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Lidec et Erellig

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 59: Jours de pluie (8)
(par Stéphanie, ajouté le 16/07/05 14:06)


« L’origine des Sept Familles se perd en légende. Et jusqu’à présent je les aie toujours tenues pour telles… jusqu’à ce que vous apparaissiez. Peut-être y a-t-il une part de vrai, si les Swerlën existent réellement. Pardonnez-moi. » Il lui jeta un coup d’œil inquiet, mais d’un vague signe de la main elle lui intima de continuer.
« Il se dit chez nous que les Hommes d’Avant connurent des Premiers, des êtres qui n’étaient ni hommes, ni bêtes, mais entre les deux, et qui possédaient de grands pouvoirs tant sur l’esprit que la matière, et les Hommes d’Avant étaient sous leur protection. C’est ainsi que la légende court, en tout cas ; mais Areg n’utiliserait pas les mêmes mots. Un jour, les Premiers se firent la guerre entre eux, et finirent par s’entretuer tous ou presque... Ce fut la Première Guerre, et les Hommes d’Avant s’y trouvèrent impliqués, dans les deux camps. C’est de là que viennent nos dissensions d’avec les Cendrés, car ils étaient du côté des ennemis des Nobles, du côté des Fourbes, comme les Hommes d’Avant les nommèrent ; et c’est de cette guerre que leur fut donné le nom de Cendrés, car des monstres cracheurs de feu et de flammes, des drakkes, apparurent dans les cieux quand tout semblait perdu pour les Nobles, et ils réduisirent en cendre leur pays et leurs forteresses. Quand les monstres disparurent dans les airs, il ne restait presque plus rien des Fourbes, et les Cendrés avaient connus des pertes immenses. Mais alors que les Premiers Nobles poursuivirent les Fourbes, qui étaient pourtant de leur race, pour les exterminer jusqu’au dernier, ils nous interdirent de faire de même avec les Cendrés, estimant qu’ils étaient nos frères que les Fourbes avaient exploités, réduit en esclavage et utilisés comme outils. Nous nous inclinâmes difficilement, et s’il n’y eu pas de guerre ouverte, beaucoup de Cendrés moururent dans des circonstances… mystérieuses. Au point qu’ils s’enfuirent dans la Plaine des Cendres, pour s’y installer, sachant que nous ne les suivrions pas dans ces terres maudites. Et cela nous convint. L’espace de la Plaine des Cendres à l’époque était bien plus vaste qu’aujourd’hui, où la végétation finie par reprendre le dessus, et la terre était inculte. Cependant ils ne disparurent pas ; et ils remontèrent lentement vers le Nord pour s’y installer, qui était plus propice. Entre temps, les Premiers étaient revenus, persuadés que plus un seul Fourbe ne marchait sur le sol de Dohan. Mais eux-mêmes avaient été très durement touchés. Les quelques survivants qui restaient finirent par partirent par delà ce monde, ou se transformèrent en animal à jamais, et ils nous laissèrent seuls panser les blessures de notre pays. Et les Hommes se firent de plus en plus nombreux, et ils devaient trouver de nouveaux territoires pour s’établir, car la plaine et les bois ne suffisaient plus, et des dissensions commencèrent à se faire sentir au cœur même des Nobles. Des guerres éclatèrent entre les familles, des escarmouches et des trahisons. Ce fut les temps des Petites Guerres ; petites, parce qu’elles ne concernaient que les familles, mais guerres tout de même, parce que le terme de famille désignait un ensemble très large de membres de sang et d’alliés. La situation devenait intenable ; et puisque nous étions coincés entre les montagnes, la mer et la Plaine des Cendres, il fallait trouver des terres clémentes ailleurs. Au fil des cycles et des grands cycles, des royaumes furent fondés, détruits, refondés, déplacés, exilés. Mais en ce qui concerne le socle de ma Cité, qui avant la Confrérie était le Royaume des Fauconniers, notre organisation changea peu. Lors du temps des Petites Guerres, un petit groupe de la famille des Fauconniers parti vers les Montagnes. La famille des Fauconniers était nommée ainsi car elle avait la maîtrise de l’élevage et du dressage des faucons, durant la Première Guerre. Et les faucons des Nobles combattaient les faucons des Fourbes, car les Fourbes avaient pouvoir de se transformer en ce rapace, mais ils étaient faciles à reconnaître à cause de leur taille, plus imposante. Et le combat entre ces deux espèces aurait pu sembler inégal, car les faucons des Fourbes avaient une intelligence humaine ; mais en même temps c’était là leur faiblesse, car ils réfléchissaient trop, et étaient plus lourds que nos faucons. Et même si la Première Guerre ne fut gagnée que grâce à l’aide de ces drakkes, les faucons de notre famille furent renommés, car ils avaient été de grand secours.
Au temps des Petites Guerres donc, les Sept Fondateurs, comme on les nomma, partirent afin de trouver un endroit où leur famille pourrait s’installer. Trois femmes et quatre hommes, dont les noms sont maintenant ceux des Sept Familles : Adrët, Lardelle et Vargne pour les femmes, Verdier, Albran, Olagne, et Bélossier pour les hommes. Ils finirent par trouver Montfaucon, qui n’existait évidement pas à l’époque et ne se nommait pas, dans aucun souvenir. Et pourtant, la ville était déjà fondée, ou du moins il y avait déjà des traces d’habitations, en ruine et déjà conquises par la végétation. Néanmoins l’endroit paraissait bon : protégé du vent dominant par une montagne, entouré de prairies et de ruisseaux, offrant une vue dégagée, et pouvant aisément être aménagée en place forte si besoin était. Les Sept Fondateurs s’y installèrent, le temps de voir le temps passer et si au fil des saisons l’endroit était toujours accueillant. Et l’été passa, et l’automne, et au milieu de l’hiver, alors qu’ils s’affairaient à réparer un toit qui s’était effondré sous la neige entre deux tempêtes, des Premiers entrèrent dans la ville. Ils étaient sept. Amaigris, émaciés, presque en haillons, et pitoyables. Et les Sept Fondateurs les accueillirent, les soignèrent et les nourrirent, car telle était la solidarité des Montagnes qu’ils avaient commencé d’apprendre. Et ils étaient heureux d’avoir de la nouvelle compagnie, qui une fois remise, se révéla excellente. Et il se révéla aussi que les sept Premiers étaient composés de quatre femmes, et trois hommes, si l’on peut nommer ainsi les Premiers. Les Premiers apprirent beaucoup de choses aux Fondateurs, sur la survie en montagne — quoi qu’ils aient faillis y mourir, coincés dans une tempête —, sur la façon de construire les maisons, d’agencer les pièces pour perdre le moins possible de chaleur, et sur la façon de sculpter les bois. Puis au printemps, ils leurs apprirent les oiseaux, les plantes, et les animaux, lesquels pouvaient être mangés, et comment pister les bêtes et à quoi pouvaient servir les plantes. Et chaque chose qu’ils faisaient, ils la faisaient belle. Et tout avec eux trouvait une utilité. Et à l’été, Adrët et Verdier partirent pour retrouver la famille des Fauconniers, et les guider jusqu’au Montfaucon, comme ils l’avaient nommés pour le clamer comme leur. Nul Premier ne les accompagna, car ils ne désiraient pas se montrer à d’autres Hommes, et ne souhaitaient pas attirer la curiosité. Le trajet fut cette fois-ci plus rapide, et à la mi-automne, ils étaient arrivés sur leurs anciennes terres… qui n’étaient plus les leurs. Une autre Petite Guerre avait eu lieu, opposant la famille des Fauconniers à celle des Mastins, et les Fauconniers avaient perdu. Certains étaient rentrés au service des Mastins, d’autres s’étaient égayés ailleurs, retrouver une autre famille à laquelle ils appartenaient par d’autres liens moins forts. Adrët et Verdier en réunirent le plus possible sous leur bannière, mais sur les cent-trente et quelques membres que comptait auparavant leur famille, seuls un quarantaine voulu les suivre. Encore fallait-il attendre le printemps, car il n’était pas possible de voyager dans les montagnes l’hiver. Ils furent hébergés par Mélin, le frère d’Ardret, qui avait rejoint la famille de son épouse, Juniette Filandrière. Et ils repartirent au printemps, avec toutes leurs possessions, et quelques autres qu’ils achetèrent en nature, car ceux qui venaient avaient revendu leurs habitations et leurs meubles. Et Adrët et Verdier avaient emmené avec eux des objets fabriqués par les Premiers, et ceux-ci avaient grand prix, même si les Premiers avaient refusés que leur existence soit révélée, et que Adrët et Verdier durent mentir en les déclarant fabriqués par Bélossier, Olagne et Lardelle lors des longues journées d’hiver. Ainsi ils purent acheter en chemin des moutons, des chèvres, des vaches et des chiens. Le retour fut beaucoup plus long, et cette fois encore ils arrivèrent à la mi-automne. Et ce n’était pas bon pour les bêtes. Cependant, ceux qui étaient restés n’avaient pas chaumé, et plusieurs maisons se tenaient prêtes pour accueillir les nouveaux arrivants, qui auraient certes à se serrer un peu l’hiver, mais tout du moins sous un toit étanche et à l’abri des vents et du froid. Il y avait beaucoup de fourrage, et Lardelle avait eu un enfant d’un des Premiers, dont le nom dans notre langue signifiait Grès. Et par la suite, chacun des Fondateurs épousa un Premier, et de ces couples sont issus les Sept Familles. Montfaucon et sa cité se développèrent, nous accueillîmes des errants, des parias, de ceux qui n’avaient pas de crime de sang sur les mains, et tous reconnaissaient l’autorité des Sept Familles… Nous n’avons jamais changé de lignée de dirigeants, au contraire des royaumes qui autour de nous se sont construits et effondrés.
— Mais les Premiers, comment étaient-ils ? Avaient-ils des Grylën ?
— Nos traditions ne disent pas que les Premiers étaient… enfin, pour nous, les Premiers sont des êtres qui sont de forme humaine, mais qui peuvent se transformer en animaux. Aucune légende n’affirme qu’ils soient… comme moi, par exemple.
— Mais alors d’où viennent vos traditions de chasse au Grylën ?
— Des Fondateurs, je crois. Les Premiers ne vieillissent pas, à ce qu’on dit, mais les humains sentent passer le temps ; et quand les Sept Fondateurs sentirent que le moment allait bientôt venir où ils ne seraient plus sept, ils réunirent les membres de leurs familles. Et ils fixèrent cette tradition, nous disant que le jour où plus un seul Grylën ne serait trouvé, cela signifierait soit que les Premiers reviendraient au monde pour le guérir, soit qu’ils seraient perdus pour toujours, et que notre lignée ne tarderait pas à suivre. En tout les cas, que ce serait le temps d’un changement. Et la tradition se perpétue.
— Et pourquoi un Grylën ? Comment saviez-vous à quoi ressemblaient leurs Prinet’hao ?
— Parce que pour nous ce ne sont pas des… des Prinet’hao, comme vous dites. Pour nous, les Grylën ont toujours été des gros lézards à fourrure. Il n’y avait pas besoin d’expliquer à quoi ils ressemblaient.
— Mais que sont devenus les Gry… les Premiers, à la mort des Fondateurs ?
— Ils ont disparus. Les uns après les autres, une fois leur compagne ou compagnon de vie rendu aux dieux, ils ont disparus… On ne sait pour où, et nul n’a pu deviner la direction dans laquelle ils allaient. Certains disent qu’ils sont allés mourir de chagrin à leur façon, car ils aimaient d’un amour sincère et véritable les humains dont ils avaient partagé la vie ; d’autres qu’ils sont retournés d’où ils étaient venus, d’on ne sait où, et qu’ils reviendront quand le pays aura besoin d’eux… Mais le pays aurait souvent eu besoin de leur aide, et jamais on ne les a revus… J’espère que nous trouverons une solution au Conseil de Cerf… Nous tenons pied à pied nos frontières, mais jamais les Cendrés n’abandonnent. Et nous commençons à fatiguer… Si maintenant ils utilisent des magies que nous ne connaissons pas, nous serons bientôt balayés. Et les Cendrés auraient une place forte pour menacer les Bétuliers et les Corubiers. Mais que faire ? Les Premiers, s’ils ont existés, ont disparus… du moins il me semblait. Mais avec vous, beaucoup de ce que je tenais comme certitude a volé en éclat. Alors, peut-être existaient-ils vraiment, et que maintenant que nous sommes vraiment sur le point de céder, ils viendront nous prêter main-forte ? Quel est le vrai, quel est le faux dans ce que je viens de vous dire ?
— Les Premiers étaient des Grylën. »Et disant cela, la Worlën rayonnait.
« Nous les avons pleurés, nous avons porté leur deuil pendant des Cycles et des Cycles, nous ne nous sommes jamais consolés de leur éradication, et quelques vies d’Hommes après leur vengeance, voilà que sept d’entre eux convolent avec des Humains ! Et nous n’en avions jamais rien su ! Rien, pas un signe, le néant ! Rien sur les Chemins, les Guetteurs muets, rien dans le chant des eaux, rien dans la voix du vent, les arbres silencieux ! Je me demande comment ils ont pu rester cacher de nous ainsi, même après notre victoire… Et ne subsistent d’eux que leurs Prinet’hao… et ils sont affaiblis. Ou peut-être… »
Elle pencha la tête sur le côté…
« Peut-être…
— Je vois ce que tu penses, Deynussian… Je ne sais pas si cela est possible. Je ne connais pas de Worlën qui soit solitaire. Il n’y a dans nos traditions que le cas de Hutep l’Acharné, qui ne voulu pas quitter ce monde en même temps que son Prinet’hao, et le condamna à rester dans le corps mort qu’il avait embaumé ; mais il a fini fou.
— Je sais. Mais… imaginons ; si les Grylën n’ont pas tous étés décimés. Si des Prinet’hao ont survécus, en plus grand nombre que leurs Nefstan ; ils auraient pu se reproduire. Mais ne pouvant être lié à un Nefstan, ils ont « diminué », sont devenus sauvages… Ce qui expliquerait qu’ils ne soient plus capables de parler comme nous le faisons. Mais qu’ils cherchent tout de même à se lier aux descendants humains des Nefstan Grylën.
— Mais il y aurait encore des Nefstan Grylën ?
— Peut-être. Cachés, ou diminués eux aussi. Mais ce qui m’étonne, c’est que je n’ai pu trouver aucune trace d’eux sur les Chemins, que les Guetteurs soient restés muets, ne m’aient rien dit !
— Tu ne leur as pas posé la question. Et dans notre esprit, les Grylën ne sont plus. C’est fort probable que l’on n’ai rien perçu parce que l’on ne cherchait pas.
— Hmmm… »
Le Grylën restait caché sous la cape de Tadocan. Avait-il suivit la discussion ? Avait-il conscience de ce que ses semblables avaient perdus ?
« Et votre Grylën, comment vous parle-t-il ?
— Je ne comprend pas bien la question… il me parle… et bien, comme quelqu’un qui ne maîtriserait pas bien notre langue et n’utiliserait que les mots les plus pertinents… C’est ça que vous voulez savoir ?
— Oui. Mais est-ce qu’il vous parle en permanence, est-ce que vous le sentez toujours dans votre esprit, ou est-ce qu’il ne vous adresse la parole que dans des cas précis ?
— Je le sens toujours, comme… Je ne sais pas… comme les battements de mon cœur, par exemple. On n’y prête pas garde, mais il est toujours là.
— Et est-ce qu’en ce moment, il vous adresse la parole ?
— Non, il dort. Drü n’aime pas la pluie, et le voyage l’ennuie. »
Deynussian resta pensive…
Les nuages ne quittaient pas le ciel, cachant le soleil inlassablement. Il fit soir bien plus tôt qu’à l’ordinaire, et Gerc fit une pause pour prendre une pierre lunaire. Ils avancèrent encore un peu, Gerc tenant la pierre à bout de bras, comme une lanterne. Bientôt il s’essuya les yeux en secouant la tête :
« Je n’y vois plus rien. » Sa voix grave les tira de leur torpeur qui les gagnait, petit à petit… « Je risque de perdre une marque si on avance plus, j’ai les yeux trop fatigués… Je propose de nous arrêter ici ; j’estime que nous sommes à une demi-journée environ du Dévers. Si les Cendrés ne nous suivent pas de trop près… » Il tourna un regard interrogateur vers la Worlën.
« Je crois qu’on peut se permettre une halte. C’est Gerc qui nous guide, et s’il estime devoir s’arrêter, autant obéir. Ils sont à… à peu près une demi-nuit de nous… Je veillerai la deuxième partie de la nuit. Ils ne se sont pas encore arrêtés, mais ils ne pourront pas continuer longtemps. » Deynussian hocha la tête.
« C’est bon, arrêtons nous. »
Ils démontèrent, dressèrent hâtivement le camp dans un replat pas trop boueux, et n’eurent pas le cœur de manger.
« Je ne monterai pas la garde toute la nuit, et je préfère qu’on le fasse par paires… Nous sommes tous fatigués, et seuls nous risquons de nous endormir au lieu de veiller.
— Je veux bien prendre le premier quart », fit Tadocan.
« Moi aussi », répondit Areg. « Je ne suis pas encore complètement sur les rotules.
— Je prends le deuxième », ajouta Erellig ; « Je propose de laisser Lidec dormir, par contre.
— Je suis d’accord ; Kalia montera la garde avec vous, et nous prendrons le dernier quart avec Gerc. Puis-je partager votre tente, Erellig ? Même si la fourrure est imperméable, j’aimerai pour une fois ne pas sentir la pluie sur moi en pleine nuit.
— Soit. » Elle n’ajouta pas « avec plaisir ». Elle se sentait mal à l’aise avec la Worlën, et enviait la curiosité d’Areg à son égard. Mais elle n’en éprouvait qu’à peine, n’arrivant pas à se persuader que cette… cet être puisse être un Ethéré.
« Merci ». Deynussian était parfaitement consciente de cette gêne, et même si cela la peinait, elle ne lui en voulait pas… La jeune femme avait bien assez de malaise émotionnel à gérer ainsi, sans en plus que l’on exige d’elle une sourire franc face à l’inconnu. Elle ne s’en rendait sans doute pas compte, mais pour une femme seule, gérer sa position entre quatre hommes n’est pas évident… On a toujours quelque chose à prouver, à soi-même et aux autres… A naviguer entre camaraderie et réserve… Ils cherchaient à la protéger et elle ne voulait pas l’être, tout en en ayant besoin. Cela ajouté à ce qui arrivait à son ami, les attaques récentes de sa Cité et ce qu’elle semblait ressentir toujours comme un « abandon de poste », sa situation familiale malaisée, son Echec et son retour au monde, l’ébranlement de ses croyances aux Ethérés… Oui, elle comprenait son malaise… Et les non-dits… Elle resta songeuse alors qu’elle déposait ses quelques affaires dans la tente.
« Dis, Deynussian, on a assez de nos propres soucis… Je te vois venir, tu sais…
— Je n’ai rien fait.
— Tu n’as encore rien fait, nuance… On va encore se retrouver avec des gens dans nos pattes. Ça t’arranges bien d’être avec ce Gerc, non ? Après avoir passé des heures avec le Sonneur…
— Et alors ? Je n’y peux rien, Kalia. Ils me paraissent tellement plus fragiles, et tellement faciles à lire ! Il suffirait d’une écoute amie pour leur faire comprendre où sont leurs entraves…
— Et tu vas passer le quart à écouter parler le Pisteur… ou Traceur, je ne sais pas comment ils disent.
— Pisteur. Oui. Ecoute, je sais ce qui ne va pas chez lui. Lui ne veut pas encore le reconnaître, même s’il en a envie. Il n’a besoin que d’un prétexte, ce serait trop bête de ne pas le lui offrir alors que ça ne me coûte rien. »
Kalia soupira…
« N’oublie pas de veiller tout de même… Ils ne sont pas loin… Il suffit qu’ils utilisent les drogues sur leurs chevaux pour nous rattraper demain dans la journée. De toute manière, il faudra bien se retourner pour les combattre.
— Sais-tu où en sont les autres de la Guilde ?
— Guère plus que toi… Je les sens assez proches, ils ne savent pas taire leur esprit, mais ce ne sont que des murmures… Je pense que demain on pourra les rejoindre, dans la soirée… Mais est-ce que ce sera suffisant ?
— On ne peut pas continuer ce soir, de toute manière… On se perdrait dans les marais sans le Pisteur.
— Je sais. Il faudra partir tôt.
— Dès les premiers rais de lumière. Je préfère qu’on rejoigne un terrain stable plutôt que ces bourbiers.
— Tu sais ce qui nous attend ?
— Je m’en doute… c’est pour ça que je voudrais dormir un peu… Il faudra affronter le sans-ombre. Je le sens qui cherche… Il semble se douter d’une présence autre que celle des Petits. Ça m’effraie.
— Moi aussi. Je serai avec toi.
— Comme toujours.
— Comme toujours, oui… Il faudra le tuer.
— En arriver là ? Je n’ai jamais donné la mort.
— Le problème, c’est qu’il ne risque pas de ne faire que du mal physique… Et on n’aura pas le temps d’enfermer son esprit. Il va attaquer, et il s’attaquera d’abord au plus faible, à l’esprit double. Lui, je l’aurai gavé de drogue, d’ailleurs… Le pourri remonte à la surface…
— La petite n’aurait jamais voulu.
— Peut-être, mais on l’aura à gérer... il a déjà fait des crises, de plus en plus difficile à contrôler… Plus le Sans-Ombre s’approchera, plus Dunimac prendra le dessus. Ça ne me rassure pas, franchement. On aura déjà besoin d’être toutes les deux pour s’attaquer au Sans-Ombre. Gerc ne sait pas se battre, du moins pas trop, et se retrouvera avec l’esprit-double qui s’il est en état, passera de leur côté selon toute probabilité. Resteront le Tiern, le Sonneur et Erellig. Trois.
— Et ils sont dix. Ça sera serré.
— Très…
— Tu me flanques la frousse.
— Ce n’est qu’une évaluation de la situation que tu as préféré ignorer.
— Combien de Brise-Ténèbres ?
— Je n’en sais rien. Mais il en faudrait plus de deux.
— Et les Mémoires ?
— Notre présence semble les endormir. Je ne savais pas que cela produisait cet effet, mais elles ne sont plus du tout réactives depuis que nous sommes là. Et puis que voudrais-tu qu’elles fassent ? Elles ne sont pas physiques.
— Joie… Je n’avais pas vu la situation sous cet angle.
— Tu croyais qu’on allait pouvoir les fuir jusqu’au bout ? Ce ne sera pas possible. Et à quoi bon ?
— Au moins jusqu’à ce qu’on puisse avoir du renfort.
— Au mieux il nous attendra au Dévers. Mais s’ils ne sont que deux, ils ont beau être entraînés au combat, on aura du mal à les contenir… Et je te dis, ce qui m’inquiète encore plus, c’est l’idée que l’esprit-double se monte contre nous. Si nous sommes occupées avec le Sans-Ombre, il n’y aura qu’Erellig à pouvoir l’affronter…. Mais s’il faut le tuer ? Elle n’osera pas. Et tu peux être sûre que Dunimac n’hésitera pas. Lui n’est pas seulement entraîné au combat, il l’a dans les tripes. Même s’il est rouillé et dans une situation étrange, il a toutes les chances de gagner. On se retrouverait à quatre, six avec un peu de chance, contre onze...
— On peut s’arrêter là ? On n’y changera rien.
— Je le sais bien. Mais j’aime autant que l’on sache à quoi s’en tenir.
— Au pire. Attendons-nous au pire.
— Le problème, c’est que ce qui nous atteint atteint aussi Nrek et Gwerel. »
Elle sentit comme un étourdissement…
« Je sais… », prononça-t-elle à voix haute... La douleur de leur absence à ses côtés ressurgie soudainement, comme un cœur pincé. « Gwerel, runia ena… » Elle ne pouvait pas se permettre de le rejoindre… et le contact par esprit ne remplacera jamais le contact de sa peau.
Erellig rentra à ce moment dans la tente, après avoir fini de s’occuper de sa monture.
« Votre loup ne dort pas avec nous ?
— Ce n’est pas une louve », sourie la Worlën. « Mais non ; elle préfère rester dehors. Elle dormira sous l’abri de guet.
— Vous n’avez que ça comme affaire ? Même pas de nourriture ?
— Non. Juste des fruits secs et quelques biscuits… Régime sec, mais… je n’ai pas eu le temps de préparer quoi que ce soit. Je partais ou je finissais mal : on n’atermoie pas dans ces conditions. » Elle ne pouvait en rester là face au regard interrogateur de la jeune femme.
« Je suis une Aubier et j’ai prêté serment de ne pas abandonner les Petits dans une mauvaise passe, fut-ce au prix de ma vie. Je suis presqu’une proscrite chez moi, et j’aurai mis en danger toute mon organisation en y restant… Même si en m’échappant je risque d’avoir mis en danger des qui me sont chers. On a cherché à me détruire, à me tuer mentalement… et bien faillit réussir. Alors je me suis enfuie.
— Au lieu de combattre ?
— Non. Pour combattre. Que croyez-vous que je sois en train de faire ? J’ai brisé en deux jours tous les interdits qui étaient respectés depuis des Cycles.
— Pour nous ?
— Pour vous. Parce que j’ai juré de le faire. Parce que je ne peux pas laisser les Karlën reparaître sans réagir. Parce que tant qu’ils seront là, vous serez en danger.
— Et ceux qui arrivent, vous nous aiderez à les combattre ? »
Et Deynussian lui fit le triste bilan auquel elles étaient parvenues quelques minutes auparavant…
« On est mal barrés », lâcha Erellig. Elle se laissa tomber sur le dos et s’enroula dans ses couvertures.
« Un jour vous me parlerez de vous. Pas maintenant. J’ai trop de soucis en tête. Mais si on arrive vivants à Castelcerf, vous me raconterez tout. Bonne nuit !
— Bonne nuit. »
Elles se turent…

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.