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Lidec et Erellig

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 58: Jours de pluie (7)
(par Stéphanie, ajouté le 21/05/05 16:38)


« Vous paraissez soulagée : les Cendrés s’éloignent ?
— Ils ne gagnent pas de terrain, tout du moins.
— C’est votre… je n’ai pas retenu le nom, votre loup qui vous dit ça ?
— Mon Prinet’hao, oui. Ce n’est pas un loup, c’est une Worlën elle aussi. Le nom nous désigne toutes les deux. Je vous l’ai déjà dit, il me semble.
— Oui. Mais il y a eu tant de choses étranges depuis que malgré ma mémoire de Sonneur, j’ai oublié quelques points et mal compris d’autres. Que signifie Worlën ?
— Notre nom signifie beaucoup, et nous ne dévoilons pas sa signification. Cependant, à ce que je vous ai dit, vous pouvez en interpréter une part.
— La terminaison, “lën”. Grylën, Worlën, Karlën… Je suppose que ça signifie quelque chose comme “peuple” ou “gens”. A moins que cela soit un pluriel collectif qui ai pris valeur d’invariable avec le temps : vous désignez avec tout aussi bien une personne qu’un ensemble. Mais ça pourrait être n’importe quoi d’autre de commun aux cinq clans : la parole, la longévité, la création par les Eveillés, et que sais-je d’autre !
— En effet. » Et elle n’ajouta rien. Un point commun… entre les Grylën, les Essilën, les Ganelën, les Worlën… et leurs frères maudits, les Karlën ! Les Karlën avaient tout perverti. Il n’y avait plus de points communs. Les Grylën n’étaient plus, les Essilën étaient partis, les Ganelën s’étaient retirés dans le désert, les Worlën dans la forêt… et les Karlën ? Où s’étaient-ils cachés durant tout ce temps où on les a cru mort ? Dans les montagnes ? Et si des Karlën ont pu survivre, des Grylën l’aurait-il… des Grylën… Un Prinet’hao, quand bien même il serait réduit à la taille du Grylën du Tiern, s’attacherait-il à un Petit ? Comment… peut-être… Et si… ? Elle se rapprocha soudainement de Tadocan, oubliant Areg qui la suivit :
« Tadocan ? » Sa question était pressante. Oppressante.
« Oui, Dame ?
— Comment le Grylën vous a choisi ? »
Il se figea et lui jeta un drôle de regard.
« Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Expliquez-moi, et je vous le dirai. »
Elle retenait sa respiration… Tant de Cycles, tant de longs Cycles, à se reprocher le massacre des Grylën, à les croire à jamais disparu ! Et si… Il hocha la tête.
« Et bien… C’était lors de l’Epreuve. Dans mon peuple, les enfants ont toujours une épreuve qui marque leur entrée dans le monde adulte, qu’ils soient fille ou garçon. Mais les Sept Familles en ont une bien à eux. Les Sept Familles : les Verdiers, les Adrets, les Albrans, les Olagnes, les Bélossiers, les Lardelles et les Vargnes ; ce sont celles qui sont au pouvoir dans mon pays, de façon héréditaire, mais aussi en fonction de leurs capacités. Les erreurs se payent cher chez nous, à proximité des Cendrés, et avec un peuple fier et sûr de lui. Les Sept Familles ont fortement ancré en elles la responsabilité de la Cité : on nous apprend ça dès le plus jeune âge, mais c’est aussi dans le sang. Bref, l’Epreuve consiste pour nous à partir dans les montagnes par tout petit groupe — pas seul parce que les montagnes sont dangereuses — en quête des Grylën. Parfois les groupes reviennent les mains vides. Mais l’Epreuve n’en est pas moins passée, car revenir d’une expédition dans les montagnes, même en groupe, montre assez la force physique et mentale de ceux qui la tente. Nous étions quatre du même âge : ma cousine Fenette Adret, Rymen, le petit-fils du Juge, un Verdier, Han Olagne, ami d’enfance et fils du Prêtre, et moi. Après trois septaines de marche, nous sommes arrivés au Mont Marlin. Je crois bien que le Massif du Marlin est le plus beau lieu existant de Dohan, et sa flèche blanche nous avait orienté au départ, jusqu’à ce que nous arrivions à son pied... L’herbe était grasse, les fleurs innombrables, et les cascades bondissaient dans tous les vals. Nous en avions plein la vue ; c’était un lieu idéal pour emmontagner les troupeaux, mais ces terres sont rarement atteintes, loin de tout, et le ciel y a une pureté si bleue qu’on le dirait tout juste sorti de la cuve à teinture. Des arbustes égayaient les prairies, et quelques rochers offraient abri aux marmottes — de gros rongeurs bruns aux dents jaunes — qui se prélassaient. Leurs cris se répercutaient entre les monts et avertissaient tous les animaux de notre passage. Un jour, Fenette eu le regard attiré par une tâche de bleu sur un amas de pierres. Elle voulu aller voir et nous la suivîmes. C’était un moment extraordinaire… Cela faisait deux générations que l’on n’en avait plus trouvés, au point que « chasser le Grylën » était devenu synonyme de courir pour rien ! Et ils étaient là, cinq Grylën à fourrure bleue, sur un rocher, comme s’ils nous attendaient… Nous les avons approché sans trop savoir que faire… les conditions n’étaient pas d’en ramener si l’on en trouvait, mais de nous accorder à eux. Et quand nous avions demandé ce que cela signifiait, il nous fut répondu : “Vous le saurez une fois en face d’eux, si cela doit être”. C’était tout ce qu’on savait. On s’est approché doucement, la paume offerte comme on le fait toujours face à un animal qu’on veut apprivoiser, et leur parlant doucement… Ils ne se sont pas laissés approcher. Ils n’ont pas fui non plus, mais s’éloignaient à chaque fois. Comme il était le soir, et comme nous ne pouvions nous résoudre à partir tout de suite, nous avons installé notre campement ici. Je me suis réveillé avant l’aube. Je n’ai pas su tout de suite pourquoi, avant que j’entende de nouveau dans ma tête un “Venir”. J’ai cru d’abord à un rêve éveillé, mais l’injonction se faisait plus pressante, et je suis finalement sorti de la tente, avec une pierre lunaire. “Venir”, et où ? Je me suis dirigé vers l’amas pierreux où nous avions trouvé les Grylën. Ils étaient toujours là. Et puis… je ne sais pas comment vous décrire ça… C’était… je ne sais pas. Areg pourrait mettre des mots dessus, moi pas.
— Comme si d’un coup vos perceptions s’étendaient, qui vous aviez la vue éclaircie, élargie, que vos oreilles entendaient mieux, comme si vous vous réveilliez d’un sommeil engourdi pour trouver le monde neuf et clair. Comme si votre esprit se retrouvait entier, enfin, et qu’il ne vous restait plus qu’à trouver le point d’équilibre pour devenir accompli. »
Il regarda la Worlën, stupéfait.
« Oui… c’est à peu près ça… Comment savez-vous ?
— J’ai ressenti ça aussi, lors d’une Epreuve semblable. » Elle attendait la suite, l’esprit figé.
« Euh… oui… j’ai compris que la voix dans ma tête était celle d’un des Grylën. Et quoi qu’ils me semblassent tous identiques, d’autant qu’il était nuit, j’ai su lequel m’avait parlé. J’ai tendu ma main, paume offerte… Je n’ai pas envie de vous raconter le reste.
— Ne le faite pas. Il vous a nommé, vous l’avez nommé, et ces noms, seuls vous en êtes les dépositaires.
— C’est exact. J’ai soudain compris beaucoup de choses. Sur moi-même, sur mes actions, sur… peut-être aussi sur le monde. Je suis rentré dans la tente avec Drü, puisque c’est son “nom ouvert”, comme il me dit. Et au lendemain, les autres étaient partis. J’étais le seul à avoir été choisi. Mes camarades étaient un peu jaloux, surtout Fenette qui les avait vus en premier. Elle aurait aimé avoir un animal de compagnie. Mais Drü n’est pas un animal, pas comme un chiot qu’on caresse, qu’on dresse, qu’on élève. Il était… “humain”, en quelque sorte. Il n’a pas le même langage que nous, mais ce n’est pas un animal.
— Non. C’est un Prinet’hao. Je ne crois pas que vous ayez de terme pour traduire cette idée. C’est un esprit incarné, un double animal, quelque chose comme ça… Mais les Prinet’hao ne s’accordent qu’avec le peuple qui porte leur nom. Jamais un Prinet’hao Worlën ne s’accordera à un Essilën. Alors un Grylën avec un Petit… Que savez-vous de votre famille… des Sept Familles ? » Elle n’osait formuler tout haut sa pensée. Et si elle était justifiée…

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.