J'avais toujours été solide. Je ne fus donc pas long à me rétablir, physiquement. Moralement, par contre... Ceinwyn et Becca avaient proposé à Vaïn de rester avec nous, tant que j'aurais besoin de lui. Il avait accepté, avec la simplicité qui le caractérisait. Il tentait, de son mieux, non de me faire oublier un chagrin qui restera à jamais gravé en mon coeur, mais de me ramener vers la vie. Pourtant, je restais prostré. J'avais repris mon travail, mais n'y trouvais plus aucun goût. Il m'arrivait d'être irrascible, agressif... même avec Griet, qui n'y pouvait rien, et qui, parfois, venait elle-même me demander pardon alors que c'était moi qui m'irritait pour un rien. Elle tentait de me consoler, pourtant, la petite. "Je ne veux plus que tu aies de la peine, Oncle Morgil", me disait-elle souvent. Je ne pouvais alors que la serrer contre moi, comme ma petite fille. Lui dire que je l'aimais, que je l'aimais de tout mon coeur, mais que tout cet amour ne comblait pas la perte de mon Seigneur. Je lui parlais de lui, lui racontant des histoires qu'elle devait connaître par coeur. - C'est lui qui t'a appris comment faire pour me sauver, n'est-ce pas ? me demanda-t-elle un jour. Comme j'acquiesçai, elle reprit "Alors, il m'a un peu sauvée, lui aussi..." - Oh, ma chérie... ne pûs-je que répondre. Comment ont-ils pu supporter cette période, ou plutôt me supporter durant cette période, je n'en sais rien. Je m'enfonçais dans une mélancolie dont ni l'amour de Ceinwyn, ni la douce amitié de Vaïn n'arrivaient à me sortir. Et je commençais à ressentir autre chose, aussi. La colère ! J'en voulais à Neithan. Je l'avais aimé, et respecté, autrefois, mais je lui en voulais de toutes les fibres de mon corps. A certains moments, je l'aurais étripé, lui aurais passé à travers le corps cette épée maudite qui portait trop bien sa couleur. A d'autres, pourtant, j'avait pitié de lui. Je le plaignais, mais comme un être misérable. C'était un accident, m'avait explique Vaïn... Mais il était responsable de cet accident. Pas seulement pour avoir... avoir... Oh... Monseigneur... Mais pour avoir persisté dans ses errances. Dans ses erreurs. Pour n'être pas revenu en Doriath. Pour avoir voulu mener sa guerre à lui. Pour n'avoir pas ravalé son orgueil. Pour... C'était sa faute. SA faute. Sa faute... S'il nous avait accompagnés en Doriath, rien ne serait arrivé.Mon Seigneur aurait vécu. Nellas aurait vécu. Sa faute...
Une complicité nouvelle était née entre Vaïn et Ceinwyn. Complicité amicale mais, tout autant, professionnelle. Mon ami était resté longtemps à observer le travail de ma femme, travait qui avait été le sien des années plus tôt. Avant... - Puis-je ? demanda-t-il un jour en me regardant. - Quoi ? fis-je, bougon. Il psa la main sur celle de mon épouse, qui guidait la navette. - Que ? sursauta-t-elle, étonnée. - Vous êtes douée. J'aimerais vous apprendre. Certains points, certaines techniques. Si vous me le permettez, et si Morgil le permet, bien sûr. Je n'avais aucune raison de dire "non", et Ceinwyn fut flattée. - J'ai vu votre travail. Vous étiez un maître-artisan, lui confia-t-elle, de l'admiration non feinte dans la voix. Vaïn baissa la tête, confus. Mais s'il n'avait rien d'un vantard, il ne jouait pas non plus de la fausse modestie. Et connaissait son ancienne valeur. - J'ai eu des siècles pour apprendre, Ceinwyn. Et de bons professeurs. J'aimerais en être un pour vous. Peut-être est-ce en les regardant, durant de longues heures, travailler de conserve, que je commençai à retrouver un peu de sérénité. Et que je finis par avoir le courage...
- Vaïn ? demandai-je à mon ami. Est-ce que tu sais... ? - Si je sais quoi ? Depuis des mois, cette question restait coincée au fonds de ma gorge. - Ce qu'il est devenu. |
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