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La naufragée d'Orient

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 8: le monde de l'Est
(par Cécile C., ajouté le 21/07/03 20:25)


« L’Est, commença-t-elle, est ce que vous craignez, je crois. C’est la demeure de votre ennemi, et vous n’avez jamais cherché ce qui se trouvait au-delà, et j’ignore même si vous soupçonnez qu’il y a un au-delà. Même si vous l’aviez su, je ne sais pas si vous auriez pu vous y rendre. Mais les chats gardent le savoir de ce qu’il y a sur toute la terre, et ’Umáhwiyë a compris sans efforts que mon peuple vivait dans ces régions orientales que vous ne connaissez pas. Nous-mêmes ignorons ce qui se trouve à l’Occident, et pour cela je n’ai rien reconnu à mon arrivée. Je suis la première de mon peuple à percer le mystère de votre existence, depuis des millénaires. Et je ne sais même pas si je pourrai le raconter un jour.
« Vous croyez peut-être que votre ennemi a noirci tout ce qu’il y avait à l’Est, mais vous vous trompez, je crois. Entre vos terres et les nôtre, il y a le Grand Désert, que nous avons franchi une fois pour fuir les périls de nos terres natales, et que nous ne pourrons plus jamais traverser, car il est trop vaste et les dangers y sont trop nombreux. Si vous voulez entendre l’histoire de mon peuple, la voici. Nous sommes nés en Occident, en un lieu dont nous n’avons pas gardé la mémoire. Au début des temps, nous nous sommes éveillés alors que la lumière combattait les ténèbres, et que des pouvoirs beaucoup plus forts que nous menaient leur bataille au-dessus de nos têtes. Peut-être à l’époque votre race et la nôtre ne faisaient qu’une. Ce que racontent nos chroniques, c’est que les dangers étaient si grands, et l’espoir si misérable, qu’un jour notre peuple se dispersa. Les uns partirent à l’Ouest où ils avaient vu une lumière plus clémente, d’autres se dissimulèrent dans les forêts et ne voulurent pas entendre parler de la lumière ni de l’ombre ; quant à mon peuple que vous avez oublié, il prit la route de l’Est et il traversa les terres désolées, puis le désert, dans l’espoir qu’il pourrait voyager assez loin pour qu’on l’oublie complètement, et que derrière la désolation il y aurait une terre insoupçonnée où il pourrait s’installer. Nous ne faisions pas confiance à ces êtres puissants qui faisaient la guerre autour de nous, même à ceux qui se disaient nos alliés. Nous avons eu raison, sûrement. Personne n’est venu assister notre traversée. Vos dieux nous ont oubliés et nous avons décidé de nous passer d’eux. Peut-être ne devrons-nous pas être alliés, même si nous nous rencontrons, alors.
« Enfin, la traversée du désert dura des années, avant que nous n’ayons franchi les dernières steppes. Le pays derrière était fertile et le mal n’avait pas l’air d’y être entré. En fait il n’y est jamais entré. Des Hommes nous avaient rejoints et nous nous étendîmes, et nous n’avons jamais eu de nouvelles de l’Ouest légendaire, à part des baladins qui prétendaient avoir lu dans les étoiles que l’ombre avait tout recouvert et que nos terres étaient les seules épargnées à présent. Cela n’avait aucun sens, mais nous en étions fort peu préoccupés ; et puis d’autre siècles passèrent et nous perdîmes tout de nos premiers jours dans l’Ouest, à part quelques chansons qui ont été chantées si souvent que rien ne doit rester de leurs premières paroles.
« Par la suite, notre amitié avec les Hommes finit par geler. Nous étions leurs seigneurs et ils avaient le sentiment de voir leur fierté molestée. Vint un temps où ils se révoltèrent. Mon peuple fut massacré et ceux qui survécurent se dissimulèrent dans les montagnes, le temps d’apprendre la magie et de se mettre à l’abri de toutes les attaques qui pourraient survenir par la suite. Ce fut dans les montagnes, au bout de quelques temps, que les savants commencèrent à soupçonner les possibilités des miroirs de divination. Ils développèrent une science qui leur permit de voir à travers les monts, jusqu’aux plaines dont les Hommes s’étaient emparés, et de prévenir ainsi tout le mal qui pourrait nous arriver d’eux. Ainsi la paix revint et mon peuple survécut, même s’il fut par la suite obligé de se mêler aux hommes sans s’en faire reconnaître, de peur de réveiller leurs haines. Je suis née en l’an 6025 après la fin de la guerre. Au cours de mes études, je fus amenée à m’intéresser aux techniques de divination et à l’utilisation des miroirs. Ce fut alors que je leur découvris une propriété curieuse.
Anh Ni s’interrompit.
— Ne suis-je pas allée trop vite ?
— J’ai très bien compris ton histoire, s’efforça de dire Carangil.
Il haussa les épaules.
— Je t’en prie.
— Quelque chose vous a semblé invraisemblable, dit-elle.
— Je préfère t’écouter jusqu’au bout.
Mais elle ne reprit pas. Carangil finit par lui dire :
— Il m’est seulement difficile de croire à l’existence d’un peuple si ancien, que les ténèbres n’auraient pas affecté, dit-il. D’ailleurs toute la terre a été corrompue. C’est ce que nous disent nos récits. Comment auriez-vous pu en réchapper ?
— Grâce au désert, dit Anh Ni. Le désert est trop vaste. Même votre ennemi ne peut le franchir.
Elle secoua la tête.
— Et peut-être notre partie du monde est-elle corrompue aussi, dit-elle. Les hommes nous ont pourchassés. Nous n’avons seulement pas senti la présence de ces ténèbres.
— Mais pourrait-il exister un désert si grand, dont nous n’aurions jamais entendu parler ?
— Cela se peut, si vous ne vous rendez jamais à l’Est, dit Anh Ni.
Elle le regarda une seconde.
— Vous ne me croyez toujours pas.
— Continue, je t’en prie.
Elle hocha la tête.
— Je vous disais que j’avais étudié les miroirs, et que j’avais fait une découverte, dit-elle. Puisse votre reine se contenter de ce qu’elle sait déjà faire de son propre miroir. Ils sont plus dangereux que vous ne l’imaginez. Enfin, je réalisai un jour qu’aussi bien qu’on pouvait voir, dans la distance et dans le temps, tout ce qui advenait dans le monde à travers la glace d’un miroir, on pouvait également se déplacer, pénétrer à l’intérieur de l’image. Cette découverte me sembla si merveilleuse, les possibilités qu’elle offrait si providentielles pour mon peuple, qui n’avait jamais cessé de craindre une nouvelle guerre, que je voulus l’étudier immédiatement, et trouver le secret qui permettrait à coup sûr d’utiliser les miroirs pour se rendre en un instant à n’importe quel endroit du monde.
« Mais mes projets en effrayèrent plus d’un, et de tous les maîtres de divination de ma connaissance, aucun n’accepta de m’aider. Ainsi personne ne me signala le jour où je fis fausse route, où je crus que tout était au point et que je pourrais sans danger traverser le miroir. Je pensais me déplacer jusqu’au village le plus proche, et revenir par le même chemin. Je me rappelle m’être installée dans mon atelier, le miroir en face de moi, je me rappelle mon reflet qui se brouillait et des images étranges qui se formaient sur la glace. Et puis c’est tout ce que je vois. Ensuite, c’est un long sommeil.
« J’ai cherché ces souvenirs pendant longtemps. Mais à présent tout est clair pour moi. Quelque chose n’était pas au point dans mon expérience et au lieu d’atteindre le village que je visais, je me retrouvai dans cette forêt, la mémoire vide. Par chance les chats savent ce qui nous est inaccessible. Je ne sais comment cela s’est produit, mais ’Umáhwiyë m’a reconnue. Il connaissait mes travaux et me les a rappelés. Je le crois. Tout m’est revenu.
Mais Carangil n’était pas toujours certain qu’on pouvait faire confiance à un chat. Il le lui dit.
— Je n’en suis pas certaine moi non plus, dit-elle, et elle baissa la tête.
Il y eut un silence songeur.
— Je ne puis croire à tout ce que tu m’as dit, dit Carangil, mais il nous faut bien expliquer d’où tu viens. D’autres sont peut-être plus savants que moi. Mais dis-moi, quelque chose m’échappe. Nous avons gardé la mémoire de ceux des nôtres qui sont partis dans l’Ouest, et de ceux qui ont refusé le voyage et se sont cachés dans la forêt. Comment expliques-tu que nous n’ayons aucun souvenir d’un peuple qui se serait enfui vers l’Est ?
— Ou vous avez tenu à l’oublier, parce que l’Est vous faisait horreur, dit-elle — Carangil voulut protester, mais elle lui fit comprendre d’un signe qu’elle les en croyait tout à fait capables — ou nous sommes partis bien avant ceux des vôtres qui décidèrent de se réfugier à l’Ouest, et ainsi vous avez eu le temps de nous oublier. Je ne sais. Nos plus grands savants soupçonnent à peine l’existence d’un monde occidental.
Carangil, qui considérait déjà que la question était close et qui s’était mis à songer aux miroirs et à toutes sortes d’expériences inquiétantes, ne fit qu’un signe de tête.
— Ce n’est guère encourageant, dit-il enfin. J’espère que personne dans notre pays n’aura l’idée de se servir de notre miroir pour autre chose que ce que la Dame en fait. Nous ne pouvons pas nous rajouter des ennuis par nous-mêmes.
Anh Ni fronça les sourcils, mais elle ne le reprit pas. Elle demanda cependant :
— Que montre donc le miroir de la reine ?
— Des choses qui furent, des choses qui sont et des choses qui ne sont pas encore arrivées, débita Carangil.
— Et comment les distingue-t-on ?
— A vrai dire, je n’en sais rien.
— A quoi vous est utile ce miroir alors, si vous ne savez pas distinguer s’il vous montre l’avenir ou ce que vous avez oublié ?
— Nous n’oublions pas tant de choses !
Puis il essaya de se remémorer tout ce que lui-même connaissait pour certain, et il se tut.
— C’est pour cette raison que je voulais tirer parti de ma découverte, dit-elle. Les meilleurs maîtres de divination admettent qu’il faut être fin stratège pour se permettre de faire confiance à leurs résultats. Mais personne ne sais à partir de quelle limite un calcul peut être qualifié de fin. Voilà pourquoi je crois que la divination est une science inutile. Elle fournit ses révélations, que personne ne peut comprendre.
— Le reine en sait sans doute plus long.
— Si la reine peut déterminer que ce qu’elle voit dans son miroir n’est pas encore arrivé, cela ne lui est sûrement pas très utile non plus. Moi, lorsque j’ai entendu parler de ce miroir pour la première fois, j’ai su qu’il s’agissait de quelque chose d’important, quelque chose qui n’avait rien à voir avec la divination, même si je ne comprenais pas encore vraiment quoi.
Elle soupira.
— Et maintenant que je sais ce à quoi pourrait me servir ce miroir, cela ne me rend pas espoir non plus. Même si la reine me permet de m’en approcher, rien ne m’assure que je rentrerai chez moi. S’il se produit un autre accident qui sait comment je pourrai en revenir ?

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.