig ne répondit rien et remâchait sa rancœur. Ils avancèrent en silence tendu pendant un long moment. Lidec semblait sortir de son état de torpeur, mais pour délirer… Son corps n’était pas en état de fonctionner, mais il marmonnait, les yeux hagards et fixes. Gerc ne parvenait pas à comprendre ce qu’il disait. Il devait repérer les marques pour guider les autres, et conserver son assiette en même temps que celle de son protégé. Qu’il ne pouvait prétendre apprécier outre mesure, mais ce qu’il avait appris avait adouci la mauvaise opinion qu’il avait de lui, d’un homme simplet et suffisant. D’un homme du peuple qui n’était jamais sorti de son bosquet, mais prétendant tout de même avoir de l’importance dans la communauté. Seulement il se rendait compte qu’il n’était pas le seul à avoir eu une enfance douloureuse. L’expérience de Lidec était même pire que la sienne… Lui non plus ne gardait guère de souvenir de la mort de sa mère, car il était trop petit alors, à peine un demi-cycle. Il en gardait cependant une peur du feu qu’il avait mis du temps à maîtriser. Et même encore maintenant il ne l’aimait pas. Cependant il avait eu son père, un vrai père, solide. Mais il était bien placé pour savoir que ce n’était pas à la sœur de prendre la place de la mère manquante. La sienne, Ménora, l’avait fait à la mort de leur mère. Mais veiller sur quatre enfants quand on n’a que quatre cycles et demi est chose difficile, quand on n’a pas l’expérience d’une femme, que l’on est une enfant tout juste poussée. Elle l’avait fait diligemment, mettant de côté sa propre vie pour celle de sa fratrie, pour celle de leur père, avec une renonciation qu’il admirait encore… Maintenant qu’ils avaient tous grandis, elle recommençait à s’occuper d’elle, mais elle avait perdu tant d’années de sa jeunesse ! Et jamais ils n’avaient eu la même relation avec elle qu’avec leur mère : il était bien plus facile de remettre son autorité en cause, de s’en moquer, de la faire pleurer… les enfants sont cruels. Son frère surtout avait été pénible, en tant que petit dernier. Il secoua la tête. Une sœur ne remplace jamais une mère. Et il avait failli manquer la marque qui indiquait qu’il fallait tourner à droite, ce qui n’est pas prudent quand on se promène entre les marécages après une bonne pluie. Il s’arrêta… Non. Non, il ne pouvait pas faire ça… Comment reviendrait-il corriger la route s’il retournait la marque pour envoyer leurs poursuivants se perdre dans les marécages ? C’était totalement contraire au code d’honneur des Pisteurs. Si quelqu’un passait derrière et s’y perdait aussi ? Fausse idée. « Qu’est-ce qu’il y a, tu t’es perdu ? — Non. J’ai failli manquer la marque, là, à droite. Je vérifiais juste ». Areg frissonna. Que l’endroit était triste ! Le sol était spongieux et les sabots des chevaux faisaient « floch floch » à chaque fois qu’ils se posaient. La végétation était brunâtre et vert maladif, et la roche grise qui effleurait parfois ne rendait pas le cœur heureux. Il jeta un œil au… comment avait-elle dit ? Pri-quelque-chose de la Worlën. Ses pattes aussi faisaient « floch floch », mais s’enfonçaient moins. Son pelage était alourdi, mais pas détrempé. De temps en temps il s’ébrouait, montait sur un monticule et regardait en arrière avant de les rejoindre. La Worlën semblait alors écouter, puis hochait la tête. Elle paraissait soulagée. « Excusez-moi… » lui dit-il. Elle lui jeta un regard de sous sa fourrure — qui elle laissait glisser l’eau. Il avait remis son bouclier au-dessus de sa tête pour parler. Le capuchon de sa cape réduisait la vision. |
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