Neithan me fit un signe de la main. Je compris. Je me dirigeai vers le ruisseau. Et je le vis. L'animal. Un daguet à peine sorti de son enfance de cerf. A quelques pas de moi. Il ne me voyait pas. Il ne m'entendait pas, non plus. J'avais appris à me déplacer silencieusement dans la neige. Et, comme je me trouvais face au vent, il ne pouvait me sentir. Je l'observai, petite bête inconsciente. Je me plongeai dans ses yeux sombres et doux. Il allait mourir, et il n'en savait rien. Il était heureux d'avoir trouvé un arbrisseau à l'écorce savoureuse. de la nourriture. La vie. Exactement ce qu'il représentait pour moi. Je bandai mon arc, et Neithan fit de même. Nos flèches partirent de concert. L'animal, atteint, poussa un cri de souffrance. Mais ne s'effondra pas. Il tenta de fuir, au contraire. De franchir le ruisseau. De se cacher dans la profondeur de la forêt. Il ne pouvais pas savoir. Pas savoir que la forêt était mon domaine autant que le sien. Qu'elle était celui de Neithan encore plus. Nous l'avons suivi à la trace, l'avons retrouvé au pied d'un rocher. Avons tiré, à nouveau. Il s'est effondré. Le jeune animal s'accrochait à la vie. Il voulut à nouveau se redresser. N'y parvint pas. Je m'approchai, lui caressai la tête, et lui tranchai la gorge. Puis, j'appliquai mes lèvres sur la blessure. Je bus le sang bouillonnant à grandes gorgées. Comme fou, je jouissais du moment. L'animal était mort. Nous allions vivre. Neithan avait détourné la tête pour ne pas me voir faire. Son éducation l'en empêchait. Il ne comprenait pas, petit prince élevé dans le luxe des palais. S'il était notre chef, il n'était pas comme nous. S'il acceptait notre sauvagerie, elle n'était pas la sienne. Je tournai vers lui mon visage ensanglanté, partit d'un grand éclat de rire. - Le sang, ce sont des forces, Monseigneur ! celles de la bête sont en moi, maintenant. Cà vaut mieux que de les avoir laissé se perdre ! Il prit un air dégoûté tandis que j'utilisais la neige pour me débarbouiller.
J'avais appris à aimer Neithan, autant qu'à le respecter. Non pas parce qu'il venait du même pays que moi, qu'il était mon seigneur légitime. Je n'avais que mépris pour les puissants. La vie m'a appris, hélas, qu'en celà je n'avais pas vraiment tort. Mais je l'aimais, lui. Pour lui. Malgré son caractère ombrageux. Malgré ses colères irrationnelles. Parce qu'il était un puits de connaissances. Parce qu'il nous écoutait quand nous voulions nous confier. Qu'il nous comprenait. Peut-être aussi parce qu'il lui restait quelque chose que nous avions perdu : l'honnêteté, et le respect des autres. Ni tuer, ni voler n'étaient pour lui sources de jouissance. Pour nous, pour nous tous, ce l'était. Il s'était mis en tête de nous bâtir un royaume, au-delà des terres habitées. Un royaume où chacun de nous serait un Seigneur. Un Seigneur avec des terres, et plus tard, une femme, une famille. S'maginait-il qu'un seul de'entre nous eut pu vivre ainsi ? Mais il y croyait, il était notre capitaine, et nous nous étions mis ainsi à faire semblant d'y croiren nous aussi.
Mais à présent, c'était l'hiver. Nous avions faim, froid, plus qu'à l'ordinaire. réfugiés dans des grottes, nous attendions le retour du printemps, nous nourrissant du produit de notre chasse. sans avoir l'occasion d'attaquer quiconque. Les gens restent chez eux, quand il neige !
Nous avons ramené le jeune cerf au campement. Nous ne nous attendions pas à y être accueillis par une odeur de viande grillée. pourtant ce fut le cas. De la viande tournait, embrochée, au -dessus du feu. De la viande de porc. Neithan me laissa dépecer le cerf. Il voulait savoir ce qui s'était passé. D'où venait cette viande. Ce n'était pourtant pas difficile à comprendre. Si les fermiers nous détestaient, ce n'était pas sans raisons. Androg admit le vol du cochon, et même le sac de la ferme.
Plus tard, il m'avoua, détail sans importance, les meurtres du paysan, et de sa famille. Détail sans importance !
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chapitre 8 sur 67
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