J'arpente la grande pièce de long en large. Anxieux. Nerveux. Becca m'a pour ainsi dire jeté hors de ma chambre. Prétendant que ma présence porterait malheur au bébé. J'en ai mis, pourtant, des bébés au monde. Mais, inflexible, elle m'a répondu : "Pas des bébés dont vous êtes le père". Alors, je suis là et j'attends. Est-ce bien raisonnable de mettre un enfant au monde dans un univers aussi tourmenté, aussi incertain ? La guerre contre le Ténébreux continue, encore et encore, et d'autres menaces se profilent à l'horizon. Il me semble pourtant que la vie doit continuer, que le pari doit être pris sur l'avenir. Quel avenir ? Nul ne le sait. Celui que nous bâtirons, sans doute. Je suis sûr qu'il y aura, encore et encore, des hommes - et des elfes, et des nains - de bonne volonté qui s'acharneront vaille que vaille à contrer le malheur et la guerre. Peut-être mon petit en fera-t-il partie ? Qui sait... Mon petit qui n'a pas de nom, encore. Ceinwyn et moi n'ayant pas réussi à nous accorder. Elle voudrait l'appeler, s'il s'agit d'un garçon, Beleg comme le Seigneur que j'ai tant aimé. Mais ma peine est encore trop récente, trop vive. Je ne pourrais pas donner ce nom à mon fils. De même, Nellas pour une fille... je ne le pourrais pas non plus.
Et j'attends... j'attends... Griet me prend par la main, m'entraîne jusqu'à la table,, s'assied sur le banc et m'oblige à m'asseoir aussi. Face à moi, Vaïn sourit. Il a repris sa vie d'errance. Mais, ayant promis d'être à mes côtés pour la naissance, il est là. Il tente de m'apaiser par des mots. N'y parvient pas. Alors, il se met à chanter. Les mélodies elfiques emplissent mon âme de sentiments troubles, de chagrin et de joie, mais dissipent peu à peu mon angoisse. Jusqu'à ce qu'il entonne, pour la première fois devant moi, le lai composé par Neithan en hommage à mon Seigneur. Et qu'étrangement, la présence des absents paraîsse tangible. ... et que des pleurs retentissent dans la nuit tombante... je veux me précipiter à l'étage. Griet me retient par la manche. - Attends, Oncle Morgil. Oncle Vaïn... dis-lui. J'essaie de me montrer raisonnable. Les minutes passent. Jusqu'à ce que la porte s'ouvre, et que Clara la franchisse. Un paquet de langes dans les bras. Elle me tend l'enfant. je le prends. J'ai l'impression d'être maladroit, même si c'est faux. - Ceinwyn ? fais-je, anxieux. - Elle va bien, répond-elle. La petite aussi, va bien. La petite... ma fille... Je pose mes lèvres sur le front minuscule. Fier comme un coq sur ses ergots, je présente mon enfant à sa grande soeur, et à mon ami. Puis, doucement, pour ne pas secouer le bébé, je rejoins mon épouse. Elle est belle, malgré sa pâleur, et ses traîts tirés par l'épuisement, et la récente souffrance. Je m'assieds sur le lit et l'embrasse. Je regarde Becca et Lisbeth, qui s'ecclipsent. Je murmure "je t'aime", et Ceinwyn me sourit. - Alors, me demande-t-elle, as-tu enfin l'idée d'un nom sur lequel nous pourrions nous mettre d'accord ? Je regarde longuement ma toute, toute petite fille endormie dans mes bras. Et, curieusement, le souvenir d'une enfant que je n'ai pas connue, mais dont son frère m'avait longuement parlé quelques mois plus tôt me vient à l'esprit. Une enfant trop tôt disparue, mais dont le nom reflète à merveille mes nouveaux sentiments. - Lalaith, dis-je. Lalaith, fille de Morgil. - Lalaith... accepte Ceinwyn. La joie...
Michèle Huwart Mons, Avril 2005
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