Ces sombres pensées ne cessaient de me harceler, rendues d’autant plus douloureuses par l’inutilité apparente de mes efforts ; de plus, je me rendais compte enfin de la folie de mon entreprise : comment espérer retrouver un être humain perdu au milieu de l’immensité de cette forêt, en m’élançant au hasard, sans aucune piste sérieuse et sur la foi de divagations griffonnées sans suite par un esprit qui n’avait sans doute plus toute sa raison, égaré par les privations et les effets d’un contact prolongé avec la nature sauvage ? Et pourtant, chaque fois que j’essayais de rebrousser chemin, une étrange force, qui paraissait émaner de la forêt alentour, et plus particulièrement de certains arbres, de toutes essences, qui s’élançaient plus majestueux à l’assaut du ciel, de sorte que l’on aurait pu les prendre pour les rois de ces sous-bois, me poussait à avancer sans cesse. Enfin, n’en pouvant plus, je me résolus à obéir sans réserves à cette impulsion qui me conduisait vers un destin que j’ignorais, et au crépuscule d’une longue journée de marche qui m’avait amenée au pied des premiers contreforts des montagnes se dressant à l’horizon telles des bornes qui à l’issue d’une route depuis longtemps fréquentée semblent indiquer qu’une nouvelle étape vient d’être franchie et qu’au-delà attendent des contrées et des aventures nouvelles dont elles gardent les abords, j’arrivai inopinément devant un spectacle tel qu’il ne m’avait été donné de le contempler qu’en rêve. Une large clairière s’étendait soudain devant moi, interrompue par une paroi rocheuse dans laquelle s’ouvrait une grotte, d’où s’échappait en cascades tintinnabulantes un ruisseau dont les teintes irisées s’épanouissaient sous le soleil couchant. Intrigué, et aussi, il faut le dire, attiré par le calme et la sérénité de l’atmosphère, je m’approchai de l’ouverture béant dans le mur devant moi, non sans noter l’absence de tout mouvement, à part celui, inoffensif, de l’eau, alentour ; pourtant, j’en étais sûr, ce lieu avait été habité encore récemment, même si aucune trace tangible d’occupation humaine ou animale n’était visible de l’endroit où je me trouvais. Pour accéder de plain-pied à la grotte, il fallait grimper quelques marches grossièrement taillées à même le roc ; j’en profitai pour recueillir un peu d’eau dans le creux de mes mains et me désaltérer : son goût, sans être désagréable, apportait une fraîcheur et un piquant qui étonnaient au premier abord, mais qui me poussèrent à étancher complètement ma soif sur le champ, de sorte que la faim qui me tenaillait depuis plusieurs heures s’en trouva également apaisée. En me hissant sur le rebord de la caverne, devant l’entrée de laquelle s’écoulait en un mince rideau argenté le petit ruisseau dont le simple contact m’avait tant ragaillardi, je me rendis compte que tout ici avait été conçu pour un être aux proportions gigantesques, qu’il ne ferait peut-être pas bon rencontrer si près de son antre. J’essayai d’imaginer quelle créature connue ou inconnue pouvait mesurer une telle taille, tout en ayant l’utilité de ces gigantesques pots de grès que je distinguais à peine dans l’ombre sur le sol, mais invariablement, mes pensées revenaient se fixer, avec une insistance qui en devenait inquiétante, sur le mystérieux visiteur qui avait troublé mes premières journées de voyage.
Tout à coup, comme je me tenais à mi-hauteur de la paroi, indécis sur le chemin à emprunter, à mes oreilles attentives retentit le léger tintement d’un rire joyeux, se confondant presque avec le murmure de l’eau dont il possédait l’insouciance et la gaieté ; me dressant d’un bond, prêt à fuir au moindre signal hostile, je tentais d’en découvrir la source, mais j’eus beau tourner la tête de tous les côtés, ce fut en pure perte ; et pourtant, le son en avait résonné tout près de mes oreilles, si proche à me faire presque sursauter, mais semblait en même temps provenir, comme un lointain écho, d’une ère où le monde était encore jeune, et où le soleil n’avait pas encore dérangé l’ordonnancement immémorial des étoiles (une telle sensation m’avait déjà traversé l’esprit auparavant, au cours de ma traversée de la forêt, mais jamais avec une telle intensité) Je demeurais immobile, incertain si je devais quitter les lieux au plus vite, ou au contraire chercher une explication, rationnelle ou non, à ce qui venait de se passer ; mais même ainsi, je n’éprouvai nulle crainte véritable devant ce mystérieux phénomène ; peut-être était-ce dû au fait que je n’avais guère prêté qu’une oreille distraite aux histoires que se répétaient les forestiers en frissonnant, mais j’en savais néanmoins assez pour me tenir sur mes gardes. Au bout d’un moment, n’entendant aucun bruit suspect, je me rassérénai un peu et me risquai à descendre quelques marches. C’est alors qu’une voix provenant de nulle part, mais indiscutablement humaine, commença à articuler des sons incompréhensibles au creux de mon oreille, manquant me faire chuter, pris de panique, par la même occasion. Je me rattrapai de justesse au tronc d’un arbre et me laissai tomber à terre. A ce moment, je le vis : une silhouette pâle et élancée, illuminée comme par une intense lumière au milieu de la clarté déclinante du crépuscule, venait d’apparaître parmi la végétation clairsemée de la clairière, à quelques mètres devant moi.
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