Vaïn n’assista pas à notre départ. Nous nous étions dit « adieu » la veille. Dans cet atelier qu’il avait tant aimé. Nous étions tombés dans les bras l’un de l’autre, si on peut dire cela d’un manchot. Puis, après un long moment, il quitta la pièce. Il revint avec un manteau, magnifique, moiré de gris et de brun, et me le drapa maladroitement sur les épaules. - C’est le dernier, me dit-il, la voix brisée. Le dernier que j’aie tissé, avant de partir pour la guerre. Le dernier que je tisserai jamais. Cà me ferait plaisir, que tu le portes. En souvenir de moi. Je caressai doucement l’étoffe. Si belle. Si légère et si chaude à la fois. C’était trop beau… trop beau, pour quelqu’un comme moi. Je le fis remarquer à mon ami. Il soupira. - Quand arrêteras-tu de te dénigrer, s’il te plaît ? Cà aussi, j’aimerais que tu le fasses, en souvenir de moi. Le manteau… je l’avais tissé en espérant qu’il attire l’attention d’un grand seigneur. Je préfère que ce soit toi, qui l’aies. Tu… tu as compté pour moi, Morgil. Tu comptes toujours, plus que quiconque. - Toi aussi, répondis-je. Tu comptes pour moi. Je t’aime. Et je n’ai rien à t’offrir… Il me sourit, les larmes aux yeux. - Tu m’as offert la vie. Des siècles de vie, peut-être. C’est bien plus qu’un manteau. Allez, va, maintenant. Va. Et sois heureux. Il se détourna. Je quittai la pièce, en silence, et en pleurant comme un petit garçon.
Je retrouvai mon seigneur dans la salle du trône, où j’avais été convoqué par Leurs Majestés. Il se tenait devant les trônes. Et, à nouveau, en le voyant, je ressentis cette crainte irrationnelle qui ne cessait de m’envahir en sa présence. Plus forte que jamais. Etait-ce dû à la présence de l’épée qu’il portait à présent ? Et qui me semblait dégager des relents maléfiques ? Je l’ignorais. A nouveau, je tentai de chasser mes angoisses, et de faire bonne figure devant les souverains de Doriath. Je mis genoux en terre, et baissai la tête, respectueux. - Relève-toi, Morgil. La voix du Roi emplissait la salle du trône. Je ne pus qu’obéir. Je ne m’attendais pas à recevoir des remerciements de la part des souverains. J’en reçus, pourtant, confus. Ainsi qu’une bourse rebondie de pièces et de joyaux. Plus que je n’avais jamais espéré posséder… - Tu auras à t’installer, à où ton peuple aura besoin de toi, me rétorqua la reine, lorsque je voulus, moi, l’ancien voleur, refuser son présent. Ne refuse pas ce que nous t’offrons. Simplement, sois-en digne… Je promis. A vrai dire, face à la Reine, j’aurais promis n’importe quoi. Je me risquai cependant à lui demander une faveur. - Autrefois, racontai-je, en un temps qui est lointain pour moi, mais qui doit vous sembler hier, j’ai commis un crime. J’ai depuis longtemps cessé d’utiliser l’épée de mon ancien maître, et préféré celle de ma victime. Je voudrais vous la donner, ainsi que l’arc que je lui ai volé. Je… je n’ai pas à porter ces armes baignées de sang ami. Le Roi et la reine me fixèrent longuement, et je sentis la Maïa sonder mon âme. - Non, Morgil, me dit-elle enfin. Ces armes sont à toi, désormais. Cet homme – s’il s’agissait d’un homme – fait partie de toi, désormais, plus que de quiconque. Et plus que quiconque, il a fait de toi ce que tu es devenu. Là encore, sois-en digne, et n’oublie pas ! Cela, je n’eus pas difficile à le promettre. Je savais bien, trop bien, que jamais, jamais, je n’oublierais…
Mon Seigneur, en silence, me raccompagna à ma chambre. Il me connaissait trop bien pour ne pas savoir ce que je ressentais, ce que je brûlais d’encore une fois lui demander, bien que, désormais, j’avais décidé de ne plus en parler. Curieusement, il me demanda la permission d’entrer chez « moi ». Où je trouvai sur le lit une trousse de chirurgien, et des herbes séchées. - Mon cadeau, murmura-t-il, mon cadeau d’adieu… ou d’au-revoir. Il te sera utile, là où te mèneront tes pas. Au Brethil. - Au Brethil… oui… répondis-je, tout aussi bas. Merci, Monseigneur. De toute mon âme. Et pas seulement pour le cadeau. Il secoua la tête ? - Laisse… laisse, je t’en prie. C’est normal. Je sais que tu en feras bon usage. Du matériel… et du reste. Morgil.. ; Il semblait hésitant, ce qui ne lui ressemblait guère. - Oui, Monseigneur. - Que crains-tu, mon ami ? Pourquoi tiens-tu tant à m’accompagner là… là où je vais ? Je n’avais pas envie de répondre. Je me sentais idiot. - J’ai peur, finis-je par avouer malgré tout. J’ai peur pour vous, Monseigneur. Une lueur étrange passa dans son regard. - Crois-moi ou non, Morgil, je ne pars pas sans crainte, moi non plus. Mais j’ai à faire. Et je dois le faire seul.
Le lendemain, mon Seigneur et moi-même quittâmes Menegroth en toute discrétion. Seuls Garion et Balan étaient présents pour nous dire au revoir.
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