Chapitre 9:
De nouveau seul
(par
Kévin, ajouté le 29/11/04 12:39)
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Eärenya, 14 Víressë T.A. 3017 ou jeudi 16 avril de l’an 3017 du Troisième Âge
D'immenses plaines se déroulaient sous nos yeux, longues de cent cinquante milles sur cent. Elles étaient parsemées de quelques collines, qui avaient contraint le Grand Fleuve de l’Anduin, qui longeait la plaine, à décrire une courbe autour d’elles. La route que nous pratiquions se perdait à l’horizon, dans un ciel bleu néanmoins couvert de petits nuages blancs inoffensifs. L’après-midi touchait bientôt à sa fin, quand le bois d’où nous étions sortis quelques heures plus tôt disparut de notre vue. La route le traversait, pour se rendre dans le port non moins fameux de Pelargir. Pelargir était le premier port gondorien posté à l’embouchure de l’Anduin, la ville fortifié la plus proche du pays suderon de Harad et de la Grande Mer. Nous étions partis vers le sud et le pays des Haradrim, vérifier si Gollum ne s’y était pas dissimulé, mais ce ne fut qu’une tentative vaine parmi tant d’autres. La lueur d’espoir qu’il nous restait était sur le point de s’éteindre, et nous profitions de nos dernières réserves de force pour retourner en une terre plus hospitalière. Devant nous, le Lossarnach s’étendait entre le Sirith à notre gauche, et l’Erui à notre droite. Au sud, l’Anduin coupait son avancée fulgurante par une puissante courbe, qui marquait à son autre rive le départ des terres désolées et des déserts de Harad. Nous nous dirigions plutôt rapidement vers le nord, tandis que la luminosité diminuait à n’y plus rien voir. Nous décidâmes alors de nous arrêter dans un petit bosquet, situé entre deux collines, afin d’y passer la nuit.
Le jour s’était levé lorsque nous repartîmes, en direction du nord-ouest, pour reprendre la route qui nous mènerait jusqu’à la Cité Blanche de Minas Tirith. Quelques basses montagnes s’élevaient, silencieuses et solitaires, dans la matinée fraîche de Víressë. Nous marchions sur un sol herbeux, où poussaient de nombreuses fleurs, signe du printemps déjà bien installé : les arbres que nous croisions étaient tous habillés d’un même manteau vert sombre, touffu et épais. Nous arrivâmes à un carrefour, où la route de Pelargir rejoignait celle d’Arnach pour n’en former plus qu’une. Puis quelques kilomètres plus loin, le gué de l’Erui se présenta à nous, petit ruisseau fougueux, qu’il ne nous fût cependant pas difficile de traverser. Nous quittâmes alors les immenses plaines de Lossarnach, pour nous trouver désormais à proximité du port de Harlond et des Champs du Pelennor. Nous n’arrivâmes toutefois pas aux portes du port avant la tombée de la nuit, et fûmes contraint de nous arrêter de nouveau dans un petit bois. Cependant, Mithrandir, qui m’avait paru tourmenté durant ce dernier mois, prit la parole, alors qu’il n’avait curieusement pas dit un mot de toute la journée : - Je vais me rendre à Minas Tirith. - Pardon ? fis-je, déconcerté. - Je crois avoir trouvé un moyen beaucoup plus simple de le prouver… - Pouvez-vous m’expliquer ? demandai-je, alors que je ne comprenais pas un seul mot de ce qu’il venait de me dire. - L’Anneau de Bilbon ; s’il a jadis appartenu à Isildur, il doit en avoir gardé une trace écrite dans les archives de la Cité Blanche… - En êtes-vous sûr ? dis-je, toujours empli de scepticisme. Mithrandir paraissait plongé dans ses pensées comme jamais il ne l’avait été auparavant. J’avais l’impression que son cerveau fonctionnait à toute vitesse, qu’il était en ébullition. Il jetait des regards frénétiques partout autour de lui, cherchant comme un endroit où s’appuyer. Il resta silencieux à ma question quelques minutes. Puis il recommença à parler à voix basse en se frottant le menton : - Oui, c’est ça. Il ne peut y avoir d’autre moyen… - Quel moyen ? Pensez-vous que les huit ans que nous avons passés ne nous auront servi à rien ? - En effet, je le pense fortement, reprit-il à voix haute. Laissez-moi vous expliquer ma théorie : Isildur, votre ancêtre, avait – tout le monde le sait – toujours adoré l’Unique, autant qu’il le haïssait, car il était la cause de la mort de son père. Durant son règne, il aurait pu écrire quelques textes, décrivant l’Anneau, et nous donnant ainsi d’éventuels indices pour tenter de reconnaître celui de Bilbon. Je vais me rendre dès ce soir à Minas Tirith, et – avant d’entamer mes recherches qui devront sûrement être longues – je vous rapporterai des sacs de vivres. Vous allez continuer quelques temps cette recherche, tout du moins jusqu’à la fin du printemps. Ensuite, vous rentrerez en Lórien annoncer l’échec de notre mission. Je hochai silencieusement la tête, dans l’obscurité grandissante, et vit Mithrandir se lever et prendre son bâton. - Restez ici, Aragorn. Je reviendrai pour vous apporter des vivres et des vêtements. Si je n’arrive pas aux premières lueurs de l’aube, commencez à avancer vers Harlond. Nous nous retrouverons tout à l’heure. Je le vis alors s’éloigner doucement vers le nord-est, s’assombrissant lentement, puis disparaissant de ma vue. Je ressentis alors une profonde solitude : Mithrandir était resté en ma compagnie pendant de longues années, durant lesquelles nous ne nous étions quittés. Et le voilà qui partait subitement, à travers les collines du sud des Champs du Pelennor, en quête de ce pour quoi nous avions cherché vainement durant huit ans. Une nuit noire tomba, silencieuse, fraîche, et je me couchai rapidement, à l’abri du petit bosquet. Plus un son ne se fit entendre, si ce n’est celui du vent qui remuait les feuilles au-dessus de moi, et je finis par fermer les yeux…
Je fus réveillé par un bruit de sabots au loin. En m’asseyant, je m’aperçus que le soleil s’apprêtait à se lever. L’aube était sur le point de naître, et quelques nuages se dessinaient sur la toile bleue sombre du ciel. Les sabots se firent de plus en plus proches. Je me retournai pour réveiller Mithrandir, mais me rappelai soudain qu’il était parti la veille. Le cheval se rapprochait à toute vitesse de moi, et je me levai afin de l’attendre. Soudain, dans la luminosité grandissante, apparut un cheval gris au triple galop, se dirigeant vers le petit bosquet dans lequel je m’étais reposé. Arrivé à quelques mètres de moi, le cavalier tira d’un coup sec les rennes : le cheval hennit puis se cabra violemment, avant de revenir à terre. L’homme qui était dessus en sauta lestement, puis se dirigea vers moi. - Vous êtes encore là, Aragorn ? me fit une voix familière. Je pensais que vous seriez déjà parti… Le visage de Mithrandir se dessina peu à peu, avant de m’apparaître entièrement, longs cheveux et barbe hirsute, cape grise flottant en l’air, et bâton de bois sur lequel il s’appuyait lourdement, tel une troisième jambe. Il portait sous son bras deux gros sacs de laine, apparemment bien remplis. - Les gardes ont été réticents à me laisser entrer en pleine nuit, voyageur errant à pied enveloppé dans une cape grise. Ils avaient tout à fait raison de penser que j’étais un serviteur de l’ennemi ; ils m’ont laissé entrer après maintes discussions à la lueur de leurs torches, et après que je leur aie montré l’étendue de mes pouvoirs. Ce fut aussi une gageure d’obtenir à une heure pareille un cheval et des vivres pour pouvoir ensuite ressortir et leur faire croire que je reviendrais le matin même. Je regardai, admiratif, mon ami. Quelques heures plus tôt, il s’était éloigné dans une obscurité étouffante, et revenait maintenant en cheval me donner ses dernières instructions. - Je vous ai amené de quoi survivre pendant deux longs mois, pendant lesquels vous retournerez vers le royaume de la Dame Blanche, afin d’achever notre recherche inespérée de cet individu. J’avoue qu’après notre ancienne expédition, menée avec les Elfes de la Forêt Noire, je ne pensais pas que celle-ci resterait vaine durant huit années. - Nous ne pouvons toutefois qualifier notre mission de vaine, car nous avons plus d’une fois empêché Gollum de se faire prendre par l’ennemi, et à plusieurs reprises nous sommes tombés sur lui. Nous avons été assistés par de nombreuses personnes, qui ont grandement facilité notre tâche. De plus, il reste encore quelques mois avant que je n’abandonne la mission… - …et mon cœur me dit que Gollum risque fort de faire à nouveau son apparition, avant que vous n’arrivassiez dans le Bois d’Or. Mithrandir pratiqua un long silence, pendant lequel je pouvais distinguer l’aube naître gracieusement derrière lui. Sa silhouette se dessinait fébrilement devant le soleil, et projetait sur moi une ombre fragile, qui ne me protégeait toutefois pas d’une luminosité accrue. - J’ignore si les parchemins que je vais consulter dès aujourd’hui m’éclaireront sur la nature véritable de l’Anneau de Bilbon, reprit Mithrandir, mais je vais tout tenter pour le prouver. Je vais vous accompagner jusqu’à la sortie du port de Harlond, et vous laisserai poursuivre votre chemin. - Il y aurait peut-être plus d’utilité à vérifier l’Ithilien, à proximité du Mordor, car il m’étonnerait que Gollum se cache sur les plaines du Rohan. - En effet. - Je traverserai à nouveau les souterrains d’Osgiliath, et me retrouverai ainsi sur la rive est de l’Anduin. Je longerai ensuite le fleuve jusqu’à la hauteur de la Lothlórien, pour annoncer l’échec de notre mission. Je remarquai sans surprise un très léger ton d’amertume dans ma voix : il était vrai qu’avoir consacré huit ans à une vaine recherche paraissait aberrant, mais je m’apercevais que déclarer notre échec l’était encore plus. Mais il nous était apparu que Gollum, aussi agile fût-il, se faufilait à chaque fois entre nos mains, et nous n’allions pas continuer à le chercher pendant un nombre incalculable d’années. Je hochai lentement la tête, pensant à la façon dont j’expliquerai à Galadriel et Celeborn que nous avions échoué… Nous restâmes encore quelques minutes là, le temps de préparer mes affaires, et partîmes dans la jeune matinée, qui offrait à notre droite un magnifique dégradé alliant harmonieusement des teintes bleues, jaunes, oranges et roses, et qui se fondait parmi un soleil particulièrement orangé. Une heure passa, lorsque nous aperçûmes à trois ou quatre milles au nord une vague ligne incurvée : c’était le rempart des Champs du Pelennor, qui se dressait devant nous, haut et épais mur de pierre, cependant en ruine depuis la dernière bataille en date, lancée par le Mordor pour reprendre Osgiliath. Nous continuâmes notre chemin, avant d’arriver au carrefour où la route de Nimraïs venait agrandir celle que nous foulions. Puis, à peine quelques minutes, nous vîmes apparaître au-delà d’une colline la ville de Harlond, qui s’étendait du rempart des Champs du Pelennor jusqu’à la rive est de l’Anduin : un unique pont traversait le Fleuve, et alimentait l’est de la ville. Nous fûmes contraints de traverser entièrement Harlond, pour nous retrouver du côté d’Osgiliath. Mithrandir, que les gardes avaient vu passer à deux reprises ce jour-ci, nous laissèrent pénétrer dans l’enceinte de la ville, avec toutefois une légère animosité en me reconnaissant. Il était vrai que les gardes Gondoriens avaient une nette tendance à rendre aux Rôdeurs la vie difficile. Nous n’eûmes cependant pas de problème, et ce fut avec un léger pincement au cœur que nous arrivâmes à la porte de sortie de Harlond, d’où l’on pouvait apercevoir vers le nord-est la ville frontière d’Osgiliath. Là, je me retournai vers Mithrandir, qui avait eu la délicatesse de marcher avec moi depuis ce matin, à bas de son cheval. Il me fixait de son regard bienveillant, ses yeux pétillants et brillants, légèrement masqués par l’ombre de son chapeau pointu et rapiécé. Un sourire large se dessinait sur son visage ridé, qui reflétait pourtant une jeunesse et une sagesse éternelles. Il s’appuyait à deux mains sur son bâton, que sa cape grise camouflait à moitié, le recouvrant d’un fin voile de soie. - Eh bien, mon cher ami, me fit-il de sa voix grave et pourtant mélodieuse, voici la fin d’une longue collaboration. - J’espère vous revoir bientôt, Mithrandir. Souhaitons que vous trouviez rapidement ce pourquoi nous avons fait cette si longue recherche. Prenez bien soin de vous, mon ami. - Vous aussi, Aragorn. Il se rapprocha de moi, et dans un long silence, m’étreignit fortement, puis nous nous séparâmes. Mithrandir grimpa sur son cheval, prononça quelques mots à son oreille, puis partit au triple galop à travers le portail. Il disparut au détour d’un virage vers le nord, en laissant toutefois un épais nuage de poussière derrière lui, qui mit un long moment à retomber. Le bruit de ses sabots disparut au bout de quelques secondes, et laissa place au son caractéristique de la brise fraîche de Víressë, qui parcourait les immenses plaines séparant la Cité Blanche de la ville frontière. Je tirai les bretelles de mon sac, à présent de nouveau rempli, prit une profonde inspiration, et me mit en route de la forme lointaine et sombre que représentait la ville d’Osgiliath. Une ombre noire flottait au-dessus des bâtisses de pierre blanche, qui avaient été autrefois le flambeau et la fierté du royaume du Gondor. La nuit fit son apparition, alors même que je m’apprêtais à emprunter les souterrains de la ville : je m’étais approché sans aucune difficulté du bosquet significatif de l’entrée. Cette entrée n’était pas la même que nous avions empruntée six ans plus tôt, lorsque Mithrandir avait pénétré dans les faubourgs d’Osgiliath, pour descendre dans une petite maison de pierre. Du côté du sud, l’entrée des souterrains se faisait par un escalier de pierre, dissimulé derrière un bosquet touffu, composé de plusieurs petits arbustes et de ronces épineuses. Je m’approchai du bosquet, qui ressemblait plus à une forme sombre dans cette nuit calme et noire. Après avoir écarté quelques branches précautionneusement, je découvris un escalier raide et très peu large qui s’enfonçait dans l’obscurité. Je scrutai longuement cette entrée. J’avais déjà utilisé ce tunnel, et en gardai un assez mauvais souvenir : une vingtaine d’années plus tôt, d’innombrables détours et virages, cumulés à une fatigue éprouvante, m’avaient déboussolé, et je m’étais égaré durant plusieurs heures. De plus, des Orques étaient venus agrémenter cette traversée déjà très peu commode, et j’étais sorti in extremis du souterrain, poursuivis par une horde d’ennemis, que j’avais ensuite réussi à semer au carrefour du val de Morgul. Ce fut avec une certaine appréhension que je m’engageai dans l’obscurité profonde des souterrains, adoptant rapidement une marche lente mais sûre. Je scrutai sans cesse les murs et les passages autour de moi, et sursautai lorsque mon pied se posa subitement dans une eau usagée et visqueuse, profonde d’une vingtaine de centimètres. Je n’entendais que mes pas dans l’eau, mêlé au tintement de mes armes et de mes sacs. Après plusieurs minutes de marche, quand mes yeux se furent habitués aux ténèbres, je débouchai soudain sur une bifurcation, et reconnus à ma gauche le chemin que j’avais emprunté six années plus tôt avec Mithrandir. Je continuai tout droit, en devinant que je me trouvais à présent sous la ville : de petites bouches d’égout étaient placées régulièrement au-dessus de moi, et quelques faibles rayons de lune éclairaient d’une lumière blanche pâle et tremblotante, presque transparente, le tunnel, que je pouvais maintenant mieux observer. Le chemin, à partir de là, se fit plus facile ; néanmoins, l’eau se faisait de plus en plus profonde, et j’entendais à travers les grilles de fer des voix rauques se parler entre elles. De nombreux Orques étaient postés là, par simple précaution du Seigneur Ténébreux, une dizaine, peut-être plus. Je redoublai alors de vigilance pour ne pas me faire remarquer, longeant avec précaution les murs, seuls endroits qui n’étaient pas inondés, mais ne pus empêcher soudain mon pied de glisser et de tomber dans l’eau en produisant un "floc", qui fit se taire les Orques. Le silence tomba, uniquement brisé par un faible vent qui parcourait dans un souffle les innombrables tunnels de la ville frontière. Je retins même ma respiration, pour éviter d’attirer l’attention des Orques, au point de placer ma main sur ma bouche. Le rai de lumière qui jaillissait de la bouche d’égout fut soudain masqué par une ombre qui se penchait, afin de voir l’intérieur du tunnel. Sa silhouette se dessinait, noire en son milieu, entourée d’un faible halo blanc, et elle bougeait la tête. Son souffle bruyant résonnait et se répercutait sur tous les murs qui nous entouraient. Puis après une longue minute de silence, l’Orque se releva, et disparut du cercle de lumière blanche, qui vint à nouveau éclairer le mur et une petite partie du tunnel alentour. Les voix reprirent de plus belle, et je m’éloignai lentement du groupe d’Orques situé au-dessus de moi. Elles s’évanouirent rapidement, et le son de mes pas fut de nouveau le seul élément qui rompait le silence dominant. Maints carrefours se présentèrent à moi, et je faisais toujours en sorte de conserver la direction approximative de l’est. Un peu plus d’une heure plus tard, et sans nouvel incident, je sentis le terrain remonter légèrement, et j’aperçus au loin d’une longue ligne droite une très faible lueur chevrotante, caractéristique des rayons de la lune se reflétant à la surface de l’eau, après s’être faufilés entre les épais nuages sombres de la région du Mordor. Tout au bout se trouvait la sortie des souterrains, qui n’était cette fois-ci pas placée à l’extérieur de la ville. Je m’en rendis compte lorsque, tout en haut de l’escalier de pierre, je sortis d’une petite bâtisse blanche, et débouchai subitement sur un groupe de cinq Orques. Ils furent tout aussi surpris que moi, et, grâce à l’obscurité, mirent quelques instants à s’apercevoir que je n’étais pas des leurs. Je n’avais pas le choix ; je profitai de cet infime instant pour dégainer mon épée, et asséner un coup mortel à celui qui était le plus proche de moi. Les quatre autres réagirent aussitôt : ils se ruèrent sur moi en brandissant leurs armes et en poussant des hurlements rauques, qui devaient retentir dans toute la partie est de la ville. J’eus tout juste le temps d’enjamber le corps inerte et de me rétablir, avant que ses camarades ne me tombent dessus. Le combat dura plusieurs minutes, et j’essayai d’isoler un Orque parmi les autres afin de l’achever. Il était par ailleurs difficile de viser dans la noirceur qui régnait à l’est d’Osgiliath. Il ne restait plus qu’un Orque, lorsque j’entendis derrière moi des cris lointains : les hurlements qu’avaient provoqué la bataille avaient vite fait d’attirer l’attention d’autres patrouilles proches, qui se rapprochaient à une allure dangereusement rapide. Je parai une attaque, pour planter puissamment la lame de mon épée dans la chair répugnante de mon ennemi. Dans un dernier souffle, il laissa tomber son arme, et me saisit par le cou, se cramponnant solidement à moi. Je tentai de me dégager, mais l’Orque se tenait fermement, et je dus lui asséner plusieurs coups d’épée pour qu’il lâche prise. Il tomba dans un bruit mat à terre, et ne bougea plus. Je jetai alors rapidement un coup d’œil autour de moi pour me repérer. Devant moi, se dressaient dans une fine brume les formes sombres et indéfinies des bâtiments, et je finis par m’apercevoir que je faisais face aux imposants bâtiments du centre d’Osgiliath. A grandes et rapides enjambées, je me détournai et courus entre maintes bâtisses, me faufilant dans de petites ruelles, pour tenter à tout prix d’éviter une nouvelle confrontation avec une bande d’Orques. Les cris s’évanouirent subitement, et le silence retomba. Caché par un haut mur de chaque côté, je vérifiai l’allée qui se dessinait devant moi, et qui amenait directement au portail de sortie. Après m’être assuré qu’il n’y avait personne, je me précipitai vers l’issue, avant d’entendre derrière moi une voix rauque hurler : - IL EST LÀ !! Un groupe d’une quinzaine d’Orques venait de me croiser, et courait maintenant à toute vitesse pour me rattraper et essayer de me barrer le chemin. - ARRÊTEZ-LE ! Cette fois-ci, la voix n’était plus la même, et se situait sur une tourelle du portail. Je distinguai à la lueur des torches enflammées, fixées sur les piliers du portail, trois Orques qui se ruaient droit sur moi, en sens inverse, en poussant de grands hurlements et d’incompréhensibles jurons. J’eus à peine le temps d’élever mon arme que le petit groupe était arrivé à ma hauteur. D’un puissant coup transversal, je tuai et dégageai l’Orque qui se dressait devant moi. Il s’effondra, et me laissa le chemin libre jusqu’à la sortie. Les deux autres Orques freinèrent brusquement, se retournèrent, et furent rattrapés par les quinze qui me pourchassaient déjà. Je franchis précipitamment le portail qui se trouvait par miracle ouvert, et m’enfonçai vers le nord, dans une profonde obscurité. Derrière moi, ajoutées aux pas hâtifs des Orques qui me poursuivaient, fusaient du rempart quelques flèches grises. Un terrain entièrement recouvert de buissons se présenta à moi, sous la lueur tremblotante de la lune, et j’en profitai pour tenter de semer les Orques qui me poursuivaient, dont j’étais toutefois incapable de déceler le nombre. Seule la puissance des hurlements m’indiquaient qu’ils ne pouvaient être moins d’une trentaine. A la faible lueur de la lune, cachée par d’épais nuages noirs, je distinguai un bosquet plus gros que les autres, et essayai de m’y cacher. Je fonçai tête la première à l’intérieur, et sentis plusieurs branches et ronces m’érafler le visage. Une fois à l’abri des branches et camouflé, j’attendis que les Orques s’éloignent de moi. Les cris se rapprochèrent dangereusement, et passèrent à côté du buisson sans me remarquer. Puis ils s’éteignirent au loin, laissant place au silence habituel qui régnait sur l’étendue plane du début de l’Ithilien. Ce silence dura plusieurs minutes, durant lesquelles je préférais rester dissimulé. Cette méfiance me donna rapidement raison, quand j’entendis les Orques se rapprocher à nouveau, pour rentrer à Osgiliath. Ils passèrent une nouvelle fois à côté de moi, et se dirigèrent vers le portail, que j’entendis se refermer derrière eux dans un long grincement et un bruit sourd. Un nouveau silence retomba sur la plaine. Le vent remuait légèrement les branches du bosquet. La fatigue commença à me submerger, et je décidai de passer la nuit ici.
Le jour s’était levé derrière les épais nuages sombres de Mordor, et les colorait d’une légère teinte pastel beige grise. Je sortis du buisson, brillant de la rosée du matin, et après m’être rassasié, repartis en direction du nord. Une multitude de collines se perdaient jusqu’à l’horizon, et je les gravissais sans relâche, pour atteindre plusieurs heures plus tard une épaisse forêt qui longeait le Grand Fleuve, et qui s’étendait jusqu’au Delta de l’Entalluve. La journée passa, sans le moindre signe de Gollum, et je cherchais frénétiquement notre cible, bien que je sache au fond de moi qu’il ne pouvait être ici. La nuit tomba, annonciatrice de mauvais temps, car je pouvais distinguer à travers les feuillages de la forêt de l’Ithilien, plusieurs éclairs vifs qui entaillaient les nuages au-dessus des Monts de l’Ombre, suivis de près par un terrible grondement, comme un roulement de tambour. Je tentai en vain de passer la nuit sous les arbres, les gouttes commençant à tomber et devenant de plus en plus nombreuses. Ce fut bientôt un véritable déluge qui s’abattit sur moi et qui me trempa jusqu’aux os, accompagné des innombrables coups de tonnerre du violent orage qui se déplaçait à vive allure. Je pris les vêtements elfiques de la Lórien et m’en couvris, afin de me protéger de la pluie. Chaque seconde, chaque minute, chaque heure paraissait durer une éternité sous ces pluies diluviennes, et j’attendais avec impatience la fin de ces intempéries.
Mais l’aube n’avait pas arrangé les choses, et l’orage continuait de plus belle, paraissant déverser jusqu’à la toute dernière et infime goutte d’eau que contenaient les nuages noirs qui s’étendaient maintenant à perte de vue. Le soleil eut beaucoup de difficultés à les percer de ses rayons lumineux, et l’on pouvait croire que ce temps régnait dans la majeure partie des terres de l’Ithilien. La deuxième journée dans les bois fut aussi infructueuse que la première, et je m’appliquai à chercher malgré la faible lumière qui régnait : à travers les nuages qui lâchaient leurs immenses réserves d’eau, quasiment aucun rayon ne pouvait passer pour éclairer mon chemin, et j’avais tendance à me croire en plein début de matinée qu’en un après-midi radieux. Le Fleuve décrivait une longue courbe vers l’ouest pour rejoindre l’île de Cairn Andros, lorsque le crépuscule, quoique très peu visible, arriva, et je décidai de m’arrêter à proximité d’un épais groupement d’arbres. Je choisis sous la pluie toujours battante une petite futaie où m’abriter, et m’endormis rapidement.
Une semaine entière s’était écoulée depuis que j’avais pénétré dans l’orée de la forêt d’Ithilien, et le temps qui régnait me ralentissait grandement : la pluie, restée ininterrompue pendant toute la semaine, et continuant toujours aujourd’hui, avait transformé les terres facilement praticables d’Ithilien en véritable bourbier. Un choix se fit inévitablement lorsque je repartis. Allais-je me diriger vers le nord et suivre le fleuve, pour risquer à nouveau de me perdre dans les collines tranchantes de l’Emyn Muyl, ou allais-je rejoindre la route de l’Ithilien, pour me rapprocher de la Porte Noire et du territoire de l’ennemi, et ainsi contourner le labyrinthe de roc ? Le deuxième choix se porta rapidement à mon esprit, car cela m’éviterait de traverser d’immenses marais situés à la hauteur du Delta de l’Entalluve, après le terrible orage et la quantité énorme d’eau qui s’est déversée sur la rive est du Fleuve – je peux maintenant remercier cette pluie diluvienne de s’être tant acharné sur moi, car sans cela, rien de tout ce que j’ai vécu ensuite ne se serait passé. L’après-midi amorçait son déclin, lorsque, après quelques milles de forêt dense le long du petit ruisseau que j’avais aperçu la veille, je débouchai sur la route de la Porte Noire. Je pus alors franchir le ruisseau, que la route traversait à gué. J’eus cependant quelques petites difficultés, car les pluies torrentielles de la semaine passée avaient inondé le passage, et le ruisseau paraissait en pleine période de crue. Une fois le ruisseau derrière moi, je suivis le chemin jusqu’à ce que la lumière soit insuffisante pour avancer plus.
Rien en ce monde ne paraissait capable de stopper cette pluie, qui n’avait d’autre occupation que de rendre encore plus difficile ma traversée de ces bois. Je fus donc contraint de ne plus quitter la route et de scruter les zones à partir de l’endroit où je me trouvais. Ma recherche dans cette zone se fit nettement plus rapidement, avec néanmoins une certaine difficulté à percevoir un mouvement hostile entre les gouttes qui se faisaient de plus en plus grosses. Le soir, alors que la pluie battait sans arrêt, je sortis soudain des hauts bois de l’Ithilien, pour apercevoir devant moi quelques collines jusqu’à l’horizon – ou tout du moins jusqu’à la limite de ma vue sous cette pluie, qui ne devait pas dépasser les vingt mètres. Je décidai alors de revenir dans la forêt, pour passer une dernière nuit à l’abri des arbres de l’Ithilien.
Bizarrement, la pluie avait cessé net de tomber, et plus aucun nuage ne se dessinait sur le ciel. Cette nuit, alors que le mauvais temps battait son plein, un unique coup de tonnerre avait résonné dans le ciel, déchirant, perçant, comme pour annoncer la fin de plus d’une dizaine de jours de calvaire. Je n’en fus que très reconnaissant en ouvrant les yeux, lorsque je découvris au-dessus de moi un ciel aussi bleu que la Grande Mer. Je repartis donc, plein d’entrain et d’espoir, vers l’embranchement de la route des Marais de Nindalf, qui se trouvait à quelques milles de là. J’y arrivai au milieu de la matinée, et je pris alors la direction de la Porte Noire, vers l’est. Le chemin devenait de plus en plus praticable à mesure que j’avançais vers mon objectif, et le crépuscule arriva – peut-être un peu trop rapidement à mon goût. Autour de moi, s’étendaient à perte de vue des collines arides, subissant l’influence néfaste du Seigneur Ténébreux et de son pouvoir, et je dus m’écarter de la route pour dormir à la belle étoile à l’abri des regards indiscrets et hostiles. La nuit passa sans incident, et je repris des forces pour ce qui, sans le savoir, allait être l’une des journées les plus importantes et les plus éprouvantes de ma vie.
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