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Chapitre 63: Le ménestrel
(par michele huwart, ajouté le 16/04/05 16:15)


J'avais épousé Ceinwyn le printemps précédent.
D'autres années s'étaient écoulées. D'autres années tranquille, durant lesquelles Becca avait cessé toute activité autre que de gâter honteusement Griet, comme la petite-fille que ne lui avait jamais donnée Amaël. Un Amaël dont je me sentais quelquefois usurper la place. Quelquefois, seulement. Le reste du temps, j'en arrivais à considérer sa mémoire comme celle d'un grand frère que je n'aurais pas connu. Parce qu'au fil du temps, j'étais devenu comme un fils pour Becca et elle, comme une mère pour moi. J'étais heureux. En famille. Même si, moi le fils sans père, j'hésitais encore à donner la vie, à donner un enfant à Ceinwyn.
Parfois, cependant, les rares nouvelles du monde extérieur réveillaient en moi une ancienne angoisse, un ancien pressentiment. le Royaume de Nargothrond, disait-on, était tombé sous le feu de l'Ennemi. Oui, sous le feu. Celui du Grand Ver, du Maître des Dragons... Glaurung ! Mais jamais, me disais-je, Glaurung ne parviendrait jusqu'à nous? Ce n'était pas çà qui m'angoissait...
Lorsque de rares marchands ambulants s'aventuraient dans notre coin oublié, je ne pouvais m'empêcher de les interroger, avide de savoir... mais comment des marchands humains auraient-ils pu me donner des nouvelles de Doriath ?

- Regarde ! fit Griet, se plantant devant Lisbeth. Je suis belle, hein ?
La vieille servante maugréa que Madame était déraisonnable de lui acheter tout ce qu'elle désirait. Qu'elle allait lui pourrir le caractère et en faire une enfant capricieuse. Quel besoin avait-elle eu de lui offrir une nouvelle coiffe, et une robe blanche, encore bien. Blanche ! Elle ne le resterait pas bien longtemps.
- Va t'asseoir, rajouta-t-elle, je vais servir la soupe.
Griet nous rejoignit à table. "Je suis belle, hein ? Oncle Morgil ?" insista-t-elle.
Je la complimentai sur sa nouvelle tenue, et elle se trémoussa de contentement.
- Il y avait un ménestrel avec les marchands, fit ensuite la petite avec une moue coquine. Il chante à l'auberge, maintenant. On pourra aller l'écouter, dis ? Il paraît qu'il connaît même des chansons elfiques.
Des chansons elfiques...
Je me mordis les lèvres et ravalai ma salive. Des chansons elfiques... Vaïn, songeai-je. Vaïn. Que deviens-tu, mon ami si cher ?
J'allais répondre positivement à la petite, mais mon épouse fut plus rapide.
- Algarond, nous dit-elle, a invité cet homme à chanter au manoir, ce soir. Et Clara nous a invités, nous, à venir dîner, et l'écouter.
- Youpie ! s'écria la petite, manquant renverser son potage sur sa robe neuve.
Je ne m'écriai pas "Youpie !" Je me demandai, simplement, si ce ménestrel pourrait m'apprendre quelque chose concernant le destin de ceux qui me manquaient tant.

Les enfants étaient assis par terre, face au ménestrel qui entama un nouveau chant, plutôt drôle, racontant les déboires d'un valet maladroit. Ils reprenaient le refrain en choeur, accompagnant l'artiste de sons parfois disgracieux, mais toujours touchants. Je pris la main de Ceiwyn dans la mienne. Peu m'importaient les chansons. Ce que j'attendais, moi, c'était de pouvoir parler à cet homme, seul à seul. Des chansons elfiques... avait dit Griet. Elle avait raison. Il en avait chanté deux. "Moins bien que Vaïn" avais-je pensé, injustement, sans doute, car nul homme ne possédait le talent des Elfes en ce domaine. Particulièrement celui de Vaïn, infiniment doué. Mais si le ménestrel connaisait ces chansons, sans doute connaissait-il aussi...
L'homme demanda le silence.
- Peut-être vous ai-je fait rire, ce soir, fit-il de sa voix harmonieuse. Peut-être vous ai-je fait rêver. Le chant que je vous propose à présent risque de vous faire pleurer. Il est le plus triste qu'il m'ait été donné d'entendre. Je le tiens d'un ami, un ménestrel errant, un Elfe de Doriath que ses pas menèrent à Nargothrond avant la chute du Grand Royaume. A Nargothrond, où l'auteur de ce lai, le Noire Epée en personne...
... Le Noire Epée ! Je sentis ma gorge se serrer et me mis à trembler, redoutant, ô combien, la suite !
- ... le lui enseigna, continuait l'artiste. Il l'avait composé, m'a dit mon ami, en hommage à celui qui fut son compagnon le plus cher, son plus que frère, Beleg à l'Arc de Fer, qui mourut de sa propre main.
- Non !
Je me levai d'un bond? Criai.
Mon Seigneur... Non...
Je crus que ma poitrine explosait de douleur, et sombrai dans le noir.

Voir le chapitre 63 sur 67



Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.