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A la recherche de Gollum

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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Chapitre 8: Le labyrinthe de roc
(par Kévin, ajouté le 29/11/04 12:37)


Isílya, 17 Narquelië T.A. 3014
ou lundi 19 octobre de l’an 3014 du Troisième Âge



Maintes et maintes plaines et collines s’étaient dévoilées devant nous depuis le début de notre recherche, mais d’aucunes ne surpassait celles de la rive ouest du Grand Fleuve. Les Bouches du Delta de l’Entalluve s’éloignaient désormais derrière nous, après plus de soixante-dix milles d’étendue. Ces Bouches ne pouvaient être qualifiées de terrain sec, ni de marais bourbeux en temps normal. Elles étaient alimentées par une multitude de petits ruisseaux, eux-mêmes nés du croisement de plusieurs rivières : la Rivière du Gouffre rejoignait celle de l’Entalluve, qui étaient ensuite crûes par le Snowbourn, avant de former l’immense Delta que nous avions traversé les quatre jours précédents.
Il faut signaler que cette traversée ne fut pas des plus simples depuis le début de notre mission, commencée il y a déjà plus de cinq ans : le mauvais temps avait décidé de nous traquer dans la moindre parcelle de cette région. Le barrage opaque que formaient les épais nuages gris empêchait le moindre rayon d’atteindre le sol. Cependant, tout autour de nous, à l’horizon, cette forme massive était coupée par une nette couronne dorée aveuglante. J’avais ainsi l’impression que les nuages s’acharnaient sur nous tels des corbeaux sur un cadavre, et s’obstinaient à nous suivre. La pluie avait été remplacée par la grêle, cinglante et puissante, et rendait notre traversée – ponctuée de plus d’une dizaine de passages à gué – pratiquement impossible : la terre ferme était ainsi devenue boueuse, et l’on pouvait désormais penser que ce lieu désolé était un véritable marais. Quatre journées sous la pluie, fatigantes, à patauger sans relâche dans une épaisse et lourde boue... Et la pluie diluvienne, qui s’obstinait à nous tremper jusqu’aux os... Ce furent les ingrédients de cette immonde traversée à laquelle nous fûmes contraints, après avoir capté des rumeurs sur un étrange personnage qui se faufilait à travers le paysage de Rohan.
Trois ans sans aucun signe de Gollum, cet être qui nous avait échappé et semé à plus d’une reprise. Aucune aide n’y put rien faire, il parvenait toujours à nous glisser entre les doigts. Finalement, la lointaine phrase de Celeborn, prononcée juste avant notre départ de la Lórien, prenait tout son sens : "Il pourrait vous poser beaucoup plus de difficultés que vous ne le pensez, et vous ne devriez pas le sous-estimer, car il a plus d'une fois échappé à nos troupes...". Nos troupes aussi n’avaient pas suffi, mêmes composées de nombreux aigles attentifs et vifs comme l’éclair. Il y a deux ans, Mithrandir avait aussi fait appel à l’un de ses confrères, un Istari du nom de Radagast, ami des animaux. Ce vieil homme nous avait proposé son aide pendant plusieurs semaines, se servant de tous types d’êtres vivants : oiseaux, serpents, etc. Malheureusement, notre cible n’avait pu être repérée – peut-être s’était-elle éloignée pendant un certain temps. Quoiqu’il en fût, Radagast est reparti après avoir en vain tenté de nous aider. Ces cinq ans de recherche auraient pu être considérés comme inutiles, mais nous avions plus d’une fois empêché Gollum de se faire capturer par l’ennemi, ce qui ne pouvait être négligeable. Il était vrai que notre espoir de le retrouver diminuait à mesure que les semaines passaient, mais nous n’abandonnerions pas, du moins jusqu’à ce que nous le trouvions ou que l’ennemi le prenne. C’est ce dont nous avions justement peur, mais nous devions d’abord nous en assurer avant de perdre tout espoir.
Durant notre traversée du Delta de l’Entalluve, nous avions cherché d’éventuelles traces de pas, mais ce fût inutile, et nous nous étions rapidement aperçus que la pluie abondante balayait les nôtres, à peine quelques secondes après notre passage. Nous ne pouvions pas même voir à cinq mètres devant nous, et avancions à l’aveuglette et à vitesse réduite. La grêle mêlée au vent glacial nous avait frigorifié, et nos membres s’engourdissaient de plus en plus. Notre avancée se faisait de plus en plus lente, et ce fut avec une joie sans précédent que nous voyions arriver la limite des Bouches de l’Entalluve, clairement annoncée par de vagues collines à l’horizon et la fin de l’épaisse couche de nuages.
La pluie ininterrompue durant notre traversée commençait petit à petit à diminuer, et lorsque nous nous éloignâmes de quelques mètres de la lisière de la région du Delta, pour nous trouver sur une surface rocheuse, elle disparut complètement. En se retournant, nous pouvions apercevoir au-dessus de l’étendue des Bouches de larges traînées obliques, montrant que la pluie n’avait de cesse de rendre le terrain impraticable.
Nous nous mîmes donc en tête de nous éloigner le plus vite possible de cet endroit, ce que nous fîmes sans plus tarder. Une large sphère rouge orangée baignait les Plaines du Rohan dans une atmosphère typique d’undómë, prête à abandonner la Terre du Milieu pendant une nuit. Loin vers le nord, se dressait la grande colline d’Amon Hen, seule dans le ciel rosé. Vers le nord-est, après l’île de Tol Brandir, s’élevaient les collines tranchantes et inextricables de l’Emyn Muyl. Après un peu moins d’une heure de marche, nous arrivâmes à un sentier pratiqué, joignant Edoras aux Chutes de Rauros. Nous le suivîmes, jusqu’à arriver à la tombée de la nuit à quelque courte distance du Nen Hithoel. A notre gauche, habillé d’une multitude d’arbres qui commençaient toutefois à perdre leur feuillage, se dressait, silencieux, l’Amon Hen, Siège de la Vue. Une légère brise parcourait le lac, et était superposée au son qui émanait des Chutes, à quelques kilomètres de là. Nous entreprîmes de passer la nuit ici, au clair de lune, et de partir le lendemain, en direction des collines occidentales de l’Emyn Muyl.

Une fois levés, habillés et restaurés, nous repartîmes vers le nord. Le soleil faisait ses premiers pas dans le ciel d’un bleu limpide et clair, évidé de tout nuage. Il avait bien entamé sa progression lorsque nous nous mîmes en route, et il ne fut pas très difficile de nous guider dans la légère brume matinale. La rosée du matin recouvrait la quasi-totalité de la végétation et lui donnait un petit aspect brillant et humide. Quelques oiseaux solitaires sifflaient leur chant, d’un air joyeux. Nous nous approchâmes de la berge, pour pouvoir se diriger vers les premières collines de l’Emyn Muyl. Apparemment, les pluies diluviennes qui noyaient les Bouches de l’Entalluve n’étaient pas venues troubler le lac du Nen Hithoel, et le sable déposé sur les rives n’était en aucun endroit mouillé.
Après plusieurs kilomètres de marche le long de la rive du lac, Mithrandir se dirigea subitement vers les collines qui se présentaient sur notre gauche. Y étaient placés quelques arbres et bosquets solitaires, qui ponctuaient l’idée de collines rocailleuses et arides. Un sentier se dessinait, forcé, entre les collines, et nous fûmes contraints de l’emprunter, pour ne pas risquer de se tordre une cheville : le terrain était très irrégulier, avec d’immenses trous dissimulés un peu partout, et il était très aisé de se blesser. L’après-midi passa lentement, sans aucune trace de Gollum. Nous avions vérifié la moitié des collines occidentales lorsque nous décidâmes de nous arrêter pour nous reposer.

Le jour suivant, nous continuâmes à vérifier les collines, espérant vivement que Gollum s’y trouverait. Mais nous avions beau chercher dans chaque recoin de l’Emyn Muyl, nous étions incapable de déceler la moindre trace de lui. Ce fut ainsi qu’au crépuscule, nous arrivâmes dans une forêt, à proximité des rapides de Sarn Gebir. Nous nous rapprochâmes alors à nouveau de la rivière. Après avoir marché une bonne heure, le bruit de l’écoulement se fit de plus en plus proche et distinct. Entre quelques arbres encore habillés de quelques feuilles jaunies, j’aperçus une lueur claire en face de moi. Nous débouchâmes ainsi sur une petite clairière, placée là, au bord du Grand Fleuve de l’Anduin. Devant moi, dans l’obscurité qui grandissait, les eaux coulaient, tumultueuses, entre d’innombrables rochers disposés sur toute la largeur du Fleuve. J’imaginai déjà ce que nous allions faire dès l’aube.
- Voyez-vous ces rochers ?
Mithrandir venait de me couper dans ma réflexion.
- Il y a de grandes chances pour qu’ils nous servent à traverser le Fleuve à gué demain, répondis-je d’un air qui laissait entrevoir une touche d’ironie. N’est-ce pas ?
- Vous avez tout à fait raison, fit Mithrandir en me regardant de ses yeux pétillants. Ils nous seront d’une grande aide. Cependant, nous aurons besoin de toute notre énergie pour ne pas tomber à l’eau. Il vaudrait donc mieux que nous dormions…
Mithrandir s’allongea et s’endormit après m’avoir souhaité une bonne nuit. Cependant, je n’étais pas d’humeur à me coucher pour le moment. Je repensai à un certain passage à gué, qui avait failli coûter la vie à mon ami. Il était situé un peu plus haut en amont, et était beaucoup plus difficile à pratiquer. Cependant, nous avions raté ce passage, et la corde qui devait nous aider à traverser a été rompue. Il n’est désormais plus la peine de songer à repasser par là. Tout en songeant à cet ancien passage à gué, mes yeux se portèrent vaguement sur un détail étrange au sol. Dans l’obscurité qui régnait, je dus me lever pour confirmer mes hypothèses : je pouvais distinguer dans le sable sec quelques subtiles traces de pas humides, se dirigeant vers les rochers qui permettaient le passage du Fleuve. Ces traces s’enfonçaient à peine dans le sable, et n’auraient pu être aperçues par une autre personne qu’un Rôdeur attentif.
- Mithrandir ! MITHRANDIR !! Réveillez-vous !
- Qu’y a-t-il ? fit-il, aussitôt sur le qui-vive.
- Je viens de trouver des traces dans le sable...
- Des traces ?
- …et j’ai de grandes raisons de penser qu’il s’agit de celles de Gollum.
- Gollum ?
Il se leva automatiquement, mit son chapeau en place, et se saisit de son bâton. Il se mit alors à chercher frénétiquement.
- Arrêtez ! Vous allez les effacer !
Mithrandir stoppa net, et se tourna vers moi. Il s’excusa et me demanda de lui expliquer succinctement ce que j’avais observé :
- J’ai – par un très grand hasard – aperçu de très légères traces sur le sol. En les examinant attentivement, je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un être à quatre pattes. Le déclic s’est alors fait automatiquement. Gollum est passé par ici, il y a moins de vingt-quatre heures, et se trouve maintenant de l’autre côté de l’Anduin.
Mithrandir réfléchit rapidement ; je le voyais dans ses yeux, qui brillaient d’un faible éclat dans le noir. En quelques secondes, il échafauda un plan.
- Nous allons traverser le fleuve maintenant, bien que cela représente un danger non négligeable. Lorsque nous serons sur l’autre rive, vous tenterez de trouver de nouvelles traces, afin que nous puissions le poursuivre.
J’aquiescai vivement et me tournai vers la rivière, qui me paraissait désormais plus impressionnante.
- Nous allons marcher sur ces rochers, en prenant bien soin de ne pas glisser… fit Mithrandir, prêt à s’avancer.
Je me lançai en premier, et mis un pied dans l’eau, avant de poser le deuxième sur le rocher le plus proche. J’utilisai alors mes bras pour rester dans un équilibre convenable, et avançai par petits pas. La traversée parut durer des heures, alors que je me plaçai sur le rocher du milieu. Je m’arrêtai un peu, afin de reprendre mon souffle et de me repositionner. Mon regard se porta vers la berge opposée, puis vers la rivière. Placé en son milieu, elle me paraissait encore plus large et impossible à franchir. J’eus alors l’impression qu’elle m’attirait à elle, et penchai irrésistiblement vers la surface, lorsque je sentis la main subite de Mithrandir sur mon épaule. Je sursautai, et me retournai, pour voir que mon ami m’avait rattrapé. Il m’invita à continuer ma traversée. Cependant, la seconde moitié se fit étrangement plus difficile – ou était-ce un effet de mon imagination ? Les rochers devinrent plus petits et lisses, et l’eau venait éclabousser allègrement mes pieds. L’obscurité se fit plus profonde : la lune venait de disparaître derrière d’épais nuages et assombrissait ce milieu déjà difficilement perceptible. Soudain, alors que je posai un pied sur un nouveau rocher, il glissa et tomba à l’eau. Je commençai à perdre l’équilibre, en agitant inutilement les bras, sentis mon corps basculer en arrière, et vis Mithrandir se précipiter vers moi pour essayer de me rattraper – en vain. Je tombai dans le Fleuve, et crus être emporté par le courant. Cependant, une surface solide apparut sous moi, et j’y atterris sur le dos. Un immense élancement de douleur me traversa la colonne vertébrale, et je me retins pour ne pas crier. L’eau glacée eut rapidement raison de moi, et je tombai évanoui, la tête à présent sous l’eau.
L’Obscurité la plus totale m’entoura et je sombrai dans un rêve sans fin…

- Aragorn ! Aragorn ! Réveillez-vous ! Vous n’avez rien… Ne vous inquiétez pas, vous êtes tiré d’affaire.
Un nouvel élancement de douleur apparut, et je bombai le torse pour essayer de le calmer.
J’ouvris les yeux…
J’étais allongé sur le ventre, le menton dans l’herbe. La lune était réapparue et me montrai le visage bienveillant de Mithrandir. Il était penché au-dessus de moi, et essayai de me…
Douleur à nouveau…
Cette fois, je ne pus retenir un effroyable cri de douleur, que je fus toutefois incapable d’entendre. J’avais l’impression que l’on m’avait transpercé le dos.
- Calmez-vous. Je viens de vous soigner… Vous ne sentirez plus rien désormais, si ce n’est une quasi-imperceptible douleur au niveau des cervicales.
Je tournai la tête et fermai à nouveau les yeux…

J'ouvris les yeux, et me redressai lentement. La douleur au dos avait disparu, et avait laissé place à un engourdissement très gênant. Je ressentais comme un torticolis au niveau du bassin. L’eau imprégnée à mes vêtements me faisait frissonner, et je dus accomplir un effort extrême pour me lever. Autour de moi s’étendait une vaste plaine, qui était délimitée au sud par l’Emyn Muyl et au nord par une nouvelle forêt. J’aperçus alors Mithrandir assis, en train de fumer tranquillement sa pipe. Il m’aperçut, lâcha une bouffée de fumée, puis me sourit.
- Vous avez eu de la chance que j’aie pu vous rattraper. Quelques secondes de plus, et vous vous serez noyé. Vous êtes resté évanoui pendant plus de deux heures…
Je mis mes mains autour de ma taille, en bombant le torse, puis annonçai :
- Je vous remercie, Mithrandir.
- Ce n’est rien, fit-il en remettant sa pipe à la bouche. Voujavéfélamême chojepourmoi…
- A croire que les gués de l’Anduin nous portent malheur, dis-je en lâchant un petit rire, que mon ami reprit.
Je m’avançai lentement vers Mithrandir, puis sortis à mon tour ma pipe, que je bourrai de tabac et allumai. Nous passâmes un petit moment à nous changer les idées. Puis au bout d’une dizaine de minutes, Mithrandir m’annonça :
- Vous ressentirez un petit engourdissement aujourd’hui seulement ; il disparaîtra très rapidement, et vous pourrez ensuite penser à autre chose. Pendant votre sommeil, j’ai recherché les traces éventuelles de Gollum.
- Et ? fis-je, désormais remis de mes émotions.
- Gollum était sorti de l’eau, ces traces furent donc plus faciles à repérer… Je les ai suivies sur une courte distance, et j’en ai conclu qu’il se dirigeait inévitablement vers les collines de l’Emyn Muyl.
Le silence tomba. Les collines de l’Emyn Muyl ? Si nous nous risquions à le suivre là-bas, nous pourrions nous perdre, sans plus pouvoir en ressortir. D’un autre côté, nous ne pouvions pas perdre une nouvelle fois l’occasion de l’attraper. Le choix s’imposa rapidement dans nos deux esprits, qui réagirent en même temps :
- Il faut le suivre, annonçâmes-nous en chœur.
Mithrandir me regarda, avant de lâcher un petit rire intérieur bienveillant. Nous terminâmes nos pipes, et nous mîmes en route après nous être restaurés.
Les premières lueurs de l’aube se dessinaient à l’horizon lorsque nous atteignîmes le sol rocailleux de l’Emyn Muyl : tranchant comme des rasoirs, émergeaient du sol maints pics, rochers et autres embûches. Les sommets acérés s’élevaient dans les airs, silencieux, lugubres et peu accueillants. Je m’arrêtai, repris mon souffle et m’engageai à la suite de Mithrandir dans le dédale de roc. Une épaisse brume nous envahit aussitôt, et nous perdîmes rapidement le nord, effectuant des tours et détours innombrables. La journée atteignit son apogée, et nous étions toujours sans aucun indice de Gollum. La brume se dissipa, laissant découvrir un environnement morne, désolé, gris et tranchant. Tout était silencieux, si ce n’était le bruit de nos pas sur le sol. Des paysages identiques défilaient sous nos yeux, et nous avions la désagréable impression de tourner en rond. A la fin de la journée, Mithrandir s’arrêta, courbé, jeta son bâton à terre en s’asseyant, et dit d’un air plaintif :
- Rien à faire, nous sommes perdus…
- Ne désespérez pas, Mithrandir. Nous finirons forcément par retrouver notre chemin.
Il soupira longuement, ferma les yeux, tandis que je jetai un regard alentour. La nuit tombait lentement, assombrissant cet endroit déjà sinistre. La brume apparut à nouveau, épaisse et opaque, et vint alimenter l’esprit d’inquiétude qui régnait. Je vis à travers elle quelques rochers se détacher, formant de petits sommets pointus. Peu de végétation subsistait dans les collines orientales de l’Emyn Muyl, et cela expliquait l’absence totale d’animaux en ce lieu. Le vent souffla entre les hautes collines, en émettant un long gémissement. Je me rappelai alors une lointaine région, qui ressemblait étrangement à celle-ci : les Hauts des Galgals, enserrés entre la Vieille Forêt et la petite ville de Bree renfermaient en leur sein une terrible malédiction. Le Roi-Sorcier d’Angmar avait envoyé au cours du Troisième Âge des esprits maléfiques, pour mener quiconque traversait cette chaîne de collines vers sa perte. Ces collines étaient elles aussi labyrinthiques, et il était aussi facile de s’y perdre que dans l’Emyn Muyl, d’autant plus que des pierres tombales y étaient disposées, et qu’elles pouvaient être facilement confondues.
La luminosité diminua à mesure que les secondes s’écoulaient, jusqu’à ce que le ciel se trouvât totalement noir. La lune elle même peinait pour éclairer ne serait-ce qu’une infime partie de ce lieu. Quelques nuages apparurent, sombres, épais, portés par la brise constante qui régnait. Ils devinrent plus nombreux et chargés, et annonçaient la venue prochaine d’une averse. Averse qui ne tarda pas d’ailleurs à faire son apparition : quelques gouttes espacées tombèrent, alors que je venais de me coucher. Elles se firent rapidement plus nombreuses et grosses, et devinrent bientôt de vraies poches d’eau. Malheureusement, il n’existait aucun endroit aux alentours pour nous abriter, aussi dûmes-nous nous couvrir avec les vêtements chauds que nous conservions précieusement dans notre sac depuis notre départ de la Lórien, cinq ans auparavant. La nuit avança péniblement, et nous eûmes du mal à nous reposer.

Tout espoir de suivre Gollum en repérant ses traces au sol avait désormais disparu : la pluie de cette nuit avait entièrement inondé le terrain, qui en plus d’être tranchant comme des lames de rasoir, s’avérait maintenant être glissant tel un lac gelé. Nous devions assurer chacun de nos pas, encore plus que lorsque nous avions traversé le Fleuve de l’Anduin l’avant-veille. Nous continuâmes à chercher Gollum, tout en essayant de retrouver notre chemin parmi ce dédale de pierre. Gollum ne manifesta pas le moindre signe durant la matinée, et encore moins l’après-midi. Nous avions toutefois réussi à trouver un terrain sec et praticable au crépuscule, et nous avancions plus rapidement. Nous voyions un paysage quelque peu différent défiler sous nos yeux, signe que nous n’étions pas restés au même endroit toute la journée. En remarquant que les collines devenaient plus imposantes et malveillantes, nous sentions que nous nous dirigions vers le cœur de l’Emyn Muyl, ce qui n’était pas pour nous arranger. La nuit tomba plutôt rapidement, accompagnée d’une épaisse et habituelle brume grisâtre. Nous choisîmes un endroit lisse pour nous reposer, et espérâmes que cette nuit se passerai mieux que la précédente…

Pas un seul instant, nous ne nous étions sentis incapables de sortir de ce que nous pensions désormais être notre tombeau, jusqu’à ce que nous vîmes pour la cinquième fois et en une seule journée, un sommet reconnaissable par son arbre desséché posé là. Nous commencions à désespérer de ne plus pouvoir sortir de cet immonde labyrinthe de pierre, qui paraissait de loin n’être qu’inhospitalier. Mais l’on s’apercevait rapidement qu’il cachait avec habileté d’innombrables dédales qui serpentaient entre les collines. La journée entière était passée, dans une épaisse brume humide, sans que l’on ne puisse, ni avancer, ni trouver un indice trahissant la présence de Gollum.

La quatrième journée que nous avions passé dans les collines de l’Emyn Muyl n’avait apporté aucune nouvelle réjouissante, et nous continuions sans cesse à tenter de trouver une sortie à ce méli-mélo de sentiers en majorité impraticables. Aucun élément ne nous était favorable… Une fine bruine compliquait relativement notre tâche, combinant à la fois pluie, humidité et brouillard épais, et un vent glacial parcourait chaque vallée de la région. Les rochers mouillés devenaient glissants et il nous était difficile de garder l’équilibre. Le crépuscule tomba de nouveau sur les hautes et tranchantes collines de l’Emyn Muyl, et nous laissa seuls, perdus entre de hautes collines impossibles à franchir, et que nous ne pouvions que contempler, impuissants.

Rien de ce que nous avions vécu jusque là ne nous avait préparé à ce que nous étions en train de subir dans ces collines. Nous étions complètement perdus, avec l’impression d’avoir inutilement pénétré dans l’Emyn Muyl. Nous ne savions même pas si nous préférions plus sortir de cet endroit infernal que de retrouver Gollum. L’idée désagréable de Gollum, déjà sorti de ce labyrinthe, et gambadant dans les plaines de Dagorlad, nous trottait dans la tête, et rendait encore plus difficile notre avancée.
Nous cherchâmes toute la matinée, qui passa beaucoup plus rapidement que nous ne l’avions pensé : le soleil avait déjà largement dépassé le zénith, lorsque nous songeâmes à nous arrêter pour reprendre quelque peu notre souffle. Puis, après être repartis vers un chemin que nous pensions déjà avoir foulé, de profonds gouffres apparurent devant nous, barrant notre chemin. Je risquai un regard vers le bas, mais ne réussit pas à distinguer le fond, qui se perdait dans l’obscurité déjà bien développée. Ils ne s’étaient jamais présentés à nous, et nous n’hésitâmes pas une seule seconde. Nous avions l’impression de nous rapprocher du but, mais nous trompions de tout point de vue. Je me mis à choisir une pierre solide, qui pourrait soutenir notre poids, enroulai la corde de Dame Galadriel autour, et fit un nœud solide. Puis je pris le reste et la descendit lentement dans l’ombre du gouffre. Le bout disparut de ma vue et je craignis qu’il ne nous en reste plus assez pour atteindre le fond. Cependant je sentis au bout d’un moment la corde se relâcher, signifiant qu’elle avait trouvé une surface solide. Je lâchai le reste qui tomba dans l’obscurité. La corde se tendit, et je l’attrapai pour faire un tour de taille. Je m’engageai alors dans le gouffre, descendant en rappel, m’aidant de mes pieds pour me rattraper. De temps à autre, une petite formation émergeait de la surface lisse et me permettait de reprendre un appui convenable. La descente dura plusieurs longues minutes, dans la brume et l’obscurité, et je ne pouvais distinguer le fond du gouffre. Soudain, le sol apparut brusquement sous mes pieds, et je me rétablis rapidement, regardant en l’air pour tenter d’apercevoir Mithrandir.
J’arrivai à entendre sa respiration saccadée, mais il m’était impossible de voir sa cape grise, qui se fondait parfaitement dans la brume. Il était vrai que sa descente était plus périlleuse, car il transportait en même temps son bâton. Cependant, sa respiration fut subitement couverte par un fort bruissement d’ailes derrière moi. Je me retournai vivement, et aperçus une dizaine de corbeaux, qui venaient de s’envoler, et qui disparaissaient dans le brouillard en poussant leurs coassements rauques et stridents. Je m’avançai lentement vers l’endroit où ils s’étaient cachés, un petit renfoncement dans le roc, profond d’un mètre environ, et scrutai l’obscurité. Un lourd silence pénétrant – trop imposant peut-être – tomba, et me mit en garde. Le vent lui-même semblait s’être arrêté, pour me laisser deviner un probable danger à venir. Alors que je m’apprêtai à dégainer mon épée, une forme sombre surgit du renfoncement et me bouscula puissamment, avant de s’évanouir dans la brume. J’eus à peine le temps de me relever, qu’une voix cria derrière moi :
- Vite ! Il ne faut pas le laisser s’échapper une fois de plus !
C’était Mithrandir, qui venait de sauter à terre, et qui s’était aperçu de la présence de l’individu. Gollum s’était réfugié là, et me voyant approcher de lui, avait pris ses jambes à son cou, et risqué une sortie dangereuse. Ce fut comme si les trois années qui s’étaient écoulées depuis notre dernière rencontre venaient de disparaître, comme si toutes nos vaines tentatives pour le retrouver avaient été balayées d’un seul coup. La force et la volonté d’attraper Gollum nous revinrent automatiquement, et nous nous lançâmes à sa poursuite, paraissant être nous mêmes pourchassés par quelque ennemi repoussant. Mithrandir prit la tête des opérations, et abandonnant là la corde elfique, s’engagea dans un petit sentier entre deux hauts rochers. Tout en courant, il prononça quelques paroles, et une puissante lumière bleue surgit du sommet du bâton, allant à l’encontre du brouillard épais qui se dressait en travers de notre chemin. La brume devint alors moins dense, et nous parvînmes à apercevoir, à une dizaine de mètres devant nous, une ombre fugitive tourner brusquement à gauche. Il détalait, tel un lapin en pleine course, et le bruit de ses pas nous guidait aisément. La poursuite continua ainsi deux heures, à travers les collines filantes de l’Emyn Muyl, qui rapetissaient à vue d’œil. La même idée germa dans mon esprit et celui de mon ami : Gollum connaissait les chemins de l’Emyn Muyl et se dirigeait instinctivement vers la sortie. Cette pensée nous renforça, et nous accélérâmes le pas, entendant les pas précipités de Gollum se rapprocher. L’obscurité tomba lentement, alors que nous suivions toujours notre cible sur maints sentiers rocailleux. Nos tempes étaient bouillantes, et de minces nuages de vapeur sortaient de nos bouches. La température diminuait, mais l’effort que nous délivrions ne nous le faisait pas ressentir.
Les collines devinrent encore moins imposantes, et le sentier, au lieu de se faufiler entre elles, commençait désormais à passer dessus. La difficulté augmenta alors nettement, et le poids de nos sacs commençait à nous désavantager sérieusement. Les pas précipités s’éloignèrent, mais nous n’avions pas la moindre envie de le laisser s’échapper une fois de plus. Nous redoublâmes d’effort, sachant toutefois que Gollum nous distançait. Nous voulions au moins sortir de ce dédale de collines tranchantes avant qu’il ne disparaisse complètement. Une immense pente se présenta à nous, et nous commençâmes à la gravir péniblement. Les pas devinrent quasiment imperceptibles, puis s’évanouirent au-delà de la colline…
Nous mîmes un long moment à arriver en son sommet, mais fûmes tout de même heureux d’apercevoir devant nous une immense plaine bordée par l’Anduin et l’Amon Lhaw. Gollum nous avait sorti de l’Emyn Muyl, et par chance, nous pouvions encore apercevoir son ombre lointaine courir vers les marais voisins à l’Anduin. En observant la position du soleil à présent prêt à disparaître, nous nous rendîmes compte que nous faisions face au sud. Nous étions en train de revenir sur nos pas, mais à présent débordant de joie d’être sortis de ces collines infernales et d’avoir de nouveau retrouvé la piste de Gollum.
Mithrandir ne nous accorda pas un seul moment de repos, et descendit précipitamment la pente douce, évitant quelques petits rochers disposés ça et là. Nous nous lançâmes alors à la poursuite d’un individu qui devait désormais se trouver à plus de deux milles de distance de nous. Cependant, la flamme vacillante de l’espoir, qui avait à plusieurs reprises failli s’éteindre, s’était à nouveau ranimée, et brûlait maintenant d’un feu ardent, tandis que nous espérions vivement attraper une fois pour toutes l’être que nous avions recherché cinq longues années durant…

Bourbiers à perte de vue…
C’est ce dans quoi nous nous étions à nouveau engagés, à la poursuite de Gollum. Cependant, nous avions désormais une nette préférence pour les marais que pour les collines tranchantes de l’Emyn Muyl, dans lesquelles nous avions passé plus de cinq jours à tourner, sans cesse perdus et tourmentés. Mais la chance nous avait souri, et avait amené Gollum à quelques mètres seulement de nous, et il nous aida malgré lui à sortir de ce labyrinthe.
Et ce fut ainsi que, le lendemain, à l’aube, nous nous trouvâmes encore à sa poursuite, après déjà plus de huit heures de course sans se reposer et se nourrir. La forme fugitive courait à travers champs, nous à ses talons, nous rapprochant petit à petit d’elle. Il ne restait plus que quelques centaines de mètres entre lui et nous, et l’écart diminuait à vue d’œil. L’Anduin se rapprochait, maintenant crû des multiples petits ruisseaux du Delta de l’Entalluve. A notre hauteur, une petite île se dressait au beau milieu du Fleuve, défiant les eaux tumultueuses et le fort courant, issu des chutes de Rauros en amont.
Le ciel s’assombrit peu à peu, et se couvrit de gros nuages lourds qui obstruèrent le passage aux premiers rayons du soleil. Le terrain devint de plus en plus humide et boueux, avant de se transformer en un véritable marais, dans lequel nous commencions à être ralentis. Ce ne fut pourtant pas le cas de Gollum, qui repérait et évitait lestement les grandes étendues boueuses. Il finit par nous distancer, et disparaître derrière une colline. Nous essayâmes tant bien que mal de continuer à le poursuivre, mais la fatigue prenait lentement le dessus sur nous, et nos membres inférieurs commençaient à s’engourdir. De sérieux points de côté firent leur apparition quelques minutes plus tard, et nous fûmes contraints d’abandonner la poursuite, avec grand désarroi.
Je me penchai et plaçai mes mains sur mes genoux, pour reprendre mon souffle brûlant et saccadé. Mithrandir fit de même, et nous nous assîmes à un endroit sec, afin de manger un peu. Le repas fut court, mais réconfortant, et nous profitions au maximum des bouchées de pain elfique et des fruits que nous avions dans notre sac.
Puis nous repartîmes, en direction du sud, avec maintenant un espoir amoindri de retrouver Gollum dans les jours qui suivraient.
Nous étions cependant incapables de deviner qu’il se dirigeait en ce moment droit vers l’est, avant de remonter par la Route de la Plaine de Dagorlad, incapables de deviner qu’il arriverait devant la Porte Noire et se ferait prendre sans que l’on ne puisse s’en apercevoir. Pendant qu’il était amené, captif, dans les geôles de la Tour Noire, Barad Dûr, pour y être torturé, nous nous dirigions inconsciemment vers les forêts de l’Ithilien et la ville frontière d’Osgiliath. Nous menâmes alors une recherche vaine de trois longues années, pendant lesquelles il ne nous fut donné aucun signe de vie de Gollum… Trois longues années, à espérer vainement que nous le trouverions. Mais il n’en fut pas ainsi…

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Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.