Accueil » Fervent hommage » Votre Nouvelle
Apparence  

 

Lidec et Erellig

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
Add Chapter
Stories List
Voir les Options:
Sommaire | Plein texte
additions are not allowed l'auteur interdit les ajouts

Chapitre 60: Tour de garde (1)
(par Stéphanie, ajouté le 06/09/05 16:28)


Areg n’était peut-être pas encore sur les rotules, mais la morosité ambiante lui sapait tout de même le moral… Et voir Tadocan fourbir son épée et tester ses coups de lames ne le lui remontait pas. Il était Sonneur, pas guerrier…
« Si on échappe au combat demain, ça tiendra du miracle de la Dame. » fit le Tiern, comme en répons.
« J’ai comme qui dirait l’impression que la Worlën et vous savez certaines choses que nous ignorons…
— Elle peut-être, moi pas. Simplement, vu la situation, sachant qu’ils ont des drogues pour forcer les chevaux, que nous avons un camarade hors d’état, que nous ne sommes que deux à manier les armes par métier, je préfère ne pas être rouillé.
— Hé, je suis peut-être Sonneur, mais n’oubliez pas de quelle famille je viens ! Les armes, c’est une tradition ancestrale pour nous !
— En attendant, aiguisez votre épée, ça ne lui fera pas de mal. Et on s’entraînera, que je jauge ce que vous valez encore, après tout ce temps à chevaucher.
— Mais il fait nuit !
— Que faites-vous des pierres lunaires ? »
Areg soupira. Il n’avait pas du tout envie de faire ce que lui disait Tadocan, mais il avait raison.
« On risque de réveiller les autres. » argua-t-il pour la forme.
« Pas si on entoure nos lames d’un chiffon. On ne risquera pas de se blesser dans la pénombre, et ça amortira les sons. Allez ! »
Et passant le doigt sur le fil, il hocha la tête, avant de graisser sa garde. Areg obéit ; Tadocan vérifia son travail, l’approuva par un grognement et emmaillota les épées.
« On ne se met pas sur un plat ? » Dans le paysage accidenté, il eut été difficile d’en trouver, mais l’abri de guet était dans un coin passablement caillouteux.
« Vous n’en aurez pas pour combattre. En garde. »
Areg réajusta son bouclier et ils ferraillèrent. Il prit beaucoup plus de coups qu’il n’en donna, et se sentit honteux de son niveau médiocre… Il demanda grâce le premier.
« Vous allez me crever avant demain. »
Tadocan souffla, et lui ordonna de s’étirer avant de s’asseoir.
« Ça va, c’est moins horrible que ce que je craignais. Evidemment, face à moi, vous ne faite pas le poids… Il fait nuit, on ne voit pas bien le terrain et les pierres lunaires projettent des ombres. Et vous êtes fatigués de la journée. Espérons que les Cendrés le soient aussi, fatigués…
— Vous pensez vraiment que l’on n’y échappera pas ?
— Ils nous auront rejoints avant que le soleil ne se couche… Ne me demandez pas comment je le sais ; quand on a passé sa vie à défendre ses frontières contre un ennemi, on finit par le sentir dès qu’il approche à moins d’une journée.
— Joie. Je suppose qu’il faudra partir aux premières lueurs…
— C’est ce qu’on aura de mieux à faire. J’espère que l’on pourra s’approcher au plus proche du gué du Dévers, et que nous aurons des Brise-Ténèbres en main forte. Et plus de deux…
— On ne va quand même pas mourir ? » L’idée paraissait totalement incongrue à Areg, mais Tadocan parti d’un rire qui n’avait rien d’amusé :
« On peut… Avec eux il faut s’attendre à tout. Ils ne craignent pas la mort et je les soupçonne d’être drogués, quoi qu’en dise Erellig. Quand on a vu, comme moi, la sorcellerie des Innommables, une drogue inconnue et indétectable ne surprend pas… Il existe des quantités de plantes inconnues de par Dohan…
— Les Corubiers sont tout de même LA cité des Guérisseurs et des herboristes. Mais c’est possible… on ne sait pas grand-chose de ce qui se passe au-delà du Bois Solitaire et des Montagnes de Fer. Mais au sujet des Innommables… vous aviez parlé, lors du Conseil, des vents de sables… Ils ont d’autres tours dans leur sac ?
— Les vents de sables sont à mon sens un cas probant de sorcellerie… Je suis soldat, et pragmatique ; je ne crois pas vraiment aux sorts et autres superstitions, mais d’une part je ne vois pas d’où pourrait venir le sable, puisque nous n’en avons guère qu’autour des lits de rivière, et d’autre part, il se déplaçait dans le sens inverse de l’air. Sinon… je ne connais guère de gens qui se moque à ce point de mourir ou pas… Je me suis battu toute ma vie contre les Cendrés, et ils sont coriaces. Mais ça ne fait que récemment… disons six mois… qu’ils ont commencés à se battre au mépris de leur vie. Quand on se bat, on sait qu’il y a des risques. On sait qu’on peut facilement mourir ; que c’est lui ou nous. Et on préfère tuer plutôt que de se faire tuer. » Il leva un sourcil vers Areg, s’attendant à une grimace de dégoût à l’entendre parler avec tant de flegme. Mais Areg ne sourcilla pas. Il connaissait les règles. « En conséquence, on s’économise. Il arrive que certains soldats rentrent en fureur guerrière. Là, plus rien ne peut les atteindre, et on a parfois l’impression qu’ils sont touchés par quelque chose : ils frappent, donnent la mort, sans sembler ni voir ni entendre, reçoivent des coups sans sembler les sentir jusqu’à ce que la mort les rattrape. C’est rare, souvent consécutif à un choc affectif — la perte d’un camarade ou d’un proche —, ou parfois dû à une fragilité mentale, et l’issue est presque à tous les coups fatale. Quand ils en réchappent, ils s’affaissent tout d’un coup. En tout cas, ils font peur à voir — leur corps se déforme sous la pression des muscles — et ils sont très difficiles à contenir. Justement parce qu’ils ne sentent pas les coups : tant que vous ne lui aurez pas tranché le cou ou taillé le bras d’arme — et même encore, il vous attaquerait avec le reste — il continuera à vous frapper, vous.
— Et les Cendrés sont toujours en état de fureur guerrière au combat ?
— Maintenant, oui. Et quand bien même vous parvenez à en capturer un…
— … il s’éteint comme chandelle au vent.
— Exact.
— Il faut séparer ça de la fureur guerrière ou non ?
— Je pense que c’est le contrecoup.
— Et vous y mettez sur le compte des Innommables ?
— Pas trop le choix. Ça ou une drogue, je vous l’ai dit… mais pour parvenir à en faire ingurgiter à toute une armée, ils doivent en avoir vraiment beaucoup.
— Hmm… c’est rassurant… On aura à combattre des forcenés.
— C’est pour ça que j’espère qu’on aura du renfort. »
Areg avait subitement mal au ventre…
« C’est la peur. Ça fait toujours ça au début.
— Vous arrivez à ne plus la sentir ?
— On l’oublie. On n’y pense plus. On est plus efficace comme ça. Mais c’est mon métier. Et d’habitude, c’est mon pays, ma Cité, mes terres que je défends ; le peuple sous la responsabilité de ma famille. C’est mon devoir.
— Là ce sera ma vie que je défendrai… ne m’en veuillez pas, mais je pense que j’aurai assez à faire à tenter de la sauver pour jouer au preux. Ça va bien dans les histoires que je raconte, ça…
— Ça arrive aussi dans les vrais combats. Une dette qu’on s’estime devoir payer, quelqu’un qu’on estime plus important que soi…
— A la condition de ne pas s’être fait tué avant. »
Tadocan lui jeta un regard surpris : « Hé bien ! Vous qui êtes pourtant toujours jovial, vous en tirez une mine !
— Ha ! Et bien oui. C’est que je vais me faire tuer demain, que voulez-vous… Et je n’aurai même pas eu le temps d’écrire un chant qui perpétuerait ma mémoire. »
Tadocan partit d’un rire bref. Areg esquissa un sourire moqueur.
« Allons, nous ne sommes pas encore morts. Erellig est douée, les crocs du loup sont acérés, et la Worlën doit certainement avoir quelques tours en sa manière. »
Areg n’ajouta rien. Il préféra ne pas penser en fixant le point à l’arrière, d’où viendraient les Cendrés le lendemain.
« Que pense votre Grylën ?
— Qu’ils sont arrêtés. » fit Tadocan après un bref silence. « A quelques heures de nous seulement. Difficile de juger avec le relief.
— Ils ont un Pisteur eux aussi ?
— Je l’ignore.
— Et comment sont-ils arrivés si vite et si proches ? » Il se retourna vers son compagnon de garde.
« Il fallait qu’ils soient en marche depuis bien avant le Conseil pour nous retomber dessus maintenant. Et qu’ils savent bien avant nous que Lidec était le fils de Dunimac. Et qu’ils aient alors décidés de le récupérer. Ils ont une sacrée longueur d’avance…
— Le chemin le plus court, s’ils sont partis de Noirchâteau, ça doit être de passer par le Bois Solitaire, de traverser un bout du Pays des Plaines jusqu’arriver au Dévers…
— Mais ils doivent passer par le domaine du Comte Darmant. Et lui a tellement l’habitude de se faire incendier qu’il doit monter une garde toute spéciale. Ils n’auraient pas pu passer entre ses filets. Non, ils ont dû passer par chez vous. Ils ne pouvaient pas savoir que nous allions partir ; ils tablaient donc sur rejoindre la cité des Corubiers.
— Et les Miliciens ne les auraient pas repérés ? »
Areg écarta les bras. Ça lui paraissait plus facile pour les Cendrés que d’échapper à la vigilance du Comte Darmant ; mais en ce cas il mettait en doute la capacité de la milice de Montfaucon à surveiller les frontières… il n’insista pas.
« Et comment ils auraient su que nous sommes partis avec Lidec ? L’Innommable ? Il aurait la même sensibilité que la Worlën ?
— C’est-à-dire ?
— La Worlën nous a trouvé en suivant la marque de l’esprit d’Erellig. L’Innommable aurait fait pareil en suivant l’empreinte de Lidec.
— Mff… j’ai un peu du mal à suivre ça… ça ne me paraît pas très… normal.
— Les Swerlën ne sont pas « normaux » par rapport à nous. Ils ont des capacités qui nous échappent. Et si c’était le cas, ça confirmerait ce que pense la Worlën, que les Karlën n’ont pas tous été décimés, ou tout du moins que leurs savoirs ne se sont pas perdus. »
Tadocan hocha la tête. Leur conversation mourut là. Le Tiern passa le reste du tour de garde à s’étirer les muscles et à regarder derrière. « Vous devriez faire pareil », intima-t-il à Areg. « Vous tiendrez mieux réveillé. » Areg commençait à dodeliner de la tête. Il obéit sans trop de questions.

Voir le chapitre 60 sur 60



Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.