Chapitre 7:
Le val de Morgul
(par
Kévin, ajouté le 29/11/04 12:35)
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Eärenya, 28 Néminë T.A. 3011 ou jeudi 1er mars de l’an 3011 du Troisième Âge
Le groupe démarra en trombe, nous faisant courir dans une matinée déjà bien entamée. Les Orques étaient en armure, et paraissaient déployer un effort immense à chaque enjambée. Nous courûmes ainsi pendant une bonne heure, en direction de l'est, longeant le ruisseau du Morgulduin, et se rapprochant des Monts de l'Ombre. Ces montagnes décrivaient pourtant un renfoncement, qui menait à la cité de Minas Morgul et aux sombres escaliers de Cirith Ungol. Nous nous déplacions en silence, suivant le groupe désordonné d'Orques qui parlaient entre eux, lorsqu'un petit cri aérien se fit entendre. Mithrandir leva la tête et regarda les nuages, mettant sa main en visière. Une ombre fugitive et rapide passa sur le sol, et mon ami esquissa un sourire : - Il est là, fit-il à voix basse. Il me regarda et m'adressa un signe de tête. Puis il fixa le ciel et émit un long sifflement aigu, qui dépassa presque notre champ d'audition. Les Orques se retournèrent vivement en hurlant de douleur et en se bouchant les oreilles. Ce sifflement était harmonieux, et paraissait répondre au cri qui était survenu quelques instants auparavant. Puis des nuages blancs sortit une forme grise, pratiquement impossible à distinguer, l'astre lumineux étant juste derrière lui. Elle descendait en larges cercles, et poussait de temps à temps son cri. La forme se révéla être un aigle, immense, d'une envergure de plus de cinq mètres. Le groupe l'aperçut et commença à se disperser. L'aigle glatit une nouvelle fois, et ce fut la débandade chez les Orques, qui, affolés, abandonnèrent nos armes et s'enfuirent le dos courbé, craignant qu'il ne les attaque. Mithrandir et moi restâmes debout, et regardâmes les Orques disparaître au-delà des collines qui nous entouraient. L'aigle se rapprocha et se prépara à atterrir ; dans un rapide battement d'ailes, il se posa majestueusement sur le sol. Il replia ses ailes et vint vers Mithrandir. - Aragorn, voici Gwaihir, le Seigneur des Vents. Il nous attendait afin d'apporter son aide dans notre mission. Mais je ne m'attendais pas à ce qu'il vienne nous délivrer, et je vous en remercie, Gwaihir. L'aigle s'inclina gracieusement, puis se mit à couper nos liens avec son bec acéré. Il énonça ensuite quelques mots dans le Parler Commun : - Vous débarrasser de ces êtres répugnants ne fut pas une gageure. Je dirais même que c’eût été un jeu d’enfant. Mais que vois-je là ? fit-il en se tournant vers moi. N'est-ce pas... - Aragorn, fils d'Arathorn, fis-je en m'inclinant devant l'aigle. - Le descendant d'Isildur lui-même, compléta Mithrandir. Il m'aide dans ma tâche depuis voilà un peu plus de quinze lunes. Le nom de Gwaihir ne m'était pas inconnu, mais c'était la première fois que je le voyais en chair et en os. Le simple fait de l'avoir comme aide me donnait une étrange impression de facilité. Mithrandir passa un long moment à prendre des nouvelles du clan des aigles, dont Gwaihir était le chef. Puis après avoir mangé, nous repartîmes en direction du renfoncement rocheux et de la cité de Minas Morgul. - J'ai fait appel à notre ami Gwaihir pour nous faciliter la tâche. Il nous aidera tant que nous serons dans les parages afin d'éviter les patrouilles ennemies - dont une nous a surpris ce matin même - et de repérer Gollum. Gwaihir survolera le terrain que nous pratiquerons, et nous avertira au moindre problème ou signe de notre cible. J'aquiescai, et regardai l'aigle battre légèrement des ailes, puis s'envoler après avoir pris de l'élan. Il ne devint bientôt qu'une ombre grise sur les nuages, qui disparut et se noya dans la masse blanche. Un petit cri parvint encore à nos oreilles, avant de s'évanouir. Mithrandir se leva, prit son chapeau et son bâton, et commença à marcher d'un pas franc et résolu vers les proéminences rocheuses des Monts de l'Ombre, qui se dressaient maintenant devant nous. En un peu moins d'une heure, nous arrivâmes au renfoncement menant à la cité maudite de Minas Morgul, toujours surveillés par Gwaihir. - Gwaihir ne descendra que pour des faits extrêmement importants, annonça Mithrandir, aussi devons-nous dégainer nos épées. Il nous préviendra par un cri aigu si un groupe s'approche. Nous devrons alors être très prudents, et les éviter si possible, afin qu'ils n'alertent pas leurs camarades. Toute imprudence de notre part pourrait s'avérer fatale pour la mission. Nous devons donc surveiller à la fois les alentours mais aussi nous-même. Je sentais le regard du Seigneur des Vents posé sur nous, à plusieurs centaines de mètres de hauteur. - Votre camouflage ne peut marcher, ici, n'est-ce pas ? demandai-je à mon ami. - En effet, Aragorn. Le pouvoir de l'ennemi est trop puissant pour que mes pouvoirs puissent nous cacher des yeux malfaisants. Maintenant, taisons-nous, pour ne pas nous faire repérer. Nous continuâmes alors notre chemin, entourés par d'immenses falaises noires à pic. Un unique chemin de terre brûlée se présenta à nous, et nous fûmes contraints de l'emprunter. Il se rapprocha de la falaise sud et commença à monter légèrement. Il se détacha progressivement du sol, avant d'être uniquement racolé au flanc de la montagne, et de continuer à grimper, comme s'il tentait d'atteindre le sommet d'un pic inaccessible. Le sol fut rapidement loin en contrebas, et n'importe quelle personne qui aurait regardé par-delà la petite route aurait eu le vertige. Au détour d'un virage, Mithrandir s'arrêta et me montra l'effrayante cité de Minas Morgul, dans l'obscurité environnante. Au loin se dressait une haute tour noire, moins haute toutefois que la cité de Minas Tirith, qui venait rivaliser avec les falaises proches. Ses arêtes étaient pointues et tranchantes, et sur toute la surface se dessinaient maintes rainures larges et profondes, alimentant le sentiment de hauteur et de supériorité. Les nuages noirs disposés là éternellement lui donnaient un aspect encore plus terrifiant, et elle n'était éclairée que par une étrange lumière verte, à la fois faible et malveillante. Elle offrait un relief à cette tour, qui se détachait sans peine de la montagne paraissant pourtant la submerger. - Voyez Minas Morgul, me fit Mithrandir d'un air grave, gardienne de la seule entrée du Mordor - après la Porte Noire, bien entendu -, et demeure du Seigneur des Nazgûls, le terrible Roi-Sorcier d'Angmar. Ici règne un mal que seule dépasse la Tour Noire de Mordor, Barad-Dûr. C'est pourtant notre chemin, et nous passerons juste à côté de son entrée, pour emprunter les Escaliers raides de Cirith Ungol, que nous n'utiliserons pas jusqu'au bout. Puis Gwaihir nous prendra sur son dos et nous amènera au-dehors de ce lieu maléfique. Nous continuâmes notre route, et la tour de Minas Morgul se fit de plus en plus proche. Cependant, après un petit virage à droite, elle disparut derrière une épaisse falaise, et nous nous écartâmes d'elle. - Nous devons aussi vérifier les environs de la cité, pour voir si Gollum ne s'y est pas réfugié pendant la nuit. Ce tour ne sera pas long, et nous devrions avoir vérifié la totalité du val de Morgul dès ce soir, si nous n'avons pas de problèmes. Le chemin se mit alors à redescendre lentement, entre deux proches falaises. L'espace dans lequel se glissait le sentier ne faisait pas plus d'un mètre de large, et nous eûmes vite fait de le vérifier. Soudain, après une longue série de virages, les deux falaises s'écartèrent, et nous débouchâmes une nouvelle fois sur la Cité de Minas Morgul. Nous étions cependant arrivés à sa portée, et vîmes un large pont qui traversait une vallée profonde, et permettant de relier la tour à la terre ferme. A notre gauche s'ouvrit une immense route, prévue pour le passage d'une armée innombrable, et amenant directement hors des Monts de l'Ombre, droit devant la ville frontière d'Osgiliath. Devant nous, le pont était délimité par un simple muret de cinquante centimètres de hauteur. A son extrémité, deux immenses portes de fer s'élevaient, sur lesquelles pouvaient être aperçues des formes longues et droites, sculptées dans la porte. L'entrée du pont était caractérisée par deux statues de gargouilles froides et pénétrantes. J'avais l'impression de les voir vivantes, et de les entendre pousser leur grognement, qui se répercutait sur toutes les falaises sombres de Morgul - ou peut-être était-ce un vrai grognement ? Je repris soudain conscience de l'importance de ma remarque, et m'aperçus que le grognement provenait d'un autre endroit que la gargouille. Mithrandir venait aussi de s'apercevoir de la présence de Gollum, et était en train de regarder autour de lui pour essayer de le repérer. Mais l'obscurité n'arrangeait pas les choses, et nous avions l'impression que le grognement se trouvait partout à la fois, se répercutant sur toutes les falaises proches, et nous brouillant sans cesse. Puis, loin au-dessus de nous, résonna le faible cri de Gwaihir. Les évènements se déclenchèrent alors à la chaîne : Gollum sursauta, effrayé par le cri soudain de l'aigle, et je le repérai facilement, caché en hauteur dans un recoin des Escaliers de Cirith Ungol. Mais des cris rauques d'Orques sortirent en même temps de la route large à notre gauche, et nous obligèrent à revenir en arrière sans que l'on nous aperçoive. Au même moment, de l'autre côté du pont, résonna un puissant et terrifiant cor, qui fit vibrer la terre entière. Mon corps ressentait toutes les vibrations qui émanaient de ce cor, et je m'appuyai contre la falaise proche pour ne pas perdre l'équilibre. Un bruit sourd se fit entendre, et le battant droit de la porte de fer de Minas Morgul s'ouvrit lentement, préparant l'entrée de la patrouille d'Orques qui arrivait. De la porte se dégagea une aveuglante lumière verte, identique à celle qui éclairait la tour. Alors, devant nous, au coin de la falaise, dans la faible luminosité qui régnait, surgit un groupe de deux cents Orques environ, qui marchaient d'un pas désordonné. Leurs bannières flottaient au-dessus d'eux, et arboraient l'oeil du Seigneur Ténébreux. Puis, après les Orques suivirent une petite garnison d'Orientaux, richement armés et habillés. Eux marchaient au pas, néanmoins à la même vitesse que ceux qui les précédaient. L'arrière-garde pointa le nez, et y étaient postés une dizaine de cavaliers de Rhûn, qui portaient chacun une bannière. Ils empruntèrent le pont, avant de s'éloigner et de passer l'immense porte, pour disparaître dans l'enceinte de la Cité de Minas Morgul, gardée par deux statues lugubres d'une vingtaine de mètres de haut. Ces statues étaient celles d'Elendil et Isildur, mais l'environnement néfaste de la demeure du Seigneur des Nazgûls les avait terni, elles qui avaient pourtant rayonné le jour de leur construction. Puis la porte amorça sa fermeture, et coulissa lentement sur ses puissants gonds. Elle se referma dans un bruit sourd, plus fort que le précédent. Je n'attendis pas un instant de plus pour sortir de ma cachette. Je me dirigeai automatiquement vers les Escaliers et la corniche où j'avais aperçu Gollum. Nous avions laissé filer l'occasion de l'attraper. Cette occasion avait été unique, car l'environnement naturel le coinçait, avec deux seules issues possibles : soit descendre et tomber dans nos mains, soit monter et se diriger vers Gwaihir. Je m'apprêtai à gravir les premières marches lorsque je sentis Mithrandir couper mon élan en m'empoignant le bras. Je me retournai, et le vis mimer un sifflement. Il était, en fait, réellement en train de siffler, mais utilisait une fréquence si élevée que je ne pouvais l'entendre. Des airs répondit un cri, celui de Gwaihir, qui glatit trois fois de suite, marqua un temps d'arrêt, puis cria deux nouvelles fois. Mithrandir s'engagea alors, rapide comme l'éclair, sur les marches, en me disant d'un ton affolé : - Il a aperçu Gollum ! Dépêchons-nous de le rattraper, avant qu'il ne le perde de vue ! Gollum avait dû se servir de l'intervention miraculeuse des Orques comme d'une diversion pour continuer à grimper pendant que nous ne l'apercevions pas. Nous nous mîmes à monter à une vitesse folle les marches raides, hautes de cinquante voire soixante centimètres chacune. Nous arrivâmes quelques instants plus tard à une bifurcation : un petit sentier s'éloignait du chemin principal, pour se perdre dans les montagnes à notre gauche. Mithrandir siffla à nouveau, et Gwaihir lui répondit de deux cris espacés. L'inquiétude de Mithrandir disparut aussi vite qu'elle était apparue, et laissa place à un souffle rassurant : - Il a pris par la gauche. Ce chemin nous ramène dans le renfoncement de Minas Morgul. Je craignais un court moment qu'il ne se dirige vers la tour de Cirith Ungol. C'eût été la fin de tout espoir, car il aurait été pris par l'ennemi. Maintenant, il nous faut le coincer, sans quoi il nous échappera encore une fois. - Nous devrions nous séparer pour l'empêcher de revenir du côté du territoire ennemi et lui bloquer l'accès... - En effet, Aragorn. Suivez le chemin qu'a pris Gollum jusqu'au renfoncement. Vous arriverez sur la route large qu'ont empruntée les Orques tout à l'heure. Vous m'y trouverez normalement, car je vais reprendre notre route en marche arrière et revenir sur nos pas, et je sais à peu près où débouche ce sentier. - Qu'en est-il de Gwaihir ? demandai-je à mon ami, l'adrénaline commençant à monter en moi. - Il va de ce pas pister Gollum, et nous indiquer où il se trouve. Partons vite, où nous n'aurons aucune chance de le retrouver ! Mithrandir siffla rapidement la tête renversée, se détourna vivement, sa cape grise flottant dans l'air, et descendit à reculons les Escaliers, pour plus de sûreté. Quant à moi, je regardai le chemin vers lequel je devais me diriger. L'après-midi était déjà bien avancé, mais les nuages noirs de Mordor empêchaient la lumière du soleil de parvenir jusqu'ici. Le sentier était par conséquent sombre, aussi sombre que si nous étions aux premières lueurs de l'aube et non entourés de nuages. Je pris une profonde inspiration, et m'enfonçai dans le sentier bordé par deux falaises. Il était peu large, et dessinait une légère pente, parsemée de très nombreux virages et de rochers. Soudain, après une dizaine de minutes d'une course effrénée, je débouchai sur une corniche, avec loin en contrebas la route large de Minas Morgul. Je faillis perdre l'équilibre, et balançai des bras pour revenir en arrière et ne pas tomber. Après avoir repris mon souffle quelques instants, je repartis. Un petit virage se présenta au bout de la corniche, et, une fois franchi, la vue de la large route disparut. Néanmoins, avant de m'enfoncer, je vis derrière moi, en bas, une ombre furtive courant le long de la route. Cette forme n'était pas plus grande qu'un bouton de chemise, mais je distinguai derrière elle une cape virevoltante. Je me pressai alors et parcourus rapidement le sentier, qui s'était de nouveau glissé entre deux imposants rochers. Cette fois-ci, la pente se fit plus raide, et je me penchai en arrière pour ne pas tomber. Quelques instants plus tard, j'entendis le faible cri de Gwaihir dans les airs. Je me mis à courir encore plus rapidement, craignant qu'il y ait un quelconque problème, et je débouchai soudain sur la large route, qui par un virage prononcé, me paraissait moins large. Je regardai attentivement autour de moi, lorsque j'entendis le son de pas précipités à ma gauche. Mithrandir surgit alors à toute vitesse de l'ombre, et je vins à ses côtés, m'adaptant à son allure rapide. Tout en courant, il me dit entre deux reprises de souffle : - Gollum se dirige...sortie du Val de Morgul... Gwaihir...aperçu dans l'ombre... Mais il est loin...et...devons le rattraper...rapidement,... avant qu'il disparaisse...définitivement... Il pressa alors le pas et courut à toutes jambes, dans l'obscurité et la poussière environnante. Un petit nuage s'élevait à notre passage, avant de retomber, silencieux, sur la large route de terre. Nous vîmes une légère teinte claire se dessiner, loin devant nous et sûmes qu'il s'agissait de la sortie du Val de Morgul ; Mithrandir accéléra alors une nouvelle fois, mais notre élan fut rapidement coupé par un cri lointain, celui de Gwaihir. Je levai la tête, et vis l'aigle descendre en larges cercles, et se diriger vers nous. Mithrandir s'arrêta, essoufflé, et regarda en l'air, ses mains posées sur ses genoux pour reprendre sa respiration. Gwaihir atterrit avec la même grâce que la fois précédente, et nous apporta une nouvelle importante : - Je suivais Gollum des yeux, qui était sorti du val de Morgul, lorsque j'ai aperçu à un mille de distance à peine de vous un groupe de nombreux Orques. Ils se dirigent, courant, vers Minas Morgul, et ne vont pas tarder à tomber sur nous. Il se tut quelques instants, et nous entendîmes distinctement au loin le bruit d'une armée en train de courir. Puis Gwaihir reprit : - Le choix a été difficile à faire, et j'étais conscient des risques que présentait chacune des solutions. - Vous avez bien fait, Gwaihir, annonçai-je à l'aigle. Mieux vaut laisser filer Gollum au risque de le perdre une nouvelle fois de vue, que de nous laisser attraper par les patrouilles de Sauron. - En effet, et avant de partir vous rejoindre, j'ai vu Gollum se diriger vers le nord et les bois de l'Ithilien. Nous aurons peut-être une chance de le rattraper avant la tombée de la nuit. La notion de temps nous avait totalement échappé dans cette région, car les nuages de Mordor maintenaient une obscurité constante, quelle que soit l'heure. Mais je m'aperçus que la fin de l'après-midi approchait rapidement, et que le crépuscule arrivait à grandes enjambées. Ce fut d'ailleurs quelques enjambées que nous dûmes faire afin de grimper sur le dos de l'aigle, avant qu'il ne s'envole. Son plumage était lisse, doux et gris, et nous étions confortablement installés, lorsqu'il prit un départ quelque peu saccadé, par rapport au voyage qui suivit, beaucoup plus agréable. Je vis le sol s'élever doucement, et une brise légère vint me fouetter le visage. Mithrandir était assis devant moi, et criait quelques mots à l'oreille de Gwaihir, lui disant de nous amener à l'endroit où il avait quitté Gollum. Nous arrivâmes bientôt à la hauteur des nuages noirs, que nous rasâmes par dessous. Nous avions ainsi une vue unique sur le paysage terrifiant de Mordor, quoique nous ne puissions apercevoir les plaines arides de ce pays maléfique. Nous survolions rapidement les sentiers que nous avions empruntés plus tôt dans l'après-midi, et finîmes par arriver à la hauteur du groupe d'Orques. Gwaihir ne s'était pas trompé en nous disant que les Orques étaient très nombreux : ils étaient trois fois plus que le groupe que nous avions évité tout à l'heure, et nous n'aurions pu les éviter. Le groupe paraissait encore plus désordonné vu de haut, et quelques hurlements rauques parvinrent à nos oreilles, coupés de temps en temps par le battement d'ailes du Seigneur des Vents. Puis nous nous éloignâmes silencieusement du groupe, et nous rapprochâmes de la sortie du Val de Morgul. Les nuages formaient une nette limite, qui indiquaient clairement l'étendue du pouvoir du Seigneur Ténébreux. Nous arrivâmes à l'extrémité des Monts de l'Ombre, et les vîmes rapetisser au fur et à mesure que nous avancions. Soudain, nous quittâmes l'étendue de nuages noirs, et arrivâmes sous un ciel magnifiquement bleu, parsemé néanmoins de quelques petits nuages. Une rafale de vent vint nous rafraîchir, et Mithrandir et moi prîmes avidement une grande bouffée d'air. La lumière orangée du soleil, placé loin devant nous sur la ligne d'horizon, nous aveugla intensément. Gwaihir tourna vers le nord, et dessina une légère pente, tout en formant de larges cercles. Loin au-dessous de nous, se dessinait une vaste forêt qui s'étendait jusqu'à l'horizon. Gwaihir descendait encore, et nous vîmes le sol se rapprocher lentement. L'atterrissage se fit en douceur, à l'orée du bois, et Gwaihir se courba pour nous laisser descendre facilement. - Vous avez été d'agréable compagnie durant ce vol, Mithrandir, et vous aussi, Aragorn. Etant donné le retard que nous avons pris dans la recherche de Gollum, je vous aiderai à nouveau demain. Mais je dois aller quérir quelques nouvelles, et je suis contraint de vous laisser cette nuit. Je reviendrai demain matin au lever du soleil. - Allez, Gwaihir, Seigneur des Vents, annonça agréablement Mithrandir. Partez, et revenez-nous demain matin. Nous serons à l'abri des arbres, aussi ne vous inquiétez pas si vous ne parvenez pas à nous trouver. Il vous suffira de nous appeler, et nous sortirons immédiatement. L'aigle s'inclina majestueusement, puis prit son élan, et s'envola vers le nord-ouest, en direction du Cair Andros et des Monts Brumeux. Nous le suivîmes silencieusement du regard, jusqu'à ce qu'il ne fût qu'un lointain point gris dans le ciel mourant ; il disparut alors, nous laissant seul, aux abords du bois, qui paraissait sombre par ce coucher de soleil. Mithrandir posa son bâton, ôta son chapeau, et s'essuya le front. - Alors, Aragorn, que pensez-vous de ce petit tour dans les hauteurs ? - Magnifique ! Dommage que ce fût en de telles circonstances. Je n'hésiterai cependant pas à le monter, la prochaine fois - s'il y en a une. - Nous avons évité le pire en procédant ainsi, fit Mithrandir, la mine de nouveau sérieuse. - Oui, nous avons empêché Gollum de pénétrer dans le territoire ennemi. Mais qui sait où il se dirige en ce moment ? Personne ne le sait. - Nous verrons cela demain. Je pense que cette journée a été bien remplie concernant les événements importants. Allons maintenant à l'abri des arbres, pour reprendre des forces. Demain, nous aurons à nouveau une journée bien chargée. J'aquiescai et nous nous dirigeâmes vers les arbres proches. Nous nous enfonçâmes suffisamment pour ne pas nous faire repérer par d'éventuelles patrouilles ennemies, et nous arrêtâmes dans une petite clairière. Le soleil avait maintenant disparu, et seule la lune faisait office de guide et d'éclaireur. Nous nous assîmes et prîmes un bon repas : il s'était passé un après-midi très chargé et nos estomacs criaient famine. Nous dépassâmes exceptionnellement la ration que nous nous étions imposés et mangeâmes à notre gré. La nuit tombait progressivement, et nous finîmes par nous allonger, et nous endormir rapidement.
Quelques heures s’étaient écoulées, lorsque Mithrandir me réveilla. Le ciel était faiblement éclairé, mais la lune avait cependant disparu. Je m’aperçus que l’aube était déjà sur le point de naître, colorant le firmament d’un léger bleu clair. Mithrandir était affairé à ranger nos sacs, et parcourait la clairière de long en large. Lorsque je fus levé, nous prîmes un léger repas, et nous dirigeâmes vers l’orée du bois. A peine étions-nous partis de la clairière, que nous entendîmes Gwaihir glatir. Mithrandir pressa le pas, et nous nous frayâmes un chemin entre les arbres, avant d’apercevoir une claire lueur devant nous. La sortie du bois se rapprochait, et nous vîmes entre les troncs centenaires une grande ombre se mouvoir. Elle s’avéra être celle de Gwaihir, impatient de repartir. Il n’avait pas dormi de la nuit, mais paraissait néanmoins en pleine forme. Il lança un cri bienveillant, puis nous parla : - Alors, êtes-vous prêt à continuer cette recherche ? - En pleine forme ! répondis-je d’un ton jovial. Gwaihir me regarda longuement. Ses yeux profonds étaient aussi gris que son pelage, et décrivaient une visible sagesse, qui n’était cependant pas cachée. Les membres de part et d’autre de son long bec crochu se fendirent en un large sourire bienveillant, et il releva ses yeux derrière moi. Mithrandir, appuyé sur son bâton, était en train de réajuster son chapeau gris et rapiécé. Une fois en place, il s’essuya machinalement la manche gauche avec sa main droite, dans l’espoir d’en enlever quelque poussière invisible. Puis il leva la tête et annonça : - Si nous sommes tous prêts, nous pouvons repartir. Direction les forêts de l’Ithilien ! Gwaihir s’envola et disparut loin au-dessus de la forêt dans laquelle nous avions dormi, avant même que nous ne partions. Mithrandir commença à se diriger vers la forêt, et je lui emboîtai le pas. Nous nous enfonçâmes dans les bois serrés, les troncs desséchés par l’hiver, et dont les feuilles ne les habillaient plus. Rien n’aurait indiqué que cette forêt était vivante et habitée, si ce n’est trois écureuils qui gambadaient joyeusement devant nous, se disputant une noisette rescapée des estomacs affamés, et quelques merles qui gazouillaient dans la timide matinée de Sulimë, né à l’apparition cette aube : le mois de Neminë venait de se terminer et laissai approcher le fragile tuilë, signe du renouveau de la nature désormais en éveil. Nos pieds bruissaient en écrasant les feuilles tombées quelques mois auparavant, et notre marche se fit dans cette ambiance agréable. Nous fouillâmes les environs de l’Ithilien jusqu’à ce que le soleil atteigne le zénith, en vain. Gollum s’était dissimulé autre part, ou avait une fois encore disparu. Nous émergeâmes du bois, et aperçûmes une étendue de collines, menant au loin à une petite rivière, qui prenait sa source dans les Monts de l’Ombre, et qui traversait un nouveau bois avant de rejoindre le Grand Fleuve. Je pouvais nettement distinguer le relief de l’Ithilien s’affaisser en allant vers l’ouest ; il formait une pente visible, entre les Monts de l’Ombre et la vallée de l’Anduin. De notre gauche partait un petit sentier de terre, qui se dessinaient progressivement entre les collines de l’Ithilien, et se dirigeait imperturbablement vers une nouvelle forêt. Là s’étendait sur plus de quatre vingt milles une large bande d’arbres et de végétation. Nous devions nous diriger vers cette forêt, afin de la vérifier. La marche fut longue, et nous voyions se rapprocher l’orée du bois. Nous n’en étions qu’à trois ou quatre milles, lorsque nous perçûmes le faible cri de Gwaihir dans les airs. Je levai instinctivement la tête, mais fut automatiquement aveuglé par le soleil, dont les rayons m’agressèrent vivement. Je fermai rapidement les yeux, mis ma main en visière, puis levai à nouveau la tête. Cette fois-ci, je distinguai dans la lumière blanche une ombre qui se mettait en travers des rayons. Elle disparaissait et réapparaissait régulièrement, au passage de l’aigle devant le soleil. Il glatit une nouvelle fois, et je baissai la tête en regardant au loin. Malheureusement, mes yeux s’étaient difficilement accommodés à la lumière aveuglante, et j’avais maintenant encore plus de mal à distinguer le paysage environnant. Mais Mithrandir, qui n’avait pas perdu de temps à tenter d’apercevoir Gwaihir, s’était déjà élancé vers la forêt. - Qu’y a t-il ? lui criai-je, le rattrapant avec peine. - Gwaihir a aperçu Gollum ! me fit-il en reprenant son souffle. Il s’apprête à pénétrer dans la forêt devant nous ! Il apparemment pris le chemin qui la traverse, mais n’y restera pas très longtemps… Nous continuâmes à courir une dizaine de minutes, avant d’arriver à l’orée du bois. Pendant la course, j’avais aperçu Gwaihir un bref moment, se dirigeant vers la forêt ; mais j’avais l’impression qu’il dépassait de beaucoup l’endroit où devait approximativement se trouver Gollum. Mithrandir ne s’inquiéta pourtant pas de son éloignement qui aurait pu nous être fatal. Il rétrécissait sur la toile bleu claire, et disparut à l’horizon. Cependant, juste avant de pénétrer dans la forêt, se fit entendre un cri indistinct et éloigné. Nous nous arrêtâmes, puis revînmes sur nos pas. Après avoir grimpé une petite colline proche, nous nous tournâmes pour apercevoir le spectacle qui s’offrait à nous : Gwaihir se fondait parmi une dizaine de ses frères aigles, qu’il avait ramené à la rescousse. Nous les laissâmes s’approcher, ce qui nous permit de reprendre notre souffle. Avant de fondre sur nous, ils poussèrent en même temps leur cri, qui s’accordait parfaitement. Ils descendirent alors en larges cercles, se suivant les uns après les autres, Gwaihir en tête. Soudain, il descendit vers nous, laissant les autres dessiner le cercle, et vint nous expliquer le but de sa manœuvre : - Voici une petite aide qui pourra nous être grandement utile, dit-il en se posant gracieusement sur le sol. Mes amis et frères vont scruter la forêt du ciel, pour tenter d’apercevoir Gollum. Ils vous signaleront sa présence dès qu’ils le trouveront. - Merci, Gwaihir, répondit Mithrandir. - Malheureusement, ils ne pourront pas se poser pour l’attraper, ce sera donc à vous de le saisir. - La Forêt d’Ithilien est immense, et vous nous apportez là une grande aide, Gwaihir, annonçai-je son encontre. Il me regarda, se courba légèrement, puis s’envola à nouveau en direction du cercle d’aigles. Gwaihir émit quelques cris à ses amis, qui se dispersèrent aussitôt et s’éloignèrent en plusieurs points de la forêt. Mithrandir tira les bretelles de son sac, croisa les bras et attendit. Quelques minutes passèrent, lorsqu’un faible cri se fit entendre au loin vers le nord. Ce cri n’était pas celui de Gwaihir, mais nous indiquait toutefois que l’un d’entre eux avait localisé Gollum. Mithrandir et moi nous élançâmes alors vers la source du cri, nous enfonçant dans la forêt à grandes enjambées, sans deviner que Gollum, malgré la précieuse aide que nous avait apporté Gwaihir, allait de nouveau nous échapper et nous semer…
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