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La naufragée d'Orient

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 7: 'Umahwiyë
(par Cécile C., ajouté le 13/07/03 19:04)


Au bout d’un moment Anh Ni n’avait toujours pas détourné les yeux, et Carangil commençait à se demander si elle comptait poursuivre sa méditation jusqu’à comprendre comment elle était arrivée là, et s’il lui faudrait vraiment rester à ses côtés jusqu’au bout. Un instant il avait pensé lui faire indiquer le chemin d’Imladris, où, tous les Elfes sylvains le savaient, les bibliothèques étaient bien mieux garnies que dans les bois. Évidemment l’idée était absurde ; quant à Elrond lui-même, à seulement supposer qu’il se déplacerait un jour jusqu’en Lórien, il était aussi intraitable que la maîtresse des lieux.
— Ne prenez pas la peine de rester, dit-elle enfin. Je vous retrouverai.
Il fit ce qu’elle lui disait. Il s’aperçut rapidement qu’ils se trouvaient près des bords de la Nimrodel, et presque à l’endroit où il avait rencontré Anh Ni. Même ici, le bois retentissait encore parfois des chants des Elfes. C’était un peu fatigant, certains jours. Avec un peu d’entraînement cependant, on arrivait à ne plus rien saisir que le bruit du vent sur les herbes, et la rivière non loin, dont les eaux apaisantes soulageaient aussi par leur chant. Parfois le vent sur les eaux sifflait comme une flûte se serait entrelacée aux cordes d’un luth étrange, lumineux, presque métallique, tant le bruit du flot était clair et sonore. Plus personne n’habitait par ici depuis des années, bien entendu. Seuls y passaient les rondes et parfois, des maraudeurs qui ne faisaient le chemin que dans un sens.
Justement, il venait d’entendre glisser le pas d’un archer contre une branche basse. Dans le doute, il s’écarta contre un arbre. Il aperçut un peu plus loin une ombre vive entre deux troncs, puis une autre qui s’approchait en face d’elle. Les archers s’étaient faits plus silencieux qu’à l’ordinaire. Ils avaient repéré un espion.
Il se rendit compte alors qu’Anh Ni s’était levée et qu’elle l'avait suivi. Elle était arrivée en silence ; il lui fit signe de rester immobile. Deux feuilles ou trois bougèrent à ras du sol. L’espion dans les fourrés ne se doutait de rien.
Ce fut au moment où les deux arcs se tendirent de concert qu’Anh Ni eut un bref mouvement. Il se passa ensuite quelque chose dont Carangil ne se souvint pas — et encore, ce fut seulement pour le souci de la logique qu’il admit par la suite qu’il devait nécessairement avoir oublié quelque chose, car aussi bien qu’il eût tenté de se le rappeler, tout ce qu’il parvint à revoir, ce fut la jeune fille qui se crispait l’espace d’un instant, et puis en suite qui ne se trouvait plus à côté de lui, mais à quelques pas, devant le fourré vers lequel était parties les deux flèches des gardes. Quant aux flèches en question, il ne sut jamais ce qu’elles étaient devenues. La première image indubitable qu’il garda de la suite, ce fut également Anh Ni, debout entre les archers qui la menaçaient de leurs poignards, et à ses pieds la créature qu’ils avaient visée, et à laquelle elle venait de sauver la vie : un énorme chat brun.
Avant qu’une catastrophe ne se déroule sous ses yeux, Carangil se précipita devant les archers. Il lui fallut un moment pour leur faire admettre que celle qu’ils menaçaient venait d’être libérée par la Dame et qu’il répondait d’elle sur sa vie ; même alors il n’y eut rien pour arriver à les convaincre. Ils lui montrèrent le chat, qui ne faisait pas du tout attention à eux.
— Cette créature du Nécromancien est venue épier la Lórien et en ramener les secrets à son maître, dirent-ils. Ces chats sont les espions les plus terribles dont il dispose. Ne voyez-vous pas qu’elle vient de le sauver ?
Carangil ne savait absolument pas quoi répondre ; le chat, sollicité d’un regard, bâilla largement.
— Vous tenez la preuve de sa culpabilité, dit l’archer en montrant Anh Ni.
— C’est moi qui ai la preuve de l’innocence de ce chat, dit-elle.
Il y eut un mouvement général vers elle. Elle s’inclina.
— Laissez-moi lui parler, dit-elle. Les chats ne sont les ennemis de personne. Pourquoi vous débarrasser par prudence de tous ceux qui pourraient être vos alliés ?
Un peu surpris mais très reconnaissant de la voir prononcer autant de mots à la fois sans qu’on lui ait adressé la parole, Carangil fit signe aux archers de la laisser faire, ce que bien entendu ils n’acceptèrent pas ; et puis ils constatèrent qu’Anh Ni ne les avait pas attendus. Elle s’était agenouillée aux côtés du chat, les deux mains à plat sur le sol, et s’inclinait en murmurant quelque chose d’incompréhensible. Le chat miaula une longue réponse aux modulations insaisissables.
Anh Ni sourit aux archers et le dialogue se poursuivit, sous la menace des arcs tendus mais sans aucun égard pour eux. Au bout d’un moment, elle marqua une pause. Carangil crut voir son visage s’assombrir. Mais elle reprit aussitôt sa discussion, avec de temps à autres un signe à ceux qui la regardaient. Beaucoup moins soucieux de politesse, le chat s’était couché sur le flanc. Il partit dans un long discours que les archers trouvèrent de plus en plus suspect. Lorsqu’il se tut, il ne chercha pas à partir. Anh Ni alors s’adressa de nouveau aux archers.
— ’Umáhwiyë que vous avez voulu tuer n’en veut pas à votre pays, dit-elle en désignant le chat. Il obéit aux ordres de son maître et il sera heureux d’en changer, si vous le désirez.
— De se faire traître après une longue expérience d’espion, en quelque sorte ?
— Aucun membre de sa race n’est engagé d’un côté ou de l’autre. Ils servent ceux qui se montrent reconnaissants pour leurs services, à tour de rôle s’il le faut. Mais il m’était venu à l’esprit que vous craindriez d’être trahis vous-mêmes. Par amitié pour moi ’Umáhwiyë accepte de promettre son allégeance à vos seigneurs uniquement, bien que cela soit contre l’honneur de sa race.
— Elle ment, dit un archer.
— Pourtant c’est assez plausible, dit Carangil.
— Et que peut valoir l’honneur d’une race qui accepte de servir le bien comme le mal ?
Le chat fit un signe de tête. Anh Ni lui traduisit l’objection. Il miaula bruyamment à l’adresse des archers.
— Le seigneur ’Umáhwiyë, dit Anh Ni, car il estime que vous respecterez son titre, vient de vous répondre que la fierté d’une race qui combat par vengeance, se méfie de la brise qui souffle et se soumet aux ordres de pouvoirs qui s’en sont donné le nom à eux-mêmes n’a pas à parler à voix si haute.
Elle s’inclina.
— Veuillez me pardonner.
Le chat dit autre chose.
— Il ajoute également que bien et mal sont des jouets pour les esprits les plus futiles, dit-elle. Je laisse ces paroles à leur propriétaire.
— Fais en sorte que quelqu’un prouve qu’elles ne sont pas de toi, dit un archer.
Elle se retourna vers le chat. Celui-ci l’écouta jusqu’au bout, en agitant le bout de la queue. Finalement il se passa la patte derrière l’oreille. Carangil aurait juré qu’il avait pris l’air exaspéré. En fin de compte, il se leva, et Anh Ni traduisit son dernier miaulement.
— Il dit également que si vous n’avez aucune confiance, il se constitue prisonnier, pour ne pas me porter tort. Si vous lui accordez votre confiance, il vous servira contre le Nécromancien, si besoin est. Et j’ajouterai que je vous recommande de lui faire confiance. Voulez-vous que je me constitue prisonnière aussi ?
— Carangil répondra de toi.
— Merci.
Les archers, qui n’avaient jamais escorté un chat, n’eurent pas l’air très heureux de cette étrange capture. Ils marchaient les yeux au sol, sur le félin qui allait entre eux la tête haute, en ronronnant.
— Est-tu sûre de ce que tu viens de faire ? demanda Carangil.
— Oui. J’ignorais que vos gardes avaient ordre de tuer les chats. Si vous voulez bien me pardonner, c’est une grave erreur. Il n’est pas bon de s’attirer leur rancune.
— Il n’est pas bon non plus de ne pas défendre ses frontières.
— Non. Mais vous auriez pu vous en faire des alliés. Ils en auraient été heureux.
— Est-ce lui qui te l’a dit ?
— Oui. Il dit que la pitance dans les caves de votre ennemi est exécrable et qu’on chercherait volontiers un meilleur abri, si les vôtres ne les haïssaient pas tant. Si vos seigneurs le veulent, je vous servirai d’interprète. Vous tenez une chance d’effacer les vieilles rancunes.
Assise au bord de l’eau, elle avait de nouveau l’air grave. Elle regardait les pierres scintiller et jouait avec le courant sans rien dire. Le soleil brillait sur les broderies de ses manches.
— A propos, comment as-tu réussi à le sauver ?
— J’ai entendu vos archers et j’ai vu qu’ils visaient quelque chose d’invisible. Il n’y a que les chats pour arriver à se cacher de la sorte. C’était tout simple. Je me suis placée devant lui et j’ai fait disparaître les flèches.
— Mais comment se fait-il que je n’aie rien vu du tout ?
— Je devais faire vite, dit-elle, et le silence retomba.
— Il t’a encore dit d’autres choses que tu n’as pas traduites, dit Carangil. Dis-moi, comment as-tu appris le langage des chats ? Et pourquoi a-t-il dit qu’il était prêt à servir la Dame par amitié pour toi ? Que t’arrive-t-il ?
Elle sortit les doigts de l’eau. Quelques gouttes tombèrent dans sa manche. Elle les regarda descendre le long de son bras, et puis elle replongea les yeux dans l’eau. Elle hésita encore un instant avant de reprendre la parole.
— Les chats sont des savants illustres, dit-elle. ’Umáhwiyë m’a révélé ce que seul un chat pouvait me révéler. Je sais d’où je viens à présent. Je me souviens de tout.

Voir le chapitre 7 sur 8



Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.