Peut-on se sentir orphelin quand on n'a pas eu de père ?
J'avais sombré dans une inconscience fiévreuse, un coma de souvenirs. J'aurais pu me réveiller, sans doute, si je l'avais voulu. mais je ne voulais pas retrouver l'horrible réalité du monde. Je restais là, au milieu d'images du passé. De Lui, mon Seigneur, bien en vie. Je le revoyais, noble et digne sous les tortures et les crachats. Grelottant dans notre abri de fortune. Ramassants des plantes médicinale et m'enseignant l'art de guérir. Veillant Vaïn après sa noyade. Commandant les soldats du Dimbar. Je sentais sa main sur mon épaule, alors que je faisais face aux souverains de Doriath. je l'entendais me dire, comme il l'avait fait si souvent "Tu es très doué pour t'occuper des autres". Monsigneur... oh, Monseigneur, pourquoi ? Je sentais quelquefois les lèvres de Ceinwyn sur les miennes, ou sa main fraîche sur mon front brûlant. Je sentais Becca me faire boire. Ceinwyn... Becca... ma femme... ma presque mère... J'aurais aimé les retrouver. Retrouver la fraîcheur enfantine de Griet. Mais les retrouver, c'était retrouver aussi la réalité que je ne me sentais pas la force d'affronter... Et je sentis une main prendre la mienne. Sans savoir pourquoi, je m'y accrochai. Ce n'était pas une main de femme... Et je crus m'endormir...
Des voix... Celle de mon épouse, d'abord... des mots qui me semblaient lointains, décousus. Puis, plus clairs. - Il fait manger, voyons. Même les gens de votre peuple doivent manger. Une autre voix. Masculine. Belle et mélodieuse. - je ne peux pas le lacher. Il s'accroche à moi, et... C'était impossible ! Ce devait être ... être un rêve au coeur de mon cauchemar ! - Je suis là, voyons, repondit Ceinwyn. je suis là, Messire. - Pas "messire", s'il vous plaît. Seulement... - Vaïn... murmurai-je. Comment... ? Vaïn... J'ouvris les yeux. Il n'y avait pas de rêve. pas de cauchemer. Seulement mon ami à mon chevet. Et la mort de mon Seigneur. Vaïn m'entoura de son bras unique et me serra longtemps, longtemps contre lui. Ceinwyn nous enlaça tous les deux, et je restai là, pantelant, blotti entre ma femme et mon meilleur ami. - Comment ? finis-je par demander après un temps indéfinissable. - Arador, répondit Vaïn. Le ménestrel. Nous nous étions croisés trois jours avant son arrivée ici. J'aurais pu prendre cette direction moi-même. Hélas... mais il savait où je me rendais. Le Seigneur Algarond... Il est venu me chercher. Il hésita un instant. - ... c'est moi qui ai appris cette chanson à Arador. Celle qui... Il n'osa pas continuer. - Comment ? insistai-je. Il comprenait que ce n'était pas de la chanson dont je voulais parler. - Tu es malade, murmura-t-il, mal à l'aise. Il vaudrait mieux que je te le raconte plus tard. - Vaïn ! Ma voix se faisait plus pressante. - Vaïn, comment ? Mon ami regarda Ceinwyn, qui lui fit "oui" d'un signe de tête. Alors, il raconta. - Le Capitaine a retrouvé Túrin et ses hommes. Il est resté avec eux, à combattre le Ténébreux. Mais ils unt été trahi. Par un Nain, dont un certain Androg avait tué le fils. - Androg... fis-je comme pour moi-même. Encore Androg... continue, Vaïn. - Tùrin fut fait prisonnier. Le Capitaine était blessé. Une fois remis, il partit à la recherche de son ami. - Les autres ? demandai-je. - je ne sais pas... morts, pour la plupart. Sinon, prisonniers, sans doute, ou dispersés. - C'étaient mes compagnons, autrefois, dis-je tristement. Ensuite ? - Le Capitaine Beleg recueillit sur sa route un Elfe malade, échappé des geôles d'Angband. Gwindor. Un prince de Nargothrond. Il était avec lui lorsqu'ils retrouvèrent et libérèrent Turin. Morgil... Sa voix se fit plus hésitante, et trouble. - Il a voulu lui ôter ses chaînes... Tùrin... il était presqu'inconscient. Il ne l'a pas reconnu. Il l'a pris pour un... ennemi. Il se sont battus, et... et... l'épée. Tùrin lui a passée l'épée noire au travers du corps. Vaïn pleurait. J'aurais voulu pleurer, moi aussi. Je n'y arrivais pas. Je comprenais maintenant comment l'Epée, cette maudite épée, était parvenue à Nargothrond. - Tùrin, rajouta Vaïn, en a perdu la raison pendant des mois. Puis, est devenu le Noire Epée. le silence retomba entre nous. J'étais incapable de réagir. Tout celà c'était passé des années plus tôt. - J'aurais dû l'empêcher... finis-je par dire péniblement. Ou lui désobéir. L'accompagner. Vaïn, si j'avais été là... - Tu te serais fait tuer avec les autres, me rétorque mon ami. Et sinon... tu n'aurais rien pu faire. Rien. J'ai parlé à Gwindor. Tout s'est passé trop vite. Oh, mon Seigneur....
Becca entra dans la chambre. Elle portait un plateau, sur lequel trônaient trois bols de bouillon. Contre toute attente, je décidai de manger. - Et toi ? demandai-je enfin à Vaïn, comment es-tu devenu ménestrel ? - Grâce à lui. Il aimait m'entendre chanter... alors je me suis dit... J'ai d'abord chanté pour les miens, avant de mener cette vie errante. Celle qui m'a menée à Nargothrond... ou parmi les hommes. Morgil... Dans chaque nouveau village que je découvrais, j'espérais te trouver. - Les autres ? - Ma soeur a donné un nouveau fils à Garion. Balan a repris son métier de souffleur de verre. La vie continuait, continuait malgré tout. Sauf... - Nellas ? osai-je. - J'ai dû lui apprendre, à elle comme au roi. Elle... elle avait donné naissance à une petite fille, quelques mois après votre départ. Elle... Ton ancien capitaine a tué ton seigneur. Tu es tombé gravement malade en l'apprenant. Et elle... celui qu'elle avait aimé avait tué celui qu'elle aimait... Il n'eut pas besoin d'en dire plus. J'avais compris. Becca revint. Elle m'apportait cette fois une... ... une tranche de foie cru... ...alors, à la vue de la viande sanglante, les larmes montèrent en même temps que les souvenirs... ..." Tu vas encore m'obliger à avaler mon morceau préféré, je parie ?"... Je roulai sur moi-même, et éclatai en sanglots. Ceinwyn voulut me prendre dans ses bras, mais Vaïn l'en empêcha. - Laissez-le, Dame. Laissons-le un moment.
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