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La naufragée d'Orient

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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1. Prologue
(par Cécile C., ajouté le 17/06/03 14:15)


Un bruit de vent sur les bourgeons dorés. L’air est tellement différent de celui des montagnes. Mais quelles montagnes ? Je ne me souviens plus de rien. Juste cette lumière, un bruit déchirant, et tout s’est effacé. Je suis morte. Non, ce n’est pas possible. On ne meurt pas. On quitte une vie pour renaître dans une autre. Et ceci n’est pas une naissance. Je suis encore endormie. Il y a du vent dans les bourgeons et je ne me souviens de rien.
Je sens le vent sur mon visage et je ne sais plus comment ouvrir les yeux. Les images dans ma tête vont trop vite. Je n’arrive pas à les suivre. Les mots qui tournent se calment peu à peu, et je peux former des pensées et vouloir comprendre ce qui m’est arrivé. Mais c’est impossible.
Je ne me souviens de rien du tout. Juste un nom : Anh Hwã Mingh Bâ Ni, Hyuwasên. C’est mon nom.


2. Une étrangère
(par Cécile C., ajouté le 18/06/03 15:18)


Les bois dorés de Lothlórien profitaient de leurs dernières heures de tranquillité dans un printemps clair et parcouru par les échos de chants improvisés et repris en chœur, où le bruit de la Nimrodel jetait parfois son grain de sel furtif. Il s’en faudrait de quelques années encore avant qu’avec la destruction des ténèbres la lumière charmante et pure de leurs feuillages ne pâlisse à son tour — quelques années que les Elfes avaient de concert décidé de regarder passer en haussant les épaules, depuis que leurs bateaux étaient prêts à repartir et qu’une catastrophe imminente ne les aurait pressés que de prendre la route des Havres et de laisser silencieux et désert un pays où leur règne leur serait de toutes façons contesté plus vite et avec plus hostilité que dans les Terres Bénies de l’île d’Aman. Pour le moment, la forêt était bien protégée, par les pouvoirs de sa reine et la crainte salutaire qu’elle inspirait aux habitants des environs. Certes, nombre des Galadhrim passaient aux alentours pour de grands sorciers, et si telle avait été leur volonté il aurait fallu aux hommes une armée bien puissante pour s’emparer de la Lothlórien. Mais les hommes avaient pour le moment trop à faire pour défendre leurs propres possessions, et ils ne s’étaient encore souciés d’étancher leur soif de pouvoir dans les rivières de la forêt ; quant aux orcs, leurs incursions n’auraient pas encore fait trembler les arbres les plus jeunes.
En ces temps-là et jusqu’à ce que les autres Elfes l’eussent entraîné dans leur course à travers la mer, Carangil avait coutume de parcourir seul les sous-bois, en chantant pour lui-même sur des paroles absurdes, des mélodies qu’il reprenait ensuite pendant des heures, jusqu’à ce que le thème n’ait plus besoin d’autres variations et qu’il lui faille en chercher un autre. Souvent il lui était arrivé de se demander si les Ainur avaient eux aussi chanté en se promenant, dans d’autres bois et sur d’autres paroles, dont parfois il lui semblaient pourtant qu’elles n’avaient pas eu beaucoup plus de logique, quoi qu’en aient pu dire ceux qui avaient connu les Seigneurs d’Arda. Carangil était né bien après les temps des Deux Arbres, après même la chute de Beleriand, et lui qui n’avait pas vécu dans la félicité de Valinor était plus amer lorsqu’on lui parlait de son destin et de la volonté d’Ilúvatar ; par ailleurs les rives de la Nimrodel lui suffisaient et il ne tenait pas encore à aller chercher aussi loin que la mer. Tout ceci le rendait un peu mélancolique. Mais c’était là aussi le destin des Elfes, lui avait-on dit.
Ainsi songeait-il en descendant les bois, et le bruit du vent lui répondait, un peu sarcastique à l’occasion, d’ailleurs. Un oiseau chantait dans l’arbre, aux côtés de la rivière. Les yeux tournés vers l’Ouest, le cœur dans les brumes, il continuait à chanter, la tête pleine de doutes vagues et de désirs contraires. Ce fut alors qu’il eut la vision la plus étrange que ses yeux lui aient jamais délivrée.
Dans une clairière sous les arbres marchait une jeune fille plus curieusement mise que tout ce qu’il avait pu voir. Elle allait en frôlant l’écorce du bout des doigts et en regardant en l’air, le visage inerte comme si elle marchait en dormant. Carangil fut frappé d’abord par sa peau blanche comme de l’ivoire, mais qui n’avait pas la transparence lumineuse de celle des pâles fleurs de son peuple, dont on voyait parfois battre les veines bleues à travers leur visage. Elle avait un teint de statue, et les lèvres petites et rouges, et les cheveux noirs comme ceux des Noldor, mais les siens n’étaient pas rassemblés en tresses ; ils étaient disposés en un bel édifice bleuté et tenu par une quantité imposante de peignes brillants. Ce fut cependant devant son habit que Carangil resta perplexe ; l'étoffe en était bleue, luisante et brodée d’oiseaux et de fleurs d’or, et particulièrement incongrue dans cette forêt où les robes d’ordinaire se fondaient sur les arbres et n’attachaient pas les regards. Par les temps qui couraient, s’accoutrer de la sorte aurait pu relever de l’imprudence. Carangil résolut de s’approcher d’elle.
Elle se rendit compte soudain qu’on la surveillait et elle se retourna vers lui. Pétrifié par son regard, il ne put faire un pas de plus. C’était une Elfe pourtant, à n’en pas douter ; mais si forts étaient ses yeux qu’il crut un instant avoir affaire à une jeune Maia, ou à un sortilège duquel il ne pourrait pas s’échapper. Ils se dévisagèrent un instant. Fendus comme ceux des vipères, et trop noirs pour être rassurants, les yeux de la jeune fille brillaient pourtant sans malice.
Puis elle secoua la tête et le charme se brisa. Désireux de prendre la fuite et retenu par sa conscience qui revenait fort inopportunément lui rappeler que l’étrangère n’avait pas d’armes et que les bords de la forêt n’étaient pas des endroits où s’attarder quand s’y risquaient des troupes de gobelins, il ne partit pas tout de suite. La jeune fille, qui visiblement n’avait pas saisi toute la difficulté de la situation, lui adressa alors la parole. Sa langue, bien entendu, était incompréhensible.
Il s’avéra d’ailleurs vite que parmi les innombrables dialectes qu’elle semblait bien connaître, ne se trouvaient ni le quenya ni la langue des Sindar, pas plus que la langue commune ni aucun langage des hommes. En fin de compte Carangil réussit à lui faire comprendre qu’elle ne devait pas rester à l’orée du bois, et elle le suivit donc, sans trop avoir l’air de s’inquiéter. Lorsqu’ils atteignirent l’intérieur de la forêt, une voix chantait toute seule, un peu lointaine encore. La jeune fille tendit l’oreille et sourit.
Enfin ils arrivèrent au pied de l’arbre où demeuraient Carangil et son frère. Norgil n’avait plus quitté les bois depuis des années, et il ne connaissait que les langues de son peuple ; c’est ainsi qu’il ne s’étonna pas trop de l’apparence de l’étrangère. Il fut plus surpris en revanche lorsqu’à la considérer plus attentivement, il constata que derrière son visage large et lisse, c’était l’esprit d’une Elfe qu’on sentait éveillé.
— Une autre tribu se serait-elle exilée de Valinor ? demanda-t-il.
Comme la jeune fille ne réagissait pas à ce nom, il convint que ce n’était pas cela. Il s’ensuivit un long silence. Puis elle leur sourit encore.
— Hwã Mingh Bâ-Hyuwasên Anh Ni, expliqua-t-elle en s’inclinant.
Elle avait une voix douce et parlait comme en chantonnant. Les deux frères ne comprirent rien du tout.
— Anh Ni, répéta-t-elle en se frappant la poitrine.
Norgil s’éclaira enfin.
— Elle vient de dire son nom, dit-il.
— C’est un début, convint son frère.
Puis, comme elle était venue sans bagages, il lui tendit de l’eau et du pain.


3. à la recherche du miroir
(par Cécile C., ajouté le 21/06/03 13:22)


Il s’avéra rapidement que la nouvelle venue avait une capacité d’adaptation très supérieure à celle que Carangil et son frère se supposaient eux-mêmes. Il lui fallut peu de temps pour se faire aux coutumes des Elfes de Lórien, et assez vite on put la retrouver vagabondant dans les bois, à chanter et à s’étendre aux pieds des arbres, et la nuit à grimper dans leurs branches et contempler les étoiles, ce qui, assez curieusement pour une étrangère, n’avait pas l’air de l’ennuyer du tout. Assise en retrait, elle écoutait les chants et les conversations, et lorsque Carangil lui en eut appris quelques mots, elle voulut en échange lui enseigner son langage. Lui et son frère étaient un jour occupés à s’entraîner mutuellement, et s’acharnaient en vain à en reproduire les inflexions musicales, quand une voix de femme les interpella.
— Pas áý, ãÿ, dit-elle. Savez-vous où est ce miroir dont tout le monde parle ?
Anh Ni venait de s’agenouiller juste à côté d’eux ; ils ne l’avaient pas entendue venir. Elle avait tressé ses cheveux et consenti à échanger ses souliers brodés contre les chaussures légères des bois, mais elle ne s’était toujours pas départie de ses vêtements rutilants. Carangil lui en fit la remarque.
— Je saurai me cacher, s’il le faut, répondit-elle. C’est très aimable à vous de vous inquiéter. Je ne pensais pas que votre pays était toujours en guerre.
— On ne peut pas cesser d’être en garde, dit Carangil.
— Comme je vous comprends bien.
Elle s’inclina.
— Pardonnez ma brusquerie, dit-elle. Je pensais que vous m’auriez entendue arriver. J’ai entendu une très longue histoire sur un miroir de divination que quelqu’un garde par ici. J’ignoriez que vous utilisiez les miroirs.
Elle s’interrompit et baissa les yeux.
— Pourquoi veux-tu voir ce miroir ? lui demanda Norgil.
— Je ne sais plus, répondit-elle.
Elle regardait toujours au loin. Elle avait l’air un peu perdu.
— J’ai oublié tellement de choses.
— Tu voudrais les retrouver à l’aide du miroir ?
— Je voudrais rentrer chez moi, dit-elle.
Les deux frères ne trouvèrent pas grand chose à répondre.
— Le seul miroir un tant soit peu remarquable qu’il y a dans la forêt appartient à la reine, dit enfin Carangil. Il te faudra un certain temps pour obtenir une audience, et la reine est assez occupée avec les affaires étrangères pour ne pas avoir toute une nuit à te consacrer. Nous pouvons t’héberger en attendant, si tu veux.
— Si je jure de ne pas chercher à faire disparaître ou à brouiller le miroir, ne me laissera-t-on pas m’en servir seule ?
— Seule ?
Carangil hésita.
— C’est que c’est un miroir particulier, dit-il.
Il avait parlé en détachant ses mots, à présent plus si sûr qu’elle le comprenait bien. Il dut convenir que là n’était pas le problème. Il reprit :
— Il ne suffit pas de verser l’eau dans la vasque et de regarder au fond, dit-il. Il faut savoir faire apparaître les images. La reine le peut. Mais le miroir ne s’anime pas sur n’importe quelle demande. D’ailleurs, c’est dangereux.
— Mais voulez-vous dire qu’une seule personne dans tout le pays est capable d’utiliser un miroir de divination ?
Elle finit par secouer la tête.
— C’est aussi indispensable que les langues étrangères, dit-elle.
Elle les salua et partit de son côté. Carangil essaya de la rappeler ; il s’aperçut qu’elle avait disparu au détour des arbres, et il lui fut impossible de la retrouver.
— Quelle est cette sorcellerie ? demanda-t-il.
— La sorcellerie, cela n’existe pas, répliqua son frère. Il faudra que tu finisses par l'admettre. Il n’y a qu’à comprendre la nature. La sorcellerie est une fable pour les hommes et les enfants qui ne comprennent pas encore.
— Alors je dois comprendre beaucoup moins de choses que je ne l’imaginais, dit Carangil.
Il regarda de nouveau derrière lui. Mais Anh Ni ne revint pas.

Elle ne reparut que le soir ; elle avait l’air un peu lasse. Lorsqu’elle parut dans les branches au-dessus du flet de Carangil, sa tête effleura une fleur dorée qui resta prise dans ses cheveux.
— La reine a bien caché son miroir, dit-elle.
Elle regarda sans y toucher le pain et les fruits posés devant elle. Au bout d’un moment, elle détacha la fleur de ses cheveux et l’examina curieusement, sans sourire.
— Nous essaierons de t’obtenir une audience, dit Carangil qui ne savais pas trop quoi dire d’autre.
Elle hocha la tête.
Après quelques minutes, elle s’étendit sur les planches du flet, les yeux ouverts et la figure tournée vers le ciel. Sa respiration était à peine audible et bientôt, on n’en perçut plus rien du tout. Norgil lui dit quelque chose. Il se rendit compte qu’elle dormait.
Les deux frères se turent. Tandis qu’ils la regardaient, ils eurent l’impression que le vent pour les éviter faisait un détour par les branches les plus proches.
— Si elle-même ne sait pas ce qu’elle cherche, il ne sera sans doute pas bon de l’amener face au miroir, dit Carangil.
— Elle cherche à retrouver ses souvenirs. Ce n’est pas si compliqué.
— Il serait peut-être plus sage de prendre conseil auprès d’un savant, répondit Carangil. J’ignore dans quel pays peuvent vivre des gens comme elle, mais sans doute y en a-t-il par ici qui ont plus voyagé que moi. Pourrait-elle venir d’une ancienne tribu cachée ?
— Peut-être nous le dira-t-elle, quand elle ira retrouver les siens.
Dans le noir, c’était comme une lumière qui se dégageait du visage de la jeune fille. Ses yeux brillaient, voilés par des songes dont on ne perçait pas le fond ; mais on sentait de son âme se dégager une force contenue comme aucun des gens de la forêt n’en possédait, et dont elle irradiait doucement. Elle faisait un peu peur. Carangil et son frère avaient entendu parler de ceux que les ténèbres avaient pris et corrompus dans les temps anciens ; et bien que la jeune fille n’eût rien de sombre en elle, il semblait que c’était sa puissance, et pas la bénédiction des Elfes, qui l’illuminait ainsi, comme si elle et sa famille, des générations avant, avaient consacré leurs vies à combattre et à se cacher, comme si les batailles sans fin étaient son secret héritage.
— Il est vrai qu’il lui faudra rentrer chez elle.
Il y eut une autre silence.
— C’est dommage, dit Carangil.


4. première alerte
(par Cécile C., ajouté le 23/06/03 23:17)


Comme ils l’avaient prévu, les affaires extérieures ne s’améliorèrent pas dans les jours qui suivirent, et la garde de la reine les reçut plutôt froidement. Cela faisait déjà quelques siècles qu’on faisait en sorte que les étrangers contournent les frontières au lieu de troubler la paix qui régnait en Lórien, et pour cette raison, les deux frères avaient tout d’abord caché qui était le but véritable de leur requête. Il advint qu’un jour où le regard mélancolique et lointain d’Anh Ni avait particulièrement ému Carangil, celui-ci se risqua à mentionner devant les gardes l’existence de l’inconnue qu’il avait recueilli. Comme il l’avait escompté, ils changèrent d’attitude aussitôt. Quant à lui, il comprit tout aussi vite qu’il aurait mieux valu attendre.
Avant qu’il ait eu le temps d'expliquer quoi que ce soit, les portes s’ouvraient devant lui et on le traînait le long d’une interminable échelle. Il termina dans une salle annexe où on le fit attendre debout, sous le regard des deux gardes silencieux.
Cela dura très longtemps et il ne fut pas autorisé à parler, jusqu’au moment où on l’amena enfin dans une salle vaste et lumineuse, où l’ombre des branches de l’arbre formait sur le sol une dentelle sombre et ondulante. Il s’aperçut que la reine Galadriel était là en personne et qu’elle n’avait pas l’air si occupée qu’on l’en avait assuré. Il salua et attendit qu’elle parle.
— Ainsi vous attendiez une audience, dit-elle.
— Je suis confus d’abuser de votre temps, ma Dame, répondit Carangil.
— Le temps ne fera plus défaut, dit Galadriel. Les affaires s’aggravent et il m’importe de préserver la tranquillité de Lórien. Puisque d’autres veillent sur l’ombre qui grandit dans le Sud, j’ai le loisir de protéger mon royaume. Dorénavant je veillerai à ce qu’aucun n’y pénètre qui pourrait troubler la tranquillité des bois. A présent dites-moi, Carangil, quelle nécessité vous amène ?
Carangil commençait à chercher ses mots, lorsqu’il lut dans le regard de la reine qu’elle ne tenait qu’à lui faire dire quelque chose qu’elle savait déjà. Il se retrouva d’un coup démuni de toutes les excuses qu’il avait pu trouver.
— Pourquoi avez-vous caché la présence de cette étrangère, Carangil ?
— Nous l’avons seulement accueillie chez nous, répondit-il en se demandant comment, accoutrée comme elle l’était, Anh Ni avait pu continuer à passer inaperçue tout ce temps.
— Vous avez accueilli une créature dont je lis dans votre âme qu’elle vous est étrange à vous-même, dit la reine. Je vois que son langage vous reste un mystère quand elle a déjà appris le vôtre. Elle a parcouru la Lórien et connaît nos usages, et sans doute nos places fortes. Ignorez-vous que certains des Premiers-Nés se sont par la force des choses convertis en espions de l’Ennemi ?
— Ce n’est pas une ennemie, dit Carangil. Elle n’a pas cherché à me cacher qui elle était. Je n’ai pas vu d’ombre en elle.
— Si elle n’a pas tenté de se dissimuler à vous, vous pouvez certainement me dire d’où elle est venue ?
— Elle ne s’en souvient pas, dit Carangil.
Il sentit que cela n’allait pas faciliter la situation. Il essaya de soutenir le regard de la reine, qui plongeait bien plus loin que ses yeux et s’enfonçait directement dans son âme.
— Quand même vous pourriez m’assurer qu’elle n’a rien à cacher de sombre, dit-elle, il n’y a rien qui vous assure qu’elle ne tombera pas sous la coupe des ténèbres, puisqu’à ce que je vois ce n’est pas une Eldar. Alors elle aura à leur apprendre bien assez pour nous perdre. L’hospitalité n’est plus un bienfait pour tous.
Carangil baissa résolument les yeux, de plus en plus perplexe devant la logique de Galadriel. En fin de compte, il lui demanda quel serait son bon vouloir.
— Nous allons reconduire cette étrangère hors du pays, dit-elle. Le royaume de Mirkwood a des prisons très sûres, et dans le cas où elle n’aurait pas envisagé de mal contre nous, les geôliers y sont des plus bienveillants. Nul doute qu’elle n’aura aucune difficulté à converser avec eux. Allez avec elle et votre frère attendre qu’on lui envoie une escorte. Et puisque nous sommes entre nous, j’imagine que vous ne souhaitez pas quitter tout de suite le printemps des mellyrn ?
Il secoua la tête. Comme on lui avait permis de s’en retourner seul, il descendit beaucoup plus vite qu’il n’était monté.
Norgil constata assez rapidement qu’entretient il y avait eu, et que les choses se seraient mieux passées s’ils avaient laissé Anh Ni chercher le miroir toute seule.
— Si seulement la Dame oubliait cette habitude de lire dans les esprits, dit Carangil, qui bien qu’il n’eût pas mentionné ce détail était déjà en proie à une abominable migraine. Où est Anh Ni ?
— Bien clairvoyant qui pourra le dire, répondit Norgil. J’espère que ce n’est pas si grave ?
— Pas si les geôliers de Mirkwood sont aussi aimables qu’on le dit.
Après un court vertige, il sentit ses esprits se remettre en ordre. La Dame allait au bout de ses intentions. Non seulement elle lisait les pensées, mais en outre elle faisait en sorte que leur auteur n’ait plus du tout envie de les concevoir de nouveau.
— Une seule question demeure, dit-il. Devons-nous la chercher nous-mêmes, ou courageusement nous résoudre à partir d’ici à sa place ?
— J’attendrai ici avec vous, entendit-il. Ne vous inquiétez pas.
Anh Ni émergea d’entre les branches.
— J’ai entendu tout ce que vous a dit votre reine, dit-elle. J’attendrai vos guerriers. S’il le faut, je leur expliquerai.
— Ne t’attends pas à émouvoir quelqu’un, dit Carangil.
— Alors j’irai dans ces prisons où on est si tendre avec vous, dit-elle. Ca n’a pas l’air bien terrible.
Carangil se retourna.
— Une seconde. Tu nous as écoutés ?
— J’ai entendu par hasard qu’on parlait de moi. La Dame ne prend guère de soin à cacher ce qu’elle pense.
Puis elle se tourna vers le bord du talan, où elle ne remarqua pas le regard stupéfait des deux frères. Elle observa tout de même :
— Je ne vois rien de moins honorable que de lire de force les pensées des gens, surtout si ce ne sont pas des ennemis. Mais si vos ennemis arrivent, je ne veux pas qu’on vous traite comme si vous en étiez.
Elle demeura donc perchée à leurs côtés, brillante dans le soleil ; au bout d’un moment elle commençait à fredonner un air qui avait eu un certain succès depuis quelques décennies. Les archers eurent bientôt gagné le pied de l’arbre.
Anh Ni descendit promptement. Elle salua les archers qui voulurent malgré tout lui lier les mains ; lorsqu’elle les enjoignit de prendre à leur aise toutes les précautions qui leur sembleraient bonnes, ils prirent un air réellement soupçonneux, mais force leur fut d’admettre qu’ils n’auraient aucune résistance à vaincre. De leur talan les deux frères virent la jeune fille leur adresser une dernière courbette, puis se mettre en marche au milieu du chemin.
Ils disparurent au premier tournant, mais Carangil ne détourna pas les yeux.
— Quelle puissante sorcière elle devait être, dit-il. Je ne sais pas si l’inquiétude de la Dame m’étonne vraiment, tous comptes faits.
— Les sorcières n’existent pas, répéta son frère par habitude.
Carangil réalisa d’un coup que ce n’était pas le problème.
— Norgil, je me suis conduit comme un misérable, dit-il. J’ai offert l’hospitalité à cette jeune fille et j’ai laissé les archers l’emmener sans bouger de mon arbre. Cette conduite est ignoble.
— Tu ne l’as pas livrée aux archers. C’est elle qui s’est rendue pour ne pas te mettre en péril.
— Le péril n’est pas trop grand et depuis qu’il s’est installé à Mirkwood les prisons du roi Thranduil sont connues pour leur bon vin et leurs évasions spectaculaires. Ce n’est pas une question de péril, il s’agit de mon honneur.
— Dans ce cas il ne me reste plus qu’à tenter de le récupérer avec toi, dit Norgil.
Et il le suivit jusqu’à la voie au pied de l’arbre. Ils prirent le chemin du Nord, en courant par instants.
— Je ne te ferai seulement pas l’injure de te recommander d’intercéder en la faveur d’Anh Ni par des moyens à la mesure de ton honneur, dit Norgil.
— Je l’espère. Je trouverai un moyen de parler au roi de Mirkwood. Ensuite, ce sera à Anh Ni de me dire ce qu’elle attend de moi.
— Si on veut bien te laisser lui parler.
— Je crois qu’elle n’en a pas besoin, dit-il en repensant malgré tout avec quelque déplaisir au mal de tête que lui avaient causé les méthodes de la reine.
— Que ne ferait-on pas par hospitalité, remarqua Norgil.
Et puis sa remarque suivante lui fondit hors des lèvres.
Ils n’avaient pas encore rejoint les archers que des cris abominables arrivaient jusqu’à eux. Puis il y eut le fracas des armes et des armures. Les hurlements étaient trop horribles pour être venus des Elfes, mais malgré tout les deux frères se ruèrent devant eux, en brandissant leurs propres arcs. Avant qu’ils n’aient atteint ce bord de la forêt, tout bruit se tut d’un seul tenant.


5. (pas de commentaire particulier)
(par Cécile C., ajouté le 26/06/03 22:29)


Lorsque les deux frères eurent rejoint le détachement d’archers, ceux-ci étaient seuls, et aussi déconcertés qu’on avait jamais vu des gens déconcertés dans cette partie d’Arda. Anh Ni, comme toujours, était bien visible au milieu et le soleil se reflétait sur ses habits ; Carangil qui avait craint tout d’abord elle n’ait été enlevée par des Orcs se dit qu’à la réflexion c’était ce qui risquait le moins de lui arriver. Effectivement, lorsqu’un archer voulut bien lui faire son récit, il n’y eut plus aucun doute là-dessus.
Les Orcs les avaient surpris non loin de la frontière, alors qu’ils maraudaient sous les premiers arbres du bois. La garde de la jeune fille n’avait relâché sa vigilance, et l’alerte ne fut pas une surprise ; comme ils voyageaient par le chemin cependant, ils n’avaient pas eu le temps de se mettre à couvert et l’affrontement s’était engagé tout de suite. Les Orcs étaient nombreux, et bien qu’il leur eût fallu davantage d’efforts pour contrer les flèches rapides des Elfes, l’avantage n’était pas revenu immédiatement à ces derniers.
Alors qu’ils pensaient appeler à l’aide, un feu s’était soudain déclenché devant eux, et les ennemis avaient été pris dans un brasier qui les avaient resserrés au milieu du chemin, sans s’étendre aux sous-bois alentours. Avant que les cris se soient tus dans leurs gorges brûlées, le feu s’était éteint. Des Orcs n’était resté qu’un tas de cendres blanches. Anh Ni, ajouta le soldat, avait attendu ce moment pour détourner les yeux.
Pendant que le désordre s’apaisait à grand peine, Anh Ni avait gardé les mains liées et elle cherchait ses amis du regard. Carangil ne se demanda pas si elle aurait pu également faire brûler ses liens. Il lui fut reconnaissant de n’avoir pas bougé et de lui éviter des ennuis futurs ; malgré tout, ce fut au chef des archers qu’il s’adressa. L’autre n’avait aucune idée de ce qui lui avait sauvé la vie.
— C’est pourtant pour ces pouvoirs que la Dame a commandé qu’elle soit emmenée à Mirkwood, dit Carangil une fois qu’il lui eut expliqué. Croyez-vous encore qu’elle soit un danger pour nous ? Vous auriez pu vous retrouver dans la situation des Orcs, ou alors elle vous aurait abandonné et vous auriez eu bien du mal à la retrouver, à supposer seulement que vous vous soyez tirés de l’embuscade, mais voyez ! Elle attend que vous redeveniez ses gardiens.
Il fut très difficile aux soldats de choisir entre l’ingratitude et la désobéissance, assez pour qu’ils décident finalement qu’on ne les avait pas appelés pour prendre ce genre de résolutions et que la Reine pourrait se décider à leur place. Ils annoncèrent donc leur intention de ramener la prisonnière en Lórien, sur quoi ils ramassèrent leurs flèches, bien entendu toujours intactes au milieu du tas de cendres, et prirent le chemin inverse accompagnés des deux frères. Les excuses d’Anh Ni leur parurent leur sembler particulièrement irritantes, mais comme leur honneur dépendait de leur reconnaissance, ils évitèrent de ne pas y répondre.
Ainsi ils atteignirent la demeure de la reine, et les deux frères durent s’arrêter au pied de l’arbre, et il leur fallut attendre plusieurs jours encore avant qu’un messager ne leur transmette l’invitation de la Dame. Lorsqu’ils le suivirent, ils remarquèrent que montait à leur suite un Elfe de leur peuple, mais si bizarrement accoutré qu’ils reconnurent en lui un envoyé du royaume de Thranduil. Dans la grande salle, Anh Ni les attendait toujours, tout à fait libre cette fois, quoique sans doute bon nombre de ceux qui se trouvaient présents se tenaient prêts à l’empêcher de fuir. Elle n’en montrait pas la moindre intention. La Dame la regardait parfois de côté. Carangil soupçonna qu’elle lui en voulait de ne pas la laisser lire dans ses esprits.
— Soyez les bienvenus, dit-elle. Les circonstances sont particulières, mais j’espère que la réunion sera de courte durée.
Tous les Elfes présents devaient l’espérer avec elles, mais ils ne dirent rien. Le roi, présent à ses côtés, salua à son tour l’Elfe de Mirkwood et l’invita à prendre place.
— En ces temps troublés, commença Galadriel, où les pouvoirs de l’Ombre regagnent en force et en noirceur, il nous est plus que jamais nécessaire de fermer notre pays, hormis à quelques alliés dont nous sommes assurés. Nous n’aurions sans doute pas fait exception pour Anh Ni si elle n’avait pas franchi les frontières sans être vue, ce qui aurait déclenché les plus vives inquiétudes si elle n’affirmait pas s’être éveillée dans la forêt même, sans autre souvenir que son nom, et d’avoir marché dans les bois en cherchant à s’en retourner.
« Nos règles cependant ne souffrent pas d’exception. Le dernier fait devrait par ailleurs être le plus alarmant de tous, et nous ne serions pas ici s’il ne s’était produit un événement que je ne saurais encore interpréter en bien ou en mal. Lors que les nôtres conduisaient Anh Ni en Mirkwood, elle a par l’effet d’une magie puissante vaincu un bataillon d’Orcs en maraude, et sauvé la vie de ses gardiens, suite à quoi elle fut ramenée ici, au lieu d’être conduite dans les geôles de Thranduil. De ce fait, je ne saurai me prononcer, ni trancher encore si sa magie est un danger pour nous ou si la loyauté d’Anh Ni ne nous fera jamais aucun doute.
Elle garda un instant le silence. Le messager de Mirkwood crut qu’elle avait achevé ; il se leva alors et s’avança devant elle.
— Si vous voulez m’accorder un instant, ma Dame, dit-il, c’est le roi Thranduil lui-même qui m’envoie aujourd’hui, avec ce message que je dois délivrer.
— Qu’a donc à nous dire Thranduil ? demanda Galadriel.
— Le roi, ma Dame, vous fait mander que Mithrandir le magicien lui a déjà confié un prisonnier, une petite créature malingre et sauvage et qui lui donne le plus grand mal ; et que ses geôles ne sont pas des auberges de village, qu’on y fasse enfermer tous les ennemis des alentours.
Carangil et son frère échangèrent un regard. Ils venaient d’avoir exactement la même pensée : le temps qu’on séjournait d’ordinaire dans les prisons de Mirkwood ne s’accordait guère aux paroles de son roi.
Le messager reprit alors :
— Par ailleurs c’est de nous que l’ennemi est le plus proche, et avec cela seul nous avons fort à faire. Aussi le roi vous prie de bâtir une tour, ou d’enchaîner votre prisonnière à un arbre, et de garder chez vous vos propres menaces.
Le messager s’inclina et regagna le coin de la salle. De tout ce temps Anh Ni n’avait pas bougé ; si elle avait laissé quelqu’un lire dans ses pensées cependant, il aurait simplement su qu’elle était en train de découvrir que parler la langue d’un autre peuple ne suffit pas toujours à le comprendre, et qu’autant d’embarras pour savoir si on enfermerait une personne de leur propre race dans cette forêt ou la forêt voisine au lieu de s’en faire une alliée dans des temps incertain lui paraissait du plus haut ridicule. Elle avait cependant senti que personne ne serait heureux de l’écouter se défendre, et elle gardait les yeux baissés, les mains à plat sur ses genoux.
Quand la reine eut retrouvé quelque chose à dire, elle parla d’une voix plus lasse.
— Eh bien, dites à Thranduil que je n’en prends pas offense et que je lui demande pardon d’avoir voulu abuser de son hospitalité, dit-elle. Il est vrai que des alliés doivent se partager la guerre. Il ne sera pas dit que nous en aurons livré plus que leur part à nos voisins. S’il le désire, Anh Ni restera en Lórien. Et puisque Carangil a bien voulu lui offrir ses soins, il devra répondre d’elle, jusqu’à son départ.
Carangil s’inclina dans le doute. Pour la première fois, la reine se tourna vers Anh Ni.
— Considérez à présent que vous êtes libre, si vous ne tentez pas de vous enfuir de Lórien, dit-elle. Carangil et son frère seront tenus responsables de vos allées et venues. Si le pays est attaqué, vous combattrez avec nous, ou notre bienveillance vous sera impossible à regagner.
Sur quoi s’acheva la séance de délibération la plus brève de toute l’histoire des Elfes.


6. (sans nécessité de description)
(par Cécile C., ajouté le 11/07/03 22:26)


Ce que Carangil ne comprit que lorsqu’ils se furent éloignés de Caras Galadhon, et que Norgil, que le silence commençait à déranger, eut fait part à la jeune fille de ses espoirs que l’hospitalité des Galadhrim pourrait alléger son exil, c’est qu’en réalité, Anh Ni n’avait pas du tout espéré qu’on renoncerait à l’envoyer à Mirkwood. Pour dire la vérité, répondit-elle après un instant, la sentence de la reine venait de balayer ses espoirs de prendre congé une bonne fois pour toutes et de partir toute seule à la recherche des siens.
— Je me serais laissée conduire jusqu’à la prison, dit-elle. Je ne pense pas qu’ils auraient pu me retenir là-bas. Je suis habituée à ne pas me faire remarquer.
— C’est un fait, dit Norgil.
— Mais le miroir de la reine était si bien caché, et je ne voulais pas le retrouver par la ruse, ou en manquant à l’honneur envers ceux qui m’ont accueillie. Puisqu’on ne me laissait pas m’en approcher de bon gré, je voulais partir. A force de parcourir le monde, j’aurais bien fini par retrouver l’endroit d’où je viens. Je ne peux plus maintenant. Et il n’y a personne ici qui connaisse le monde assez bien pour en avoir une idée.
— Tout savoir a ses limites, dit Carangil qui songea aussitôt que c’était une remarque idiote.
Mais il savait qu’il ne serait pas accueilli devant la reine de sitôt et qu’il ne pouvait rien faire pour lui rendre service, excepté peut-être se taire. En cours de route, Norgil les laissa entre eux, et s’en alla rejoindre dans de hautes branches un groupe de musiciens qui improvisaient sur une vieille romance sinda. Ce n’était pas la première fois que Carangil se faisait la réflexion que pour un peuple supposé par nature mélancolique et las du fardeau de leurs mémoires, les siens avaient une manière plutôt légère de passer leurs journées. Comme lui-même avait cependant de meilleures raisons d’être préoccupé, il ne le suivit pas, et fit encore quelques pas avec Anh Ni, vers nulle part.
Enfin, elle s’assit dans la mousse, la tête posée sur ses genoux.
— Si la guerre se déclare, votre reine acceptera-t-elle mon aide ? Me jettera-t-elle au cachot comme si j’étais de vos ennemis, ou me laissera-t-elle me battre avec vous sans craindre que je la trahisse ?
— Elle te l’a dit, dit Carangil. Pourquoi demandes-tu cela ?
— Je réfléchissais, dit-elle. Il y a peu de choses que je me rappelle, mais l’une est certaine, c’est que je ne refuserais jamais l’aide de quelqu’un de mon sang, qu’il parle ma langue ou non. Vous fermez vos frontières et vous parlez comme à des traîtres à ceux qui pourraient être vos alliés. Comment voulez-vous vous mettre en sûreté si vous refusez dans vos rangs ceux qui auraient les meilleures raisons d'y être ?
— Certains ne te croient peut-être pas une parente si proche, dit Carangil. Et le sang n’est plus un lien si solide. Des Elfes se sont tués entre eux, il y a longtemps.
Elle releva la tête.
— Notre Ennemi a des armes perfides, voulut-il s’expliquer. Le mensonge a été la meilleure.
— Vous avez tués les vôtres sur la parole d’un ennemi ?
— Si nous avions su qu’il s’agissait d’un ennemi…
— Je vous comprends. Mais vous pouvez admettre que c’est vous qui compliquez vos propres problèmes.
— Cela se peut.
Bien entendu il savait lui-même qu’il n’y était pour rien, mais il décida de ne pas lui parler tout de suite des fils de Fëanor, de la chute de Doriath et des guerres qui ne s'étaient jamais vraiment finies. Elle avait l’air suffisamment mélancolique.
— Veux-tu que nous allions rejoindre Norgil ? demanda-t-il.
— Ce n’est pas la peine. J’ai besoin de réfléchir. Je vous remercie vraiment.
Et elle continua à regarder droit devant elle.


7. 'Umahwiyë
(par Cécile C., ajouté le 13/07/03 19:04)


Au bout d’un moment Anh Ni n’avait toujours pas détourné les yeux, et Carangil commençait à se demander si elle comptait poursuivre sa méditation jusqu’à comprendre comment elle était arrivée là, et s’il lui faudrait vraiment rester à ses côtés jusqu’au bout. Un instant il avait pensé lui faire indiquer le chemin d’Imladris, où, tous les Elfes sylvains le savaient, les bibliothèques étaient bien mieux garnies que dans les bois. Évidemment l’idée était absurde ; quant à Elrond lui-même, à seulement supposer qu’il se déplacerait un jour jusqu’en Lórien, il était aussi intraitable que la maîtresse des lieux.
— Ne prenez pas la peine de rester, dit-elle enfin. Je vous retrouverai.
Il fit ce qu’elle lui disait. Il s’aperçut rapidement qu’ils se trouvaient près des bords de la Nimrodel, et presque à l’endroit où il avait rencontré Anh Ni. Même ici, le bois retentissait encore parfois des chants des Elfes. C’était un peu fatigant, certains jours. Avec un peu d’entraînement cependant, on arrivait à ne plus rien saisir que le bruit du vent sur les herbes, et la rivière non loin, dont les eaux apaisantes soulageaient aussi par leur chant. Parfois le vent sur les eaux sifflait comme une flûte se serait entrelacée aux cordes d’un luth étrange, lumineux, presque métallique, tant le bruit du flot était clair et sonore. Plus personne n’habitait par ici depuis des années, bien entendu. Seuls y passaient les rondes et parfois, des maraudeurs qui ne faisaient le chemin que dans un sens.
Justement, il venait d’entendre glisser le pas d’un archer contre une branche basse. Dans le doute, il s’écarta contre un arbre. Il aperçut un peu plus loin une ombre vive entre deux troncs, puis une autre qui s’approchait en face d’elle. Les archers s’étaient faits plus silencieux qu’à l’ordinaire. Ils avaient repéré un espion.
Il se rendit compte alors qu’Anh Ni s’était levée et qu’elle l'avait suivi. Elle était arrivée en silence ; il lui fit signe de rester immobile. Deux feuilles ou trois bougèrent à ras du sol. L’espion dans les fourrés ne se doutait de rien.
Ce fut au moment où les deux arcs se tendirent de concert qu’Anh Ni eut un bref mouvement. Il se passa ensuite quelque chose dont Carangil ne se souvint pas — et encore, ce fut seulement pour le souci de la logique qu’il admit par la suite qu’il devait nécessairement avoir oublié quelque chose, car aussi bien qu’il eût tenté de se le rappeler, tout ce qu’il parvint à revoir, ce fut la jeune fille qui se crispait l’espace d’un instant, et puis en suite qui ne se trouvait plus à côté de lui, mais à quelques pas, devant le fourré vers lequel était parties les deux flèches des gardes. Quant aux flèches en question, il ne sut jamais ce qu’elles étaient devenues. La première image indubitable qu’il garda de la suite, ce fut également Anh Ni, debout entre les archers qui la menaçaient de leurs poignards, et à ses pieds la créature qu’ils avaient visée, et à laquelle elle venait de sauver la vie : un énorme chat brun.
Avant qu’une catastrophe ne se déroule sous ses yeux, Carangil se précipita devant les archers. Il lui fallut un moment pour leur faire admettre que celle qu’ils menaçaient venait d’être libérée par la Dame et qu’il répondait d’elle sur sa vie ; même alors il n’y eut rien pour arriver à les convaincre. Ils lui montrèrent le chat, qui ne faisait pas du tout attention à eux.
— Cette créature du Nécromancien est venue épier la Lórien et en ramener les secrets à son maître, dirent-ils. Ces chats sont les espions les plus terribles dont il dispose. Ne voyez-vous pas qu’elle vient de le sauver ?
Carangil ne savait absolument pas quoi répondre ; le chat, sollicité d’un regard, bâilla largement.
— Vous tenez la preuve de sa culpabilité, dit l’archer en montrant Anh Ni.
— C’est moi qui ai la preuve de l’innocence de ce chat, dit-elle.
Il y eut un mouvement général vers elle. Elle s’inclina.
— Laissez-moi lui parler, dit-elle. Les chats ne sont les ennemis de personne. Pourquoi vous débarrasser par prudence de tous ceux qui pourraient être vos alliés ?
Un peu surpris mais très reconnaissant de la voir prononcer autant de mots à la fois sans qu’on lui ait adressé la parole, Carangil fit signe aux archers de la laisser faire, ce que bien entendu ils n’acceptèrent pas ; et puis ils constatèrent qu’Anh Ni ne les avait pas attendus. Elle s’était agenouillée aux côtés du chat, les deux mains à plat sur le sol, et s’inclinait en murmurant quelque chose d’incompréhensible. Le chat miaula une longue réponse aux modulations insaisissables.
Anh Ni sourit aux archers et le dialogue se poursuivit, sous la menace des arcs tendus mais sans aucun égard pour eux. Au bout d’un moment, elle marqua une pause. Carangil crut voir son visage s’assombrir. Mais elle reprit aussitôt sa discussion, avec de temps à autres un signe à ceux qui la regardaient. Beaucoup moins soucieux de politesse, le chat s’était couché sur le flanc. Il partit dans un long discours que les archers trouvèrent de plus en plus suspect. Lorsqu’il se tut, il ne chercha pas à partir. Anh Ni alors s’adressa de nouveau aux archers.
— ’Umáhwiyë que vous avez voulu tuer n’en veut pas à votre pays, dit-elle en désignant le chat. Il obéit aux ordres de son maître et il sera heureux d’en changer, si vous le désirez.
— De se faire traître après une longue expérience d’espion, en quelque sorte ?
— Aucun membre de sa race n’est engagé d’un côté ou de l’autre. Ils servent ceux qui se montrent reconnaissants pour leurs services, à tour de rôle s’il le faut. Mais il m’était venu à l’esprit que vous craindriez d’être trahis vous-mêmes. Par amitié pour moi ’Umáhwiyë accepte de promettre son allégeance à vos seigneurs uniquement, bien que cela soit contre l’honneur de sa race.
— Elle ment, dit un archer.
— Pourtant c’est assez plausible, dit Carangil.
— Et que peut valoir l’honneur d’une race qui accepte de servir le bien comme le mal ?
Le chat fit un signe de tête. Anh Ni lui traduisit l’objection. Il miaula bruyamment à l’adresse des archers.
— Le seigneur ’Umáhwiyë, dit Anh Ni, car il estime que vous respecterez son titre, vient de vous répondre que la fierté d’une race qui combat par vengeance, se méfie de la brise qui souffle et se soumet aux ordres de pouvoirs qui s’en sont donné le nom à eux-mêmes n’a pas à parler à voix si haute.
Elle s’inclina.
— Veuillez me pardonner.
Le chat dit autre chose.
— Il ajoute également que bien et mal sont des jouets pour les esprits les plus futiles, dit-elle. Je laisse ces paroles à leur propriétaire.
— Fais en sorte que quelqu’un prouve qu’elles ne sont pas de toi, dit un archer.
Elle se retourna vers le chat. Celui-ci l’écouta jusqu’au bout, en agitant le bout de la queue. Finalement il se passa la patte derrière l’oreille. Carangil aurait juré qu’il avait pris l’air exaspéré. En fin de compte, il se leva, et Anh Ni traduisit son dernier miaulement.
— Il dit également que si vous n’avez aucune confiance, il se constitue prisonnier, pour ne pas me porter tort. Si vous lui accordez votre confiance, il vous servira contre le Nécromancien, si besoin est. Et j’ajouterai que je vous recommande de lui faire confiance. Voulez-vous que je me constitue prisonnière aussi ?
— Carangil répondra de toi.
— Merci.
Les archers, qui n’avaient jamais escorté un chat, n’eurent pas l’air très heureux de cette étrange capture. Ils marchaient les yeux au sol, sur le félin qui allait entre eux la tête haute, en ronronnant.
— Est-tu sûre de ce que tu viens de faire ? demanda Carangil.
— Oui. J’ignorais que vos gardes avaient ordre de tuer les chats. Si vous voulez bien me pardonner, c’est une grave erreur. Il n’est pas bon de s’attirer leur rancune.
— Il n’est pas bon non plus de ne pas défendre ses frontières.
— Non. Mais vous auriez pu vous en faire des alliés. Ils en auraient été heureux.
— Est-ce lui qui te l’a dit ?
— Oui. Il dit que la pitance dans les caves de votre ennemi est exécrable et qu’on chercherait volontiers un meilleur abri, si les vôtres ne les haïssaient pas tant. Si vos seigneurs le veulent, je vous servirai d’interprète. Vous tenez une chance d’effacer les vieilles rancunes.
Assise au bord de l’eau, elle avait de nouveau l’air grave. Elle regardait les pierres scintiller et jouait avec le courant sans rien dire. Le soleil brillait sur les broderies de ses manches.
— A propos, comment as-tu réussi à le sauver ?
— J’ai entendu vos archers et j’ai vu qu’ils visaient quelque chose d’invisible. Il n’y a que les chats pour arriver à se cacher de la sorte. C’était tout simple. Je me suis placée devant lui et j’ai fait disparaître les flèches.
— Mais comment se fait-il que je n’aie rien vu du tout ?
— Je devais faire vite, dit-elle, et le silence retomba.
— Il t’a encore dit d’autres choses que tu n’as pas traduites, dit Carangil. Dis-moi, comment as-tu appris le langage des chats ? Et pourquoi a-t-il dit qu’il était prêt à servir la Dame par amitié pour toi ? Que t’arrive-t-il ?
Elle sortit les doigts de l’eau. Quelques gouttes tombèrent dans sa manche. Elle les regarda descendre le long de son bras, et puis elle replongea les yeux dans l’eau. Elle hésita encore un instant avant de reprendre la parole.
— Les chats sont des savants illustres, dit-elle. ’Umáhwiyë m’a révélé ce que seul un chat pouvait me révéler. Je sais d’où je viens à présent. Je me souviens de tout.


8. le monde de l'Est
(par Cécile C., ajouté le 21/07/03 20:25)


« L’Est, commença-t-elle, est ce que vous craignez, je crois. C’est la demeure de votre ennemi, et vous n’avez jamais cherché ce qui se trouvait au-delà, et j’ignore même si vous soupçonnez qu’il y a un au-delà. Même si vous l’aviez su, je ne sais pas si vous auriez pu vous y rendre. Mais les chats gardent le savoir de ce qu’il y a sur toute la terre, et ’Umáhwiyë a compris sans efforts que mon peuple vivait dans ces régions orientales que vous ne connaissez pas. Nous-mêmes ignorons ce qui se trouve à l’Occident, et pour cela je n’ai rien reconnu à mon arrivée. Je suis la première de mon peuple à percer le mystère de votre existence, depuis des millénaires. Et je ne sais même pas si je pourrai le raconter un jour.
« Vous croyez peut-être que votre ennemi a noirci tout ce qu’il y avait à l’Est, mais vous vous trompez, je crois. Entre vos terres et les nôtre, il y a le Grand Désert, que nous avons franchi une fois pour fuir les périls de nos terres natales, et que nous ne pourrons plus jamais traverser, car il est trop vaste et les dangers y sont trop nombreux. Si vous voulez entendre l’histoire de mon peuple, la voici. Nous sommes nés en Occident, en un lieu dont nous n’avons pas gardé la mémoire. Au début des temps, nous nous sommes éveillés alors que la lumière combattait les ténèbres, et que des pouvoirs beaucoup plus forts que nous menaient leur bataille au-dessus de nos têtes. Peut-être à l’époque votre race et la nôtre ne faisaient qu’une. Ce que racontent nos chroniques, c’est que les dangers étaient si grands, et l’espoir si misérable, qu’un jour notre peuple se dispersa. Les uns partirent à l’Ouest où ils avaient vu une lumière plus clémente, d’autres se dissimulèrent dans les forêts et ne voulurent pas entendre parler de la lumière ni de l’ombre ; quant à mon peuple que vous avez oublié, il prit la route de l’Est et il traversa les terres désolées, puis le désert, dans l’espoir qu’il pourrait voyager assez loin pour qu’on l’oublie complètement, et que derrière la désolation il y aurait une terre insoupçonnée où il pourrait s’installer. Nous ne faisions pas confiance à ces êtres puissants qui faisaient la guerre autour de nous, même à ceux qui se disaient nos alliés. Nous avons eu raison, sûrement. Personne n’est venu assister notre traversée. Vos dieux nous ont oubliés et nous avons décidé de nous passer d’eux. Peut-être ne devrons-nous pas être alliés, même si nous nous rencontrons, alors.
« Enfin, la traversée du désert dura des années, avant que nous n’ayons franchi les dernières steppes. Le pays derrière était fertile et le mal n’avait pas l’air d’y être entré. En fait il n’y est jamais entré. Des Hommes nous avaient rejoints et nous nous étendîmes, et nous n’avons jamais eu de nouvelles de l’Ouest légendaire, à part des baladins qui prétendaient avoir lu dans les étoiles que l’ombre avait tout recouvert et que nos terres étaient les seules épargnées à présent. Cela n’avait aucun sens, mais nous en étions fort peu préoccupés ; et puis d’autre siècles passèrent et nous perdîmes tout de nos premiers jours dans l’Ouest, à part quelques chansons qui ont été chantées si souvent que rien ne doit rester de leurs premières paroles.
« Par la suite, notre amitié avec les Hommes finit par geler. Nous étions leurs seigneurs et ils avaient le sentiment de voir leur fierté molestée. Vint un temps où ils se révoltèrent. Mon peuple fut massacré et ceux qui survécurent se dissimulèrent dans les montagnes, le temps d’apprendre la magie et de se mettre à l’abri de toutes les attaques qui pourraient survenir par la suite. Ce fut dans les montagnes, au bout de quelques temps, que les savants commencèrent à soupçonner les possibilités des miroirs de divination. Ils développèrent une science qui leur permit de voir à travers les monts, jusqu’aux plaines dont les Hommes s’étaient emparés, et de prévenir ainsi tout le mal qui pourrait nous arriver d’eux. Ainsi la paix revint et mon peuple survécut, même s’il fut par la suite obligé de se mêler aux hommes sans s’en faire reconnaître, de peur de réveiller leurs haines. Je suis née en l’an 6025 après la fin de la guerre. Au cours de mes études, je fus amenée à m’intéresser aux techniques de divination et à l’utilisation des miroirs. Ce fut alors que je leur découvris une propriété curieuse.
Anh Ni s’interrompit.
— Ne suis-je pas allée trop vite ?
— J’ai très bien compris ton histoire, s’efforça de dire Carangil.
Il haussa les épaules.
— Je t’en prie.
— Quelque chose vous a semblé invraisemblable, dit-elle.
— Je préfère t’écouter jusqu’au bout.
Mais elle ne reprit pas. Carangil finit par lui dire :
— Il m’est seulement difficile de croire à l’existence d’un peuple si ancien, que les ténèbres n’auraient pas affecté, dit-il. D’ailleurs toute la terre a été corrompue. C’est ce que nous disent nos récits. Comment auriez-vous pu en réchapper ?
— Grâce au désert, dit Anh Ni. Le désert est trop vaste. Même votre ennemi ne peut le franchir.
Elle secoua la tête.
— Et peut-être notre partie du monde est-elle corrompue aussi, dit-elle. Les hommes nous ont pourchassés. Nous n’avons seulement pas senti la présence de ces ténèbres.
— Mais pourrait-il exister un désert si grand, dont nous n’aurions jamais entendu parler ?
— Cela se peut, si vous ne vous rendez jamais à l’Est, dit Anh Ni.
Elle le regarda une seconde.
— Vous ne me croyez toujours pas.
— Continue, je t’en prie.
Elle hocha la tête.
— Je vous disais que j’avais étudié les miroirs, et que j’avais fait une découverte, dit-elle. Puisse votre reine se contenter de ce qu’elle sait déjà faire de son propre miroir. Ils sont plus dangereux que vous ne l’imaginez. Enfin, je réalisai un jour qu’aussi bien qu’on pouvait voir, dans la distance et dans le temps, tout ce qui advenait dans le monde à travers la glace d’un miroir, on pouvait également se déplacer, pénétrer à l’intérieur de l’image. Cette découverte me sembla si merveilleuse, les possibilités qu’elle offrait si providentielles pour mon peuple, qui n’avait jamais cessé de craindre une nouvelle guerre, que je voulus l’étudier immédiatement, et trouver le secret qui permettrait à coup sûr d’utiliser les miroirs pour se rendre en un instant à n’importe quel endroit du monde.
« Mais mes projets en effrayèrent plus d’un, et de tous les maîtres de divination de ma connaissance, aucun n’accepta de m’aider. Ainsi personne ne me signala le jour où je fis fausse route, où je crus que tout était au point et que je pourrais sans danger traverser le miroir. Je pensais me déplacer jusqu’au village le plus proche, et revenir par le même chemin. Je me rappelle m’être installée dans mon atelier, le miroir en face de moi, je me rappelle mon reflet qui se brouillait et des images étranges qui se formaient sur la glace. Et puis c’est tout ce que je vois. Ensuite, c’est un long sommeil.
« J’ai cherché ces souvenirs pendant longtemps. Mais à présent tout est clair pour moi. Quelque chose n’était pas au point dans mon expérience et au lieu d’atteindre le village que je visais, je me retrouvai dans cette forêt, la mémoire vide. Par chance les chats savent ce qui nous est inaccessible. Je ne sais comment cela s’est produit, mais ’Umáhwiyë m’a reconnue. Il connaissait mes travaux et me les a rappelés. Je le crois. Tout m’est revenu.
Mais Carangil n’était pas toujours certain qu’on pouvait faire confiance à un chat. Il le lui dit.
— Je n’en suis pas certaine moi non plus, dit-elle, et elle baissa la tête.
Il y eut un silence songeur.
— Je ne puis croire à tout ce que tu m’as dit, dit Carangil, mais il nous faut bien expliquer d’où tu viens. D’autres sont peut-être plus savants que moi. Mais dis-moi, quelque chose m’échappe. Nous avons gardé la mémoire de ceux des nôtres qui sont partis dans l’Ouest, et de ceux qui ont refusé le voyage et se sont cachés dans la forêt. Comment expliques-tu que nous n’ayons aucun souvenir d’un peuple qui se serait enfui vers l’Est ?
— Ou vous avez tenu à l’oublier, parce que l’Est vous faisait horreur, dit-elle — Carangil voulut protester, mais elle lui fit comprendre d’un signe qu’elle les en croyait tout à fait capables — ou nous sommes partis bien avant ceux des vôtres qui décidèrent de se réfugier à l’Ouest, et ainsi vous avez eu le temps de nous oublier. Je ne sais. Nos plus grands savants soupçonnent à peine l’existence d’un monde occidental.
Carangil, qui considérait déjà que la question était close et qui s’était mis à songer aux miroirs et à toutes sortes d’expériences inquiétantes, ne fit qu’un signe de tête.
— Ce n’est guère encourageant, dit-il enfin. J’espère que personne dans notre pays n’aura l’idée de se servir de notre miroir pour autre chose que ce que la Dame en fait. Nous ne pouvons pas nous rajouter des ennuis par nous-mêmes.
Anh Ni fronça les sourcils, mais elle ne le reprit pas. Elle demanda cependant :
— Que montre donc le miroir de la reine ?
— Des choses qui furent, des choses qui sont et des choses qui ne sont pas encore arrivées, débita Carangil.
— Et comment les distingue-t-on ?
— A vrai dire, je n’en sais rien.
— A quoi vous est utile ce miroir alors, si vous ne savez pas distinguer s’il vous montre l’avenir ou ce que vous avez oublié ?
— Nous n’oublions pas tant de choses !
Puis il essaya de se remémorer tout ce que lui-même connaissait pour certain, et il se tut.
— C’est pour cette raison que je voulais tirer parti de ma découverte, dit-elle. Les meilleurs maîtres de divination admettent qu’il faut être fin stratège pour se permettre de faire confiance à leurs résultats. Mais personne ne sais à partir de quelle limite un calcul peut être qualifié de fin. Voilà pourquoi je crois que la divination est une science inutile. Elle fournit ses révélations, que personne ne peut comprendre.
— Le reine en sait sans doute plus long.
— Si la reine peut déterminer que ce qu’elle voit dans son miroir n’est pas encore arrivé, cela ne lui est sûrement pas très utile non plus. Moi, lorsque j’ai entendu parler de ce miroir pour la première fois, j’ai su qu’il s’agissait de quelque chose d’important, quelque chose qui n’avait rien à voir avec la divination, même si je ne comprenais pas encore vraiment quoi.
Elle soupira.
— Et maintenant que je sais ce à quoi pourrait me servir ce miroir, cela ne me rend pas espoir non plus. Même si la reine me permet de m’en approcher, rien ne m’assure que je rentrerai chez moi. S’il se produit un autre accident qui sait comment je pourrai en revenir ?





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