Chapitre 6:
Le Procureur
(par
lambertine, ajouté le 02/09/00 23:46)
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Je déteste les hôpitaux depuis ma plus tendre enfance. Et j’ai peur des piqûres. Bizarre pour un junky, non ? Mais suis-je vraiment à l’hôpital ? Plutôt entre deux mondes, comme la première fois. Comme le jour où… - Qu’est-ce que je fais-là, Elisabeth ? Que m’est-il arrivé, encore ? Sa tenue d’infirmière est de circonstance. - Tu es malade. Plus que malade, même. Tu sais ce qui t’attends. - Je croyais avoir encore une mission à accomplir, avant. - Je n’ai pas dit que c’était pour tout de suite. Mais c’est un signe. Le signe que ton temps est compté. Ton cœur va redémarrer. Mais il ne battra plus très longtemps. - Combien de temps ? Et que puis-je faire, depuis un lit d’hôpital ? - Je ne sais pas. Quelques semaines. Quelques mois, tout au plus. Quant à ce que tu peux faire… Poser une question, quand tu te réveilleras. Tu sais laquelle. - Ils n’accepteront jamais. Je suis toxicomane. - Ils accepteront. Mais tu dois prendre tes dispositions pour ça.
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Mal… Froid… Froid… Les hôpitaux ont tous la même odeur, mais je la perçois à peine, empêché par les tuyaux qui acheminent l’oxygène vers mon corps malade. Je sens la présence d’Elisabeth à mon chevet. Et aussi… c’est impossible… une main tient la mienne. Celle de qui, et pourquoi ? Je n’en sais rien. Mais j’ai confiance, et je m’y raccroche, désespérément. Froid… Mal… Noir… Si mal… La main est toujours là. Je n’ai pas la force d’ouvrir les yeux. Je ne comprends pas les mots que me dit la voix. Une voix d’homme, rassurante. Qui m’enveloppe, et me rattache au monde des vivants. J’ai mal. Je ne veux pas mourir. Je… J’ai froid… froid… Ils s’affolent autour de moi. Je ne veux pas qu’ils m’emmènent. Je ne veux pas lâcher la main… la main… la main… Pardon.
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- Jérémy ? - Papa… C’est idiot. Je n’ai pas de père. Je n’ai jamais eu de père. - Ca va aller, mon garçon. Le pire est passé. Ne t’en fais pas. - Monsieur de Maupin ? Monsieur de Maupin ? - Eugénie ? Eugénie ? - Calme-toi, Jérémy. Calme-toi. Elle viendra ce soir, après les cours. Ce soir.. après… que ??? - Je suis ici depuis longtemps ? - Un peu plus de douze heures. Tu nous as fait peur, tu sais. - Je vous demande pardon. - Ce n’est pas ta faute. - Vous êtes là… vous êtes auprès de moi depuis… depuis douze heures ? Je ne parviens pas à y croire. Le procureur de Maupin me connaît à peine. Il devrait m’en vouloir à mort d’aimer sa fille, et au lieu de ça, il se comporte avec moi comme… comme… - Jérémy ! Ne pleure pas, mon garçon. Ca va aller, maintenant. - Ce n’est pas ça. C’est… Pourquoi êtes-vous resté auprès de moi ? - Parce que j’en avais envie, je crois. Parce que tu en avais besoin. Parce qu’il n’y avait personne d’autre pour le faire. Eugénie ne sait pas encore. Elle me croit parti d’urgence en province. Je ne voulais rien lui dire, avant de savoir si tu allais vivre ou mourir. - Je vais mourir, Monsieur. - Ne dis pas de bêtises. Tu es passé tout près, mais tu vas mieux, à présent. - Peut-être. Je ne sais pas… Oh si, je sais. Trop bien. Je voudrais lui dire… Je voudrais tellement lui dire, mais je ne le peux pas. Cela m’est impossible. Physiquement impossible. Alors, je fais semblant d’y croire. Malgré tout. - Monsieur le Procureur ? Est-ce que je peux vous demander quelque chose ? Un service ? - Ne m’appelle pas comme ça. Je ne suis pas procureur, dans cette chambre. Et tu peux me demander ce que tu veux. Libre à moi de dire « non », mais je n’ai pas l’impression que j’aurai à le faire. - Je voudrais que vous posiez une question aux médecins, pour moi. Je sais que je devrais le faire moi-même, mais je crains leurs moqueries. - Personne ici n’a envie de se moquer de toi, crois-moi. Bien au contraire. - Vous êtes gentil. Seulement… J’ai mené une vie… Vous savez ce qu’a été ma vie. - J’ai lu ton casier, et même un peu plus. Ca ne me donne pas pour autant envie de me moquer de toi. Plutôt de t’aider à recommencer, ou à commencer tout court. Et avant ça, de t’aider à guérir. Je secoue la tête. Il ne peut pas. Personne ne peut. - Jérémy ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Chaque fois que j’essaie de te réconforter, j’ai l’impression de te faire du mal. - Pardonnez-moi. Je n’ai pas l’habitude. Je ne sais pas comment réagir quand quelqu’un m’aime. Parce que vous m’aimez un peu, n’est-ce pas ? - Oui, Jérémy. Plus qu’un peu. Nous en reparlerons plus tard. En attendant, laisse-toi faire, simplement. Et repose-toi, tu en as bien besoin. Dors. Eugénie sera là, à ton réveil. En attendant, je veille sur toi. Tu n’es plus seul, désormais. Tu ne seras plus jamais seul.
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- Tiens. Assis au bord de mon lit, Gonzague, un sourire espiègle sur le visage, me tend une grande enveloppe blanche. Il piaffe d’impatience alors que je tarde à l’ouvrir. A croire que ce qui s’y trouve est un cadeau qui lui est destiné. Ce qui est le cas. - C’est un faire-part de mariage ? Il opine du chef. Tout en s’étonnant de ma question. - Tu n’en avais encore jamais vu ? - Non. Quand aurais-je pu ? C’est bizarre. Ce sont les grands-parents, et les parents des mariés qui annoncent l’union de leurs enfants. - Dans les familles vieux-jeu, oui. - Je ne trouve pas le procureur vieux-jeu. - Lui, peut-être pas. Mais mes parents… Ils exigent de tout organiser dans les règles de l’art. Nous auront droit aux chants grégoriens, et à l’oncle Victor pour célébrer la Messe. Ah ! Et aux invités en queue-de-pie. Je me demande quelle tête tu auras, en habit . - Moi ? Qu’est-ce que tu veux que j’aille faire à un mariage de bourges… d’aristos, même ? - De un, tu es mon ami. De deux, ce mariage est un peu ton œuvre. Un peu beaucoup, même. De trois, d’habitude, le témoin du marié est présent à la cérémonie. - Le… Je suis alité, et heureusement. J’en tomberais par terre, sinon. - Tu te moques de moi ? - Non. Tu peux toujours refuser. Dans ce cas, je serai obligé de confier cet honneur au cousin Gaspard. Mes parents en seraient ravis. Pas moi. Moi, je te veux toi, aux premières loges. - Tes parents ont raison. Je ne suis pas de ton monde, Gonzague. Et puis, je suis ici. Cloué sur un lit d’hôpital. - Le mariage a lieu dans trois mois. D’ici là, tu auras quitté cet endroit infect. Tu seras même en fin de cure. Et en pleine forme. S’il te plaît, ne me laisse pas tomber. Ni Eugénie. Tu l’imagines, avec le cousin Gaspard pour cavalier ? - Il est si terrible que ça, ton cousin ? - Il a terminé deuxième de sa promo de l’ENA. Pas major. Il ne l’a toujours pas digéré. Et il est conseiller municipal UMP, en attendant mieux. - Il est sérieux. Pas comme moi. - Toi, tu es gentil. Et plein d’autres choses. A propos, qu’est-ce qui t’est encore passé par la tête ? C’est quoi cette histoire de donneur d’organes ? - Rien. Rien du tout. Je voulais juste savoir si c’était possible. Au cas où… Au cas où.
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