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Lidec et Erellig

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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1. Prologue
(par Stéphanie, ajouté le 21/06/03 17:19)


Les faits qui vous seront relatés ci-dessous ne concernent pas directement la Guilde des Brise-Ténèbres. Cependant, comme ils se révèleront de très grande importance quant à la suite, le Maître de Chant Taïlos en a rédigé le compte-rendu, de façon à ce que l'on puisse saisir toute l'étendue de la richesse des personnes impliquées...


2. La Clairière
(par Stéphanie, ajouté le 21/06/03 17:20)


Lidec avait quitté les lieux fréquentés de la Cité, pour attendre finalement les abords de la grande Clairière. Le silence accueillant émis par les Corubiers, dont les branches se balançaient doucement dans la brise tiède, l’emplissait d’un calme qu’il aurait été loin de ressentir en temps normal. Même les oiseaux s’étaient tus. Rien n’aurait pu indiquer à un spectateur étranger que cette Clairière était régulièrement fréquentée par des Adeptes. Mais Lidec y voyait des lignes et des courbes entre les fougères roussies par l’automne et les plumeaux d’herbes folles élevant leur tige gracile. Il frémit à la pensée du spectacle que devait voir un Adepte de haut niveau. Erellig lui en avait parlé, et la description des Arbres nimbés de clarté nébuleuse le remplissait d’impatience. Mais la nature de chacun est différente, et il n’était pas encore assez entraîné pour y goûter.

Penser à Erellig le fit douter ; n’aurait-il pas dû lui parler de son projet ? Il secoua la tête. Cela ne concernait que lui, et elle aurait sûrement prononcé son désaccord. Au reste, il croyait avoir la force nécessaire pour obtenir la réponse à sa question. Et il ne lui était jamais rien arrivé au cours d’un Entraînement.

Il accomplit une série d’assouplissement avant de fixer des rubans violines à son justaucorps soyeux. Puis il s’avança, pieds nus, vers la pierre noire qui se trouvait au centre de la Clairière, et accompli le nécessaire.

Bientôt, il bondissait, roulait, pirouettait sur les lignes luminescentes, ses rubans suivant ses gestes. Ses mouvements s’accéléraient, la tension devenait palpable ; Lidec était le seul élément mouvant dans un cercle où tout était d’une immobilité tendue. Plus un souffle sur les herbes, plus un mouvement dans les branches ; seul un homme qui dansait en équilibre avec des forces dont il ignorait la nature profonde. Et soudain, alors qu’il exécutait un bond plus haut encore que les précédents, il sembla recevoir un coup puissant et inattendu, et s’écroula, en masse, sur le sol. Ecarlate, en sueur, il leva instinctivement la main à son visage, pour la retirer pleine de sang.

Tout en lui n’était que douleur et fatigue.

Il s’écroula sur le côté. Avant de s’évanouir, il eut brièvement conscience qu’il avait Echoué, et qu’il allait en payer le prix.


3. Erellig
(par Stéphanie, ajouté le 26/06/03 09:45)


Erellig était à son poste habituel quand un frémissement attira son attention. Elle savait qu’il y avait quelqu'un à la Clairière, mais ce mouvement brusque dans l’air n’annonçait rien de bon. Elle fit signe à son collègue de prendre sa place ; comme il la regardait, intrigué, elle dit précipitamment :
« Il y a quelqu'un à la Clairière qui a Echoué .»

L’homme hocha la tête. Erellig, Adepte détentrice d’une Pierre, était plus à même de s’occuper de cas semblables que lui. Et d’ailleurs, cela l’arrangeait de beaucoup.

Erellig descendit du poste et détacha son cheval, avant de saisir sa sacoche à médecines et de partir au galop. Il lui fallait agir au plus vite ; elle n’avait pas envie de retrouver un cadavre, comme cela lui était déjà arrivé.

Elle finit sa course en courant, puisque le cheval ne pouvait pas s’aventurer plus loin. La forme immobile au sol dégageait encore des effluves de vie. Elle ne prit même pas la peine d’admirer le spectacle qui faisait rêver Lidec. Quant elle le reconnu, elle eut un sursaut, qu’on aurait pu interpréter comme un mouvement d’inquiétude aussi bien que d’irritation. Peut-être d’ailleurs ressentait-elle les deux.

Elle sortit une fiole de son sac et déversa le liquide ambré entre les mâchoires crispées du jeune homme. Ses oreilles et son nez avaient saigné, et il semblait avoir avaler du sang. Elle lui souleva doucement la tête, imbiba un linge avait sa gourde d’eau et nettoya son visage avec. Quand Lidec expira un souffle rauque, elle soupira de soulagement.

Elle le porta comme on le fait d’un enfant endormi et le hissa sur sa monture. Soutenant Lidec contre elle, elle guida Lidec jusqu’à son logement ; l’Arbre de Guérison était trop loin pour qu’elle puisse se permettre d’y aller.

Comme beaucoup d’habitations de la Cité, sa maison s’assemblait sur un Corubier ; mais celui-ci était énorme et à l’écart du centre, privilège qu’elle devait à la détention d’une Pierre, à son rang d’Adepte et à son poste de Chef de la Garde. Elle allongea Lidec sur un lit bas, et nettoya encore son visage de nouveau ensanglanté.

Elle le soigna, et quand il eut suffisamment de force pour déglutir, lui fit avaler du miel allongé de sève de Corubier. Ils étaient silencieux tous les deux. Lidec n’ayant probablement pas conscience de la personne se trouvant en face de lui, Erellig ne jugea pas utile de le sermonner. Elle se doutait d’ailleurs de l’efficacité de son sermon.

Quand elle pu le laisser seul sans risque, elle déposa une corbeille de fruits et une assiette de gâteaux au miel à côté du lit, et retourna à son poste.


4. La Mémoire de Baran (1)
(par Stéphanie, ajouté le 30/06/03 10:01)


Au soir, son service terminé, Erellig rentra chez elle. Lidec était parti, laissant un mot de remerciement sur la table. Moitié énervée, moitié soulagée, Erellig souffla un bon coup avant de prendre une douche. Une heure plus tard, elle dormait.

Le matin s’éveillait à peine quand Erellig s’étira sous ses draps. Encore endormie, elle passa ses vêtements et bu une infusion de feuilles de Corubiers et de Bétuliers dont la saveur corsée acheva de la réveiller. L’envie de profiter du lever du jour assise dans son fauteuil sur son balcon était forte, mais elle devait consulter Baran, et au matin, quand tout est calme, ce genre de discussion est plus facile. Elle prit donc une pomme à chair craquante et sucrée pour la route, et se rendit à l’Arbre Mémoire.

La Salle des Mémoires se trouvait non loin de chez elle, au haut de l’Arbre Mémoire. Il n’y avait ni gardes, ni d’artefacts dissuasifs pour en défendre l’entrée. Qui aurait eu l’idée de voler ce qu’elle contenait ? L’ascension se révélait plus fatigante à la base qu’au faîte de l’Arbre, mais des bancs offrait un repos aux grimpeurs fatigués. Erellig ne s’arrêta pas.

Quand elle parvint au sommet, Baran l’attendait déjà, ce qui ne l’étonna pas. Les Pierres-Mémoires semblent avoir unsens de l’à-propos beaucoup plus développé qu’aucun être vivant. Celle de Baran, mort il y a déjà quelques années, était éveillée et connaissait la question de la jeune femme. Mais elle s’enquit d’abord de sa santé. Erellig faillit encore une fois lui retourner la question ; elle ne parvenait toujours pas à concevoir le fait qu’elle ne parlait pas à un être humain mais à ce qui, somme toute, n’était que la résine de l’arbre sur lequel elle se tenait. Baran, ou du moins la représentation émise par la Pierre, sourit.

« Dis-moi, ma nièce, ce qui te tracasse à ce point.
- Lidec. »

Baran aurait encore été vivant qu’il l’aurait invité à s’asseoir dans un fauteuil confortable et à prendre un verre de liqueur de frêne avant de commencer. Mais Baran était mort et elle parlait avec sa Pierre ; elle commença donc tout de suite.

« Il a de nouveau cherché à contacter les Ethérés. C’est la troisième fois depuis ton décès. Les deux premières fois, il n’y était simplement pas parvenu. Mais cette fois-ci, il a Echoué. Je suis arrivée à temps, heureusement, mais il n’y aura pas toujours un Adepte suffisamment proche pour arriver aussi vite. Et un Echec a des répercussions sur l’ensemble de l’organisme.
- Que veux-il savoir ?
- Tu dois bien t’en douter… Qui il est. Qui sont ses parents. Surtout, qui est son père. Tu t’es occupé de lui comme l’aurait fait un père, parfois même comme une mère-galline, mais il n’a jamais connu ses géniteurs.
- Et tu veux que je te raconte pour la je-ne-sais-combien-de-fois comment je l’ai trouvé ?
- Peut-être qu’un détail important m’a échappé la fois dernière. »

Baran se serait calé dans son fauteuil et aurait regardé la mer d’arbres sous ses yeux en poussant un soupir. Sa Pierre dégageait la même sensation.


5. La Mémoire de Baran (2)
(par Stéphanie, ajouté le 03/07/03 17:38)


« Je revenais d’une mission d’espionnage aux alentours de Noirchâteau. J’avais pu rencontrer Abeneg et j’avais suffisamment d’informations pour cette mission. Je m’étais engagé dans le Bois-Solitaire quand je tombai sur des traces de poursuite. Impossible de se tromper sur leur nature, elles étaient flagrantes. Je pris mes précautions, sortis mon arme et les suivis. Elles étaient encore fraîches, et au soir, j’atteignis le campement des traqueurs. Des Cendrés. A voir leur tête, ils avaient du perdre leur piste. Je leur ai évité la peine de devoir en rendre compte à leurs supérieurs, et leur ai sans doute épargné la torture par la même occasion. Puis je me suis mis en quête de l’objet de leurs recherches. A ce que j’avais entendu de leurs discussions, une femme et son enfant.
J’ai fini par les trouver. La mère était morte, d’épuisement sans doute. Les Cendrés sont bons traqueurs, et j’ai été émerveillé par le fait qu’elle ai pu se soustraire à eux. Mais le bébé était simplement endormi dans ses bras. Je l’en ai extrait doucement et l’ai mis dans ma cape. Je devais en savoir plus sur la jeune femme. Elle était plutôt petite, le teint hâlé et le corps marqué par un travail incessant. Elle portait la marque des esclaves de Noirchâteau. Cependant, ses vêtements, même salis et déchirés par sa course, étaient de bonne facture. Elle portait une chaînette autour du coup, avec un pendentif en jade, mais rien d’autres comme objet personnel. Dans sa besace, elle n’avait que quelques vivres, fruits secs et viande boucanée. J’ai pris la chaîne pour la donner au petit, et ai enterré la femme en récitant le Chant du Grand Voyage. J’ai juré sur sa tombe de protéger son fils et de l’élever comme s’il était le mien.

Le reste de mon retour, il ne s’est rien passé de grave. J’ai eu peur, une nuit, en voyant s’approcher une louve de mon campement. Mais elle s’est simplement approché du petit, que j’avais nommé Lidec, l’a sentie et lui a léché le visage. Lui s’est éveillé, mais n’a pas eu peur. Il n’a pleuré que quand la louve est partie. Le lendemain, je me suis arrêté à une ferme isolée, et ai demandé du lait pour le gamin. La femme, méfiante, m’en a donné, mais sans grande grâce. En me retournant, j’ai compris pourquoi : la louve était sur le chemin, nous regardant. La fermière a dû penser que j’étais un Meneu qui aurait pu demander à ses loups d’attaquer le troupeau. Je n’ai rien fait pour l’en dissuader. L’essentiel était que le petit ai autre chose à boire que du jus de baies sauvages et de l’eau.

La louve nous a suivit pendant quelques jours, avant de disparaître une nuit. Nous avions dû quitter son territoire. Mais elle avait chassé pour nous, de façon à ce que je n’ai pas à abandonner trop longtemps Lidec. J’avais suffisamment de viande pour finir mon voyage sans avoir à chasser.

Voilà tout ; je ne sais rien de plus. »

Erellig soupira ; elle avait suivi le récit sans passion, pour l’avoir tant et tant écouté, cherchant un quelconque indice, sans en trouver aucun.

« Il te faudra demander aux Ethérés.
- Lidec refuseras.
- Convainc-le. J’ai dans l’idée qu’il devient nécessaire qu’il sache maintenant qui est son père.
- Et moi que s’il l’apprend, il risque de ne pas s’en remettre. Et s’il était un enfant artefactiel ? Abeneg a dit que les Saigneurs savaient le faire.
- C’est un risque à courir. Dis-lui que c’est moi qui t’ai conseillé de t’adresser aux Ethérés. »

Dubitative, Erellig salua Baran et sortit. Convaincre Lidec lui semblait l’épreuve la plus difficile à surmonter.

Comme elle se retourna une dernière fois avant de redescendre, elle vit que la Mémoire de Baran s’était déjà endormie. Le soleil maintenant haut dans le ciel miroitait sur les Pierres de la Salle, renvoyant des reflets doux couleur d’ambre et de feuille morte sur les branches du Corubier.


6. L'Entraînement des Corubiers
(par Stéphanie, ajouté le 03/07/03 17:40)


Trois jours s’étaient passés. Lidec s’était remis et Erellig s’était préparée. Leur discussion avait été houleuse, étant aussi têtus l’un que l’autre, mais Erellig avait finit par remporter le morceau. Il n’empêche qu’elle n’était pas convaincu du bien-fondé de cette requête. Il y a des choses qu’il vaut mieux ignorer ; et si les Ethérés avaient refusé la demande de Lidec, ils devaient avoir de très bonnes raisons. Elle ne craignait pas l’Echec ; elle était l’Adepte la plus douée depuis Airell, dont la Pierre reposait depuis plus de 250 ans dans la Salle des Mémoires. Non, ce qu’elle craignait, c’était les possibles révélations que les Ethérés allaient faire, et l’effet qu’elles pourraient avoir sur la santé mentale de Lidec.

Ils étaient tous les deux partis de bonne heure le matin et avaient revêtu leurs tenues : Lidec le même justaucorps que la fois dernière, Erellig un collant et un bustier vert mousse, avec des rubans vert-saule, mettant en valeur ses yeux étonnement verts.

Ils débouchèrent dans la Clairière au moment où le soleil se levait. Le silence était doux à entendre, et la lueur joyeuse du soleil accentuait celle qui nimbait la Clairière aux yeux d’Erellig. Un havre de lumière, et pourtant ils n’étaient pas aveuglés. Lidec s’assit jambes croisées sur la Pierre Centrale, Erellig s’assouplit avant d’inspirer profondément. L’Entraînement des Corubiers était le plus difficile et le plus éreintant, et nécessitait une longue préparation. Elle centra ses énergies en elle-même, et l’Entraînement commença.

Les mouvements d’Erellig étaient d’abord lents, très lents, comme un jeune arbrisseau déroule ses branches et s’étend vers le soleil après la nuit de la terre. Et petit à petit, les arabesques qu’elle traçait se faisaient plus vives, plus rapides, ses bonds plus élevés, plus spectaculaires.

Lidec la regardait, muet d’admiration. Les vagues traits de lumière qu’il parvenait à apercevoir étaient pour Erellig des tourbillons d’étincelles qui suivaient le moindre de ses mouvements. Ses rubans, comme ses gestes s’accéléraient, agglutinaient sur eux des paillettes de lumière, et Lidec finit par la voir telle une statue illuminée et luminescente.
Erellig fut bientôt atteinte par un Ethéré. Elle s’immobilisa alors, luisante au soleil, à la fois au-dedans et au dehors. Et Lidec, impressionné par tant de clarté, extirpa avec peine la question qui auparavant lui brûlait la gorge ; il ne parvint à sortir qu’un bruissement rauque et dû répéter une seconde fois sa question.
Après un long silence, la réponse tomba comme un coup d’épée.

« Tu es ton propre père. »


7. Nombreuses réponses
(par Stéphanie, ajouté le 27/07/03 10:27)


Le bruissement lointain se rapprocha plus vite qu’un éclair, pour se muer en un torrent furieux, vorace, dévastateur, cataclysme liquide couvrant toute conscience. Son âme, son esprit même se convulsionna en bouillonnements intérieurs, alors que le grondement du torrent devenait un hurlement rageur. Lidec, hébété, se tassa sur la Pierre Centrale.

Mais Erellig posa encore des questions. Etrange dialogue que celui-ci, où une seule voix faisait les questions et les réponses.
« Dunimac était un des neveux du Saigneur de Noirchâteau. Il possédait de grands pouvoirs, tant en matière de manipulation des choses que des hommes. Il était très utile à son oncle qui le considérait comme son futur successeur, car en tant qu’aîné il avait hérité de tous les talents de son père et de sa mère réunis. Un grand destin l’attendait, imprégné du sang et des cris qu’il aimait à répandre. Mais il arriva alors une chose que ni l’oncle, ni le neveu n’avaient prévu : Dunimac se prit d’un amour éperdu pour une esclave ; et cet amour changea tout. Dunimac commençait à se lasser des scènes de torture et de dévastations, et aspirait à d’autres sons que celui des armes qui s’entrechoquent. Le Saigneur de Noirchâteau se résolu à l’assassiner. Il ne souhaitait pas perdre un homme aussi précieux, et après l’avoir mis discrètement à mort, il emprisonna son âme et effectua une fois encore cette manipulation à laquelle il était passé maître : il introduisit l’âme de Dunimac dans le corps de l’esclave qu’il avait épousée. Il escomptait pouvoir manipuler l’enfant qui allait naître à sa guise, mieux encore qu’il ne l’avait fait durant la première enfance de son neveux.
Seulement une fois encore, ses dessins furent contrecarrés. La femme de Dunimac, encore enceinte, parvint à s’échapper ; elle accoucha lors de sa fuite et chercha à rejoindre son village natal. Elle pu se soustraire à ses traqueurs, mais mourut d’épuisement.
La suite, Baran vous l’a raconté. »

Mais devant le visage horrifié de Lidec, la voix de l’Ethérée se voulut rassurante :
« Le Saigneur de Noirchâteau n’a pas pu imposer sa marque sur toi. Tu es Dunimac, mais en même temps Lidec. C’est à toi de choisir entre le fier Forgeur d’armes et Adepte, et le sanguinaire héritier de l’Art du Sang. Tu possède les pouvoirs de Dunimac, qui vont refaire surface maintenant que tu connais la vérité. Mais tu peux apprendre à les contrôler et à les plier à ta volonté. Tu as une seconde chance pour pouvoir faire ta vie ; nous ne pouvons te cacher que cela sera difficile. Même Erellig ne pourra pas toujours t’aider. Mais tu es un des pivot de l’histoire en train de se faire. A toi de choisir. »

L’Ethéré se détacha d’Erellig. Celle-ci recommença sa danse, en sens inverse cette fois, afin que les brisures de lumière se détachent de son corps. Quant elle eu esquissé son dernier geste, elle s’écroula dans les fougères brunies, sans connaissance.


8. Réveil
(par Stéphanie, ajouté le 27/07/03 10:28)


Quand Erellig se réveilla, elle se trouvait dans une pièce qu’elle ne connaissait pas. En se retournant, elle vit Lidec, allongé sur un lit voisin, qui fixait le plafond comme s’il observait quelque chose à travers. Elle voulu se lever, mais le plancher se comporta de façon étrange, montant et descendant sans cesser de tourner. Elle résolue de rester assise.

« Tenez, buvez d’une traite. »

Levant doucement la tête, afin que la personne en face d’elle ne se mette pas à danser aussi, Erellig reconnu la Grande Guérisseuse. Elle but le verre qu’elle lui présentait sans poser de question. Une fois encore, elle éprouva les bienfaits de cette décoction ; seuls les Guérisseurs avaient l’autorité pour la concocter, et eux seuls en connaissaient le secret de fabrication. Mais ils en prodiguaient largement aux Adeptes, car elle soignait très efficacement l’état de grande fatigue qui succède aux Entraînements.

« Comment va Lidec ?
– Il est sous calmants. Mais il se comporte de façon étrange : avant qu’on lui fasse prendre ses médicaments, il parlait avec un accent étrange. Je ne sais pas à qui il pensait s’adresser, mais je n’aurais pas aimé être cette personne-là : ses mains s’agitaient comme s’il se retenait de l’étrangler. Que s’est-il passé ?
– Il a découvert la vérité à son sujet. Et maintenant je ne sais que faire. »

Erellig regardait le fond de son verre. Une bulle d’air avait été emprisonnée dans le verre transparent pendant le soufflage. S’en était-elle rendu compte ? L’air est-il vivant ?

La Guérisseuse garda le silence un court instant.

« Mangez, d’abord. Ensuite, dormez. Il ne lui arrivera rien tant qu’on lui fera prendre sa décoction. »

Erellig acquiesça. Elle oublierait peut-être son malaise en plongeant dans le sommeil. Et elle était trop fatiguée pour penser.


9. Le Maître des Corubiers
(par Stéphanie, ajouté le 31/07/03 10:45)


Quand elle se réveilla pour la seconde fois, elle se sentie beaucoup mieux. Mais elle était seule dans la pièce ; cette fois-ci, elle pu se lever sans que le sol ne recommence son manège. Elle était à la fenêtre quand on toqua à la porte.

Le Maître des Corubiers entra.

« Le jour sur toi, Erellig.
– Le jour sur vous, Maître.
– Es-tu remise ?
– On ne peut mieux, Maître. Puis-je savoir où est Lidec ?
– Avec l’Adepte Abeneg et la mémoire d’Oakan.
– L’espion ?
– Celui qui en sait le plus sur ce qui se passe au Pays des Cendres, oui.
– Comment savez-vous ?
– Que Lidec est un enfant artefactiel ? Il y a bien des propriétés des Pierres-Mémoires que tu ignores, Erellig, même si tu en possède une… Le Conseil des Quatre Cités a lieu aujourd’hui, au Mitan, dans la Salle du Conseil ; je te rappelle que tu y es invitée, en tant que Chef des Gardes. Nous aurons besoin de ton témoignage. »

Sur ces mots, il sortit. Erellig avait totalement oublié cette histoire de Grand Conseil ; pourtant, l’événement était suffisamment rare pour marquer les esprits. Et pour occasionner une grande fête dont les préparatifs avaient duré une semaine. Mais cette fête serait surtout un moyen de colporter toutes sortes de nouvelles quant à la gravité de la situation : la Cité des Corubiers avait été attaquée il y un mois par une petite troupe de Cendrés, et ce malgré toute un système dissuasif qui avait fait ses preuves depuis plusieurs décades ; suffisamment en tout cas pour que les habitants aient oubliés ce que signifiait le mot « attaque ennemie».

Elle se remémora l’arrivée de l’émissaire de la Cité de Montfaucon ; l’homme était Tiern, c’est à dire qu’il faisait partie du haut commandement de l’armée de Montfaucon. Il devait avoir plus d’une quarantaine d’années, et il ne les avait pas passées dans un fauteuil à regarder de loin les combats, plus fréquents chez lui. Mais ce n’était pas seulement sa prestance et son fier maintien qui avaient attiré l’attention d’Erellig, qui l’avait escorté à son arrivée.

Tiern Tadocan de Montfaucon possédait aussi un Grylen, nommé Grü. C’était le premier Grylen qu’Erellig voyait, et elle fut amusée à la vue de cet animal, ressemblant à un lézard d’écorce, mais trois fois plus grand et couvert d’une fourrure bleue sur le cou. Elle connaissait l’expression « un Grylen n’y retrouverait pas son maître » quand on évoque un endroit chaotique ou mal rangé, mais elle n’était pas sûre de la véracité de cette expression. Tadocan l’avait renseigné de bonne grâce : les Grylens attachés à une créature quelle qu’elle soit sont capables de la retrouver n’importe où, « même dans la chambre de mon fils ».

Il lui restait encore un peu de temps pour se préparer au Conseil. Le Guérisseur de garde la laissa sortir après lui avoir fourni la "potion-miracle", comme on l'appellait parfois. Elle rentra chez elle, resta un long moment dans la salle de bain, prit une légère collation, et se rendit à l'Arbre-Conseil.


10. Le Conseil des Quatre Cités (1)
(par Stéphanie, ajouté le 10/08/03 09:25)


La Salle du Conseil était large, sobre et claire ; rien qui ne puisse déconcentrer les participants. La lumière du Mitan entrait à flot par les larges fenêtres ouvragées. Erellig était la seconde arrivée ; Tadocan était déjà présent, regardant au dehors. Il lui adressa un sourire et s’enquit de sa santé. Erellig lui avait à peine retourné la question que deux hommes, d’une vingtaine d’années environs, entrèrent dans la pièce. A leur vêture, Erellig reconnu les émissaires des Bétuliers. Ils furent suivit par deux femmes, plus âgées mais si semblables qu’elles étaient sûrement sœurs jumelles. Elles se présentèrent comme Tsivonia et Sen’ohan de Si’elën, arrivées dans la nuit, en même temps que Gerc et Areg des Bétuliers.

Une porte s’ouvrit au fond de la pièce, et le Maître s’avança, suivit de Lidec et Abeneg portant la Mémoire d’Oakan. On n’attendait plus personne, tout le monde prit donc place autour de la grande table ronde. Des serviteurs portant la livrée de la Maison du Maître disposèrent silencieusement des fruits et des boissons fraîches sur la table, avant de ressortir discrètement.

Le Maître des Corubiers prit la parole :

« Voilà le Conseil des Quatre Cités de nouveau réunit. Les problèmes dont nous allons débattre concernent principalement les Cités de Montfaucon et des Corubiers, mais il nous a semblé important de tous vous convier ici. Car ces problèmes, il semble qu’il soient de nature à s’étendre, et de façon difficilement contrôlable. Je vais vous en faire un bref résumé, qui vous sera confirmé par Tiern Tadocan de Montfaucon et le Chef des Gardes des Bétuliers Erellig.
Vous connaissez assurément tous la localisation du Pays des Cendres et de Noirchâteau. Il n’est pas besoin non plus de vous rappeler les activités des Cendrés. Je me doute que vous avez des services de renseignements suffisamment développés pour savoir que jusqu’à présent, ils s’occupaient principalement du Pays des Plaines, sans faire d’incursions chez nous.
Ce n’est plus le cas. Depuis quelques temps, ils s’avancent sur le territoire des Quatre Cités. Sur celui de Montfaucon d’abord, qui a l’habitude de traiter ces problèmes de frontières, mais depuis peu, sur celui des Corubiers. Il y a un mois, nous avons du les repousser à la pointe de la forêt. Ils avaient commencés à mettre le feu à nos arbres. Nous les avons maîtrisés, mais nous n’avons pas pu faire de prisonniers. A peine un Cendré était-il capturé qu’il mourrait sur le champ, comme une chandelle est soufflée par le vent.

Il n’y a qu’une explication à ces décès subits : ils ont avec eux des Innommables. »


11. Le Conseil des Quatre Cités (2)
(par Stéphanie, ajouté le 12/08/03 10:18)


Erellig ne fut pas la seule à sursauter : l’ensemble des émissaires eut un mouvement de recul. Gerc exprima ouvertement la surprise de tous.

« Les Innommables n’existent pas ; tout le monde sait que ce ne sont que des légendes !
– Ils existent en dehors de ces légendes, Gerc des Bétuliers, répondit Tadocan.
– Ils ont vraiment tous les pouvoirs qu’on leurs prête ?
– Non. Ou peut-être pas encore. Mais leurs capacités sont assez grandes pour nous causer du tort et du souci.
– De quoi sont-ils capables ?
– Dans le cas de notre attaque, fit Erellig, de supprimer leur peur de la mort et de provoquer une mort subite des leurs en cas de capture.
– Une drogue pourrait produire le même effet.
– Une drogue qui ne laisse aucune trace, alors. Nos Guérisseurs ont été incapables de détecter la moindre marque d’empoisonnement.
– Et cela s’ajoute à ce que nous avons pu constater à Montfaucon ; nous nous sommes heurtés à leur vent de poussière. Et ce n’est pas le hasard, parce qu’il faudrait m’expliquer alors pourquoi la poussière allait contre le vent. Pour le reste, ce sont des suppositions ; le cas du mépris total de la mort est récent. Du moins, nous ne nous y sommes affrontés que depuis six mois. Mais cela leur donne un avantage certain.
– Evidemment. Et il n’y a pas de moyen de tuer ces Innommables ? A quoi ressemblent-ils ?
– Nous l’ignorons. Ils n’ont pas de signes distinctifs, du moins à nos yeux. Alors pour les atteindre…
- Comment savez-vous alors qu’ils sont là ?
– On les sent. Il y a quelque chose d’anormal. C’est juste une histoire de sensations. Et le fait qu’il y ai des phénomènes inexplicables qui se produisent. »

Un brouhaha commença à remplir la salle. Le Maître des Corubiers rétablit le silence dès qu’il reprit la parole.

« C’est contre ce danger qu’il nous faut nous unir...
– Un instant, Maître, l’interrompit Tsivonia. Loin de nous l’idée de minimiser vos problèmes, mais nous ne voyons pas en quoi cela nous concerne, nous autres du Port de Si’elën. Nous n’avons presque jamais entendu parler des Innommables, qui nous semblent plus qu’une lointaine rumeur qu’une menace réelle.
– Nous avons perdu des hommes, pourtant.
– Je n’en doute pas, Tiern. Mais vous semblez ignorer le combat que nous menons contre les bateaux de la Cité Volée. Ma sœur et moi avons pu venir à ce Conseil, mais nous ne pouvons promettre d’armée. Nos gens sont plus doués en matière de combat nautique que terrestre, et nous en avons besoin pour repousser nos ennemis. Notre situation n’est pas encore gravissime, mais elle empire. L’Ile du Museau du Loup est déjà occupée par les pirates, nos rapports avec l’Ile du Lion de moins en moins aisés, et nos côtes régulièrement attaquées. Nous ne sommes pas venues demander de l'aide, ni même de conseils, car nous sommes les seuls à avoir des frontières maritimes. Nous sommes venues par courtoisie, et pour vous informer de notre situation. Je crains que nous ne puissions vous apporter grand chose.
– Je comprend bien, Dame. Nous ne vous en voulons pas. Si vous avez besoin d’un soutien matériel, nous essayerons de vous l’apporter. Mais nous en discuterons plus tard, si vous le voulez bien.

Auparavant, je voudrais vous signaler un autre point. Nous avons été contactés par la Guilde des Brise-Ténèbres. Leur centre est localisé au Bois-du-Cerf, au sud-est du Pays des Plaines. Grossièrement, ils s’occupent de protéger les frontières et les campagnes de leur pays. Et il se trouve qu’ils sont de plus en plus confrontés à des problèmes avec les Cendrés. Ils nous ont proposés de nous joindre à eux pour lutter contre notre ennemi commun. Pour l’instant, il n’est question que de nous réunir en un autre conseil. Ils se doutent bien que nous n’allons pas leur envoyer d’armée en ayant des problèmes à nos propres frontières. Reste à savoir qui s’y présentera du Conseil des Quatre Cités…
- J’irai, affirma Tadocan. Mon fils pourra faire ses preuves dans ma Cité.
- Nous aussi, nous viendrons, firent en cœur Gerc et Ared.
- Quant à nous, vous connaissez la réponse, fit Sen’ohan. Nous nous retirons de cette affaire. Cependant, nous nous proposons d’envoyer un émissaire permanent à la Cité des Bétuliers, de façon à échanger des nouvelles de nos fronts respectifs.
- Je viendrais, fit Erellig. Mais avec Lidec. Si ce que j’ai compris des Ethérés est exact, je suis la plus apte à me charger de lui. Et j’aimerais aussi emmener la Mémoire d’Oakan et celle de Baran ; ce sont celles qui se révèleraient les plus utiles au Conseil du Cerf.
- A propos du seigneur Lidec, justement, vous ne nous avez toujours pas dit ce qu’il faisait ici, ajouta Gerc . »

Le regard peu amène que lui jetta Lidec renseignait amplement les auditeurs des sentiments qu’il avait à l’égard de Gerc.
Mais au moment où il allait lancer une répartie cinglante, le Maître des Corubiers le coupa.
« Abeneg, si vous voulez bien… »

Abeneg se leva.


12. Le Conseil des Quatre Cités (3)
(par Stéphanie, ajouté le 17/08/03 11:12)


« Je vous ai été présenté comme le plus âgé des Adeptes de la Cité. C’est exact. Mais j’ai aussi été un espion dans les Terres des Cendres, durant ma jeunesse, et formé par Oakan, dont la Mémoire se trouve à mes côtés. Je crains que mon discours ne vous paraisse un peu long, mais il me faut clarifier les choses, et pour ce faire, vous parler du Pays des Cendres.

Tout d’abord, tous ces habitants ne sont pas guerriers sanguinaires ou pratiquants d’Arts Interdits. Il existe de grandes plaines agricoles où les gens vivent paisiblement, vaquant à leurs propres affaires. Ils ne savent rien des pratiquent des Saigneurs de Noirchâteau, et si vous leur parliez des Cendrés, ils vous regarderaient d’un air ébahi. Ils ont des légendes, des chants et des danses à eux, complètement différentes de celles des Cendrés. Ils ont un Régisseur, comme ils l’appellent , qui siège à Rante. Celui-ci s’occupe de prélever suffisamment de récoltes et d’argent pour alimenter Noirchâteau, sans affamer ce qu’on pourrait appeler le grenier du Pays des Plaines. Il s’occupe aussi de prélever des jeunes hommes pour former les rangs des Cendrés. J’en ai vu partir : la fleur à la bouche et les poses de futurs héros, vainqueurs des guerres contre l’Extérieur. Aucuns ne reviennent au pays ; mais les gens les oublient vite, même les familles et les fiancées ; comment, je l’ignore. Peut-être une drogue, ou un effet des Innomables. Nous avons bien entendu envoyé des espions pour savoir comment ils parvenaient à faire de ces naïfs les pillards que nous connaissons. Un seul en est revenu : Oakan. Et ce qui est revenu de lui, ce fut sa Pierre Mémoire que j’ai retrouvé sur sa dépouille. C’est le seul moyen que j’ai eu pour le reconnaître. »

La Mémoire d’Oakan se mit à luire et un corps humain se matérialisa, plus petit qu’Erellig, le visage tanné mais jeune encore, les yeux gris mais luisants (ce qui était un effet permanent des Pierres Mémoires), vêtu de gris foncé. Il souriait.

« Je pense qu’il vous paraîtra plus naturel de parler à mon avatar. Je me présente : Oakan, espion et Adepte de mon vivant matériel, et professeur d’Abeneg ci-présent.

J’ai été enrôlé dans les armées des Cendrés. Je n’étais pas le premier des espions à être infiltré , non, et je savais que j’avais peu de chances de revenir. Mais j’étais le premier porteur d’une Mémoire à effectuer cette mission, j’avais donc une chance supplémentaire de faire parvenir mon expérience.

La première semaine se déroula tranquillement, malgré quelques rumeurs inquiètes qui courraient autour des camps à la nuit tombée. Au huitième jour, nous arrivâmes à Rante ; grande fête, jolies femmes (auxquelles peu touchèrent, trop fatigués pour pouvoir garder les yeux ouverts), boissons enivrantes. Le lendemain, nous fûmes accueillis à la demeure du Régisseur. Il nous fut encore servit à boire, mais je ne fit que semblant de vider mes coupes. Le Régisseur se lança dans une grande harangue, beaucoup de mots pour peu de sens. Nous allions être envoyés, après entraînement, à la frontière sud-ouest, pour défende notre beau pays des gens de l’extérieur. C’était tout ce qu’il ya avait à retenir, mais le discours dura très longtemps, et les autres acclamaient, applaudissaient, approuvaient sans poser de questions. Trop saouls, peut-être drogués.
Dans l’après-midi, un Capitaine, comme il se nommait lui-même, vînt nous répartir en compagnies. Et nous quittâmes Rante. Les jours passèrent, de plus en plus silencieux, de plus en plus tendus. Mais au soir, on nous servait un vin fort et épicé. Nous n’étions que deux à ne pas boire ; moi, de façon on ne peut plus discrète, et un jeune homme qui refusait ouvertement les outres de vin. Il avait juré à son amie de ne pas se saouler ; il fut bientôt retrouvé mort, sans que l’on puisse savoir s’il avait été tué au cours d’une rixe ou s’il avait été assassiné. De toute manière, sitôt que son cadavre fut abandonné, je fus le seul à me souvenir de lui. Je compris que le mieux à faire était d’imiter les autres. Et les autres devenaient graduellement des Cendrés, tels que nous les connaissions : paillards, cupides et violent ; mais non encore entraînés à manier les armes.

Nous fûmes entraînés dans une forteresse, dont j’ignore le nom (on la nommait simplement ‘la Forteresse’), mais nous pouvions voir les tours de Noirchâteau au sud. Jouer au Cendré fut une tâche difficile. Très difficile, et je compris pourquoi aucun de nos espions n’avait pu revenir vivant. La drogue rendait les hommes insensibles à l’horreur de leur situation. J’en finissais par les envier. Plus d’une fois, j’ai été tenté de boire pour de vrai ce vin épicé qu’on nous servait à chaque occasion. Mais j’ai pu tenir. J’ai accompli ce que, peut-être, d’autres de mes prédécesseurs avaient accomplis avant d’être pris, d’une façon ou d’une autre. J’avais l’avantage de posséder ma Pierre Mémoire. Je montai en grade. Et bientôt, je fus envoyé à Noirchâteau pour parfaire mon entraînement. Ils voulaient faire de moi un Grand Commandant. Peut-être même un Innommable, je ne sais ; à l’époque, ils n’étaient que légende pour moi.

Noirchâteau n’est pas une ville désagréable. L’origine de son nom n’est pas due aux Arts qui y sont pratiqués, mais à la pierre qui la constitue. Une roche dure et couleur de charbon minéral, sans pour autant en être. Il y a de grands jardins et de belles fontaines, des enfants et des jeunes femmes rieuses. Du moins à la lumière. Car la ville s’étend aussi sous la terre ; c’est là que loge le Saigneur. Evidemment, seuls ses ennemis le nomment ainsi. Ses fidèles le nomme le Premier. Je n’ai jamais pu le voir, mais tout le monde en parle comme on parle d’un dirigeant puissant, et à l’esprit tortueux : avec crainte.

Au fil des mois, je descendais sous terre, niveau par niveau. On m’enseigna la stratégie, l’art de parler aux hommes, puis, et là je n’eu plus à faire mine de ne rien savoir, on commença à m’enseigner les Arts Interdits mineurs. On ne cherchait plus à me droguer, ce qui me soulagea, car j’avais peur de ne pas pouvoir résister à la tentation de boire à cette coupe offrant l’oubli.

Et je rencontrai Dunimac. Lui ne fit pas attention à moi, évidemment, mais je su reconnaître en lui un homme proche du Saigneur. J’eus peu à faire pour être placé sous ses ordres. Dunimac était un homme de valeur. Tout le monde le prenait pour un chef brutal et sans pitié. C’était faux. C’était un homme brutal, sans pitié etintelligent, ce qui le rendait beaucoup plus dangereux, et d’autant plus précieux aux yeux de celui que j’appris être son oncle, le Saigneur de Noirchâteau.
Seulement, il se passa une chose que je n’ai jamais pu comprendre. Il croisa le regard d’une esclave dans les souterrains. Les fils du destins sont inextricables ; il en fut amoureux. Elle, bien sûr, ne pouvait échapper à son sort, mais elle ne l’aimait pas, et n’eu pas le temps d’apprendre à l’aimer. Car Dunimac, en son désir de lui plaire, commença à changer ; ce qui, évidemment, n’était pas du goût du Saigneur. Et malheureusement pour moi, ma mission se termina peut après. Je me fit prendre à espionner Dunimac lors d’une de nos sorties : s’il commençait à changer, il n’en prenait encore pas moins plaisir à torturer les espions. Il n’en tira pas de moi : je parvins à m’enfuir, en partie grâce aux arts qu’ils m’avaient enseignés. Mais nous étions dans les plaines de cendres ; sans eau ni nourriture, je ne pu aller loin. Je pus dissimuler mon corps à leur vue, mais ne tarda pas à m’éteindre. Et plus tard, alors que je désespérais de ne jamais pouvoir être retrouver par un des miens, Abeneg trouva ma dépouille. »

La façon dont Oakan s’arrêta montrait qu’il avait fini de parler.


13. Le Conseil des Quatre Cités (4)
(par Stéphanie, ajouté le 26/08/03 09:46)


« Exposé intéressant, et j’admire la façon dont vous vous êtes comporté. Mais cela ne nous dit toujours pas ce que ce Forgeur vient faire ici. »

Erellig, agacée par le ton railleur de Gerc, prit la parole à son tour :

« C’est tout simple : vous avez devant vous non seulement Lidec, mais aussi Dunimac, réunis dans la même personne. »

Le Conseil, du moins les cinq étrangers, resta interloqué ; même le Grylën haussa la tête et agita sa fourrure.

« Dunimac fut tué par le Saigneur de Noirchâteau, qui emprisonna je ne sais comment son âme et l’intégra au corps de l’esclave que Dunimac avait épousé. Il comptait pouvoir le façonner à sa guise. Mais la femme parvint à s’échapper et à semer tous les pisteurs envoyés à ses trousses. Elle enfanta. Mon oncle Baran la retrouva morte et prit soin de l’enfant, qu’il nomma Lidec. Voilà pourquoi il est ici. »

« Vous vous rendez compte de la dangerosité de la situation ? demanda Areg, prenant la parole pour la première fois.
Ce fut Abeneg qui lui répondit :
« Nous n’avons découvert ceci que ce matin. Mais cela nous permet de nous avancer quant aux raisons des attaques des Cendrés chez nous. A mon avis, ils cherchent à reprendre Dunimac. Pour l’instant, Lidec ne représente pas un trop grand danger ; ses talents qu’il tient de Dunimac ne sont pas encore réveillés. Au reste, il ne peut être Dunimac à part entière : c’est illogique, impossible. Et Lidec n’a jamais été un sanguinaire. Il y a donc des chances pour qu’il apprenne à se servir de ses dons qu’il vient de découvrir, mais d’une façon différente de celle des Cendrés.
- S’il ne devient pas fou.
- Je n’ai pas dit qu’il réussira. Mais je pense qu’il doit venir avec vous.
- Et moi aussi, fit la Mémoire d’Oakan ; moi et Baran. Je ne vois pas pourquoi les Ethérés se seraient manifestés ainsi s’ils n’avaient de bonnes raisons pour le faire. De même, il a besoin de repères, et Baran l’a élevé. Quant à moi, mes souvenirs peuvent être utiles. »

La discussion se poursuivit quelques heures encore. Gerc n’appréciait pas l’idée que les Corubiers soient sur-représentés ; mais Oakan et Baran n’étaient plus humains, et leur utilité était trop importante pour qu’on se passa d’eux. Après avoir discuté des questions d’itinéraire, d’émissaires et autres précautions à prendre, le Conseil fut clôt.

La fête en-dessous avait commencé déjà. On entendait la musique et les rires insouciants des citadins dans les rues. Les membres du Conseil furent conduits à leurs habitations pour se changer et se rafraîchir avant d’y participer s’ils en avaient envie. Erellig convint d’attendre Tadocan, Areg et les sœurs de Si’elën au pied de l’Arbre-Conseil avant de les guider à travers sa Cité.


14. Soir de fête (1)
(par Stéphanie, ajouté le 31/08/03 11:55)


Elle n’eut pas longtemps à attendre ; elle avait pour une fois décidé de se vêtir d’une robe violette finement brodée avec du fil d’écorce argenté, mais ses amis n’étaient pas de reste quant à l’élégance : Tsivonia et Sen’ohan étaient vêtue de soie de l’île du Museau du Loup, teinte en bleu de mer, cette teinture chatoyante qui évoque les ridules changeantes d’une mer calme en été. Areg n’avait pas abandonné la couleur vert-Bétulier, mais sa chemise était tissée dans le feuillage le plus fin des Bétuliers, et son pantalon dans du cuir d’éroc, de même que ses bottes. Quant à Tadocan, il arborait fièrement les couleurs de Montfaucon, le gris et l’ambre, et ses vêtements faisaient honneur aux champs de lin cultivés par son peuple. Représentants de leur Cité, chacun d’eux tenait à montrer sa richesse et son habileté.

Les sœurs de Si’elën étaient curieuses de voir comment pouvait s’organiser une Cité dans une forêt. Elles avaient eu un aperçu rapide des Bétuliers, mais ayant un guide sous la main, elles voulurent voir les principaux bâtiments. Erellig leur promit de leur faire faire une visite complète durant la semaine qui allait suivre cette soirée, mais comme cette nuit, il n’allait y avoir que l’Arbre-Livre et l’Arbre de Guérison d’ouverts, la visite serait courte. Le quartier de l’Arbre-Livre et des classes d’Eveil n’était pour l’instant pas peuplé d’amoureux cherchant le calme ; ce n’était après tout que le début de la fête, et les salles de l’Arbre-Livre étaient désertes.

Chacun y trouva son compte ; Areg s’arrêta presque tout de suite à la section réservée aux textes poétiques, attiré par un recueil des Lais du Ménestrel d’Orian- cette princesse mythique qui aurait régné sur ce qui était maintenant quatre cités indépendantes, durant une longue période de paix propice à l’éclosion d’une poésie raffinée et d’un art délicat, et aux dires de certains historiens, image d’un Age d’Or n’ayant jamais existé. Elle abandonna Sen’ohan et Tsivonia à l’étage consacré aux activités maritimes – « un peu pauvre » au goût de Sen’ohan, mais contenant quand même un exemplaire rarissime de De la Mer et ses côtes secrètes, de la main-même du grand marin Rorik ( expression qu’elle prononçait avec des majuscules à chaque mot). Et Tadocan et elle restèrent un long moment devant les rayonnages de l’art tactique, discutant de leurs expériences d’armes.

Quand ils redescendirent, Areg s’était installé sur une banquette confortable, un chandelier au dessus de lui, et un exemplaire des Chants barbaressur les genoux, qu’il chantonnait à voix basse. Il ne leva même pas la tête à leur entrée, et Tadocan du l’interpeller par trois fois avant qu’il n’émerge de ses pages. Ils se dirigèrent ensuite vers la rue de la Boulange, où une certaine animation régnait – surtout aux abords de la Taverne Bleue, où quelques éméchés hurlait des chansons dont on ne pouvait reconnaître les mots, tant leurs voix étaient éraillées…
Les odeurs de confiserie et de pains chauds donnaient faim, et ce fut donc vers les étals en vendant que se dirigèrent les cinq compagnons. Erellig leur fit goûter un pain excellent, mais très nourrissant, qui était habituellement réservé à la Fête de l’Hiver : un mélange de myrtilles en confiture, de noix et des noisettes au cœur d’un pain brioché au miel décoré de pignons. Après cela, les autres déclarèrent qu’ils n’avaient plus faim, mais que la soif demeurait présente. Ils burent donc un vin importé du Pays des Plaines, mais parfumé – herbe-étoilée, fleurs de sureau et sève de hêtre.

Les animations ne manquaient pas, et ils passèrent une agréable soirée ensemble. Erellig accorda une danse à Areg, mais fut soulagée quand celle-ci fut terminée : si Areg était très bon danseur, elle n’aimait pas ce jeu, préférant passer du côté des musiciens à chaque occasion. Sur la prière amusée de Tadocan, elle consentit à jouer de la flûte en public, à la condition qu’il fasse montre de ses talents de percussionniste, et que Sen’ohan les accompagne à la cithare. Ils improvisèrent quelques temps ensemble, avant de laisser la place à d’autres musiciens. Il se faisait tard, ou plutôt tôt, quand Erellig, après avoir raccompagné Sen’ohan et Tsivonia, pris le sentier menant chez elle.

Elle n’avait pas vu Lidec de toute la fête, ce qui l’avait étonnée, car il ne manquait jamais une occasion de s’amuser…


15. Soir de fête (2)
(par Stéphanie, ajouté le 18/09/03 11:09)


Erellig marchait lentement sur le sentier. L’air frais et nocturne apaisa sa tête emplie du brouhaha festif ; l’odeur des sous-bois se prononçait à mesure qu’elle avançait, senteurs sylvestres aimées par-dessus tout. Elle fredonna une chanson qu’elle avait entendu durant la soirée, chantée par un des apprentis du Sonneur, dont la voix semblait prometteuse.
La nuit est sombre sans les étoiles
et mon cœur endolori s’assoupit.
ô ! Chante, toi l’oiseau des pluies !
Mes larmes en ruisseau dévalent.

Longtemps, longtemps ais-je pleuré ici;
quand donc pourrais-je partir,
là où les chants se mêlent au rire,
où tu m’attends, mon amie ?

Je veux quitter ces arbres gris de soupirs,
que la lumière à peine dévoile ;
ô bel oiseau, que ton chant s’envole !
Et puisse-t-il à jamais m’endormir…
Elle n’était plus seule à chanter le dernier couplet ; Lidec, sans qu’elle n’entende ses pas, l’avait rejoint. Ils restèrent longtemps à marcher, silencieux, profitant chacun du mutisme de l’autre pour mettre ses pensées en place. Erellig hésitait quant à la conduite à tenir, mais ce fut Lidec qui, le premier, parla.
"Tu t’es bien amusée ce soir ?
- Oui, c’était très sympathique, et puis cela permet de mieux jauger ceux qui viennent… Mais je ne t’y ai pas vu. Tu n’es pas venu ?
- J’étais fatigué… Qui était avec toi ?
- Le Tiern Tadocan, les deux sœurs de Si’elën et Areg des Bétuliers.
- Et Gerc ? Il n’a pas daigné se mêler à vous ?
- Quel ton amer ! Pourquoi toutes ces questions ?
- Comme ça, pour savoir. Gerc n’était pas là ?
- Et bien non, ou alors je ne l’ai pas vu.
- Je ne l’aime pas, lui.
-C’est ce que j’ai compris. Il est assez arrogant, et imbu de lui-même. Mais je le pense compétant dans son domaine.
- Il ne m’aime pas non plus. Il a peur de moi. Il ne peut pas supporter de savoir que je suis plus fort que lui.
- Plus fort que lui ? Je ne pense pas, non. Qu’il ne t’aime pas, sans doute, puisqu’il a une haute opinion de sa position sociale et que tu lui as été présenté sur un pied d’égalité. Mais qu’il ait peur de toi, j’en suis moins sure. Je pense plutôt qu’il craigne que tu ne puisses te maîtriser.
- Et tu as peur de moi toi aussi ?
- On craint surtout ce qu’on ne connaît pas. Et de toute manière, qu’aurais-je à craindre de toi ? Tu n’es pas assez versé dans l’Entraînement pour pouvoir me causer du tort.
- Lidec, peut-être, mais Dunimac, c’est autre chose.
- Tu n’es pas Dunimac ; ton âme provient de lui, mais l’âme se forme continuellement, Lidec, elle est toujours en changement. Ou du moins, nous évoluons pour nous accorder à elle ; et Dunimac a évolué avant d’être tué.
- Je sais, je suis bien placé pour le savoir. Mais l’odeur du sang et de la peur des autres m’attire de plus en plus."


16. Soir de fête (3)
(par Stéphanie, ajouté le 22/09/03 09:35)


Erellig jeta un regard inquiet vers son compagnon ; le feu qui couvait dans son regard l’inquiéta au plus au point.

« Non, c’est faux. Tu es Lidec, et Lidec n’est pas ainsi.
- Tonnerre ! Je sais qui je suis ! Mon passé ressurgit sans cesse, et j’ai hâte de le conforter par des actions semblables ; je veux entendre de nouveau le bruit des combats.
- Lidec !
- Ne m’appelle plus ainsi. Je suis Dunimac.
- Et je t’affirme l’inverse. Lidec. »

Cela rendit ce dernier fou de rage. Il se jeta main en avant sur elle, cherchant à l’étouffer, peut-être pour éteindre cette voix qui lui clamait une identité qu’il refusait à reconnaître comme sienne. Erellig n’eut que le temps d’offrir une parade ; il lui fallait le mettre hors d’état de nuire. Mais elle n’était pas Adepte et porteuse de Mémoire pour des baies : elle s’ancra et attaqua. Trop en colère, Lidec ne su se défendre. Erellig l’assomma.

A ce moment, Abeneg arriva en courant, malgré son grand âge. Il portait Oakan.

« Erellig, est-ce que tu vas bien ?
- Physiquement, oui. Mais ça fait un choc.
- Je le craignais. Il oscille entre les deux. J’ai remarqué ces incohérences : parfois il parlera comme s’il était Lidec, puis Dunimac prend le dessus, ou encore il reste prostré. Et tout ça en l’espace de quelques secondes. Je l’avais gardé chez moi ce soir, préférant éviter qu’il ne participe à la fête, mais il s’est enfuit. Oakan a pu le retrouver, mais je ne cours plus aussi vite que dans ma jeunesse.
- Que faut-il faire, Abeneg ? »

La réponse tenait dans un long soupir…


17. Départ
(par Stéphanie, ajouté le 27/09/03 15:00)


Une semaine passa avant que le groupe ne se mette en route. Les sœurs Tsivonia et Sen’ohan étaient reparties dans leur cité, des émissaires avaient été envoyés dans les autres. Les soins des Guérisseurs avaient stabilisé l’état de Lidec, réduisant ses accès de fureur. Au grand soulagement de ses proches et de ceux avec qui il allait partir, il était le plus souvent entre ses deux personnalités. Mais toutes leurs craintes n’étaient pas balayées pour autant : les Cendrés se rapprochaient de nouveau des Corubiers. Et les Adeptes étaient inquiets des réactions des Ethérés qui semblaient s'être rendus sourds à leurs demandes, tout en laissant ressentir une grande angoisse quand le contact était possible.

Les émissaires partaient à cheval. Il n’y avait pas de gros obstacles à franchir, et le voyage allait durer environ deux septaines. Deux messagers avaient été envoyés en avant pour prévenir la Guilde des Brise-Ténèbres de leur arrivée.

Tadocan maniait sa lame courbe, la faisant siffler dans les airs. Il discutait avec Areg des boucliers qui leurs avaient été fournis.

– Vous avez une étrange façon de les faire. Je n'en ai jamais vu de pareil.
– Ils ne sont fabriqués que chez nous ou à la Cité des Corubiers. Nous fournissons le bois de Bétulier, souple et imputrescible, et il est ensuite recouvert de sève de Corubier, qui le rend résistant aux chocs.
– Et si l'on vous attaque par le feu ?
– La résine supporte le feu en séchant. Au bout de quelques décades, ils deviennent ignifugés.
– Vous en fabriquez beaucoup ?
– Non, juste ce qu'il nous faut... Nous avons perdu l'habitude des combats.
– Dommage que vous n'en fassiez pas plus ; ils nous seraient utiles à Montfaucon.
– Il faudrait prendre contact avec mon frère ; c'est un des meilleurs armuriers de ma Cité. Vous trouverez certainement moyen de vous entendre.

Tadocan éclata de rire :
– Vous au moins, vous ne perdez pas de vue les intérêts familiaux !
– Et bien non ; mais c'est vrai : je suis le seul à avoir dérogé à la tradition ancestrale d'armurier. Mais voilà Erellig. Le jour sur toi, Erellig ! Qu'est-ce que tu portes ?
– Les Mémoires d'Oakan et Baran.
– Joli travail ! siffla Tadocan. En bois de Corubier ?
– Non, de frêne. C'est le Tourneur qui s'en est occupé. Tout est prêt ?
– Tout est prêt. On n'attend plus que Gerc et Lidec.
– Entre nous soit dit, fit Tadocan, il va falloir contrer l'orage avec eux deux.
– Hmm. Lidec est sain ?
– De corps, oui, d'esprit, je l'espère. En tout cas, je suis encore capable de le contrôler s'il a une crise. Au pire, je l'assomme et le drogue. Les Guérisseurs m'ont donné de quoi affronter un régiment.
– Espérons que nous n'aurons pas à en arriver là...
– Je l'espère fichtrement aussi. Je n'ai pas eu de mal à le contrôler la fois dernière, mais être obligé de frapper quelqu'un avec qui vous avez grandi, ce n'est pas très agréable.
– Vous avez été élevés ensemble ?
– Baran est mon oncle, et je passais une grande partie de mon temps chez lui quand il n'était pas en mission. Et quand il partait, c'était Lidec qui venait chez nous. Il est comme le frère que j'aurais aimé avoir.
– Et voici le grand seigneur... Le jour sur toi, Gerc !
– Sur vous aussi ; il est d'ailleurs bien pâle. L'archer n'est pas debout encore ?
– Les arcs n'étaient pas prêt hier soir... Mais il ne devrait pas tarder. Et tant qu'il n'est pas là, j'aimerai vous demander une faveur : évitez de l'énerver; j'aimerais ne pas être obligée de me battre à chaque fois que vous lui parlez.

Gerc n'eut pas le temps de faire paraître son dédain : Lidec arrivait, suivi de son apprenti, tous les deux chargés de carquois et d'arcs.

L'art de Lidec ayant été loué et les armes distribuées, la petite troupe partie sans attendre que le soleil ne se soit entièrement levé.

Derrière eux la lisière du bois luisait sous les gouttelettes de brume...


18. La vérité est multiple...
(par Stéphanie, ajouté le 04/10/03 09:01)


La première journée s'était déroulée sans incidents. Les relations entre Gerc et Lidec s'étaient stabilisée à une indifférence soigneusement étudiée, ce qui était mieux que les jets de piques irritantes qui étaient refoulées, et qui rendait l'ambiance un peu moins tendue. C'était la fin des Feuilles Rougissantes, et tout le paysage semblait s'endormir petit à petit… La faune de la plaine s'enfuyait encore devant la petite troupe, quelques oiseaux chantaient le lever du soleil, et il fallait avoir une bonne vue pour deviner la houppette blanche d'un lapin détallant dans le terrain calcaire qui n'était plus verdi par la bruyère et les genêts à balai.

Gerc avait pris la tête du groupe, emportant avec lui sa mine de prince outragé ; cela n'avait suscité aucun commentaire : la première étape était de franchir le Dévers, et il n'y avait qu'un endroit pour le faire, connu de tous, hormis de Tadocan qui n'était jamais venu ici.

Erellig fermait la marche, plongée dans ses pensées et portant la Mémoire de Baran. Lequel ne tarda pas à se mêler à ses cogitations.

– Tu as dis au revoir à ta mère ?
– Non.
Après une pause, elle ajouta, agacée :
– Je sais ce que tu penses, Baran, inutile de soupirer.
– Je n'ai pas soupiré, et je n'ai encore rien dit.
– Mais je t'ai entendu penser… Qu'y puis-je si elle me considère comme son pire échec ? Je n'allais pas ajouter à ses récriminations.
– Et si tu discutais vraiment avec elle pour une fois ?
– Je l'ai fait. Mais pour elle, je devrais déjà être mariée, avoir trois enfants et abandonner mon métier de Garde, qui me plait mais qui selon elle n'est pas convenable à une citadine… On ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif, Baran. Elle refuse d'entendre raison.
– Et elle doit dire la même chose de son côté.
– Peut-être, mais cela ne m'importe pas. Lidec m'inquiète assez pour encore que je rajoute les soupirs d'une femme frustrée.
– Tu es dure avec elle ; elle a des excuses. C'est un peu de ma faute si…
– Ce n'est pas de ta faute, Baran. J'ai choisis la voie que je voulais, j'ai suivi ce que je pensais être bon. Et je ne changerai rien.
– Savoir si tu as choisis par toi-même ou si l'on t'a poussée.
– Que veux-tu dire ?
– Ce sont les Ethérés qui t'ont Entraînée. Et pas seulement guidée.

Erellig fut soufflée par cette affirmation. L'Entraînement ne relève que de l'Adepte et des Ethérés, nul autre ne sait ce qu'il se passe entre les deux parties. C'est pourquoi l'Entraînement dit des Corubiers, qu'elle avait accompli avec Lidec, était si difficile à réaliser : la situation triangulaire n'est pas naturelle, et il faut avoir un niveau très élevé pour pouvoir en assumer les conséquences physiques et psychiques. Que Baran sache comment avait été Entraîné Erellig la prenait totalement au dépourvu.

– Comment le sais-tu ?
– Je suis une Mémoire, ne l'oublie pas. Ils t'ont choisie, Erellig, et tu n'as rien pu faire contre ce choix. Ils ont développés en toi ce qui était latent, ils t'ont accordés une Mémoire, ils…
– Ils m'ont accordée une Mémoire ? Ce sont eux qui les créent ?
– Non, ce ne sont pas eux. Mais ils les répartissent. Ce que je veux te faire comprendre, c'est que la liberté que tu clames quant à tes choix n'est peut-être pas aussi complète que tu le crois. Et ta mère craint que te ne sois prise dans un destin qu'elle appréhende. Elle ne veut pas te perdre.
– Non. Elle voudrait que je fasse comme sa mère a fait, comme elle a fait et comme a fait ma sœur : vivre une vie incolore, à épier derrière les rideaux et surtout, ne pas chercher à voir au-delà de chez soi ce qui s'y fait et pourquoi.
– Bien peu font ces choix, homme ou femme, d'ailleurs. Tu ne peux pas lui reprocher d'avoir répété ce que tant d'autres ont fait.
– Non ; ce que je lui reproche, c'est de ne pas vouloir reconnaître que je puisse souhaiter autre chose. Si elle craint un hypothétique destin néfaste, ce n'est pas pour moi, mais pour les conséquences cancanières que cela pourrait avoir sur elle et sa famille, sur ma sœur et ses chers enfants.
– On n'apprivoise pas un loup, soupira Baran. Tu tiens de ton père.
– Du grand-père, plutôt. Il me semble que son côté têtu soit passé chez toi et chez mon père. Mais j'en ai peut-être hérité aussi.
– C'est pourquoi je n'insisterai pas. Mais la vérité est multiple en ses formes et acceptions. Penses-y.

Et il se tu, laissant Erellig beaucoup plus troublée qu'elle ne l'aurait voulu.


19. Lais et lyre sylvestre
(par Stéphanie, ajouté le 11/10/03 14:52)



Ils s'étaient arrêtés en début de soirée, alors que le soleil n'était pas complètement caché par les collines environnantes ; mais le cheval d'Areg boitait. Ils s'étaient distribués les tours de garde après avoir mangé – légumes encore frais, viande séchée et pommes. Demain, il leur faudrait commencer à se procurer de la nourriture par leurs propres moyens, et aussi de l'eau – ce dernier élément étant le plus facile à se procurer, vu l'abondance de sources dans la région.

Areg sortit sa lyre sylvestre et les gratifia de quelques chants – dont le Lai d'Elinalë, qu'il avait découvert dans les Lais du Ménestrel d'Orian, et qu'il n'avait eu de cesse d'apprendre avant de partir. L'ambiance était calme, et Erellig se laissa bercer par sa voix en regardant les étoiles qui se faisaient de plus en plus distinctes à mesure que la soirée avançait… Les yeux dans le vague, Tadocan battait mécaniquement la mesure, tout comme Lidec. Gerc, lui, avait fermé les paupières, et son visage se montrait détendu à la lueur du feu – pour la première fois depuis son arrivée aux Corubiers. Après quelque instant de silence, le temps de laisser mourir le dernier son de la corde, ils discutèrent poésie :

– L'histoire de ces lais est toujours semblable, dit Areg. Un homme affronte toutes sortes de dangers pour prouver sa valeur à sa dame, et elle en fait de même par amour pour lui. Mais ceux du Ménestrel d'Orian porte au-delà. Je ne sais comment, quand je les lis, la musique me vient directement aux lèvres, et mes doigts égrainent naturellement les arpèges qui conviennent. C'est comme si j'avais pu écrire ces lais, comme s'ils n'étaient pas devant mes yeux sur la page d'un livre, mais issus de mon cœur en même temps que chant et musique. Ce lai-ci, je ne le connaissais pas : il n'est pas à l'Arbre-Livre des Bétuliers. Je regrette de ne pas avoir eu le temps de le copier.
– Tu pourras le faire au retour ; mais si tu le connais par cœur, pourquoi veux-tu copier l'exemplaire des Corubiers ? demanda Gerc.
– Je ne le connais pas par cœur. Je sais le restituer, je connais l'histoire, mais comment ne pas y introduire de modifications ? Et si je transcris l'histoire à ce que j'en ai retenu, et qu'un autre le transcrit à son tour selon sa mémoire, et encore un autre, la version originale sera perdue ; et nous n'en aurons qu'une image déformée.
– Déformée, mais vivante. Si nul ne chante la version originelle, quel intérêt de la garder.
– Pour laisser la possibilité à d'autres de puiser à la source. Pour que d'autres puissent aussi s'imprégner de la force de l'original, pour mieux pouvoir la distribuer à leur tour. C'est comme tout enseignement : moins il y a d'intermédiaire, moins il y a d'informations perdues.

Ils avaient discuté encore un peu, avant de s'endormir, sauf Gerc qui avait le premier tour de garde. Lidec s'était montrée comme d'habitude, enjoué et un peu moqueur. Erellig le retrouvait comme elle l'avait toujours connu, et n'eut été cette vague ombre qui venait assourdir son contentement, elle se serait endormie l'âme tranquille…

Mais son dialogue avec Baran, qu'elle avait pu chasser de son esprit jusqu'à maintenant, profitait de la nuit pour s'infiltrer dans son sommeil.


20. Rêves (1)
(par Stéphanie, ajouté le 19/10/03 09:51)



- Maman, Maman ! Regarde ce que j'ai trouvé avec Lidec ! Baran a dit que c'était un nid de mésanges à tête noire. Il est joli, hein ?
– Ah, te voilà enfin ! J'ai deux mots à te dire… Mais… Erellig ! Ta robe! Tu as vu dans quel état tu l'as mise ? Je t'avais dis de ne pas aller dans les bois la salir ; tu m'as encore désobéi ! Tu vas voir quand Papa rentrera, ce qu'il te dira. Non mais regarde-toi : tu as l'air d'une souillon, d'une sauvage, d'une fille des bois !
– Mais Maman…
– Pas de mais ! Tu sais ce que j'ai trouvé dans ta chambre ? Des marrons, des glands et des plumes, dans la boîte que je t'avais offerte pour ranger tes aiguilles et ton fil ! Tu peux me dire à quoi ça te sert ?
– …
– Alors, dis-moi !
– …
– Oh, file dans ta chambre, et que je ne te revois plus de la soirée ! Et demain, tu mettras ta robe bleue à rubans, ma sœur vient nous rendre visite. Et tu seras polie !

Lèvres serrées, elle passa tête haute devant sa mère, qui lui prit le nid des mains en passant et le brisa. Erellig ne dit rien, mais sa rage se lisait sans peine dans ses yeux. En haut de l'escalier, sa sœur l'attendait, l'air sournois. Elle avait tout entendu, avec son air de poupée innocente dans sa robe bleu pâle.
– Moi je sais pourquoi tu les garde…
– Tais-toi, Chiffon !
– C'est parce que c'est Lidec qui te les a donné…
– C'est même pas vrai !
– Oh si ! Je l'ai vu te les donner ; tu étais toute rouge.
– C'est parce qu'on avait couru ! Et tu n'as pas à m'espionner : retourne à ta poupée, Chiffon !

Elle claqua la porte de sa chambre. Ce qui n'empêcha pas sa sœur de se coller derrière en chantonnant "Erellig est amoureuse de Lidec-eu, Erellig est amoureuse de Lidec-eu…"

Erellig eut un sourire méchant. Apparemment, sa sœur n'avait pas ouvert la malle des vêtements de sa poupée. Elle avait percé des trous dedans pour que l'orvet puisse avoir de l'air ; il devait être encore vivant…


21. Rêves (1)
(par Stéphanie, ajouté le 19/10/03 09:51)



- Maman, Maman ! Regarde ce que j'ai trouvé avec Lidec ! Baran a dit que c'était un nid de mésanges à tête noire. Il est joli, hein ?
– Ah, te voilà enfin ! J'ai deux mots à te dire… Mais… Erellig ! Ta robe! Tu as vu dans quel état tu l'as mise ? Je t'avais dis de ne pas aller dans les bois la salir ; tu m'as encore désobéi ! Tu vas voir quand Papa rentrera, ce qu'il te dira. Non mais regarde-toi : tu as l'air d'une souillon, d'une sauvage, d'une fille des bois !
– Mais Maman…
– Pas de mais ! Tu sais ce que j'ai trouvé dans ta chambre ? Des marrons, des glands et des plumes, dans la boîte que je t'avais offerte pour ranger tes aiguilles et ton fil ! Tu peux me dire à quoi ça te sert ?
– …
– Alors, dis-moi !
– …
– Oh, file dans ta chambre, et que je ne te revois plus de la soirée ! Et demain, tu mettras ta robe bleue à rubans, ma sœur vient nous rendre visite. Et tu seras polie !

Lèvres serrées, elle passa tête haute devant sa mère, qui lui prit le nid des mains en passant et le brisa. Erellig ne dit rien, mais sa rage se lisait sans peine dans ses yeux. En haut de l'escalier, sa sœur l'attendait, l'air sournois. Elle avait tout entendu, avec son air de poupée innocente dans sa robe bleu pâle.
– Moi je sais pourquoi tu les garde…
– Tais-toi, Chiffon !
– C'est parce que c'est Lidec qui te les a donné…
– C'est même pas vrai !
– Oh si ! Je l'ai vu te les donner ; tu étais toute rouge.
– C'est parce qu'on avait couru ! Et tu n'as pas à m'espionner : retourne à ta poupée, Chiffon !

Elle claqua la porte de sa chambre. Ce qui n'empêcha pas sa sœur de se coller derrière en chantonnant "Erellig est amoureuse de Lidec-eu, Erellig est amoureuse de Lidec-eu…"

Erellig eut un sourire méchant. Apparemment, sa sœur n'avait pas ouvert la malle des vêtements de sa poupée. Elle avait percé des trous dedans pour que l'orvet puisse avoir de l'air ; il devait être encore vivant…


22. Rêves (2)
(par Stéphanie, ajouté le 25/10/03 11:45)


- Viens, je t'attends.


Pas de doute à avoir quant à l'origine de l'ordre. Elle court. Elle fixe le sol de ses yeux, ne voyant du chemin que ses pieds, la poussière et les cailloux, puis peu à peu les herbes et les ronces, comme elle s'enfonçait dans la forêt. Encore une fois, l'Appel avait eu lieu la nuit ; encore une fois, elle était passée sans bruit par la fenêtre de sa chambre, descendant des branches de l'arbre comme un écureuil. Personne ne savait qu'elle avait commencé les Entraînements ; il ne faut rien en dire, jusqu'à ce que les Ethérés le jugent bon. A ce moment-là, les Adeptes de niveau supérieur lui dispenseront l'enseignement théorique, et lui accorderont une tenue d'Entraînement.

Mais pour l'instant, elle n'en avait pas besoin : elle apprenait l'Entraînement de base, l'Entraînement Fougère, et comme cette herbe, elle devait apprendre à dérouler son corps et ses perceptions. Elle progressait vite, et l'Ethéré la soutenait dans ses mouvements, la corrigeant, l'encourageant quand elle échouait à exécuter les mouvements en souplesse.

Mais cette fois-ci, il avait l'air sombre – même s'il se dressait, lumineux, au centre de la Clairière. Alors qu'essoufflée elle s'inclinait devant lui, il lui dit d'une voix grave :

– J'ai une mauvaise nouvelle pour toi ; regarde.

Et il tendit vers elle un curieux miroir. Elle ne le détailla pas ; tout ce qu'elle vit, c'était l'image du centre du miroir. Ce n'était pas son reflet. C'était son père, allongé sur une route, dans une mare de sang, une flèche fichée en travers de la gorge, les yeux figés vers un ailleurs qu'elle ne pouvait voir – mort.

– Papa !

Elle voulu s'emparer du miroir, mais il était aussi insaisissable que les Ethérés, aussi insaisissable que son père, maintenant, qui gisait dans son sang, de la même couleur que les bains de garance qu'il préparait pour les étoffes, cette couleur qui avait fait une partie de sa fortune, cette couleur dont plus personne ne connaîtrait le secret, puisqu'il était mort, mort, mort…

Elle éclata en sanglot, gémissant, appelant son père, cherchant à l'atteindre au-delà de la distance qui maintenant les séparait, irrémédiablement.

– Dis-moi que tu n'es pas mort, Papa, que c'est un mauvais rêve, que tu vas revenir, tu n'es pas mort, je serais sage, Papa, je te jure que je serai sage, dis-moi que je vais me réveiller, que tu seras là et qu'on ira se promener tous les deux, reviens, Papa, reviens… Reviens…

– Erellig…

La voix venait de loin. C'était la première fois que l'Ethéré l'appelait par son prénom.

– Erellig.

Il s'approchait sans doute ; elle sentit une main sur son épaule.

Les Ethérés sont intangibles.

– Erellig…


23. Mélisse, millepertuis et fleur-de-miel...
(par Stéphanie, ajouté le 01/11/03 10:59)


- Hého, Erellig ! Réveille-toi, c'est ton tour de garde !


Elle se réveilla en sursaut.
- Ça ne va pas ? Tu pleures…
- Cauchemar…
Ce fut tout ce qu'elle parvînt à articuler ; sa gorge était nouée de chagrin.

- Tu veux boire quelque chose ? Je peux te faire une infusion ; la rivière n'est pas loin, on pourra reprendre de l'eau au matin.

Elle hocha la tête en s'asseyant, et enfila vite sa cape épaisse : la nuit était froide et humide. Elle s'efforça de respirer calmement et amplement, pendant qu'Areg, qui avait mis la bouilloire sur les braises, préparait un sachet d'herbe. Elle s'assit devant le feu.

- Tiens ; mélisse, millepertuis et fleur-de-miel : calme l'agitation nerveuse sans endormir. L'eau n'est pas encore chaude ; je vais attendre un peu avec toi, si tu veux.
- Merci, c'est gentil ; mais c'est à moi de veiller. Dors, tu en as besoin ; je paris que tu as passé tes nuits à l'Arbre-Livre avant de partir : tu as les yeux rouges et une tête de déterré.
- On ne peut rien te cacher, dit-il en souriant. Si tu le dis, alors, bonne veille ! Moi je cours dans les bras de Séhré.
- Bonne nuit, et merci.

Le temps que l'eau se mette à bouillir, il dormait déjà.


24. Un Furtif dans la brume
(par Stéphanie, ajouté le 19/11/03 14:30)



Areg et Tadocan chevauchaient à l'arrière. Des bancs de brume stagnaient dans les creux du paysage vallonné, et leur respiration formait de petits nuages dans l'air humide du matin. Lidec était à quelques foulées devant eux, silencieux comme les autres... ou presque : il chatonnait pour lui-même, mais le son paraissait gelé à peine sorti de sa gorge.

Comme le jour s'avançait, lentement semblait-il à leur vision qui ne pouvait aller plus loin qu'à une cinquantaine de mètres, Tadocan se montrait de plus en plus sur le qui-vive, se retournant de temps à autre. Ce n'était pas de s'être perdu qui l'inquiétait, pourtant ; Gerc était Pisteur, il connaissait parfaitement le chemin, et c'était à peine s'il avait besoin des balises qui s'apercevaient au bord du fin tracé de la sente. Mais son grylën avait la fourrure hérissée, et regardait obstinément derrière l'épaule de son maître.

- Nous sommes suivis, dit-il à Areg qui levait les sourcils.
- Ah... Évidemment. Je sonne le rappel ?
- Je crois que oui.

Areg émit alors un sifflement strident, qui fit broncher son cheval. Il le répéta une seconde fois, jusqu'à ce que les autres les aient rejoints.

- Nous sommes suivis, répéta Tadocan. Par un Furtif, d'après Drü.
- Un Furtif ? Il veut dire un Cendré ? demanda Lidec.
- Non... il connaît le terme. Je ne sais pas ce qu'il désigne par " Furtif ". Quelque chose de dangereux, mais pas pour l'immédiat, et pas fortement négatif. En tout cas, il est inquiet et il en a peur. On ne pourrait pas demander aux Mémoires ?
- Aux Mémoires ? Elles ne pourraient pas dire grand-chose de plus, apparemment. Le pourraient-elles qu'elles se seraient déjà réveillées.
- Où est ce Furtif ?
- Derrière. Je n'ai pas réussi à le voir.

Tous regardèrent derrière Tadocan pour essayer de percer des yeux la blancheur opaque dans laquelle se cachait leur poursuivant. Erellig eut alors un regard étrange, auquel personne ne prêta attention. Elle avait senti comme un effleurement léger... comme si un Ethéré pensait à elle, ou cherchait à rentrer en contact avec elle, à la trouver... à l'avertir d'un danger. C'est tout juste si elle écouta Gerc quand il parla.

- Je serais d'avis à ce qu'on accélère et que l'on reste groupé. Epées prêtes à servir. On aura plus de chance de le voir quand la brume se sera décidée à se lever.

Chacun eut alors le réflexe de faire jouer son arme dans son fourreau. Lidec réajusta son carquois.

Tendue, la petite troupe se remit en route.


25. Le chemin de flammes
(par Stéphanie, ajouté le 28/11/03 16:05)


Erellig se sentait étrange. Le temps avait fini par s'éclaircir, mais elle avait toujours l'impression de marcher dans de la mousse. Les voix de ses compagnons lui parvenaient assourdies, comme s'ils parlaient derrière de lourdes tentures de velours ; pourtant, elle se semblait la conscience étrangement claire.

Elle retrouvait les perceptions lumineuse de la Clairière ; des flammèches blanches dansaient devant ses yeux et elle ne percevait plus le monde qu'en dégradés de gris plus ou moins pâle... Ce qui était inhabituel, c'était de sentir son corps balancé par l'allure de son cheval, et d'avoir dans le même temps son esprit complètement détaché. Autour d'elle, ses compagnons lui paraissaient comme des êtres de fumée épaisse, alors qu'elle avait l'impression d'être le carrefour des petites flammes qui flottaient devant ses yeux.

Elle se retourna. Elle avait perçu un mouvement blanc à la limite de sa vision. Le Furtif ? Elle n'en était pas sûre. Elle s'avança sur le chemin de flammes qui semblait aller dans la direction du mouvement aperçu. Quelque chose d'autre se déplaçait là-bas. Elle chercha à s'approcher... marcher dans cette étrange dimension n'était pas si difficile ; il suffisait de tendre son esprit de flammèche en flammèche, comme pour un Entraînement. Elle arrivait à avancer de plus en plus vite, et toute à sa précipitation, elle ne réfléchit pas. Ce n'est qu'à quelques flammes de l'autre statue de lumière qu'elle réalisa son erreur... Trop tard.

Une forme blanche bondit de sa droite et la fit chuter.


26. Chute
(par Stéphanie, ajouté le 23/12/03 09:32)



Picotis dans les jambes, fourmillements dans les mains... Lidec se retourna instantanément vers Erellig. Au même moment, Baran et Oakan sortirent de leur sommeil.
Ils firent bien. Erellig était pâle comme la Faucheuse et glissait de sa selle, membres rigides et privés de réflexes. Lidec n'eut que le temps de la retenir avant qu'elle ne s'écroule sur le sol. Sautant à terre, Gerc l'aida à la descendre de cheval.

- Qu'a-t-elle ?
Lidec hésita quant à la réponse. La lueur qu'il percevait autour d'Erellig semblait indiquer une tentative d'Entraînement. Le problème était que les Entraînements sont impossibles en dehors des Clairières, et qu'il n'y en avait que deux – une aux Corubiers, l'autre aux Bétuliers. En faire un à l'extérieur nécessite toute une mise en place et une préparation mentale assez longue... Elle n'avait pas pu...
- Et pourtant, ce ne peut-être que ça...lui chuchota Oakan.
- Ce n'est pas possible !
-Si... Quand on disait qu'elle était la meilleure Adepte depuis Airell.
Le ton de Baran était fier, mais ne cachait pas une certaine inquiétude. Lidec leva les yeux vers les autres :
- Elle a tenté un Entraînement. Où est la sacoche à médecines ?
Areg la lui tendit. Lidec fourragea dedans rapidement, cherchant le " remède-miracle " ; il grimaça en remarquant qu'il y en avait beaucoup moins que de celui qui était censé arrêter ses crises... Ce n'était pas le moment d'y penser.
- Il faut la maintenir au chaud, et préparer quelque chose de miellé. S'il est possible de trouver un peu plus loin un endroit un peu plus sûr pour s'arrêter : elle ne pourra probablement pas bouger avant ce soir. Ensuite, essayer de faire du feu... Avec l'humidité qui règne, ça ne va pas être facile.

Gerc et Areg partirent en quête d'un endroit pour s'arrêter, tandis que Tadocan couvrait Erellig d'une couverture. Sa mâchoire était crispée et sa respiration sifflante. Lidec lui fit respirer une poudre à forte senteur, qui ramena un peu de couleurs aux joues de la jeune femme.
- Frictionnez-là, pendant que je prépare la potion.
Il remplit la gourde-doseuse d'eau, et y ajouta quelques gouttes du précieux remède. La solution très concentrée était plus efficace dans de l'eau chaude, mais ça ferrait l'affaire en attendant. Il agita le tout et, soulevant un peu la tête d'Erellig, essaya de la faire boire. Le réflexe de déglutition lui était revenu, mais elle toussa aussitôt, faiblement... Ses yeux larmoyaient ... Chaud, le remède est déjà difficilement buvable, mais froid, son amertume est pire encore ; c'est pour ça qu'on l'accompagnait en général de mielleries très douceâtres. Mais là, Lidec n'en avait pas sous la main, et Erellig fut bien forcée d'avaler la gourde... avec force grimaces.

A ce moment-là, Areg revint. Ils avaient trouvé un endroit plus à l'abri du vent qui commençait à se lever. Gerc travaillait à y allumer un feu en pestant que la fumée et l'odeur allaient sûrement avertir le Furtif, comme il convenait de l'appeler puisqu'ils n'avait toujours pas été aperçu. Erellig ne pouvait pas bouger encore. Tadocan la porta dans ses bras ; habitué qu'il était à porter une armure, elle lui sembla un fardeau bien léger.

Elle ne vit du trajet qu'une grisaille informe et tournoyante.


27. Le Dit de la Mère Eternelle
(par Stéphanie, ajouté le 31/12/03 10:35)


Areg et Gerc avaient trouvé un endroit abrité du vent par un amoncellement de pierre. L'herbe était encore verte, malgré l'été passé et l'hiver arrivant, et une source glougloutait tout près... Ce n'était pas par hasard qu'on nommait cet endroit "les milles sources". Le feu que Gerc avait laborieusement fini par allumer – le temps était humide, et le bois aussi par la même occasion – suffisait tout juste à réchauffer Erellig. Mais elle avait pu prendre le remède chaud, et Lidec avait fait fondre un pain de miel pour faire passer l'amertume.

Tadocan s'était placé un peu plus en haut de la colline, pour veiller aux alentours : son inquiétude au sujet du Furtif n'était pas apaisée. Il n'avait pas bien compris ce que signifiait cet Entraînement. Chez lui, cela ne se pratiquait pas ; ils n'avaient pas de Pierre-Mémoire non plus, même s'il en connaissait l'existence – de part son éducation de Tiern et de ses voyages qu'il avait effectué dans sa jeunesse, avant que les combats frontaliers avec les Cendrés ne finissent par ne plus lui permettre une trop longue absence. Mais le souci qu'affichaient les autres était suffisant pour augmenter le sien. Il aimait bien la petite : elle avait l'âge de sa bru, même si elle ne lui ressemblait pas. Elle était de celles qui sont tôt forgées par les épreuves, et qui en deviennent parfois trop endurcies, trop refroidies par un destin bien lourd ; et ce qu'il avait compris de l'attribution des Pierres renforçait son opinion : on ne connaissait pas de Mémoire qui n'ai pas vécu de ces moments tragiques que l'on ne souhaite à personne. Baran et lui avaient discutés il y avait quelques jours : il avait perdu très tôt sa femme, et s'était dès lors investi sans relâche dans son métier d'espion, à veiller sur les frontières. Il avait vu, sans pouvoir rien faire, des villages incendiés, des femmes mises à mort devant leurs enfants, puis données en pâture à des chiens." L'espion regarde mais n'agit pas "... Ce à quoi Baran avait ajouté : " L'espion n'agit pas mais se souvient ". Même en tant que Mémoire il trouvait difficile de réveiller ces cauchemars, d'autant plus horribles qu'ils ne sont que pâle reflet de la réalité. Tadocan n'aurait pas aimé être espion.

La soirée avançait et la nuit allait être froide : aucun nuage ne venait cacher les étoiles, qui paraissaient moins éloignées et plus brillantes. Le filet de fumée ne les rendait que plus vivantes. Areg sortit sa lyre sylvestre. Avec le feu, ils étaient déjà repérés si le Furtif était encore là ; en chantant, il ne pouvait que montrer qu'ils ne dormaient pas. Il accorda son instrument et s'y délia les doigts. Il chantera le Dit de la Mère Éternelle. Les paroles du chant sacré, entonné jadis par les Guérisseurs pour soigner leurs malades de tous les maux, s'étaient perdues ; mais le Dit en avait gardé les actes. Peut-être que quelque pouvoir est resté dans les mots, capable de soulager les souffrances d'Erellig... Si pâle, si fragile à voir ainsi, recroquevillée par le vertige et par la fièvre, secouée parfois de tremblements qui la faisait gémir...

Sa voix s'éleva bientôt au milieu du silence des autres, et il commença par fredonner. Le Dit commence toujours ainsi. Les Sonneurs affirment que le fredonnement apaise à la fois le chanteur et ceux qui l'écoute, les rendant plus sensibles aux paroles du dit. Il pinça encore trois cordes, puis cessa. Quand il parla de nouveau, sa voix sonna comme un écho lointain d'un Sonneur des Temps Anciens... calme, sage et profonde, plus grave que la sienne propre.

Il n'y avait d'abord que le silence, et la Mère Éternelle y flottait. Elle dormait, la Jeune Mère, sommeil profond dans le silence, et rêvait, tissait des songes, marchait immobile dans ses fantaisies.

Ses rêves étaient si beaux, à la Mère Immense, qu'elle s'éveilla en souriant, et se mit à chanter. Et à la première note, apparut une étoile, et le temps apparut, et l'espace apparut... Car il n'y avait, ni espace, ni temps, ni étoile dans le silence, seule la Mère. Chanta une autre note, une autre étoile, chanta encore et encore une autre.

Et les étoiles étaient si belles que la mère applaudit. Elle frappa dans ses mains, et une terre apparut, frappa encore, une autre terre...

Et cette vision était si belle que la Mère Jeune éclata de rire, et son rire éclaboussa les étoiles et les terres, et les étoiles et les terres se mirent à tourner, et le mouvement éternel apparut.

Lors la Mère du Monde, la Toujours-Jeune, dansa en même temps que sa création, touchant de la pointe de ses pieds les terres et les étoiles, passant des unes aux autres en tournoyant, riant encore et chantant toujours. Et elle dit ces mots :

- Je veux que ses terres soient remplies d'êtres qui chantent, qui rient et qui dansent, et que chacun d'eux puissent se réjouir du monde !

Et elle choisit les terres les mieux situées, et souffla sur chacune d'elle un de ses cheveux. De ses cheveux naquirent d'autres êtres, semblables à elle et pourtant différent, car de moindre stature et de moindre pouvoir. A chacun de ces êtres elle confia la terre qui l'avait vu naître, et le soin de créer d'autres créatures qui puissent croître et grandir dans ce monde. Et elle ajouta à chacun d'eux :

Je t'accorde le don de création. Puisse-tu faire de ta terre un monde à la mesure des talents que je t'accorde ! Mais prend garde de ne pas le gaspiller : tu pourras te créer des auxiliaires, mais eux auront moins de pouvoir que toi, et ne pourront en donner à ce qu'ils créeront plus que tu ne leur en aura offert... Ainsi ira le don de création s'amenuisant, pour ne pas que ta terre ne soit envahie.

Et elle leur laissait la garde de leur monde, pendant qu'elle irait plus loin encore, créer d'autres terres et d'autres étoiles...

Et c'est pour ça que le Monde grandit toujours, et pourtant n'est jamais loin de la Mère Éternelle : car les éclaboussures de son rire résonnent toujours entre ses terres.


Ce n'était pas Areg qui dit ses derniers mots, ni aucun des membres du groupe.

C'était une silhouette étrange, à peine visible à la lumière du feu qui faiblissait...


28. Le Chant de la Worlën
(par Stéphanie, ajouté le 18/01/04 12:20)


Tadocan l'avait vu venir... Enfin, Drü, surtout, avait attiré son attention sur l'ombre grise qui s'avançait vers le campement. "Furtif". C'est le mot. Tadocan avait franchement du mal à fixer son regard sur la silhouette. Il porta néanmoins sa main à son épée.

- Non.
- Pourquoi non ? Cette chose nous poursuit depuis ce matin sans qu'on sache pourquoi, j'ai le droit de me méfier quand même.
- Non. Pas mauvais. Bon pour la Danseuse. Aide.
- Il va aider Erellig ?
- Aide à la Danseuse.

C'est tout ce que Drü pu lui dire, et Tadocan lui fit confiance. Comme d'habitude, d'ailleurs. Il observa, fasciné, les mouvements du Furtif, et s'aperçut qu'il les voyait mieux du coin de l'oeil. Mais il lui était encore impossible de définir ce qu'était cet être. Homme ? Animal ? Il avançait vite, en mouvements coulés. Tout à son observation, Tadocan en oubliait la magie du Dit de la Mère Eternelle, et le Furtif s'approchait. Tout d'un coup, il put enfin le voir sans forcer son regard, au moment où il se dressait et dit :

- Et c'est pour ça que le Monde grandit toujours, et pourtant n'est jamais loin de la Mère Éternelle : car les éclaboussures de son rire résonnent toujours entre ses terres.

Les autres s'étaient retournés d'un coup, et Lidec en quelques secondes avait bondit sur son arc et encoché une flèche.
- Non ! cria Tadocan. Il vient aider Erellig !
- Pardon ?
- Je n'ai pas d'intention mauvaise.

La voix du Furtif était profonde et chaude, indéniablement féminine. Impossible de définir son âge, par contre. A la fois pleine d'expérience et pourtant pleine de force, c'est tout ce qu'ils auraient pu dire. Elle portait une peau ressemblant à celle d'un loup, mais bien plus grande et d'un gris pur, bleuté, et qui l'emmitouflait toute ; son visage, très fin, était tatoué sur la joue droite, en arabesques bleu clair se mêlant sans se croiser.

- Une Worlën, souffla Areg.
Le Furtif se retourna et sourit :
- C'est exact ; une Worlën.
- Ça nous avance beaucoup, railla Gerc, pas plus mis en confiance. Et pour être plus précis ?
- Les explications attendront. Je dois m'occuper de l'Adepte d'abord.
- Comment savez-vous ? s'exclama Lidec, qui entre temps avait lâché son arc...
La femme se contenta de le regarder... Lidec frémit. Il y avait dans ses yeux une lueur que seuls quelques êtres, à sa connaissance, possèdent. Les Mémoires, ou...

La compréhension soudaine qu'il avait eu le laissait pantois. Il savait qu'il avait vu juste. Une Ethérée. Une Ethérée tangible, hors d'une Clairière, sans vêture de lumière, mais une Ethérée quand même.

Elle hocha la tête, et s'avança vers Erellig, qui n'avait pas quitté son sommeil fiévreux. Mais Gerc se dressait sur son chemin, la lame ouvertement dégagée, et sur la défensive :
- Donc, si je récapitule, vous êtes à la fois un Furtif, une... Worlën, et une Ethérée... N'allez-vous pas ajouter Innommable à la liste ?
- Gerc ! Laisse-la s'occuper d'Erellig, on discutera après.
- Et si c'est une feinte pour s'approcher d'elle et la tuer ? Erellig est la seule à pouvoir maîtriser...
Il jeta un bref coup d'oeil à Lidec. Tadocan secoua la tête :
- Drü ne se trompe jamais. S'il lui fait confiance, c'est qu'elle en est digne. D'ailleurs, regardez !
Drü s'était approché de la Worlën et s'était perché sur son épaule.
- Il n'y a qu'avec moi qu'il ai fait ça. Même mon épouse ne peut qu'à peine le caresser.

Gerc maugréa, et regarda Erellig qui tremblait sous ses couvertures. La Worlën, sans quitter sa fourrure, s'avança sans prendre garde à l'épée de Gerc, s'agenouilla près d'elle et appliqua ses mains – tatouées elles aussi du même motif que sa joue – sur le front de la jeune femme. Elle esquissa un geste qu'Areg reconnu comme celui des Guérisseurs. Les autres la regardait faire, silencieux.

Bientôt la Worlën se mit à chanter – dans une langue étrange, un peu rauque, mais belle et claire, et d'une voix poignante. Et les autres entrèrent sans s'en défendre dans un état de veille qui s'approchait de la transe. Le feu repartait, les étoiles se faisaient plus proches encore, avant de disparaître, comme disparaissait le monde autour... Bientôt plus rien ne fut visible : ils étaient dans le Vide Premier, quand la Mère Eternelle dormait encore, quand rien n'était qu'Elle, et qu'elle rêvait aux mondes. La Worlën chantait le Chant Premier, celui de la Naissance du Monde et de la Première Danse entre les Etoiles ; et s'ils ne comprenaient pas les paroles, ils étaient transportés dans le sens, et voyaient d'eux-mêmes les premières Terres, ils les voyaient comme par les yeux de la Déesse même.

Mais ils n'allèrent pas plus loin. Bientôt le feu et les étoiles et la vallée des milles sources réapparurent devant eux : la Worlën ne chantait plus que pour Erellig, les laissant revenir au monde qu'ils connaissaient. La magie du Chant Premier n'agissait plus sur eux, mais ils se sentaient reposés, rafraîchis par la source chantante des Enchantements.

Erellig cessa petit à petit de trembler, et quitta son délire de fièvre pour plonger dans le sommeil de fatigue. La Worlën refit le signe des Guérisseurs devant son front, avant de reposer ses mains sur ses cuisses. Elle leva alors la tête vers les autres. Drü redescendit de son épaule et retourna vers Tadocan.

- Je vous dois quelques explications, je
crois...


29. Explications
(par Stéphanie, ajouté le 24/01/04 11:08)


Elle tisonna le feu avec une branche de sorbier, semblant mettre de l'ordre dans ses pensées... Par quoi commencer ? Les Hommes ont tant oublié depuis les Temps de la Séparation ! Seul ce Sonneur – elle l'avait reconnu à sa plume d'oiseau des nuits, celle que, depuis les temps d'Orian, portait les Sonneurs, et seulement eux – seul le Sonneur se souvenait du nom de son peuple, et ce souvenir était celui des légendes anciennes qui s'estompent. Comment leur dire l'histoire des Clans, de leurs guerres et de leur déclin ? Leur retracer la naissance de son peuple, leur rôle dans la protection des Petits, comme ils appellent encore les Hommes, leur effacement progressif devant eux, et... Non, elle ne pouvait leur parler de tout cela. Encore moins du Guide. Encore moins de lui.

- Qu'êtes-vous vraiment ?
La voix de celui qu'ils avaient nommé Gerc n'était pas sans méfiance. Mais autant commencer par répondre à sa question.

- Une Worlën, comme l'a dit votre ami Sonneur. Une Ethérée aussi, et les Grylën se souviennent de nous comme des Furtifs, en effet. En aucun cas une Innommable comme vous le craignez.

Elle fit un geste de la main, coupant l'objection qu'allait faire cet homme difficile à convaincre. Il est vrai qu'il avait de quoi : combien de Grands Cycles s'étaient écoulés depuis le retrait des Worlën dans la Forêt des Brumes ? Combien de temps depuis que les deux peuples ne marchent plus côte à côte ? Mais la méfiance des Hommes la blessait pourtant. Mesuraient-ils seulement l'ampleur des sacrifices que son peuple avait accepté, afin de les protéger, encore, et de les laisser grandir à leur souhait ? Non. Non, ils avaient oublié. Et le Guide le savait, et le Guide les avaient averti. "Les Hommes sont des enfants qui cherchent ce qu'ils ont sous les yeux. Mais ils ne le savent pas, et tout à leur quête, ils oublient toutes les erreurs qu'ils ont commises, tout ce que leur histoire traverse". Les temps de l'amitié entre l'Homme et les Clans était fini. Celui de la peur, de la méfiance, puis de l'oubli avait pris sa place.

Autant se préoccuper de leur problème direct, celui qui l'avait amenée à se montrer à eux :
- J'ai tenté de contacter Erellig tout à l'heure. Ce n'était pas l'endroit propice, certes. Mais nous l'avons formée dans le but d'en faire une Adepte exceptionnelle, capable de supporter ceci. Malheureusement, j'ai un peu présumé de ses forces. Elle n'a plus rien a craindre désormais : au réveil elle sera tout à fait remise. Mais je voulais l'avertir. Il n'y a pas que moi qui vous suivais. Une petite troupe de Cendrés, comme vous les nommez, est à cinq nuitées de vous. Ils sont douze, mais avec un Innommable. Il vous faut traverser au plus vite le Dévers : deux Brise-Ténèbres y seront dans trois jours, ils vous guideront jusqu'au Bois de Cerf. Ils savent traiter ce genre d'individus, et vous serez en sécurité là-bas.

Tadocan se frotta le visage avec sa main. C'était beaucoup de choses à avaler depuis tout à l'heure.
- Je vais peut-être vous paraître obtus, mais je suis un peu perturbé. Pas plus Furtif qu'Ethéré ou Worlën n'éveille un souvenir dans mon esprit. Je ne suis qu'un soldat, bon soldat peut-être pour avoir survécu à tant de batailles, mais un soldat traite une question à la fois. Je vous fait confiance, donc la question de votre origine sera traitée plus tard. Mais j'aimerai avoir plus de renseignements sur ces Cendrés. Vous avez dit douze, dont un Innommable. Sont-ils à cheval ?
- Oui. Aussi frais que les vôtres. Mais ils connaissent des drogues qui les font aller plus vite, même si elles finissent par les tuer.
- Savent-ils où nous sommes ?
- Oui. Mais ils restent discrets. Vous êtes trop loin d'eux et ils veulent vous attaquer par surprise. Ils ne savent rien de mon existence. Mais ils ont failli la découvrir : si je n'avais pas fait... chuter Erellig, elle les aurait menés à moi, sans le vouloir.
Donc nous avons un faible avantage sur eux : ils croient que nous les ignorons. Ils ont cinq nuitées de retard sur nous, dans trois des Brise-Ténèbres nous attendront au Dévers. Combien nous faut-il de temps pour l'atteindre, Gerc ?
- Environ quatre nuitées, si nous conservons notre allure. Trois en forçant les chevaux.
- Nous les forcerons. Ne nous empêchons pas de faire du feu : si nous effacions toutes traces, ils se douteraient de quelque chose. Mais armes prêtes à servir, et sur nos gardes. Maintenant, deuxième problème : vous.

Tadocan fixa la Worlën dans les yeux. Elle lui rendit son regard, insondable, imperturbable. Et ne dit rien, attendant qu'il parle à nouveau.
- Vous êtes à pied. Nos chevaux ne peuvent porter de charge supplémentaire, et nous ne pouvons ralentir. Qu'allez-vous faire ?
- Ne vous inquiétez pas pour moi. Je ne suis venu à votre rencontre que pour soigner Erellig. J'irai de mon côté.
- Vous nous suivrez toujours ?
- Je veillerai. Vous aurez peut-être besoin de moi plus tard, encore que je ne l'espère pas, car alors la situation serait plus grave que ce que j'escompte. Mais je veillerai, à tout hasard.

Un court silence s'ensuivit. Un cheval broncha, le feu crépitait. Chacun sentait ses yeux picoter, et la fatigue enrobait leur muscle. Les Mémoires étaient restées silencieuses.

- Je veillerai cette nuit. Dormez, le plus possible. Les jours qui suivent risquent de ne plus vous offrir ce loisir.

Elle se retourna vers Areg :
- Puis-je vous emprunter votre lyre ?
- Oh ! Heu... oui, bien sûr.

Il retourna à ses bagages et la sortit délicatement de sa housse. Cette lyre était son ekhelé. L'instrument que son Maître lui avait offert à la fin de son Apprentissage, en fonction des prédilections de son élève, de son caractère, de sa personnalité, qu'il avait fabriqué des cordes aux clés par ses mains, dans toutes les règles de l'art, en y insufflant tout son savoir et son pouvoir de Sonneur et de Maître. Et qu'Areg avait alimenté de son âme pendant ses années d'Errance – comme on appelle le temps qui suit la fin de l'Apprentissage et va jusqu'à ce que le Sonneur prenne un apprenti. Qu'un Sonneur prête son ekhelé était une grande marque de confiance. Très grande marque de confiance, et la Worlën ne semblait pas l'ignorer. Un Sonneur se ferait tuer pour sauver son ekhelé, et ne concevrait pas de vivre sans. Areg le mit entre les mains de la Worlën, et celle-ci perçu son mouvement d'hésitation. Mais ses gestes le rassurèrent : elle le maniait avec grande précaution, comme l'objet sacré qu'il était, avec respect et admiration. Elle lui sourit. Et il y avait une telle expression de tact dans ce sourire que toute trace d'inquiétude disparu du visage d'Areg.

Elle effleura délicatement les cordes de la lyre pendant que les autres se préparaient pour dormir. Gerc, qui avait pourtant fermement décider de ne sommeiller que d'un oeil, fini par sombrer dans un sommeil sans rêves, transporté entre les vagues caressantes de la mélodie de la Worlën.


30. Les Chemins du Guide (1)
(par Stéphanie, ajouté le 31/01/04 13:57)


Le chemin lui semblait étrangement familier... L'air était léger comme il ne l'est qu'au printemps ; le nez en l'air, il ferma les yeux. La même odeur d'ondée fraîche venait frapper ses sens... L'impression de déjà-vu n'était pas désagréable, juste étrange. D'accord, il était un peu mal à l'aise aussi. Mais il se sentait pourtant bien. Il rouvrit les paupières : gagné. Le sorbier était un peu à sa droite. Une, deux, trois, quatre foulées, et voilà le petit bloc de granit avec sa houppette d'herbe des bois vert tendre. Il quitta le sentier. Quatre grands frênes, deux bétuliers, et déjà le Chantcours fait entendre son glougloutement. L'avelinette le salue au passage, peu surprise de l'entendre répondre en l'imitant. Il avait un certain don pour siffler comme elle. Allons, ce n'est pas le temps de flâner : Tähetär l'attend. Ce ne sera pas la première fois qu'il sera en retard, mais autant ne pas exagérer. Il cessa donc de discourir avec l'oiselle, et pressa un peu le pas.

Il arrivait près de la maison de Tähetär : déjà le son de sa harpe se mêlait à celui du Chantcours, évoquant sans faille un clair de lune sur la source argentée... Clair de lune... comme celui de la nuit où elle lui avait offert son ekhelé. Ce qui donnait à cette cérémonie un air parfaitement hors du monde, dans un espace infini d'enchantement.

- Te voilà en fin d'apprentissage, petit – elle l'appelait toujours " petit ", quand bien même il allait rentrer dans un cinquième cycle, et par la même occasion, dans sa majorité. Je t'ai appris ce que je pouvais t'apprendre ; le reste, tu devras le trouver en toi et chez les autres. Maintenant, suis-moi.

Et il l'avait suivi. Ils marchaient tous deux sur un sentier qu'Areg ne connaissait pas, ou qu'il ne reconnaissait pas dans l'obscurité : la lueur de la lune ne traversait pas l'épais feuillage des arbres. Tähetär chantait en marchant, et Areg finit par se laisser transporter par les sons. Il lui sembla marcher toute la nuit avant de remarquer qu'il était seul, à quelques pas d'une trouée dans les bois. Et Tähetär l'attendait, mais ce n'était plus Tähetär. Elle avait dénoué sa chevelure sombre éclaircie de quelques mèches blanches, et revêtu une longue robe d'argent fluide. Sur son front était apposé un astre rayonnant qui luisait paisiblement à la lumière du clair de lune. Elle était Elindaël, la Dame du Chant, celle qui apprit aux Swerlën l'art des Sons de Pouvoir, quand les Humains n'avaient pas encore vu la lumière du monde.

- Approche.
Sa voix aussi sonnait différemment, avec une étrange résonance. Rempli à la fois d'excitation et de crainte, Areg s'approcha vers elle, au centre de la trouée, juste sous la lune. Quand il ne fut plus qu'à quelques doigts d'elle, elle lui mit les deux mains sur le visage, lui couvrant les yeux.

- Ecoute.
Et il écouta. Longtemps. Le bruit semblable à la pluie que font les arbres quand ceux-qui-bougent s'endorment. Le soupir léger de l'air qui fait frémir les écorces. Le hululement d'un hibou. Le craquement discret des branches sous les sabots d'une biche. Le glissement du Chantcours entre les galets de son lit. Le souffle de sa respiration et celle de Tähetär. Le battement de son cœur. Il pensa que c'était la plus belle musique qu'il n'avait jamais pu entendre, et qu'aucun son artefactiel créé par les Hommes ne pourra jamais l'égaler. Le silence le plus beau est quand l'Homme se tait.

- Sens.
Et il sentit. Longtemps. La senteur solide des cassagnes, celle plus légère des bétuliers, celle plus piquante des frênes. La chaleur de la terre ensommeillée. La fragance sèche des massettes et celle humide du sable de la source. Le parfum discret que seule la nuit sait émettre. La mollesse langoureuse des fleurs-d'amour qui ne s'ouvre que tard le soir. L'effleurement léger de la brise du soir contre sa peau. La rondeur des aspérités du sol sous ses pieds. Le contact ferme et réconfortant des mains de Tähetär sur son visage. La note fruitée des cheveux de Tähetär, et celle fraîche de sa propre peau.

- Vois.
Et elle enleva ses mains de son visage. Il leva la tête. La lune était toujours au-dessus de sa tête, et la nuit ne s'était pas éclaircie. Et pourtant il avait senti comme un changement dans le temps. Il regarda Tähetär. Elle souriait. L'étoile chatoyait toujours sur son front. Mais même s'il était presque en contact avec elle, il n'était pas ébloui. Inconsciemment, il leva le visage de Tähetär de ses doigts... L'étoile l'intriguait. Mais elle remit ses mains sur ses paupières.

- Tu sauras, dit-elle.
Et elle l'embrassa et souffla sur son front. Puis plus rien. Quand Areg rouvrit les yeux, il était seul. Mais devant lui l'attendait son ekhelé. Une lyre. Sylvestre. En bois d'avelinier. Sculptée en entrelacs qui répétaient à l'infini un motif insaisissable. Et qui jouait juste, parfaitement juste. Et il attendit en arpèges et variations que la lune laisse place au soleil, et que le soleil cède le passage à la lune, trois fois. Puis, ivre de musique et de fatigue, il s'affaissa.

Il avait fini par se réveiller chez Tähetär. Elle était de nouveau vêtue de bleue, sa couleur préférée, et n'avait plus d'étoile au front. Son premier réflexe avait été de tendre la main vers sa lyre, avant de remercier son Maître.

C'était déjà il y a un demi-cycle. Depuis il avait un peu voyagé, beaucoup appris, et il s'apprêtait à faire un autre voyage encore. Il allait rendre visite à Tähetär pour lui parler de cette mission plus sérieuse. Quand bien même il aurait oublié le chemin qui menait à elle, il lui suffisait de suivre l'égrenage de la harpe en fermant les yeux. Ce qu'il fit. Et il reçut un choc quand il les rouvrit.


31. Les Chemins du Guide (2)
(par Stéphanie, ajouté le 07/02/04 10:05)


Car ce n'était plus du tout la même clairière. Il aurait dû s'en douter au son du Chancours... au début, c'était bien celui d'une jeune source babillante, mais petit à petit le son était devenu celui d'une cascatelle sautillant sur des rochers mousseux. Son nez aussi aurait dû le renseigner : il n'y avait pas de chèvrefeuille blanc dans la clairière de Tähetär. Et puis les chèvrefeuilles blancs ne fleurissent qu'entre Blanc et Pluies, pas en pleines Vendanges. Mais devant ses yeux, l'un deux s'enroulait fermement autour d'un hestre, qu'il égayait de ses fleurs légèrement rosée et de son parfum de printemps, et une petite rivière moussait au pied d'une chute. Seulement, cela n'était pas le plus surprenant. Non, ce qui l'était, c'était la personne qui jouait de la harpe, encore que la harpe était différente aussi : courbe comme l'ekelhé de Tähetär, mais son fabre avait pris soin de laisser le bois s'exprimer, ce qui fait qu'elle donnait l'impression d'être un assemblage de branches encore vivantes entre lesquelles on aurait tendu des boyaux de chat de nuit. Quant au harpiste, Areg le connaissait déjà. C'était la Worlën. Et elle n'avait rien à faire dans ses souvenirs. Comme il se tenait, interdit, à la lisière de la clairière, elle leva les yeux et l'accueillit :

- Bienvenu sur les Chemins du Guide, dit-elle en laissant mourir sous ses doigts les dernières notes.
- J'espère avoir un guide moi aussi... Je croyais me remémorer ma dernière entrevue avec mon Maître, et au lieu de retrouver sa clairière, je tombe sur vous dans un endroit que je ne connais absolument pas... alors que j'ai suivi un chemin que je connais très bien sans y trouver de changement. Mais je suppose que cela fait partie des explications que vous ne nous avez pas encore fournies, dit Areg tout en souriant.

Il était un peu agacé de cette intrusion dans ses souvenirs, et son ton, derrière le sourire, était légèrement mordant. Voilà que je deviens aussi irritable que Gerc, pensa-t-il.


- Cela fait partie des explications que je vais vous fournir, en effet. Vous êtes un Sonneur, et les Sonneurs sont connus pour leur curiosité. C'est pourquoi je vous ai emprunté votre ekelhé : j'avais besoin d'un objet qui vous était cher pour pouvoir vous mener sur les Chemins du Guide, puisque je ne vous connais pas suffisamment pour vous y mener par ma seule volonté... Ou du moins, j'y parviendrais, mais il n'est pas certain que vous puissiez en revenir après. Et je compte répondre à quelques unes de vos questions.
- Quelques unes seulement, bien sûr.
- Bien sûr.

Elle souriait à son tour. Même ici elle portait sa fourrure, mais plus lâchement ; il est vrai qu'il faisait bon dans la clairière. Elle était vêtue en dessous d'une tunique noire lacée, et d'un pantalon tout aussi noir, qui moulait des muscles étirés. Elle est belle à sa façon, pensa Areg... différemment des humaines, plus sauvage, d'une certaine manière, et ce je-ne-sais-quoi qui impose respect et crainte. Elle me fait penser à la Dame aux Pierres Alignées : " On dit qu'elle est devenue fée, terrible et de toute beauté... Peau blanche et de noir revêtue, lien d'argent sur la tenue ". La description convient jusque là. Mais j'imagine mal la Worlën agissant comme la Dame... elle serait sans doute plus expéditive.
- Que sont les Chemins du Guide ? demanda-t-il à brûle-pourpoint, coupant court à ses pensées.
- Vous ne commencez pas par le plus facile. Disons... ne souhaitez-vous pas vous asseoir ? L'histoire risque d'être longue, même si nous sommes dans un temps différent.

Ils s'assirent dans l'herbe, l'un en face de l'autre. La Worlën avait posé sa harpe sur le côté et resserré sa fourrure sur ses épaules.
- Ce que nous appelons Chemins du Guide est une dimension autre que celle que vous connaissez, les Humains. Ce sont des endroits que nous avons appris à arpenter, et il en existe différentes sortes. Entre autre, celle que nous utilisons pour les Entraînements. Celle où nous sommes la voie du sommeil, qui nous permet de rentrer en contact avec l'esprit d'un autre endormi, qu'il soit Worlën, Humain, ou quoi que ce soit d'autre. Votre ekhelé m'a permis de prendre contact avec votre personnalité, avec la... disons, la marque de votre esprit. Je savais donc où vous retrouver dans votre sommeil. Je n'ai pas influencé vos rêves, je n'y suis pas intervenue, et je n'ai pas cherché à les connaître... notre sens de l'honneur nous l'interdit, et même contre des ennemis nous répugnons à utiliser les Chemins. Mais je savais où me placer. La clairière dans laquelle nous sommes est une vision que je vous impose. C'est la Clairière de l'Argentelle, un de mes endroits préféré de la Forêt des Brumes. Et l'image la plus claire que j'en ai est celle du temps des Pluies, quand le chèvrefeuille blanc fleurit et que l'Argentelle sort fraîche de sa gangue de glace.
- Pourquoi ?
- Parce que les Worlën aussi ont des souvenirs.

Terrain privé. Areg n'insista pas. Mais il était soulagé d'une certaine manière : les Worlën ne sont donc pas dépourvus d'humanité... D'humanité ? Peut-on parler d'humanité pour un Worlën ?Chercher un mot pour exprimer autrement les qualités de l'"humanité" risquait d'être long.

- Beaucoup de choses se sont perdues depuis que nos peuples se sont séparés. Pourriez-vous me conter... l'histoire de votre peuple ?
- Certaines pages en sont trop noires pour que je vous en livre connaissance. Mais pour le reste, je dois remonter à la création de Dohan. Vous en connaissez déjà le début, le Chant Premier et la Danse de la Mère Éternelle. Elle créa l'Aînée, et lui donna charge de notre planète. Et l'Aînée, juste éveillée, resta admirative devant le monde qui s'offrait déjà à elle. Elle passa un long moment à ne faire qu'observer, de là où elle se tenait, le paysage devant ses yeux. Et puis elle se mis à marcher, à explorer. Au début, elle cru n'être que le seul être vivant dans ce monde, qu'elle avait nommé Dohan. Il n'y avait que des roches, des grottes et des montagnes grises ; mais elle percevait déjà l'immense beauté qu'elle pourrait créer dans ce monde. Un jour qu'elle s'était aventuré dans une faille, elle tomba en arrêt devant une forme qu'elle ne connaissait pas. Ce n'était pas de la pierre. Elle s'approcha, et trouva un être endormi. C'était Kroden, celui que l'on nomma plus tard le Forgeron, et il fut le premier des Éveillés à ouvrir les yeux. Puis ce fut Rork, le Calculateur, puis les soeurs Méline et Morigana, Dames de la Végétation et des Animaux, puis Larkhen le Guérisseur, et Séhré la Dame du Sommeil, et Dahron et sa soeur Tela, le Noir et la Tisseuse. Mais au début ils ne connaissaient pas encore leurs attributions, et s'éveillant tout juste, ils restèrent aussi émerveillé par ce monde qu'ils n'avaient jamais vu encore. Car ils avaient été aussi créés par la Mère, mais elle les avaient créés endormis, afin que ce soit l'Aînée qui les éveille. Quel était son but, on l'ignore... Le Chant de la Mère n'a jamais été entendu en entier.
Ils errèrent à leur tour, ensemble ou seuls, suivant les hasards de leur chemin, se découvrant petit à petit certaines habiletés et commençant déjà à transformer Dohan. Ils découvrir aussi qu'ils aimaient mieux à travailler avec certains qu'avec d'autres. Et c'est ainsi que l'on finit par ne plus voir que rarement Larkhen sans Méline, Sehré sans Dahron, Tela sans Rork ou Morigana sans Croden. L'Aînée, elle, travaillait toujours seule, s'éloignant souvent pour écouter le Chant Premier, qu'elle percevait mieux que les autres. Bientôt Dohan fut totalement métamorphosée : de grise elle devint colorée de toutes les nuances auxquelles avaient pu penser les Éveillés, et l'eau courrait, et les arbres poussaient, et les animaux se multipliaient. Bientôt toute Dohan en fut couverte, et la situation devenait critique. Lors l'Aînée convoqua tous les Éveillés, et ils restèrent longtemps ensemble à penser. Ils convinrent alors qu'ils devaient fixer un temps pour chacun des êtres vivants, et chacun se mit à la tâche. Ce fut Dahron qui fut chargé de garder les morts dans son île. Ce qu'ils deviennent là-bas, nul ne le sait vraiment, même si certaines légendes parlent de héros qui en sont revenus. Tout ce que l'on sait, c'est que l'âme par pour un dernier voyage vers l'Ile de Dahron.
Le temps passa encore, et vint un moment où les Éveillés commencèrent à languir de créatures à qui parler. Les animaux de Morigana était certes beaux à voir, mais leurs capacités de communications avec les autres Éveillés étaient limitées. Et l'Aînée, qui avait été écouter le Chant de la Mère, convoqua de nouveaux les Éveillés. Ils étaient plus nombreux, ayant eu des enfants, qui les aidaient dans leurs tâches. Et ils créèrent, tous ensemble, des êtres soient, comme eux, capables de changer le monde, de rire et de chanter. Ils nous créèrent, nous, les Swerlën.

La Worlën marqua une pause, et se leva. Areg la regarda marcher vers l'Argentelle et en boire quelques gorgées, avant de revenir s'asseoir en face de lui. Il éprouvait la même distorsion temporelle que lors de la cérémonie de l'ekelhé... Il connaissait l'histoire, mais se la voir raconter par un des êtres les plus anciens, depuis que les Éveillés et l'Aînée se sont retirés de Dohan, était quelque chose qu'il n'aurait jamais osé imaginer, même dans ses rêves les plus fous. La Worlën reprit le cours de son récit, qu'elle avait avec adresse laissé à l'endroit qu'Areg était le plus impatient de connaître...


32. Les Chemins du Guide (3)
(par Stéphanie, ajouté le 18/02/04 19:26)


- Les Eveillés avaient déjà créé des êtres et des objets de pouvoirs : les drakkes que Morigana avait donnés à Kroden pour l'aider à son travail de la forge brûlaient les métaux dans les entrailles de Dohan ; les Souffleurs de Rork avaient été installés aux bouches de Dohan, afin de mener son fils Gwilden le Marin où il souhaitait aller ; et Elindaël fille de Méline avait créée avec Telyn le Sonneur, fils de Sehré, le premier Ekhelé, et ils chantaient la joie dans le monde. Maintes autres merveilles avaient été inventées... certaines se sont perdus, d'autres ont été détruites, d'autres soustraites aux Mortels – ainsi la Lune, le char de l'Aînée, a-t-elle été détachée du sol pour voguer dans le ciel. Mais leurs nouvelles créations étaient vraiment le fruit d'un travail commun, et ils leur transmirent une grande partie de leurs pouvoirs – même s'ils ne pouvaient le leur offrir en totalité, à cause de l'interdit de la Mère Eternelle. Et s'ils ne pouvaient nous rendre immortels, puisqu'ils avaient décidé de garantir Dohan d'une surpopulation, ils nous accordèrent une longévité de loin supérieure à celle des autres êtres vivants.

Au début les Swerlën n'étaient pas séparés en clans, et les Eveillés nous enseignaient à tous leurs savoirs les plus accessibles, et nous étions heureux d'apprendre d'eux comment changer le monde. Mais les Enfants des Eveillés avaient des préférés parmi nous, et petit à petit les Clans se formèrent. Ils étaient cinq, et à chacun il fut attribué un double animal, son Prinet'hao, qui serait son compagnon et un moyen de le reconnaître, et qui porterait son nom.

Ainsi les Ganelën, les amants de l'Immensité, furent protégés par Rindel l'Etoilé, fils de Dahron et Sehré, et par Tehtesan la Fabre de Mosaïques, fille de Morigana et Kroden. Leurs compagnons étaient comme des renards des sables. C'était le Clan le plus petit, mais peut-être aussi le plus sage, et ils cherchaient à comprendre le dessin des étoiles dans le ciel... Plus tard, ils se réfugièrent dans le Désert-près-de-la-Mer, et y dessinèrent une Mosaïque. Eux seuls en connaissent la signification... Mais un jour, disent-ils, les étoiles reprendront leur place dans le ciel, et les vivants d'alors comprendront enfin le sens de la Mosaïque de Neh'ryat... s'il n'est pas trop tard.

Ainsi les Essilën, les amants de la Mer, furent protégés par Gwilden le Marin, fils de Tela et Rork, et par Daban la Présageuse, fille de Dahron et Sehré. Leurs compagnons étaient comme des chevaux de mer. Ils savaient construire les plus beaux bateaux de Dohan, et connaissaient toutes les côtes et toutes les baies. Toujours ils accompagnaient Gwilden dans ses voyages, et ils savaient entendre la voix de Daban qui demeurait dans les eaux...

Ainsi les Grylën, les amants de la Montagne, furent protégés par Rheldyr l'Arpenteur, fils de Larkhen et Méline, et par Ranner la Joaillière, fille de Morigana et Kroden. Leurs compagnons, vous les connaissez. Ils étaient très habiles pour transformer tout ce qu'ils touchaient, et même le matériau le plus vil entre leurs mains devenait objet d'art... Ils croyaient que toute chose avait une part de bon en elle, même si cachée, et s'ingéniaient à l'aider à se manifester. C'est ce qui plus tard causa leur perte... car le bon peut être aussi utilisé pour faire le mal, et eux ne l'admettaient pas.

Ainsi les Karlën, les amants de la Science, furent protégés par Cunnir le Savant, fils de Rork et Tella, et par Helder fils de Morigana et Kroden. Leurs compagnons étaient comme des rapaces. C'était le Clan le plus grand et ils désiraient connaître l'utilité de toute chose, et cherchaient la maîtrise parfaite du monde... Hélas pour eux, ils excellaient aussi dans leur domaine, et ne tardèrent pas à grandir en orgueil et en fierté... C'est contre eux, nos frères de création, que nous finîmes par lutter durant notre Age Noir, qui précéda ou accompagna notre déclin.

Ainsi les Worlën, les amants de la Forêt, furent protégés par Mahra la Dame des Bois, fille de Larkhen et Méline, et par Telyn le Sonneur, fils de Sehré et Dahron. Nos compagnons étaient comme des loups. Nous cherchions à connaître l'existence de toute chose, et à communiquer avec tous... Quand les Petits arrivèrent, nous fûmes les premiers à les découvrir, et à les protéger... ce qui accéléra notre déclin volontaire, et nous conduits à nous réfugier dans la Forêt des Brumes, protégés de tous.

D'autres des Enfants des Eveillés nous apportaient leur aide et leurs savoirs, n'ayant pas de préférés, telles Elindaël la Dame du Chant, ou Elven la Rêveuse, fille de Dahron et Sehré. D'autres encore agissaient seuls sans se préoccuper de nous, telles Edna la Faucheuse, fille de Rork et Tela, ou Sedjen la Dame des Saisons, fille de Larkhen et Méline. Mais bientôt, les Eveillés comme leurs Enfants se retirèrent, petit à petit, de nos affaires, nous laissant libre de croître et progresser à notre volonté. Bientôt nos contacts avec eux ne furent qu'occasionnels : ils s'étaient réfugiés dans un endroit inconnu de nous, et caché à nos yeux. Nous croyons que les âmes les rejoignent après un séjour à l'île de Dahron.

Le temps passa, nos Clans grandirent, mais sans menacer l'équilibre de Dohan – car nous ne pouvons avoir qu'un nombre limité d'enfants. Mais bientôt, les Ganelën se réfugièrent à Neh'ryat, ayant sans doute lu dans les étoiles que le temps était venu pour eux de protéger leurs connaissances en s'exilant du monde... Nous n'avons pas su comprendre leur départ, car s'était un peuple silencieux, et leur amitié les liait surtout aux Grylën, aussi nombreux qu'eux et aussi peu loquaces. Nous pensons que leur départ fut précipité par la pression des Karlën, pour qui la connaissance – réelle ou supposée – de la trame du monde revêtait un intérêt particulier. Leur fuite les désappointa et les persuada du bien-fondé de leurs suppositions – que les Ganelën connaissaient le passé comme le futur, mais qu'ils désiraient garder cette connaissance pour eux. Mais c'était mal connaître les Ganelën et leur sagesse : eux pensaient que la vie d'un individu comptait peu face à l'intérêt de son Clan, qui comptait moins encore que l'intérêt du monde. S'ils possédaient la connaissance de la trame du temps – et nous pensons que ce n'était pas encore le cas –, ils ne l'auraient conservée par devers eux que si cela permettait de protéger le monde.

Il s'écoula encore un temps avant que Daban n'éveille une inquiétude dans le cœur des Essilën... mais les eaux des fleuves se déversant dans la mer perdaient leur pureté, et certaines charriaient déjà des immondices... Nous ne doutions hélas pas de leurs origines : les Karlën ne savaient respecter que leur intérêt propre, et d'autant mieux s'il était immédiat. Ils souhaitaient connaître le futur mais ne se préoccupaient pas de le faciliter... Et même les Grylën ne savaient comment traiter les déchets qui souillaient les eaux de Dohan. Nous décidâmes de convoquer un Conseil, pour les avertir de leur fait. Les Karlën firent profil bas, et tous nous réparâmes leurs dégâts. Mais notre confiance envers eux fut diminuée. Seuls les Grylën leurs accordèrent un pardon sans limite, et décidèrent de leur enseigner leur savoir – car eux étaient passés maîtres dans l'art de protéger leur lieu de vie, et connaissaient encore maintes autres choses qui intéressaient beaucoup les Karlën. Ainsi leurs enseignèrent-ils l'art d'allier les métaux, de fondre les pierres et d'en créer d'autres... Cela nous inquiéta, le Clan des Essilën et le nôtre. Non pas que nous craignons d'être surpassés par les Karlën, puisque les Grylën nous avaient aussi enseigné leurs talents, mais que nous nous rendions bien compte qu'utilisées à mauvais escient, ces secrets pouvaient être plus dangereux que bénéfiques. Et nous nous désolions aussi de voir le peu d'estime que les Karlën portaient aux Grylën. Cependant, nous fûmes distraits de notre inquiétude par la venue d'une autre donnée : un jeune Worlën, celui qui devint plus tard le Guide, découvrit lors d'une errance des êtres que nous ne connaissions pas... Ils étaient semblables à nous, mais n'avaient pas de Prinet'hao, et étaient plus petits. Ils ne possédaient pas de langage structuré, et connaissaient peu de choses du monde. C'était vous, les Hommes.


33. Les Chemins du Guide (4)
(par Stéphanie, ajouté le 28/02/04 11:11)


Nous ignorons qui vous a créé. Nul n'a pu le savoir, car vous ne saviez pas parler à cette époque, et vous étiez comme de petits enfants, désireux d'apprendre mais à la mémoire courte. Peut-être sont-ce les Enfants des Eveillés, qui voulaient avoir leur peuple à eux. Peut-être sont-ce les Eveillés eux-même. Ou peut-être êtes-vous l'évolution naturelle d'animaux que nous ne connaissons pas. Car Dohan est immense, et même nous, les Swerlën, n'en connaissons pas tous les habitants. Votre découverte fut importante pour nous, car nous savons reconnaître la trace des pensées chez les êtres vivants, et les vôtres étaient les plus complexes que l'on ai vu chez d'autres êtres que les Swerlën.

Les premiers des vôtres que le Guide découvrit étaient une petite tribu de chasseurs – une vingtaine d'individus, tout au plus, avec des armes rudimentaires, communiquant par grognements et par signes. Le soir tombait, et ils s'étaient installés aux abords d'un bois pour la nuit – trois enfants, huit femmes et neufs hommes. Je gage que la vision d'un " Homme-Sage ", comme vous nous avez nommés par la suite, bien plus grand que vous – surtout à cette époque, car vous avez grandi depuis –, armé d'un " bâton brillant " et accompagné d'un Worlën de taille impressionnante fut une source de terreur immense. Les vingts Hommes hurlèrent de terreur à les voir surgir du bosquet, et empoignèrent comme ils purent de gros bâtons. Mais le Guide su les amadouer – car c'était un sage, même s'il était très jeune à l'époque, et il excellait dans bien des domaines ; alors il chanta, doucement, paumes offertes, un chant que l'on utilise avec les animaux effrayés, d'abord comme pour lui-même, puis comme pour les englober dans sa musique... Et bientôt il fut entouré par les membres de la tribu, qui essayaient de chanter eux aussi. Il passa la nuit avec eux, toujours en chantant pour ne pas réveiller leur peur, et son Prinet'hao veillait sur les enfants. Le lendemain, il chercha à savoir s'ils connaissait d'autres de leurs semblables ; mais ils furent incapables de comprendre la question.

Il les mena alors à la Cité Verte, la capitale de notre Royaume, et cela ne fut pas sans difficulté, car même s'il avait apprivoisé les Petits, ils restaient effrayés par nous. Lors d'autres voyages qui nous fîmes dans les environs peu après, nous trouvâmes d'autres Petits, et nous dûmes parfois gérer vos différents. Nous nous chargeâmes de vous comprendre, et de vous enseigner les rudiments du langage. Vous évoluiez très vite, du moins à nos yeux qui ne voient pas le temps de la même façon que vous. Et nous vous aimions et nous émerveillions de vos capacités. Vous n'étiez pas sans surprise non plus ; car nous qui vivons longtemps laissons les choses mûrir, et savons attendre, alors que vous vous pressez pour accomplir vos souhaits, et quand le temps ne va pas assez vite, vous vous ingéniez à le précipiter pour atteindre vos fins. Cela nous amusa un temps ; mais l'inquiétude poindrait en nous, car cette caractéristique, les Karlën ne la possédaient que trop aussi. Cela, ajouté au fait que vous cherchiez à nous ressembler en tout, fit que nous étions divisés à votre propos. Devions-nous vous apprendre tout ce que nous savions, et faire de vous des répliques de nous ? Et cela en sachant que en votre chair, vous ne pourriez jamais devenir Worlën, ni posséder notre longévité ? Ç'aurait été vous vouer à une insatisfaction incessante, voire même à la quête d'une longévité à laquelle vous ne sembliez pas avoir droit – et qui peut prévoir le mal issu d'une quête insensée... Ou devions-nous vous laisser vous débrouiller seuls, maintenant, et forger vous-même vos vies ? Quitte à ce que votre évolution ne suivent pas une voie qui nous paraisse bonne ? Ç'aurait été prendre le risque de vous voir devenir comme les Karlën – que malgré notre parenté nous ne portions pas dans notre cœur. Les partisans des deux options s'affrontaient, parfois violemment, car le sujet nous tenait à cœur. Et quand devions-nous dévoiler votre existence ? Car nul autre que les Worlën ne savait que d'autres être capables de changer le monde évoluaient sur Dohan. Nous voulions vous apprendre à vous protéger d'abord, à connaître un peu le monde, à savoir le comprendre et y évoluer. Nous voulions que vous fussiez capables de connaître ce qui était bon et ce qui ne l'était pas, de savoir reconnaître les amis des ennemis. En cela, il nous semblait que vous n'étiez pas encore près. Mais quel risque prenions-nous à vous présenter aux Essilën et aux Grylën ? Eux auraient été ravis de faire votre connaissance, et ils étaient nos amis. Quant aux Karlën, plus tard ils apprendraient votre existence, mieux cela serait pour vous comme pour nous... Car nous craignions qu'ils n'aient dans l'idée de vous utiliser à leurs propres fins. En quoi nous n'avions pas tort... Car nous n'avions pas trouvé tous les Hommes. D'autres l'avaient été par les Prinet'hao des Karlën, qui ont la vue perçante. Et ils avaient fait comme nous : vous avait caché le temps de leur apprendre ce qu'ils souhaitaient, et surtout de trouver à quoi vous pouviez être utile – puisque pour eux tout ce qui existe doit nécessairement avoir une utilité, et si possible jouant en leur faveur. Et ils surent exploiter votre hâte et votre rapidité de réaction, la cultivant plutôt que cherchant à la tempérer, faisant naître en leurs nouveaux jouets une insatisfaction permanente... Oui, ils surent vous utiliser, et n'avaient pas autant de scrupules que nous. Mais ils ignoraient encore que nous avions formé des Hommes nous aussi... L'effet de surprise pour chacun de nous fut donc grandement diminué lorsque la guerre éclata, quelques vies d'Hommes après...


34. Les Chemins du Guide (5)
(par Stéphanie, ajouté le 13/03/04 10:42)


- Nos relations en effet empiraient de nuits en nuits avec nos frères Karlën... Ce fut un âge terrible, duquel nous n'aimons pas parler... Ils avaient... ils savaient... ils manipulaient les êtres vivants. Ils les déformaient, mentalement et physiquement, par des voies que nous n'osons imaginer, pour les utiliser à leurs fins ; et en cela nous n'étions pas d'accord, car pour nous le respect des êtres nous inclinait à les laisser grandir à leur volonté, en les aidant peut-être, et les guidant parfois, mais sans imposer nos choix. Ainsi avions-nous agit avec vous, et voilà pourquoi plus tard, nous nous sommes retirés. Durant la Guerre des Clans, les Karlën utilisèrent les Hommes qu'ils avaient découvert pour les lancer contre nous, pensant nous prendre par surprise. Mais leur plan échoua à moitié – à moitié seulement, car nous ignorions leur découverte. Et tuer des Petits, dont nous avions élevés les frères, nous faisait horreur. Ah, si nous avions pu les sauver des Karlën ! Peut-être aurions-nous été plus efficaces, oui. Peut-être. Sans doute aurions nous moins hésité à ravager leurs rangs. Mais même alors... Les Karlën étaient nombreux, forts, et surtout ne reculaient devant rien. Et même les Trois Clans amis des Hommes réunis ne suffisait pas à endiguer leur flot. Les Grylën furent décimés. Décimés, eux les premiers, sans doute en raison de ce mépris que les Karlën avaient pour ces " faibles ", préoccupés par la beauté et la contemplation plus que par la valeur matérielle des choses. De cette perte nous ne nous sommes jamais consolés. Jamais. Nous avions été impuissant à sauver nos amis, même malgré eux – car ils refusaient de se battre, de blesser et de tuer pour sauver leur vie, et ils mouraient en pardonnant leur assassin... Seuls ont survécus quelques uns de leurs Prinet'hao, mais leurs descendants ont déclinés, pour finir comme celui de votre ami... Mais les Karlën avaient été trop loin. Notre rage avait décuplée, et alors que tout semblait perdu, la situation fut retournée... Peut-être faut-il y voir aussi une intervention de Rheldyr et Ranner, sans doute douloureusement atteints par cette attaque... En tout cas des Drakkes intervinrent. C'était la première fois que nous en voyions, car même au temps où nous apprenions des Eveillés, nous n'avions pu en approcher, et nous étions terrorisés. Les Drakkes de Morigana étaient énormes, terrifiants, et deux ont suffit à brûler toute la Plaine aux Cent Forteresses – et depuis, jamais rien n'a pu pousser sur ce que vous appelez Plaine des Cendres. Puis ils partirent, rejoindre les profondeurs de Dohan, mais la situation était maintenant retournée. Les Karlën furent vaincus... Mais notre victoire fut amère, car beaucoup parmi nos rangs étaient morts. Les Petits étaient maintenant plus nombreux que nous... Et notre déclin se précipita. Les Essilën se retirèrent rapidement panser leurs blessures dans les Îles au Ponant du Monde. Nous restâmes plus longtemps avec vous, car nous nous sentions responsables de votre devenir. Pourtant le Guide, qui était devenu notre chef, ne souhaitait pas s'éterniser ; il envoya donc certains des nôtres qui le désiraient préparer notre retraite dans la Forêt des Brumes, dont il avait choisit l'emplacement, et leur laissa le soin d'en préparer défenses et interdits. Pour ceux qui restèrent avec lui encore quelques vies d'hommes, leur volonté était de vous apprendre à... rester en contact avec nous... Nous nous occupions surtout de ceux qui désiraient rester dans les plaines et les bois : nul des vôtres ne s'étaient installés en montagne, et ceux qui vivaient près des côtes recevaient encore l'aide des Essilën. Nous avons préparé les Clairières, entraîné les premiers Adeptes, les premiers Sonneurs, déposés quelques Veilleurs là où leur présence était souhaitable, puis nous sommes partis... Nous vous avons alors observés de loin, emplis de fierté d'abord, puis de douleur et de doute ensuite en voyant que vous répétiez les mêmes erreurs que nous... Mais peut-être avions-nous trop perdu pied avec la raison humaine... Etions-nous coupables d'un trop plein d'espérance ? Votre chute était-elle écrite depuis le départ en vous, comme il en avait été pour nous ? Avions-nous cherché à la contrer alors que rien ne pouvait l'empêcher ? Je l'ignore... La réponse est peut-être dans la Mosaïque de Neh'ryat. Ou dans le Chant de la Mère. Nous avons tout fait pour chercher à l'enrayer ; mais de moins en moins des vôtres étaient aptes à devenir Adeptes, et sans doute les avons accablé de bien trop de charges qu'il n'était souhaitable... Et il en est de même aujourd'hui. Nous n'avons pas le choix. Le mal qui se profile concerne les Hommes, pas nous. Nous sommes trop peu pour nous impliquer physiquement à vos côtés. Et nos doutes ne sont pas assez étayés pour que nous sachions comment réagir. Certains d'entre nous, de plus en plus nombreux, souhaitent vous abandonner définitivement... D'autres, dont je fais partie, estiment qu'il nous reste encore des choses à accomplir avant de partir définitivement. Ce qui est arrivé à Lidec nous inquiète profondément...

Elle s'arrêta un moment de parler. Sa fourrure avait glissée sur ses épaules, et elle la resserra sans y prendre garde, songeuse, les yeux fixés au sol. Un merle sifflait, insoucieux de troubler sa réflexion, et un vent enjôleur insinuait l'odeur fraîche des mousses d'eau et du chèvrefeuille blanc... Areg aurait pu rester là une éternité, à simplement respirer, simplement voir, à répéter son intronisation – et que la Worlën tienne le rôle d'Elindaël ne l'aurait pas dérangé. Cela ne pouvait être qu'un rêve... depuis hier, tout ne devait être qu'un rêve... Une Worlën ; si Tähetär était là ! Et pourtant... il frissonnait, il respirait, il l'écoutait ; toutes ses sensations étaient réelles, ne pouvait qu'être réelles... Où est le rêve ? Où le réel ? Autant profiter du moment, pensa-t-il, et il résolu de poser le maximum de questions à cet être de légende qui se tenait devant lui.

- Pourquoi ?
La Worlën lui jeta un regard interrogateur. Ses pensées semblaient l'avoir menées loin de sa dernière phrase. Il reprit :

- Pourquoi Lidec vous inquiète ?


35. Les Chemins du Guide (6)
(par Stéphanie, ajouté le 19/03/04 16:55)


- Et bien... Sa situation est anormale, bien sûr : que l'âme de son père soit enfermée dans son corps, ce n'est plus chose courante ; à vrai dire, cela ne l'a jamais été. Mais il y a eu des antécédents. Durant la Guerre des Clans. C'était une des manipulations que les Karlën étaient parvenus à faire ; ils infligeaient ce traitement aux enfants de leurs meilleurs hommes de guerre, afin de ne pas perdre leur expérience. Avec plus ou moins de succès...
- Plus ou moins... vous voulez dire qu'il risque de devenir fou ?

Areg ne connaissait pas bien Lidec, mais il l'appréciait quand même – même s'il ne pouvait se départir d'une certaine méfiance... Son père n'était pas un enfant de la Mère, et il menaçait de se réveiller... Et puis... il y avait autre chose sur laquelle il n'arrivait à mettre le doigt.

- On le serait à moins... Vous imaginez votre âme cohabiter avec celle de votre père dans un même corps ? Celle du père cherchant à dévorer celle du fils pour retrouver sa liberté ? Au temps de la Guerre, les Hommes qui subissaient ce sort, et que nous avions réussi à capturer, se tuaient eux-même, et c'était terrible à voir : ils se parlaient à eux-même de deux voix différentes, vociféraient, s'insultaient, puis s'écroulaient de fatigue, hagards, bavants, blêmes et suants... Ils gémissaient, émettaient des grognements, et reprenaient leur dialogue, avant de saisir la première chance qu'ils avaient pour se tuer. Nous ne pouvions rien faire, malgré nos efforts, pour soigner leurs âmes, ni pour en faire partir une, celle qui aurait dû mourir, car alors les deux alors s'unissaient pour nous rejeter de leur esprit commun. Même le Guide, qui pourtant avait exploré le premier les Chemins, était impuissant face à ce drame. Nous avons fini par implorer la Faucheuse pour qu'elle les accueille dans son bateau et les mène au repos...
- Et Lidec...
Devant son air effaré, elle secoua la tête :
- Pas encore ; la principale différence, c'est qu'il a été élevé ailleurs, et autrement. Les Karlën inculquaient la même éducation au père et au fils, et c'est pourquoi ils refusaient de se séparer. L'âme de Lidec, par contre, est complètement différente de celle de Dunimac. Sa mère l'a sauvé, au prix de sa vie, et cela donne de la force à l'âme de son fils ; mais les Cendrés se rapprochent de lui, et un Innommable est avec eux...
- Savez-vous qui sont ces Innommables ?
Elle grimaça.
- Je le crains. Les Karlën n'ont pas tous disparus, il ne faut pas se voiler la face. Affaiblis, moribonds, effrayés par la colère des Eveillés, les survivants ont dû se cacher. C'est ce qu'une partie de mon peuple, dont je suis, croit. Et ce que l'autre...

Elle leva soudainement la tête, muscles raidis, en attente. Areg fut saisi par cette étrange animalité qui se révélait en elle, tout autant que par une inquiétude sourde dont il ne pouvait déterminer la cause. Peut-être le vacillement de la clairière. Ou le reflet du doute de la Worlën. Elle s'était levée, et elle lui apparut comme il l'avait vue pour la première fois : la fourrure argentée la couvrait toute, et seul le bas de son visage pouvait se deviner dans l'ombre. Animale et au-dessus de toute humanité. Mystérieuse fascinante et effrayante.

- Partez, lui dit-elle d'une voix rauque. Je ne sais pas qui s'approche, mais partez.

Areg ne se posa même pas la question de savoir comment. Il refit le chemin en sens inverse, comme si cela était naturel, et réintégra ses souvenirs. Quand, à la lisière les séparant de ceux de la Worlën, il voulu se retourner, ce ne fut que la Clairière de Tähetär qui se trouvait devant ses yeux. Le Chantcours coulait tranquillement, et la petite maison de son maître avait ses fenêtres grandes ouvertes, où les dernières églantines des jardins souriaient au rebord.

Tähetär l'attendait en jouant de la harpe... Clair de lune...


36. Retrouvailles (1)
(par Stéphanie, ajouté le 03/04/04 10:03)


A peine le Petit était-il parti qu'elle coupa tous les brins qui le reliaient à lui et neutralisa son espace... On ne pourrait s'en servir, ni contre lui, ni surtout contre elle. Les sens en alerte, elle chercha à reconnaître la signature.


- Qui est là ? feula-t-elle.
- Charmant accueil, dis-moi, fit une voix souriante.
- Gwerel ! Gwerel, c'est toi !

Un sourire étincelant sur tout le visage, elle se jeta dans ses bras, et leurs souvenirs mêlés créaient un paysage que nul autre qu'eux n'auraient pu comprendre – mélange de la Clairière de l'Argentelle, du Miroir de l'Etoile et de lieux arpentés ensemble. Ils riaient tous les deux, heureux de se retrouver sur ces Chemins qui faisaient partie de leurs points de rencontre depuis si longtemps.
- Idiot, pourquoi ne m'as-tu pas averti ? Tu m'as flanqué une sacrée frousse !
- Tu ne m'as pas reconnu ?
- Non. Tu n'es pas comme d'habitude. Où es-tu ?
- En route pour Neh'ryat, quelque part avant la Passe vers la Mer. Je suis un peu fatigué, c'est peut-être ça.
- Tu vas bien ? demanda-t-elle, inquiète.
- On peut dire que oui. Ne t'inquiète pas, c'est juste une... fatigue physique. La vélocité est nécessaire. Comment ça allait, là-bas ?
- ... Mal, finit-elle par dire après un geste de lassitude.
Elle garda un moment le silence.
- Mal. Nest m'a reniée.
Il s'écarta d'elle pour la regarder, cherchant à capter son regard, mais elle fixait le sol sans lever la tête.
- Il l'a fait ? Toi ?
- Je ne suis plus une Cheminante. Je bafoues toutes nos lois en étant ici.
Cette fois-ci elle leva les yeux vers lui, et jamais encore elle n'avait paru si angoissée. Et il la comprenait. Si Nest partait en chasse... elle aurait peu de chance de survie, mentale encore moins que physique.
- Je m'en vais alors...
- Non !
Elle l'avait saisi par le bras dans un geste brusque.
- Je ne peux pas te faire prendre ce risque ! Deynusian, je ne peux pas.
- Mais j'en ai besoin ! Je ne peux pas non plus partir, Gwerel : rénégate ou pas, je suis une Cheminante de naissance ; ne pas pratiquer... ça m'est impossible !
- Mais s'il t'attrape...
- Il me détruira. Je sais.

Elle se mordait les lèvres. Serré contre elle, Gwerel ressentait sa terreur sourde comme si elle était sienne. Et c'est d'une voix éraillée qu'elle reprit la parole :
- Apporte-moi l'Oubli...
- Nehita !Y penses-tu ?!
Il était scandalisé. Elle sourit tristement en secouant la tête :
- Pas du fond de mon cœur. Mais j'aimerai, oui, parfois... pouvoir enfermer dans une pierre mes doutes et mes soucis, les mauvais souvenirs qui me font mal. Les enfermer dans une pierre et les y laisser...
Elle soupira et se détourna un peu de lui...
- Tu ne sais pas de quoi tu parles, Deynusian. Tu ne peux pas le souhaiter ; ils sont toi. Jamais je ne te ferai cela, jamais. Pas l'Oubli. A Rúnia, ne pleure pas, s'il te plait ! Ne pleure pas... Tu es une Cheminante de naissance, tu l'as dit. Tu le sais. Il ne peut pas d'attraper comme cela.
- Et si tous se lancent sur ma trace ?
- Nest travaille toujours seul. Si tu es prudente... Non, Deynusian, nous ne devrions pas être là.
- J'ai changé ma signature. Et je sais être discrète. J'ai besoin d'être ici ; j'ai besoin de te voir.
- Il est ton Maître, en plus d'être le Suivant.
- Ne m'angoisse pas plus, s'il te plait. Je le sais. Mais... j'ai été voir le Miroir avant de m'enfuir.
- Seule ?
- Seule. Je suis passé par les Harpes de Pierre. Je voulais avoir toutes les chances de recevoir un signe. Je me suis installée sur le siège et j'ai attendu. J'ai attendu la nuit. J'y ai vu l'Etoile. J'y ai vu...
Elle s'arrêta un moment, comme n'osant parler plus.
- Quoi ? finit par lâcher Gwerel.
Elle reprit son souffle et ferma les yeux.
- ... je crois que c'était le Signe.


37. Retrouvailles (2)
(par Stéphanie, ajouté le 12/04/04 08:42)


Gwerel resta un moment interdit. Le Signe ! Déjà ! Cela ne pouvait... Mais Nest...
-A Deynusian, rúnia ena !Que t'attend-il encore ! J'aurai dû rester. Près de toi.
- Il te fallait partir, nous en avions décidé ainsi. Pas seulement toi et moi, aussi nos compagnons. Tu as quelque chose à accomplir, et cela importe pour nous tous.
- Je le sais. Mais te laisser seule dans une pareille situation... Comment cela se fait-il ? Es-tu sûre que c'était le Signe ?
- Tu veux que je te montre ?
- Oui. Mais reste en toi. Ce sera moins risqué.
- Tu es fatigué.
- J'ai les moyens de me remettre sur pied. Vas, tu m'effleureras juste quand tu seras prête. Il n'y a que de toi que j'attends un contact ce soir, et je te reconnaîtrai entre milles.
Et il partit. Deynusian quitta aussitôt les Chemins, colmatant les fissures et les accrocs comme à son habitude, et réintégra le Monde d'En-Bas.

Sous les étoiles, le feu commençait seulement à faiblir ; les Petits dormaient tous. Elle se leva pour reposer l'ekhelé du Sonneur, qui dormait profondément, un léger sourire aux lèvres. Passant auprès du jeune Lidec, elle fronça les sourcils et resta un moment immobile, humant l'air et fixant un point au Ponant. Les Cendrés avaient dû s'arrêter eux aussi. Et l'Innommable ne semblait pas en activité, ce qui finit de la rassurer : Lidec pourra dormir tranquille cette nuit, sans que l'Innommable ne cherche à l'atteindre à travers ses rêves pour déclencher chez lui une nouvelle crise. Revenant auprès du feu, elle s'agenouilla aux côtés d'Erellig. Elle ne tremblait plus, et sa fièvre était tombée, mais Deynusian, ayant refait le geste des Guérisseurs, vérifia encore une fois son état. Stable. Peut-être aurait-elle mal à la tête au réveil, mais le Chant avait agit. Son pouvoir ne faiblissait pas chez son peuple – ou du moins, il restait encore connu et pratiqué, même si les plus vieux se plaignaient de sa lente disparition. Mais sans doute ceux qui ont rejoints le Guide ou goûtent au repos dans les Îles de Dahron pensaient-ils de même du temps qu'ils erraient dans ce monde, eux qui avaient appris le Chant en son entier de la bouche même d'Elindaël. Il y a si longtemps... Ceux qui vivent les âges d'or pensent-ils à ceux qui vivront de leurs dernières paillettes ?

Il lui restait à s'occuper d'elle-même. Elle se sentait fatiguée et anxieuse, ce qui, au vu de sa situation de bannie, pouvait se révéler très dangereux. Elle enleva sa fourrure et le sac de cuir qu'elle portait dessous, que personne n'avait remarqué. Orné de perles et gravé en motifs floraux, il contenait entre autres ses mélanges de médecine – herbes et onguents, mélanges d'huiles florales et d'essences distillées, liés de fils de couleurs dont elle avait appris le code de sa grand-mère. Empruntant un bol aux Petits, elle fit chauffer de l'eau avant d'y verser quelques gouttes d'essence de mélisse et les sommités sèches de Belle Etoile et de jeunes feuilles d'Aube Blanche. Se massant les tempes, elle pencha son visage au-dessus du bol et respira lentement l'odeur, s'imageant la circulation de l'impression de bien-être dans tous ses muscles. Elle réussit même à dénouer sa douleur lancinante sous l'épaule droite. Quelques temps plus tard, détendue enfin, elle alla à la rivière nettoyer le bol avec des racines d'Herbe à Mousse, puis le rangea où elle l'avait pris. Elle s'étira avant de s'asseoir, de nouveau regardant le Ponant, puis se recentra en elle-même. Gwerel avait raison : il lui était moins risqué de l'emmener dans ses souvenirs que de les lui montrer projetés. Ils seraient toujours sur les Chemins, mais dans un mode privé, intouchable, à moins de briser tous les interdits et toutes les lois instaurés par le Guide quand il découvrit ces Chemins. Elle inspira profondément, et effleura Gwerel, avant de le guider vers elle. Puis commença à raviver les souvenirs du jour du basculement, comme on rouvre avec mille précaution une plaie mal refermée.


38. Retrouvailles (3)
(par Stéphanie, ajouté le 23/04/04 14:44)


Matinée fraîche et soleil rouge ; la Forêt était comme figée dans l'air blanc. Elle sort tout juste de chez elle, tôt comme à son habitude. Kalia l'attend, revenue de chasse sans avoir dormi. Côte à côte, elles marchent sur le petit sentier qui se perd dans les méandres des arbres. Silencieuses. Soucieuses. Mal à l'aise. Ce matin immobile semble prélude à de gros embêtements. La réunion du soir précédent s'était pourtant bien déroulée : tous ou presque avaient pu se libérer discrètement, et retrouver leur cache sans semer de doute chez les Immobiles. Gwerel était parti depuis trois nuits déjà, en direction du Désert-près-de-la-Mer, pour y retrouver leurs frères Gwerlën et renouer contact avec eux. Le reste des Dissidents, comme les appellent les Immobiles sans s'imaginer qu'ils le sont autant par les pensées que par les actes, avait discuté des prochaines actions à mener. Mais le ton était encore plus grave qu'avant. Depuis qu'elle a révélé à l'Espoir qui était vraiment son jeune compagnon, désobéissant ainsi aux ordres du Suivant, elle se sait condamnée en sursis... Il n'avait encore rien dit, mais elle ne l'avait pas encore vu. Aujourd'hui. Aujourd'hui elle lui ferait face. Elle s'y rend d'ailleurs, et Kalia était aussi inquiète qu'elle. Inquiétude sourde et lancinante qu'elles avaient caché à Gwerel et Nrek, mais qui s'était tout de même fait sentir... Ils avaient eu du mal à les laisser, et n'eût été l'urgence de la situation, seraient sans doute restés près d'elles. Et n'eût été l'urgence de la situation, elles n'auraient pas dit non.

Au fur et à mesure qu'elles s'approchent du Louvier, leur allure ralentit... Val, le chef-jardinier, lui fait un signe de la main, auquel elle répond par un sourire. Il y a encore peu de monde, il est trop tôt... Mais Nest y sera sûrement, dans la salle des Chemins, où il se doit d'être le plus souvent possible. Il est le Suivant. Le Gardien des Ponts. Haute fonction, la plus haute même chez les Worlën. Mais il n'est pas un Cheminant-né. Eux sont rares, très rares, de plus en plus rares ; le Don décline en même temps que son peuple. Elle se récita la lignée des Cheminants-nés : Finrian le Guide, Rowenna aux Corbeaux, Geilfin le Blanc, Tisea la Sourceuse, Reïfons son fils et Neï le Conteur, puis Juya l'Historienne, Sender aux milles voyages, Etain la dame aux Vergers, Silène aux mains d'argent et Vinya l'Erudite. Puis des cycles et des cycles sans un Natif. Puis Ysgraine la Désirée. Jestë du Chesne. Encore des cycles. Griren le Beau. Et elle. Deynusian. Le Chant de Pluie. Elève de Nest, le Suivant, car il était le plus apte à la former... mais sans qu'il le sache, sans qu'il ne l'imagine, elle sait comment lui échapper sur les Chemins. Elle n'a pas besoin de passer par un Pont déjà mis en place. Elle peut en créer... Le tout est de ne pas rencontrer d'autres Cheminants en exercice, mais elle sait les éviter. Le tout est que Nest ne le sache pas, car il pourrait bloquer tous les Chemins, il en a le pouvoir. Nest Tête Rude. Ce n'est pas son vrai surnom, seulement celui que lui donne les Dissidents. Oui, il pourrait la bloquer... Elles sont devant la porte du Louvier ; elle la pousse doucement, sans bruit. Le couloir est vide, nul étudiant en avance. Elles montent l'escalier chantourné au fond du corridor sans faire craquer les marches. Pas un son de voix, nul enseignant relisant un cours à voix haute. Seuls les jardiniers qu'elle voit par la fenêtre s'affairent à retourner la terre. La porte au fond du couloir de pierre est fermée, comme elle doit l'être. Seuls les Cheminants savent tourner les rouages pour la faire s'ouvrir. Ce qu'elle fait, avertissant par là Nest de sa venue, s'il ne la savait pas déjà là. Encore un escalier de pierre nue. Encore une porte. Et la salle des Chemins. De pierre aussi. De grandes arches sculptées, des murs ornés de bas-reliefs, où l'histoire des Worlën jusqu'à la création du Louvier est retracée. Et sous la voute, un homme et son Prinet'hao. Nest et Sig. Le visage on ne peut plus grave et sévère.

Elles y étaient.

Elles n'avaient plus peur.


39. Retouvailles (4)
(par Stéphanie, ajouté le 14/05/04 09:53)


Un silence orageux ampli la salle des Chemins alors que tous quatre se défiaient du regard. Nest et Deynusian, Kalia et Sig... Les deux Prinet'hao avaient la fourrure légèrement hérissée, mais Nest et Deynusian, sur la défensive, semblaient conserver toutes leurs pensées en dedans. Sans la quitter des yeux, Nest prit la parole, de son ton habituel – glacial.
- Tu as fais un pas de trop.
- Je le sais.
Elle aurait voulu que sa voix sonne enjouée, mais elle commençait à réaliser pleinement les conséquences de sa désobéissance... Pourtant elle se sentait fluante... Regard d'eau courante, avait dit Gwerel, un jour où elle s'était énervée contre l'immobilisme des Aînés. Regard d'eau courante, car elle lui avait expliqué que dans ses cas-là, elle et Kalia s'imaginaient rivière puissante, gonflée par une force interne qui submerge et détruit les obstacles. Regard d'eau courante, et elles encerclaient déjà ce qu'elles pressentaient.
- Tu n'en ignore donc pas les conséquences... Nous avions de grands espoirs en toi. Tu avais toute notre confiance. Même après tes premiers faux pas.
- Ils n'étaient pas faux. J'ai fait ce que j'estimais être juste.
- Tu as agis contre la volonté des Aînés. Contre la volonté concertéedes Aînés. Tu n'as donc aucune excuse.
- Je suis une Native.
- Cela ne fais pas de toi quelqu'un de supérieur. Ton talent est bien en-dessous de ton orgueil, Deynusian. Bien en-dessous. Et bien en-dessous de ceux des Aînés.
- Comment alors ne se sont-ils pas aperçus de ma déviance, s'ils ont tant d'intelligence ?

Elle n'eut aucun mal à être mordante. Tout en sachant que cela lui fermait définitivement son Pont, que Nest n'allait pas lui laisser passer cela. Mais il était temps d'en finir, et maintenant qu'elle était devant lui, elle ne souhaitait qu'une seule chose : poursuivre le plan qui commençait à se dessiner dans sa tête.
- Ton insolence t'a perdu. Ils t'ont fait confiance, malgré mes avertissements, et surtout parce que Kennen t'a défendu... Mais même lui reconnaît ta fourberie. Le Conseil d'exclusion se réunira ce soir. Ton Pont et ton Miroir seront brisés.

Elle ne retenu que de justesse le " Non ! " qui allait sortir de ses lèvres. Non pas tant pour le Pont, elle pouvait s'en passer. Mais son Miroir ! Se pouvait-il qu'elle se soit fourvoyée à ce point, qu'elle ai perdu l'estime du Maître des Miroirs ! Il ne pouvait... C'était la pire des choses qui pouvait lui arriver. Oh, que cela soit faux !
- Ton Pont aussi, fit Nest, qui s'était trompé sur son trouble. Tu n'escomptais pas t'en tirer autrement, j'espère... Je te renies.

Elle le haït soudain pour la délectation qu'il prenait à articuler ces mots... Kalia gronda sourdement, mais Sig fit de même. Ou plutôt ronronnait... Il ne lui avait pas pardonné de l'avoir rejeté en lui préférant Nrek, et digne Prinet'hao de Nest, avait transformé son amour déçu en haine rampante... Oh, qu'ils se délectaient de leur destruction ! Car elles perdraient en un soir tout ce qui les faisaient – être Cheminantes et Mirantes. Tout ce qui faisait leur identité depuis des Cycles, ce qui faisait d'elles la Renaissance de leur peuple en déclin... Pouvaient-ils détruire ainsi le seul espoir qui leur restait de se réveiller, de sauver encore une fois les Petits, de les aider encore, encore... une dernière fois ?
- Tu ne reviendras plus ici... jamais, et ta place n'est plus nulle part.

Elles ne l'écoutaient déjà plus. Se détournant d'eux qui contemplaient leur chute, elles sortaient, tête haute et sans précipitation la salle des Chemins... Qu'elles les haïssaient ! Et qu'elles étaient impuissantes ! Si les Aînés les reniaient... Si Kennen lui retirait la confiance qu'il lui faisait ! Non, pas lui, il ne peut...

Elles sortaient du Louvier, la tête en feu, sans prendre garde aux étudiants qui se retournaient sur leur passage. Mécaniquement, elles levèrent les yeux devant l'Arbre de la Victoire, mais leurs enjambées les menaient vers les Jardins du Lac. Elle devaient voir une dernière fois Kennen.

La voix les héla trois fois avant qu'elles n'y prennent garde. C'était Val, qui leur faisait signe vers une haie de noisetiers. Val, qui avait un rôle bien plus important que les Immobiles ne l'imaginaient. Val, qui en tant que Chef-Jardinier connaissait tous les coins et recoins des Jardins, les passages cachés et les endroits secrets. Val qui était un Dissident – ou un Enfant des Eveillés, comme ils préféraient se nommer. Savait-il ?


40. Retrouvailles (5)
(par Stéphanie, ajouté le 23/06/04 18:50)


- Tu comptais retrouver Kennen.
- Oui. Comment sais-tu ?
Val sourit de toutes les rides de son visage bruni...
- Pourquoi crois-tu que je vous sois si essentiel ?
Elle lui sourit en retour... Grimaça, plutôt, elle n'avait plus la force de sourire. D'une certaine manière, il était heureux que nul ne sache comment les jardiniers en arrivaient à connaître tant de choses... Poétiquement, ils savent sans doute écouter les arbres et le vent... Plus prosaïquement, les canaux d'irrigation et les arbres creux devaient transmettre bien des discussions... Et qui, mieux qu'un Chef-Jardinier, savait où faire mine de travailler ?
- Il vaut mieux que ce soit moi qui te guide... Kennen t'as défendu bec et ongle, mais ne peux se mouiller plus... Il est sous surveillance. Oh, discrète, bien sûr ! Mais c'est Nest maintenant qui tient les cartes... Le Conseil des Aînés se rallie à sa volonté, et Kennen, s'il tient à y garder son siège, doit se montrer très prudent.
- Le fleuve grossit...
- Oui... la crue n'est pas loin, et j'espère que l'on n'assistera pas à la débâcle...
- Je crains qu'il ne faille y passer... Mais je ne la verrais que de loin.
- Il t'a reniée.
- Oui...
- Pas Kennen. Il te fait toujours confiance. Mais vous devez parler, tous les deux. Je vais te guider jusqu'à lui ; suivez-moi.
Et il repassa derrière la haie.

Une petite cabane se trouvait contre un énorme castagner ; ils y entrèrent, et Val aligna correctement les outils à leurs emplacements. Puis il enleva les billots de bois contre le mur qui s'adossait à l'arbre.
- Attention à la grelinette... Voilà...

Il pressa deux noeuds dans les planches du mur au-dessus de sa tête, et Deynussian entendit comme un déclic. Val s'agenouilla, sortit une clé de son trousseau, et la tourna dans une petite serrure, à hauteur de sa main, que le mécanisme avait découvert. Au bas du sol, une petite trappe s'ouvrit, assez large pour laisser passer un swerlën à quatre pattes.
- Vas-y, je te suis pour refermer tout ça.
- Mais... Tu as déplacé tous les outils, ça va se voir !
- Pas déplacé, rangé. Tous mes jardiniers utilisent ce cabanon, aucun n'est fichu de le laisser en ordre. Pour une fois qu'ils le verront à peu près net, ils se diront que le vieux Val a encore piqué une crise de rangement... ça m'arrive de temps en temps, histoire de brouiller les pistes.

Elles s'avancèrent dans le boyau. Le castagner était creux, et le trou s'enfonçait légèrement sous terre.
- Continuez quelques coudées ; vous arriverez à une petite salle où vous pourrez vous tenir debout. Ça descend tout du long jusque là.
Elles ne tardèrent pas, en effet, à déboucher sur une petite salle creusée dans la terre. Le boyau était plus haut après, et y passer serait moins angoissant que de se trouver bloquer dans ce trou à se tortiller comme un ver. Elles entendirent vaguement quelques bruits – Val refermant la trappe, sans doute – quelques ahanements, et Val se redressa peu après devant elles.
- Ouf ! fit-il en époussetant sa veste. Je préfère pouvoir me tenir debout... Je commence à me faire vieux pour crapahuter comme ça.
- Tu es le seul à connaître ce passage ?
- Non. Mon Apprenti le connaît aussi. Mais c'est tout ; même les Aînés en ignorent l'existence. Il y a longtemps que mes prédécesseurs ont subtilisés les plans des conduites secrètes, pour les remplacer par d'autres où elles ne figurent plus... - Maintenant, nous sommes trois à connaître ce passage. Je ne te banderais pas les yeux, je te fais confiance. Suis-moi, maintenant.

Et ils avancèrent. Deynussian aurait préféré de loin avancer sur la terre ; même en cette saison, la nature est belle, et en tout cas moins angoissante que ce passage où elle devait courber la tête pour ne pas s'assommer. Kelia trottinait derrière elle, moins sensible à l'oppressante présence de la glaise. Ils marchèrent en silence. Deynussian devinait qu'ils avaient quitté les Jardins du Louvier : la terre au-dessus d'elle semblait plus pesante du couvert d'arbres de la Forêt. A moins qu'elle ne se fasse des idées. Le temps était si étrange... Il n'existait plus ici...
- Nous arrivons aux Jardins des Miroirs, dit Val alors qu'elle sentait un point douloureux élancer dans sa nuque.

Les Jardins des Miroirs... Ses préférés. De l'eau courante à chaque clairière, des vasques, des flambes d'eau, des saules, et la rivière qui susurrait en méandres paresseux. Elle sentait l'humidité. Peut-être allaient-ils passer sous le bosquet sacré... Elle sourit en repensant à ses souvenirs... Les arbres de Daban y poussaient en cercle, naturellement imparfait, et après le Cycle de Maîtrise, les Mirants venaient, aux temps verts, le Jour de la Présageuse, en cueillir les fleurs d'or... C'était l'odeur de ces tilleuls dont elle se souvenait le mieux, et la poudre d'or qui les couvrait vite, mains, vêture blanche et cheveux tressés... Et s'endormir à leurs pieds, quand les fleurs à point avaient été cueillis, et les autres, trop jeunes ou trop matures, laissées à l'arbre... C'est là que l'on venait chercher les rêves prophétiques quand tous les autres moyens ne donnaient pas de résultats... De la cueillette poudrée, ils faisaient eux-même les préparations voulues : mélanges pour infusions, teinture-mère plus ou moins concentrée suivant les effets désirés, savons parfumés, onguents et pommades... D'y repenser elle en sentait encore l'odeur... et butta contre Val, qui s'était arrêté, les bras en l'air.
- Que fais-tu ?
- Encore une trappe... ça y est ! dit-il en poussant le sol. Kelia aura un peu de mal à passer, par contre. Tiens, toi qui es jeune, monte donc : tu trouveras une échelle quelque part là-dedans ; ça m'évitera des acrobaties.

Elle hocha la tête et se hissa par le trou. Elle déboucha dans une sorte de cagibi, poussiéreux et mal éclairé, où les toiles d'araignées voilaient les objets entreposés... Elle repéra l'échelle, en délogea un insecte poilu, et la passa par l'ouverture.
- Fais passer Kelia d'abord, tu pourras l'aider par dessous.
- D'accord... allez, ma belle, à ton tour...
Kelia avait les jarrets solides, et en inclinant l'échelle, elle parvint à passer sans trop de difficultés. Val la suivit.
- Délicieuse odeur de renfermé, chuchota-t-il... et toujours autant de désordre. Tant mieux, tant mieux. Nous sommes dans une vieille souillarde, vers les cuisines. Un fantôme vient de temps en temps effrayer tout le monde, et on le laisse tranquille. Par contre, il va falloir sortir dans le couloir sans être vus... à quelques pas à droite, un pan de mur coulisse quand on appuie au bon endroit. Silence...

Ils entendirent des pas dans le couloir, et un éclat de rire
- Oh, Meydan, arrête de faire l'idiot ! Rends-moi mon panier...
- Que nenni, belle damoiselle, il est bien trop lourd pour vos bras graciles, fit un jeune homme d'un air exagérément pompeux. Un baiser et il est à vous...
- Meydan, non ! Si la patronne nous voyait !
- Foin de la patronne ! Je ne crains rien s'il faut vous défendre... Nous passons vers la Cage au Fantôme... Dois-je l'affronter pour te prouver ma bravoure ?
- Tais-toi donc ! On raconte des choses horribles à son compte ! Nella a dit qu'elle avait retrouvé un chat accroché à la poignée, et qu'il n'était pas beau à voir... Tout hérissé, et les yeux arrachés, aussi sec que des biscuits que tu aurais fait cuire... Brouf, d'y penser j'en ai des frissons... dit la servante d'une voix inquiète.
- Nella, Nella... Elle dit bien ce qu'elle veut, je suis sûr que c'est des menteries pour faire son intéressante. Tiens, écoute...
Dans la souillarde, l'échelle avait glissé, retenue de justesse à un pied par Val.
- On dirait qu'on y entend du bruit...
- Oh, Meydan... Partons vite, je n'aime pas cet endroit... Seule, je serais passée par ailleurs... Viens vite.

Les pas se rapprochèrent de la porte, de même que la voix de l'homme. Val, Kelia et Deynussian se figèrent.
- Je t'assure qu'il y a eu un bruit.
- Je m'en fiche ! Partons, viens !

Lui secoua la poignée. Les autres cessèrent de respirer... Le bois de la porte grinça un peu...


41. Retrouvailles (6)
(par Stéphanie, ajouté le 14/07/04 19:31)


Ils entendirent un bruit de baiser...
- Maintenant tu me rends mon panier et on s'en va, chuchota la jeune femme, avant que leurs voix ne s'éloignent....
- J'en veux un autre.
- Ce soir... après mon service, je te retrouve derrière le chêne écuries.
- Je t'y attendrai... Les Soeurs Rouges jouent ce soir à la Table Ronde... Je t'y invite.
- Tu ne dois pas commencer tôt demain ?
- Penser à toi me tiendra réveillé.
- Vil flatteur...
Leurs murmures se perdirent. Ils attendirent un peu avant d'oser bouger de nouveau.
- On l'a échappé belle, chuchota Deynussian.
- Oui... sans cette maudite échelle... Silence, maintenant, et tu me suis.
- Tu ne ranges pas ? S'il prenait idée à Meydan de repasser par là...
- Hmf... Pas bête... Repose l'échelle pendant que je ferme la trappe. Heureusement que je viens enlever la poussière de temps en temps, on ne verra pas nos traces... ça ajoute un côté surnaturel à la pièce, au cas où un petit malin ferrait fie du fantôme... Bien, où est la bonne clé ? La voilà.
Il fit tourner une petite clé dans la serrure, et la porte s'ouvrit en grinçant un peu... Il s'arrêta, immobile.
- Kelia n'entend rien, la voie est libre, chuchota Deynussian.
- J'avais dit silence.
Ils sortirent sur la pointe des pieds de la pièce, que Val referma soigneusement. Puis il compta huit grands pas à droite – trois carreaux à chaque, et se tourna vers le mur. Il appuya alors sur une pierre – « Perpendiculaire au dernier carreau, la septième à partir du bas », pensa Deynussian –, puis sur une autre – « décalée de trois en diagonale » –, et le mur s'avança légèrement, sans faire de bruit. « Mécanique bien huilée ». Il les fit passer toutes deux, avant de se glisser dans le passage et de le refermer par derrière, en tournant la manivelle d'une roue. Ils se trouvaient dans un passage étroit, muré à gauche, mais qui s'amorçait à droite en escalier un peu raide. Toujours dans le silence, ils s'y avancèrent. Deynussian compta les marches... Arrivée à trente, un palier, et un autre escalier un peu plus loin. Cependant, Val n'entreprit pas de le monter... Il tira sur quelque chose, que Deynussian ne pouvait voir, puisque le passage était trop étroit, et lui dit de faire attention.
- Les premières marches sont un coffrage en bois ; le passage continu derrière, mais il faudra se mettre à quatre pattes pour y passer. Tu tireras par l'encoche dans le bois, je passe devant.
Il enjamba le coffrage et se glissa sous les marches de pierre. Deynussian fit passer d'abord Kelia, puis fit de même, avant de se tordre un peu le bras pour saisir l'encoche.
- C'est bon ? souffla Val, qui s'était relevé.
- C'est fait...
Et ils avancèrent de nouveau.
- Nous allons bientôt sortir... J'ai perdu le compte des pas, par contre... Il va falloir tester... Non, suis-je bête ! La première sortie, c'est l'autel de Telyn ; la deuxième, la buanderie des Prêtres, donc à la troisième, on arrive à la chambre du Maître des Miroirs.
- Il connaît tous ces passages ?
- Bien sûr... mais pas celui de la souillarde. Il y a un autre passage qui mène aux écuries, en cas de problème.
- Ils datent de quand ?
- De la construction du site, je ne saurais te dire combien de cycles en arrière. Les architectes avaient pris bien des précautions, et elles n'ont pas servies beaucoup, mais je gage que d'ici quelques temps, elles pourront être utilisées par d'autres que nous.
- La situation est si terrible ?
- A ce que j'ai entendu, oui. Vois-tu, si les Aînés connaissent l'existence d'un groupe de résistants à leur volonté, ils ne savent pas qui en fait partie. Toi, maintenant, ils t'ont repérée... Ils se doutent donc que tes proches en font partie. Mais ils soupçonnent aussi Kennen et quelques hauts placés... Et Nest a pris la main. Et il ne supporte pas de voir les choses lui échapper. Et il est violent. Doué, mais violent. Alors, si il lui prend l'envie de jouer au chef pour de bon, certaines personnes auront peut-être à s'enfuir.
- Dont Kennen.
- Lui le premier. Première sortie.
Un attirail semblable à tout à l'heure se trouvait à leur droite.
- Lui le premier, parce qu'il t'a défendu longtemps. Et aussi parce qu'ils n'ont jamais été en bons termes, depuis longtemps, à vrai dire. D'aussi loin que je me souvienne, ils ont toujours été en froid. On raconte – mais ce sont des bruits d'arbres – qu'ils avaient courtisés la même jeune femme, qui se trouve maintenant être l'épouse de Kennen... Evidemment, Nest n'a pas apprécié, possessif comme il est, de la voir lui échapper.
- Il n'a jamais eu de chance avec les femmes, siffla Deynussian entre ses dents.
- Oui, et son Pri'net'hao non plus, à ce que j'ai su...
- N'en parle pas à Kelia, ni à moi, s'il te plaît.
- Ça n'a pas dû arranger vos relations.
- Pas vraiment... Mais l'une de ses rares qualités, c'est d'être consciencieux. En tant que maître, il se devait de m'apprendre ses savoirs, en faisant fi des sentiments. Il me les a appris, et bien, même s'il n'a pas été tendre. D'ailleurs, je préfère. Ce n'est pas facile à supporter, mais ça forge le caractère...
- D'autant que tu étais déjà d'une sacrée trempe...
- Qui d'autre est menacé ?
- Anissa, l'épouse de Kennen... En tant que responsable du Culte de Telyn, elle a pas mal d'influence sur le peuple, un peu trop au goût de Nest, je pense, en plus de leurs histoires personnelles. Par conséquent, leur fils peut-être une cible privilégiée...
- Le jeune Gwilon... Oui, en effet ; c'est un apprenti Cheminant.
Et aussi la coqueluche des jeunes étudiantes du Louvier... Il est vrai qu'avec son air de barde rêveur, boucles blondes toujours décoiffées, yeux gris clairs aux longs cils, il avait de quoi les faire tomber dans ses rets sans problèmes... Il ne s'en était d'ailleurs pas privé, jusqu'à ce que Cilène, la nièce de Deynussian, lui lie cœur et âme, au désespoir des autres... Et les fiançailles étaient annoncées pour bientôt – une dizaine de nuits. Deynussian avait aidé Cilène à choisir sa tenue – Cilène était parfaitement consciente de sa beauté, mais Gwilon étant fils de hauts maître spirituels, il y avait donc certaines règles à respecter... Cilène avait dû abandonner à regret une longue robe décolletée, qui aurait affolé tout les notables invités, pour opter pour un ensemble plus sage, dans des nuances violettes qui faisaient ressortir ses yeux pervenches et qu'elle assortirait avec une mousseline vieux rose. Choisir la coiffure avait été un moment épique : Cilène avait une longue chevelure blonde à reflets roux, mais ses cheveux, très fins, glissaient sans cesse... Un grand renfort de pinces, ornées de petites pierres, parviendrait à les faire tenir, en un chignon qui, serré au départ, deviendrait vite lâche. Depuis deux mois, les invitations avaient été distribuées, les victuailles commandées, les musiciens choisis... Les moyens n'avaient pas été lésinés pour cette grande fête. Une fête qui semblait maintenant menacée... De toute manière, même si elle avait lieu, elle ne pourrait pas y assister : d'ici là, elle escomptait bien être loin.
Ils avaient passé la deuxième porte cachée. Redevenus silencieux, ils approchaient de la chambre de Kennen... Deynussian n'était jamais rentrée dans ses appartements ; d'ailleurs, on le voyait peu, ses occupations étant multiples... et peu connues, à vrai dire. Les rumeurs les plus folles circulaient, et elle qui en savait un peu plus long que les autres – mais moins que les prêtres – prenait garde à ne pas les démentir... Elle avait rencontré Kennen pour la dernière fois à un puits de lumière – elle était venue chercher dans le reflet de la lumière sur les eaux de la mare centrale un peu de calme, et Kennen s'y trouvait, en méditation. Il n'avait pas bougé à sa venue, et elle avait fait le moins de bruit possible... Elle écoutait la cascade artefactielle chantonner doucement et éclabousser la végétation environnante, et quand il commença à lui parler, sa voix se fondait avec le chant aquatique. Dans un demi état d'inconscience, elle l'écouta profondément, et ce qu'il lui dit alors lui apporta autant de soulagement que de malaise... Elle ne voulait pas d'un grand destin, elle ne voulait pas de fracas guerrier... Mais elle voyait juste. Les Miroirs ne mentent jamais, il n'y a que de mauvaises interprétations. Et ce n'était pas le cas.
Val s'était arrêté, et avait collé l'oreille contre le mur, bien moins épais à l'endroit du passage.
- Je crois qu'il est seul.
- Kalia le pense aussi.
Il frappa discrètement – deux coups courts, un long, trois courts. Peu après, ils entendirent les mécanismes jouer, et le pan de mur se décala. Kennen attendait derrière, dans une longue toge bleue claire et soyeuse.
- Le jour sur vous, Maître Valérian Defresne et Mirrante Deynussian Arpes.
- Le jour sur vous, Maître Kennen Oseleur.


42. Retrouvailles (7)
(par Stéphanie, ajouté le 30/07/04 19:06)


Deynusian sourcilla :
« MaîtreValérian Defresne ? »
Elle regarda alternativement Kennen et Val. Les deux souriaient.
« Maître, en effet, affirma Kennen. Valérian est Mirrant de premier ordre.
— Et pourquoi nul ne le sait ? Durant notre apprentissage, nous avons l'occasion de connaître tous les Maîtres, au moins de nom, mais Valérian ne nous a jamais été présenté comme tel. Comment ce fait-il ?
— Pour bien des raisons. La plus simple est que nous préférons avoir des cartes cachées dans les manches... Ce n'est peut-être pas très bien joué, mais il existe une certaine... animosité latente entre les différents maîtres de culte, et que celui du Mirage – le nôtre – est parfois considéré comme... disons... « étranger » par les plus intégristes des nôtres. Daban n'est pas une Eveillée liée à nous, au départ. La maîtrise des Miroirs nous a été accordée par les Essilën, du temps qu'ils n'étaient pas partis dans les Îles du Nord du Monde, et ne nous fut pas accordée par Mahra ou Telyn. Nous sommes donc plus facilement en butte aux oppositions, et par souci de... protection, nous gardons toujours quelques Maîtres ignorés du monde, afin que, si notre Ordre se voit privé du droit d'exister – ce qui a failli être le cas du temps de Parkren, le premier « faux-départ » de notre peuple : les Maîtres de l'époque ont refusé de partir, entraînant dans leur mouvance une bonne partie du peuple, et Parkren fut mis en échec, avant de disparaître. Comme nous avons fait déjà montre de notre opposition au Départ, nous sommes plus surveillés, et en ces temps, il est prudent de garder quelques secrets... Au reste, depuis cet épisode, c'est ce que nous avons fait, afin que, si l'ordre disparaissait, il y ai toujours quelqu'un pour le recréer, en cachette. Et puis il y a autre chose... Kennen et moi sommes demi-frère. Histoires de famille qui ont été cachées, officiellement nous n'avons aucun lien de parenté. Mais mes parents ne pouvaient avoir d'enfant, et... et bien, ils en désiraient un plus que tout, et... nos parents étaient très bons amis... alors...
— Le père de Kennen a accompli le reste... finit Deynussian devant les hésitations de Valérian (hésitations qu'elle comprenait, mais elle n'était pas choquée pour autant... Elle avait une vision moins puritaine du mariage que la plupart des siens). Et l'Appel de Daban s'est fait entendre pour vous deux.
— Exact. Nous ne nous ressemblons pas beaucoup, physiquement du moins, mais nous avons préféré – nos parents, surtout – nous orienter dans des branches différentes. Valérian aimait beaucoup la nature, et avait un talent indéniable pour ce qui était de reconnaître les plantes et les endroits où elles poussent. En ce sens, Mahra a dû le protéger, et il est devenu Chef Jardinier.
— Mais tu pratique encore ?
— Oui, bien sûr. Rarement, car, après tout, cela ne me manque pas vraiment... Mais avoir pour demi-frère Kennen, ça aide a entrer dans les sanctuaires à des heures où personne ne m'y verra.
— Mais tu as un Miroir ?
Deynusian était sidérée. Le Don de Daban était de ceux qui augmente leur attraction avec la maîtrise... Un Maître doitpratiquer, il ne peut s'en passer, sous peine de se rendre malade et gravement affaibli. Que Valérian puisse s'en passer la laissait pantoise.
— J'en ai un, oui, mais je te le dis, je l'utilise rarement... Je ne ressens pas le besoin de le consulter, sauf en cas urgent. C'est bizarre, mais c'est ainsi. Je suppose que d'être en accord avec les préceptes de Mahra doit donner une compensation, une certaine indépendance de l'emprise de Daban.
— J'ai compulsé toutes les archives au sujet du Don de Daban, dit Kennen devant les sourcils froncés de Deynusian, et nulle part je n'ai trouvé référence à un pareil phénomène. Tous les Mirants ont un besoin vital de consulter leur Miroir, ou a défaut de lire les eaux, même si cela est moins évident pour les novices. Mais Val, non.
— Je suppose que c'est dû aux arrosoirs... Je dois regarder dedans et sans y prêter garde exercer mon don », plaisanta Val.
Quand ils étaient côte à côte, et quand on savait quel était leur lien de parenté, on percevait une certaine ressemblance entre eux : la forme du nez, légèrement bossu sur le haut de l'arrête, le menton taillé à la serpe, le même regard – même si Val avait les yeux gris, et Kennen bruns. Mais nul n'aurait pu deviner par lui-même qu'ils étaient demi-frère. Deynusian avait l'impression qu'elle allait encore apprendre beaucoup de choses ce jour-ci.
« Nous n'allons pas rester sur ce pas de porte cachée... Venez donc vous asseoir. Le conte va être long. » Et Kennen les fit sortir de sa chambre pour les faire entrer dans un petit salon.


43. Souvenirs (1)
(par Stéphanie, ajouté le 10/08/04 10:49)


Sa chambre n'étalait pas de luxe ostentatoire, la pièce dans laquelle ils entraient non plus. Les meubles étaient de qualité, mais de formes simples, en bois de merisier. Un table basse, quatre fauteuils, un grand tapis sur un parquet patiné, et une bibliothèque contenant autant d'objets de décoration que de livres – les livres étant eux-même décoratifs, dans leur couverture de cuir martelé et repoussé, teinte en rouge, jaune, orange ou noir, les couleurs étant alternés comme des perles sur un collier. Simple et agréable. Kennen les fit s'asseoir et se dirigea vers un petit meuble qui contenait des fioles de différentes couleurs. Il en sortit de tous petits verres, de forme légèrement bombée au fond, et sortit deux fioles. L'une d'un vert profond d'esmeralde, qui à la lumière projetait des lueurs jaunes clairs, et l'autre d'un rouge tirant au violine. Des liqueurs qu'il faisait parfois venir de loin, et dans le plus grand des secrets, puisque tout commerce avec les Petits avait été interdit depuis longtemps, leur dit-il.
« Cette liqueur verte, par exemple, vient du Monastère de Trèche, dans le Pays des Plaines... Les moines la font à partir d'une recette qu'ils tiennent secrète, bien entendu, et dont tous les bénéfices de la vente sont mis au service de la communauté, pour l'honneur de la Mère. Car c'est Elle qu'ils honorent, là-bas, et on m'a parlé d'une statuette en bois de chêne qu'ils pensent faite à son effigie, eux qui n'ont jamais vu ni même les Enfants des Eveillés... Mais il faut bien que l'esprit ai des repères tangibles... Mais ils l'honorent richement maintenant, d'or et de pierreries, de parfums riches et de cires lourdes. Je me souviens de leurs débuts... La liqueur avait le même goût – délicieux, sans quoi je ne prendrais pas tous ces risques pour la faire venir – mais le Prieur n'était pas le même. Ils étaient pauvres à l'époque, et l'argent, après avoir servit à réparer la petite chapelle, et refaire les toits de leurs petites maisons, était redistribué aux alentours. Ils vivaient simplement et honoraient la Mère avec plus de grâce, chantant tout le jour sa louange, et murmurant des prières la nuit, nourrissant chaque septaine le bois de la statuette de la cire de leurs ruchers en le patinant de leurs doigts noueux. Maintenant, ils sont bedonnants, leurs cellules sont des palais, leur vêture ferraient pâlir d'envie les rois des Petits, et ils chantent à heures fixes. Mais la liqueur est toujours aussi bonne, même si beaucoup plus chère. La décadence... soupira-t-il.
— Pourquoi continuer à leur en acheter, alors ? Et... enfin, vous vous rendez compte des risques ? s'exclama Deynussian. Si on vous surprenait !
— Chht... J'ai mes secrets... sourit Kennen. Et puis, ça m'amuse de braver les lois à l'insu de tous. Cette bouteille, cela fait un temps indéterminé que j'en ai. J'ai beaucoup de liqueurs, mais je n'en bois que peu. L'autre est de ma composition, mais je ne vous dirai pas ce qu'il y a dedans... Je vous laisse deviner d'abord. »
Et il leur en servit une moitié de verre.
« C'est celle que tu m'avais servie l'autre fois ? demanda Val.
— Non... L'autre était à la fraise des bois. Plus sucrée et moins ronde en bouche. Le parfum n'est pas le même non plus. Là, c'est un mélange, un peu plus difficile à deviner... »
Deynussian, qui avait senti son verre, parla de fruits des bois.
« Il y a de ça, en effet... Lesquels ?
— Framboise ?
— Oui... Et ? »
Elle en goûta, cherchant à reconnaître les saveurs du mélange. Rond, fruité, une légère trace d'amertume...
« Mûre ? Ou...
— Prunelle, déclara Val.
— Prunelle... C'est bien, vous avez du goût. Je vous ferai goûter de la liqueur de Trèche, plus tard. Vous ne pourrez pas trouver quelles plantes ils utilisent, par contre. Il doit bien y en avoir plus de nonante. On retrouve la menthe et la mélisse, mais pour le reste... »
Il s'était assis et dégusta de sa liqueur, semblant l'apprécier comme un met rare.
« Si nous en venions à ce qui nous intéresse ? proposa-t-il après. Raconte-moi, Deynussian.
— Depuis quand ?
— Depuis que tu as appris qui était vraiment le Petit pour qui tu as pris tant de risques. Raconte-moi ça aussi. »
Deynussian reposa son verre et se rapprocha du bord de son fauteuil.
« Et bien... Je vous avais parlé de ce que je voyais dans mon Miroir, n'est-ce-pas ? C'était il y a un cycle. Et vous m'aviez dit que vous-même perceviez des choses semblables dans le vôtre. D'étranges oiseaux au dessus de la Plaine des Mille Forteresses, des Ombres qui marchaient au milieu de Petits, et des rumeurs menaçantes dans les eaux. Ces cauchemars qui me hantaient, de forêts incendiées et de Petits enflammés vifs devant mes yeux, de sang et de cendre. Dans ces rêves je ne pouvais rien faire, j'étais à chaque fois spectatrice d'un massacre qui ne m'atteignait jamais. C'était assez... éprouvant. »
Elle jeta un regard sur Kennen, qui avait hoché la tête.
« Vous m'aviez dit que je vivais probablement, par l'esprit uniquement, ou plutôt à la manière dont nous nous matérialisons, nous autres Cheminants, dans les Clairières, des guerres qui avaient ou qui allaient avoir lieu. Je ne pouvais pas supporter ça. J'avais plutôt le sentiment – je l'ai encore, et plus profond – que ces guerres allaient se produire... Et puis... Je n'en ai parlé à personne encore, à part à Gwerel. Mais... – elle baissa le ton encore – je peux me passer de Ponts. Je n'ai pas besoin d'eux pour accéder aux Chemins du Guide. Je me crée des passerelles qui me suffisent à y accéder à l'insu de tous. C'est assez bizarre, aussi. Je suppose que c'est dû au fait que je suis une Native, je n'ai jamais pu trouvé indiqué, ou que ce soit, cette capacité. J'ai même été fouiller la librairie privée de Nest – j'ai bien failli me faire prendre d'ailleurs – mais rien, pas un mot là-dessus, sur les sensations éprouvées par les Natifs. En fait... Et bien, j'ai comme l'impression de retrouver un endroit dans lequel j'ai déjà existé avant. Je ne comprend pas ce sentiment, mais... Je connais tellement bien les Chemins que je sais où je suis instinctivement, comme si j'y avais déjà erré depuis toute éternité. »
Elle regardait de nouveau son verre, et ne vit pas le sourcil froncé de Kennen, ni les yeux fermés de Val. Ni ne vit leur attention croître soudainement.
« Bref... Quand nous avons abandonné les Petits, nous avons laissé des Veilleurs. Ils sont des relais physiques – on peut les toucher – mais aussi éthérés – ils sont présents sur les Chemins. Normalement, seul le Suivant peut les contacter, car il est le seul à savoir où ils se trouvent, vu qu'il est le seul à connaître tous les Chemins – théoriquement. Ils sont sur une certaine dimension qu'il est normalement le seul à pouvoir atteindre. Bien. Mais moi je peux les trouver et apprendre d'eux sans que Nest ne s'en doute un instant. »
Elle leva de nouveau les yeux vers Kennen, doutant qu'il ne la croit. Mains croisées à hauteur de son menton, il lui fit signe de continuer, peinant à masquer son excitation.
« Je ne m'en suis pas privée. Et j'ai découvert que dans la forêt où vivaient autrefois les Petits dont nous étions les plus proches, il y avait un Petit peu ordinaire. C'est à dire que, d'après le Veilleur, il n'avait pas un esprit normal. D'après le Veilleur, il était deux. Un endormi, et un par dessus qui grandissait. Cela m'a fortement intrigué, et j'ai fait mon enquête. »
Elle soupira, prit de nouveau sa respiration.
« Ma mère est Guérisseuse. C'est l'une des rares à qui il est permis de voyager hors de notre forêt, pour chercher des plantes qui ne poussent pas sous couvert d'arbre. Elle ne me parle pas toujours de ses voyages, mais j'ai découvert qu'il y a cinq cycles environs, elle avait dû s'aventurer plus loin qu'au Pays des Cendres, pour y chercher je ne sais quelle plante rare. Et en revenant de sa quête, avec en sa besace la précieuse plantule, elle est tombée sur une drôle de chasse... »
Kennen et Val étaient suspendu à ses lèvres, n'en pouvant plus d'attention...


44. Souvenirs (2)
(par Stéphanie, ajouté le 12/08/04 12:50)


« Elle avait trouvé les traces d'une femme dans la forêt. Puis vu la femme, de loin. Petite, la peau mate, les cheveux auborne, les muscles noueux... Une femme des Montagnes de Fer, d'où elle venait, justement. Elle en avait vu quelques uns là-bas... Ils étaient peu nombreux, mais apparemment, ce n'étais pas naturel. Il y avait trop peu de jeunes hommes, et elle avait supposé que les Petits du Pays des Cendres avaient lancé une attaque contre eux. Elle avait même assisté aux funérailles de l'un des leurs : quatre hommes, vêtus de bleu – l'un deux boitait de la jambe gauche – portait le mort, vêtu de bleu lui aussi, dans une barque en bois. Un reflet de lumière y étincelait suivant les balancements des pas des hommes, et maman supposa que ses armes étaient aux côtés du mort. Suivis du reste des leurs, vêtus de bleu eux aussi, et le visage teint de la même couleur, dont certains arrivaient à chanter dans leur langue entre deux sanglots, et précédés d'un vieillard vêtu de bleu plus foncé et s'appuyant sur un bâton, ils ont marché jusqu'au haut d'une cascade. Là, elle les vit s'arrêter un moment, le vieillard faisant de grand geste vers le ciel et en direction du courant, puis jeter la barque dans la chute. Un moment après, ils redescendaient, et ils repassèrent, pleurant, par le même chemin. Cette femme pourchassée dans les bois était certainement des leurs, peut-être capturée par les Hommes des Cendres. Elle avait un bébé, qu'elle avait calé dans son dos avec des linges dans une petite armature en bois. Le petit n'avait pas plus de deux septaines, mais ne pleurait pas beaucoup. Pourtant, sa mère avançait vite, courant parfois, écoutant souvent derrière elle, ce qui l'empêchait sûrement de dormir comme ils le font à cet âge. Ma mère avait envoyé son Prinet'hao voir ce qui semblait la poursuivre, ce qu'elle fuyait. Huit Cendrés. Armés. Alors elle résolu d'aider la femme. Elle lui fit gagner du temps en perdant les Cendrés, effaçant les traces qu'elle ne savait pas cacher, et marquant les siennes dans une autre direction. Mais ils sont durs à tromper, et se sont vite rendus compte qu'ils ne suivaient plus les mêmes traces. Ma mère est Guérisseuse, et n'aime pas donner la mort... Elle se serait résolu à cela, pourtant, si Nacha ne l'avait pas averti qu'un autre Petit se trouvait là. Seul et visiblement tenant à le rester, car il était très discret et Nacha ne l'avait repéré qu'à l'éclat de sa lame courbe quand il la sortit un soir pour la nettoyer. Ce n'était pas un Cendré, et en le suivant et l'observant, ce n'en était pas un ami non plus, à voir sa grimace quand il repéra leurs traces, éclair de haine et de dégoût. Il était donc susceptible d'être une aide pour la femme. Ma mère ne s'occupa plus que d'elle dès lors, supposant que le Petit se chargerait des Cendrés. Malheureusement, la pauvre s'était complètement épuisée en fuyant ses poursuivants. Peut-être même avait-elle accouché seule, vu l'âge de l'enfant et la distance qui la séparait d'une quelconque habitation. Faisant fi de nos lois, ma mère se montra à la femme et à son enfant. Les Petits des Montagnes de Fer sont qualifiés de sauvages par les autres, mais ils ont plus de savoir antique et la femme a reconnu en ma mère un des Anciens. C'est du moins ce qu'elle a compris : la femme, le moment de surprise passé, ne montra pas de peur particulière. Ma mère la considéra, et, devant les mimiques de la femme, qui parlait une langue qu'elle ne comprenait pas, posa la main sur sa poitrine... Son cœur y battait comme un oiseau dans une cage, cherchant à fuir les barreaux, se cognant contre et rebondissant de plus belle. Les os semblaient trop minces pour contenir plus longtemps ce muscle affolé... Le cœur était malade et ma mère ne pouvait rien y faire, eût-elle disposé de temps et d'un lieu approprié. La femme le comprit. Alors, d'un air désespéré, elle la pria de prendre son petit et de le sauver des autres. « Léofa », disait-elle précipitamment en le désignant. « Nehmet Léofa ». Puis, se désignant elle même, elle dit « Nehme Bryttawyne ». Ma mère supposa qu'elle se nommait, et se présenta aussi, dans sa langue « Nehme Hieldanèh », puis, désignant Nacha « Nehmet Nacha ». La femme hocha la tête en pleurant. Le sang battait à ses tempes. Elle n'en avait plus pour très longtemps. Elle berça son petit en chantant, d'une voix étranglée par les pleurs, les syllabes se bousculant entre ses lèvres, comme si elle voulait à tout prix finir la berceuse avant de rendre son dernier souffle, et ma mère pleura avec elle, et le bébé se mit à pleurer doucement. Quand la femme ne put plus articuler une syllabe entre ses larmes, ma mère chanta alors un chant de calme, entourant de ses bras la femme condamnée qui tenait encore l'enfant contre sa poitrine. Elle mourut ainsi, yeux fermés, bras serré contre son enfant, un sourire triste errant timidement sur ses lèvres exsangues. Et ma mère, sachant qu'elle ne pourrait pas être enterrée à la façon des siens, adressa son éloge funèbre à Daban et Edna, les priant que, si le corps de la femme ne pouvait joindre les Îles de Dahron par les eaux, son âme au moins y soit accueillie avec honneur et respect. Le bébé s'était endormi pendant qu'elle chantait, serrant dans son poing le pendentif de sa mère. Ma mère ouvrit sa menotte pour voir celui-ci. C'était une simple larme de jade, mais y étaient gravés deux signes, un qui ressemblait, dans les lettres bâtons des hommes, à un B, et l'autre à un L. C'est du moins ce qu'il lui sembla. Peut-être les initiales de la femme, ou celles de son amant. Ma mère était devant un choix cruel. Accomplir la dernière volonté de la femme et s'occuper de son fils, mais en ce cas elle ne pouvait retourner à la Forêt des Brumes, ou laisser le bébé au Petit qui n'aimait pas les Cendrés. Nacha alla voir où il en était, justement. Il semblait s'être proprement occupé des Cendrés, elle ne savait comment. En tout cas elle avait trouvé leur cadavre percés qui de flèches, qui de coup de lames. Une tête avait roulé à terre, séparé de son corps dans une giclée de sang qui commençait à sécher. Spectacle peu ragoûtant. Ma mère résolu alors de lui laisser le bébé, en veillant sur eux sans se montrer jusqu'à ce que l'homme arrive chez lui en sécurité. Ainsi, elle accomplirait un peu le souhait de la femme des Montagnes de Fer. L'homme trouva le corps de la femme et l'enfant. Il jura de s'occuper de ce dernier comme de son propre fils, et, après avoir lissé les vêtements de la morte, et pris son collier, il enterra la mère en chantant un hymne funèbre, qui, s'il n'était pas très juste au niveau musical, était du moins sincère et ému. Ma mère espéra que l'âme de la femme, ainsi aidée par les chants des vivants, puisse trouver un peu de paix. Nacha se chargea d'aider l'homme et le petit, sa petite taille la faisant aisément passer pour un loup, et lui fournit de la viande afin qu'il n'ai pas à chasser lui-même. Elle intimida même une fermière peu amène pour qu'elle donne du lait à l'homme, pour le petit. Cet enfant, que l'homme avait appelé Lidec, c'est cet esprit-double dont m'a parlé le Veilleur. »
Elle leva le verre de liqueur à ses yeux, regardant sans la voir la profondeur violine de la boisson, et en bu une autre gorgée.
« Un jour que j'étais seule à veiller au Pont Principal, j'ai eu a répondre à l'appel d'un Petit. Il se trouvait que c'était celui-ci. Cela faisait un demi-cycle que j'avais découvert son existence, et je n'avait encore jamais pu être en contact avec lui pour en apprendre plus. Le Veilleur avait été incapable de me renseigner plus profondément au sujet de son esprit double, et je n'avais encore jamais été à même de m'en enquire auprès de lui. Pas sans être repérée du moins. Et je supposais qu'il valait mieux que Nest ignora l'intérêt que je portais à ce Petit ; il ne pouvait ignorer son existence, mais n'en avait semble-t-il parlé à personne. Pourtant l'évènement est notable et inquiétant : il n'y a pas eu d'esprit double, je me suis renseignée auprès des Veilleurs, depuis... Depuis que les Karlën ont disparus. Alors, pour une fois que je pouvais, j'ai sondé son esprit, le plus précautionneusement possible. Il m'avait appelé parce qu'il avait rêvé de sa mère. Et parce qu'il voulait savoir qui il était. Comment pouvais-je le lui dire, l'ignorant moi-même ? Plutôt que de lui infliger un Echec, j'ai détourné mon refus, et... enfin, j'aurais du mal à vous décrire ce que j'ai fait, vous ne comprendriez pas. Mais j'ai pu lire en lui sans le mettre en danger.
Le Petit qui l'avait adopté s'appelait Baran. C'était un espion, à qui nous avions attribué une Mémoire. J'ai demandé à Gwerel, qui est un Maître de la Mémoire, pourquoi ils lui en avait donné une. Gwerel m'a dit qu'en fait, ils ne contrôlent pas la fabrication de ces réceptacles d'ambre. Les Arbres Mémoires ont été créés par les Eveillés à la demande de Finrian le Guide, et leur naissance dépend des Eveillés seuls ; mais que celui à qui elle doit être donnée doit être né au même moment que la perle tombe de l'Arbre-Mémoire, et c'est la charge des Maîtres des Mémoires de définir cela, en utilisant les Veilleurs avec l'aide du Suivant. En règle générale, ce n'est pas de bon augure. Celui à qui elle échoit est destiné à une vie mouvementée, et vit rarement assez vieux pour pouvoir connaître de bons moments, mais ce qu'il apprend dans sa vie est de très haute importance pour les Petits. Alors la Mémoire, qui emmagasine tous leurs souvenirs, leur permet de profiter de leur apprentissage. Baran donc avait été espion dans le Pays des Cendres, et père adoptif de Léofa, ou Lidec, comme vous l'entendez. Il en avait pris soin, comme il avait pris soin, à la mort de son père, de sa nièce, qui se révèle intéressante elle aussi. Non seulement elle est détentrice d'une Mémoire, donc appelée à un destin mouvementé, mais aussi Adepte de premier ordre. Nous disons Adepte, pour les Petits, puisqu'ils ne peuvent accéder aux Chemins qu'indirectement, par notre intermédiaire. C'est moi qui l'ai repéré en premier, et moi qui est été son maître. C'est moi qui lui ai présenté la mort de son père par l'intermédiaire de mon Miroir.
— Attend un peu... Tu n'outrepassais pas déjà tes attributions, là ?
— Si. Normalement nous devons ne nous occuper que de leur formation, pas de leur vie. Mais je n'ai jamais pu m'y résoudre et ai toujours considéré la vie qui les animait, plutôt que de les traiter comme un objet sur lequel je peux exercer mon don. J'ai toujours été déviante. Nous sommes quelques uns ainsi, parmi les Cheminants. Où en étais-je ?
— Léofa avait été adopté par un nommé Baran, qui se trouvait être porteur de Mémoire et oncle d'une jeune Adepte, porteuse de Mémoire elle aussi.
— Elle s'appelle Erellig. Bien. J'ai donc sondé l'esprit de Léofa. Et dessous se trouvait un autre esprit. Que j'ai pris grand soin de ne pas réveiller, tant cette composition me rappelait celle des hommes manipulés par les Karlën. »


45. Souvenirs (3)
(par Stéphanie, ajouté le 23/08/04 15:21)


— Tu vas loin, là, Deynussian. » Valérian s'était renversé sur son fauteuil, les yeux plissés, l'air dubitatif.
« Les Karlën sont sensés avoir été... éradiqués, par les Drakkes de Morigana, du temps de la Guerre Fratricide. Et leurs connaissances, bonnes comme mauvaises, ont disparues avec eux. Tu sous-entendrais que des Petits soient capables de faire comme eux, enfermer un esprit normalement mort dans un autre corps encore vivant, où un autre esprit habite ?
— Non. Je ne crois pas. Pire encore. Que les Karlën n'aient pas été tous tués par les Drakkes, et que certains, dont je ne connais pas le nombre, aient perpétué, ou redécouvert, les anciens secrets de leurs ancêtres. »
Valérian siffla entre ses dents. Kennen se contenta de feuler.
« Qu'importe... Nous verrons après ; continues ton histoire, Deynussian.
— Hmm. C'est bien simple. L'esprit dessous était celui d'un certain Dunimac. Un Petit du Pays des Cendres. Mais un Petit étrange, car il possède des capacités que je n'ai encore jamais rencontrées chez eux. Des capacités que je ne connais pas encore bien, mais qui ne sont... enfin, que je n'estime pas bénéfiques pour eux.
— Du genre ?
— Du genre une certaine maîtrise des éléments, par exemple. Je ne sais pas lesquels, ses capacités ne se sont pas pleinement réveillées, mais je ne l'ai rencontré nulle part chez les Petits, et même pour nous, Swerlën, c'est une capacité peu répandue. Actuellement, il n'y a que Massaï qui soit capable de maîtriser vents, pluies et nuages. Dans la Forêt des Brumes, du moins. Aux Îles du Nord du Monde, je pense que quelques Essilën savent le faire, — elle jeta un regard appuyé vers Kennen, qui avait gardé contact avec eux par le biais de Miroirs, mais qui ne broncha pas — et pour les Ganelën, nul n'en sait rien tellement les contacts ont été rompus avec eux.
— On ne sait même pas s'ils existent encore, en fait.
— Exact. » Elle n'ajouta pas que Gwerel était en route pour le savoir, accompagné de Lou, son neveu, et de Issina, jeune maîtresse d'arme, ainsi que de leurs Prinet'hao. Ça était un projet fou, totalement fou, et peu en avaient connaissance, même parmi les Aubiers. Officiellement, Gwerel, Maître des Mémoires, était en quête de quelques plantes aux propriétés utiles pour son office avec Lou, jeune Guérisseur, accessoirement son neveu. Cette quête pouvait les mener loin, car l'Oublieuse, l'herbe d'oubli, et les champignons contrant son action, ne restent jamais longtemps au même endroit, et croissent dans les alpages de haute montagne... Eux s'étaient dirigés vers le Levant, vers les Monts Aurifères, où la Guérisseuse des mines avait signalé des cas d'amnésie probablement dûs à l'Oublieuse, et contre lesquels elle ne pouvait rien sans l'aide d'un Maître des Mémoires.
« Quoi qu'il en soit, ce Dunimac se révéla être... Je pensais alors le géniteur de Léofa. Maintenant je n'en suis pas sûre. L'histoire est complexe, très complexe... » Elle ne savait pas par quel bout commencer, et claqua sa langue d'un air agacé.
« Bryttawyne est bien la mère de Léofa, c'est sûr. J'ai dû outrepasser une bonne partie des lois imposées aux Cheminants pour en apprendre plus sur elle, en utilisant les Veilleurs, les Chemins pour explorer les souvenirs des Petits des Montagnes de Fer, et mon Miroir. Elle était bien des Montagnes de Fer, comme le supposait ma mère, et du Clan des Cornefort. Ses parents avaient beaucoup de terres et de troupeaux, ainsi qu'une mine de fer, un gros filon. Ils faisaient partis des puissants de son peuple, mais n'avaient pas de pouvoir politique. La chance les servit, car il se trouva qu'ils avaient une fille — Bryttawyne donc — du même âge que le fils du Chef de leur Clan, Léod de son nom. Leurs accordailles ont d'abord été un arrangement pour les parents des deux côtés — un poids politique pour les uns, des troupeaux et une partie des revenus de la mine, non négligeable, de l'autre. Mais Bryttawyne et Léod se plaisaient, et ce fut un mariage d'amour qu'ils firent. Ils n'eurent pas le temps d'en profiter. Les Clans des Montagnes étaient en guerre non déclarée avec les Petits du Pays des Cendres, qui vise depuis longtemps à s'emparer des mines de fer et de cuivre de leurs voisins. Les Clans des Montagnes sont un peuple fier, et droit. Ils ont un code guerrier très strict, tout à leur honneur, mais qui hélas n'est pas partagé par les Cendrés, et cela leur coûta beaucoup d'hommes, et aussi beaucoup de femmes et d'enfants. Le père de Léod, Wulfa, fut tué dans une embuscade. Léod prêta serment de le venger, et devient Chef de Clan à sa place, non par hérédité, mais parce que son peuple le jugea digne de cette charge, de même que le Haut-Chef, qui siège au-dessus de tous les Chefs de Clan. Et Léod se jeta dans la bataille à corps perdu, et remporta bien des victoires. Mais les Cendrés sont retors, et une escouade était partie attaquer, en cachette, le village de Léod, au mépris de tous les codes des Clans des Montagnes de Fer, qui interdisent d'attaquer les habitations et la population civile. Au village ne restaient que des enfants, des femmes, les blessés, et ceux trop vieux pour partir. Bryttawyne organisa comme elle le put une résistance, avec l'aide du jeune frère de Léod, Isräv, blessé gravement à la cuisse d'un mauvais coup de lame peu de temps auparavant. Mais ils étaient bien trop peu nombreux, et trop peu expérimentés, pour leur résister longtemps. Bryttawyne fut faite prisonnière, avec d'autres femmes du village, et quelques jeunes... Les autres furent enfermés dans les maisons auxquelles les cendrés mirent le feu. Peu s'en sortirent. Parmi eux Isräv, son accordée, sa mère, et le Grand Prêtre. Léod, lui, n'apprit cela que trop tard, par l'un des rescapés qui avait couru au plus vite pour avertir les guerriers — il faillit bien y passer, d'ailleurs. Sa douleur fut poignante, et l'image qu'en perçu un des guerriers sous ses ordres est empli d'admiration et d'amour, tant sa force fut décuplée par la nouvelle, et son comportement devint suicidaire. Héroïque, méprisant toute souffrance, uniquement animé du désir de tuer, tuer, tuer, et de sauver son épouse et aimée, il massacra bien plus de Cendrés en quelques heures qu'il ne l'avait fait les jours précédents. Jusqu'à ce qu'il se heurte au chef des Cendrés. Qui se nommait Dunimac. »
Elle ferma un moment les yeux, cherchant à se remémorer la vue qu'elle avait eu, par le biais d'un guerrier du Clan des Sonnefort, de l'affrontement entre ces deux chefs... Et, yeux toujours fermés, reprit la parole, décrivant du mieux qu'elle le pu la scène :
« Dunimac était un homme sombre... La peau brunie, les cheveux noirs, le visage barré de cicatrices et les yeux foncés, il était un peu plus grand que Léod. Léod, lui, avait ses cheveux bruns réunis en une natte dans le dos, avec un ruban rouge... S'il était plus petit, il avait du coffre, et ses yeux clairs étincelaient d'un regard noir. L'énergie de celui qui n'a plus rien à perdre, de celui à qui on a arraché sa femme — et peut-être aussi son enfant. Seulement il était blessé en de nombreux endroits — une plaie à la jambe droite qui saignait abondamment, une au flan gauche, malgré le cuir épais qu'il portait, et son heaume était cabossé au dessus de l'oeil gauche, ayant sans doute meurtris la chair, puisqu'il était aveuglé par le sang qui s'en écoulait... Et surtout, son cheval avait été tué sous lui, et il se trouvait à pied. Dunimac était monté sur un cheval couleur de sable des rivières, et n'était pas encore blessé. Il chargea lame pointé vers son adversaire, qui l'esquiva sans pouvoir éviter une estafilade à l'épaule, mais en profitant au passage pour envoyer le tranchant de son épée dans le cou du cheval, qui se cabra. Dunimac dévida, mais se releva avant que Léod n'ai pu contourner la bête qui cabrait nerveusement ses pattes, saignant à gros goulots. Ils étaient tout deux à pied maintenant. Sans plus s'occuper de sa monture qui agonisait, ne prenant même pas la peine de l'achever alors qu'elle se vidait de son sang, il ferrailla contre Léod. Ils ferraillèrent longtemps. Mais Léod était déjà affabli, et reçu plus de coups qu'il n'en donna. Il aurait eu cependant la dernière touche, car sa haine et son désespoir faisait que chaque touche portait juste, si Dunimac, qui entre temps avait reçu un coup à la main gauche qui la rendait inutilisable, et un autre qui avait déformé à lui aussi le heaume, n'avait pas fait signe à un de ses hommes, qui assomma Léod par derrière. Sonné, il tomba à genoux, ne s'attendant pas à ainsi attaqué. Leur code interdit une intervention tierce dans un combat entre chefs, et c'est une des lois guerrières les plus sacrées chez eux. Voyant que sa situation devenait désespérée, il porta son cor, qui avait donné son nom à son clan, à ses lèvres, et on dit qu'il fut entendu jusqu'à leur village, où les rescapés tentaient d'éteindre les flammes. Dunimac en profita pour lui trancher la main droite, qui tenait l'épée. Léod hurla. Mais les Petits ont une étrange résistance, qui fait que même sur le bord de la mort, ils développent une force prodigieuse qu'on ne soupçonnerait pas. Avant que Dunimac ne puisse porter un autre coup, Léod avait saisit son épée de la seule main qui lui restait, et se retournant dans un mouvement vif, ouvrit les entrailles du Cendré qui l'avait attaqué par derrière. Il eu le temps de revenir pour offrir une parade au coup qui visait sa nuque, mais pas de se relever. Dunimac donna un coup de pied dans son bras amputé, ce qui le fit hurler de nouveau de douleur, et détourna pendant un instant fatal son attention. L'épée le toucha au dessus de l'épaule, puis dans un deuxième mouvement au cœur. C'était fini. Galvanisé par la mort de leur chef, excités par l'écho du cor, les Sonnefort se battaient avec une énergie décuplée, d'autant que leur famille aussi avait été attaquée, et beaucoup en rentrant ne trouveraient personne pour les attendre. Le Haut-Chef, Macnan, les ramena sous ses ordres, et ils finirent par mettre en fuite les Cendrés. Hélas, beaucoup des leurs étaient morts, beaucoup de jeunes, et surtout du Clan des Sonnefort, qui s'étaient conduits vaillamment, mais surtout à la que-mort-vienne. Nombreux étaient les cadavres cendrés de leur fait, mais Dunimac ne faisait pas parti de ceux-là. Il était reparti avec les restes de sa troupe, et ceux qui avaient fait prisonniers les villageois de Sonnefort étaient partis à l'avant depuis longtemps, protégés dans leur fuite par le champ de bataille. Les cadavres des Cendrés finirent entassés et livrés aux charognards, qui volaient déjà au-dessus des monceaux de corps, et ceux des montagnards pieusement ramenés. Un tertre fut élevé, car ils étaient trop nombreux pour qu'on livre leur dépouille aux flots, mais leur fosse était creusée en forme de barque, et chacun fut baigné de façon rituelle. Léod, lui, eu droit à la cérémonie sacrée dans sa forme traditionnelle, et c'est celle-ci que vit ma mère. Le cor Sonnefort fut remis à Isräv, qui avait tenu, malgré sa jambe encore infectée et purulente, à porter son frère à la Cascade d'Edna, comme ils l'appellent. Il prit les fonctions de chef de clan à son tour, seul survivant parmi ceux qui auraient pu prétendre au titre. On précipita, une fois le temps de deuil écoulé, son mariage avec son accordée, Stjórnawyne. Neuf lunes plus tard naissait leur premier fils, qu'ils nommèrent Léodhelf. Puis, douze lunes de nouveau écoulées, une fille, Andaswintha. Leur Clan s'est petit à petit reformé, douloureusement, et ils comptent parmi les plus farouches guerriers de Do'han, même s'il n'y eu plus guère de bataille rangée contre les Cendrés. Les Montagnards avaient réussi à former un mur à leurs frontières les plus fragiles, et ils ne furent plus attaqués pendant un long moment. »
Elle reprit son souffle, mais Kennen ne lui laissa guère de répit :
« Pourquoi as-tu dis que Léod avait peut-être perdu et sa femme, et son enfant ?
— Parce que neuf lunes environ après sa mort, sa femme était en train de mourir dans les bras de ma mère. Et le temps de gestation des Petits est de neuf à dix lunes. De plus, Léofa ne ressemble pas du tout au Dunimac que j'ai vu dans les souvenirs des montagnards. Il est plus petit, et a les yeux clairs de son père. Et la même chevelure que sa mère. Il est donc probable que Léofa, l'esprit double, soit en fait de corps l'enfant de Bryttawyne et Léod, mais que l'esprit de Dunimac, qui a épousé plus tard Bryttawyne — contre, bien sûr, la volonté de celle-ci — a été greffé au sien pendant la grossesse de sa mère. »
Valérian tout comme Kennen adoptèrent la même mimique, yeux écarquillés et bouche entrouverte... Côte à côte, et quand ils prenaient les mêmes expressions, leur ressemblance se remarquait plus.
« Ça fait beaucoup pour un seul Petit ! » réussi à souffler Kennen. Deynussian hocha la tête. Le problème était que Léofa ignorait tout ça... Et que Deynussian n'arrivait plus à le contacter. Alors que de savoir cela pourrait l'aider, quoiqu'elle n'ai pas bien conscience des ravages que ses révélations avaient pu causer chez le Petit.


46. Souvenirs (4)
(par Stéphanie, ajouté le 08/09/04 18:41)


« Et qu'as-tu fais, quand tu as appris cela ?
— Je ne l'ai pas su tout de suite. Ce qui m'est apparu clairement quand j'ai sondé l'esprit-double, c'est que Dunimac était le père de Léofa. Je ne le lui ai pas dit tout de suite. D'abord, parce qu'à ce moment, j'étais trop secouée par cette découverte. Ensuite, il n'aurait pas été capable d'assumer le choc. Et puis, ce n'est pas moi qui lui ai répondu les fois suivantes. Je ne sais pas combien de fois il a essayé de nous contacter, mais je sais que durant l'une d'elle, ce fut Nest qui le rejeta. Ou du moins, il l'aurait rejeté de façon... fatale, si je n'étais pas intervenue. Indirectement, je ne pouvais pas me permettre de le faire autrement. Comme je peux me passer de Pont, j'ai pris un Chemin qui ressemble à celui des rêves pour mettre en garde mon élève, Erellig. J'ai éveillé son inquiétude, et elle a pu détourner l'Entraînement sur elle... Je crains que le choc ne fut très rude pour eux deux, mais je ne pouvais pas faire mieux sans me révéler. Ils s'en sont sortis... et Nest était furieux. Je pense qu'il aurait souhaité se débarrasser une fois pour toutes de cet esprit-double qui démolissait toutes ses belles théories sur la disparition des Karlën.
— Vous êtes souvent si radicaux ?
— Quand le besoin existe, oui. Ce que les Cheminants ne perçoivent pas, la plupart du temps, c'est que les Petits sont beaucoup moins résistants que nous. Et que ce qui constitue pour nous un simple refus de réponse est pour eux un Echec, automatiquement.
— Un Echec ?
— C'est ainsi qu'ils l'appellent. Ils n'ont pas de réponse, et le choc en retour de ce refus de notre part est immense. Ils peuvent ne pas y survivre. Il suffit que notre refus soit maladroit, ou trop... négatif, pour que leur esprit se perde, et que leur organisme cesse de fonctionner.
— Il va falloir que tu m'expliques un peu plus clairement, là. » Val grimaçait. « Vous êtes assez secrets, avec vos manoeuvres sur les Chemins, et ça me dépasse un peu...
— Heu... Hmf, faire simple, dure gageure... Que veux-tu que je t'explique ?
— Et bien, ce que tu as appelé Entraînement. Pourquoi les Petits vous appellent, et pourquoi vous pouvez leur imposer un Echec.
— Ce ne sont pas tous les Petits qui nous appellent, mais seulement les Adeptes. Des Petits qui ont certaines aptitudes à s'aventurer sur les Chemins pour entrer en contact avec nous. Le Guide avait repéré ces capacités chez quelques uns d'entre eux, et en prévision de notre départ, avait établi quelques places fortes pour permettre des contacts d'esprit à esprit. Ce qu'ils appellent les Clairières Etherées. Des endroits où le contact est favorisé par les persistances des Ponts. Chaque Pont créé laisse une marque sur les Chemins — qu'il est possible de supprimer, c'est même la première chose que je me suis appliquée à apprendre — , une sorte de pierre d'achoppement qui peut servir de repère pour l'établissement d'un Pont futur. Le Suivant peut aussi contrôler, de cette manière, qui va où. Les Clairières sont donc des sortes de catalyseur, où les Adeptes peuvent s'exercer plus facilement. L'utilité de ces Entraînements était au départ de leur fournir des renseignements, des conseils, des avis... Maintenant, notre rôle est très réduit, et le nombre d'Adepte a diminué de beaucoup. Nous continuons à les former, cependant, car cela fait partie de notre Serment, et que mal contrôlées, leurs capacités peuvent faire beaucoup de dégâts. Mais il s'agit plus de les contrôler que de leur être d'un quelconque secours. Du moins pour la plus grande partie des Cheminants, sous la houlette de Nest. A vrai dire — elle grimaça — nous ne sommes que trois, et peut-être quatre, à considérer que les Petits ne sont pas des jouets sur lesquels s’exercer. Trois Aubiers, et le quatrième est un tout jeune qui commence à apprendre, mais j’ai entendu dire qu’il avait du mal avec ces conceptions. Je sais que Nest a morigéné son maître et l’a repris plusieurs fois... » Elle frissonna. Le gamin avait dû sentir passer ces reprises, elle-même en avait subit plus d’une. Et ce n’était franchement pas agréable.
« Les Petits, une fois qu’ils maîtrisent mieux leurs capacités, peuvent rentrer en contact avec nous. Ils ne peuvent pas choisir leur interlocuteur, simplement entrer en contact avec le Pont Principal du Louvier, où l’un des nôtres est toujours posté en veille, avec à charge de leur répondre. Ils nous demandent conseil, nous exposent leurs problèmes... De plus en plus, il ne s’agit que de leurs problèmes personnels, alors qu’avant ils s’inquiétaient de leur Cité... C’est pourquoi certains Cheminants, lassés de leurs questions qu’ils jugent oiseuses, leurs dénient toute réponse avec toutes les conséquences que cela peut avoir sur les Petits.
« Pour en revenir à Léofa, donc, j’ai d’abord compris que Dunimac était son père, et dès que j’ai pu lui répondre, je le lui ai dit. Nous en avions discuté avec les Aubiers, et cela nous paraissait la meilleure des solutions. Les Cendrés et leurs Innommables, d’après les Veilleurs, commençait à s’agiter, et d’après ce que j’avais compris, Léofa pouvait être la cause de cette agitation. Ils avaient même attaqué la Cité des Corubiers... Agir devenait urgent. Heureusement, alors que j’étais de veille, j’ai été contactée par la jeune Erellig, mon élève. Elle est très douée : elle a effectué un Entraînement triangulaire, chose presque impossible pour eux, car demandant d’énormes réserves psychiques et un sérieux équilibre mental. Car elle était avec Léofa, et c’est lui qui m’a posé la question. J’avoue avoir encore un peu hésité, mais j’ai fini par le lui dire... Après, la machine était lancée. Nest s’est rendu compte de ce que j’avais fait — je pense qu’il espionnait le Pont du Louvier au moment où je veillais. Après... vous savez mieux que moi ce qui s’est passé au Conseil. Il m’a reniée tout à l’heure. Mon Pont sera brisé ce soir. Et mon Miroir aussi, semble-t-il ».
Elle s’était retournée d’un air fataliste vers Kennen.
« Non non. Ce n’est pas ton Miroir qui sera brisé. » Il s’était levé, avait reposé son verre à liqueur et débouchait la bouteille de Trèche. « Je vous ressert ? »
Erellig resta bouche bée, pendant que Kennen remplissait de nouveau son verre et celui de son frère.


47. Souvenirs (5)
(par Stéphanie, ajouté le 16/09/04 15:03)


« Pas mon Miroir ? Mais... comment ? Pourquoi ? »
Kennen rangea ses bouteilles et revint s’asseoir. « A moi de raconter une longue histoire. Et comme toi, je ne sais trop par où commencer. Par des généralités, peut-être. Nous ne sommes pas aussi doués que les Ganelën pour lire les destins, si les destins existent. Mais je sais reconnaître quand des évènements isolés filent une trame quand on les mets ensemble. Or, les brins qui semblaient éparses se mettent à faire un tissu serré. J’en ignore le dessin, j’en ignore les couleurs, et je ne sais où il finira. Mais la navette est en train de ravauder les brins ensembles. Un des premiers brins est notre parenté, avec Valérian, et surtout sa capacité à se passer de Miroir. Un deuxième est toi. D’autres encore sont ces Petits, assez extraordinaires, il faut l’avouer. Ensuite, ce que dit mon Miroir. Il y a beaucoup de choses que je ne t’ai pas encore dévoilé. De troublantes coïncidences.
« Le jour de ta naissance, j’ai eu une étrange vision. J’étais en contemplation au Lac de l’Etoile, et soudain, ou petit à petit, je suis entré dans un spectacle étrange, auquel j’étais étranger, spectateur invité à suivre une représentation dont je n’étais pas acteur. L’impression était bizarre, et malgré toute mon expérience, c’était la première fois que j’en faisais l’expérience. J’ai vu l’Etoile au fond du Lac, mais elle ne m’était pas destinée, je le savais. L’image était trouble, le message guère lisible à l’époque, mais l’Etoile battait comme la poitrine d’une femme endormie, lentement, paisiblement, pleinement, comme heureuse du simple fait de reposer. Une forme s’approchait lentement, naturellement, de l’Etoile. Une femme debout, qui se coulait comme une rivière tranquille, et un chant clair semblait résonner depuis les Harpes de Pierres, en réponse au rythme de la respiration de l’Etoile — et j’accordai ma respiration à cette osmose... La forme humaine a dû s’évanouir sans que je ne la vois, ou je me suis assoupi, je ne sais, car un temps indéterminé plus tard, la sensation de paix extrême se dissipa, sans douleur, refluant comme une vague, et l’Etoile n’était plus visible. Les Harpes chantaient toujours, mais pas de la même manière ; il pleuvait, évidement. Je sortis des Cavernes Scintillantes et attrapai froid au retour, puisque je n’avais rien prévu de plus chaud que ma tunique courte et un pantalon fin. J’ai très longtemps gardé cette vision pour moi ; elle me consolait, me réconfortait, me soutenait, mais je finis par la confier à mon épouse. J’avais comme l’impression de n’avoir été qu’invité à une représentation qui n’était pas pour moi. C’est elle qui finit par faire le lien entre ta naissance et ma vision. A cette époque, tu étais entrais juste en apprentissage. C’est une fois que je dis ton nom qu’elle m’arrêta : “Deynussian, tu dis ? Chant de pluie ?” Chant de pluie, oui. Tu étais né un jour pluvieux, tu avais des capacités assez étranges — peu sont à la fois Cheminant-Né et Mirant — tu étais... Oui, né le jour où j’avais pris froid, le jour où j’étais allé méditer au Lac de l’Etoile, le jour où j’avais eu cette étrange vision qui ne m’étais pas destinée. Elle était là pour toi. J’en avais été le spectateur accidentel, mais c’était à toi qu’elle était destinée. »
Il marqua une pause. Deynussian se sentit étrange. La description de la vision de Kennen l’avait troublée... comme un rêve dont elle ne se souviendrait pas, mais qu’elle découvrait avoir fait. Elle objecta pourtant :
« Je ne suis pas la seule à être née ce jour-là. Gwerel aussi. Gwerel aussi, Etoile du matin. Gwerel est Maître de l’Oubli. Ce qui n’est pas fréquent non plus. Ce pourrait... ce pourrait être lui.
— Non. J’en ai la certitude.
— Vous avez dit que la vision était trouble !
— Trouble, mais féminine. Elle était pour toi. Pas pour lui. »
Il la regardait, mais elle ne lui rendit pas son regard, et le laissa continuer.
« J’en ai eu d’autres... preuves, si l’on peut dire. Tes visions dans ton Miroir, par exemple, concordaient souvent aux miennes, et surtout, elles étaient précoces. Tu étais précoce, et cela ne laissait de me surprendre, et de renforcer mes convictions.
« Je t’ai suivie de près, avec l’aide de Valérian. Ton enrôlement aux Aubiers, avec Gwerel, ton apprentissage de Cheminante... Et puis Nest a commencé à inciter le Conseil à se méfier de toi. Jusqu’à maintenant, ce n’était que louanges à ton égard, devant ton caractère exceptionnel, enfin une Worlën qui faisait honneur à notre peuple, et puis Nest à commencé à susurrer que tu pourrais fort bien te retourner contre eux. En quoi je te défendis, et ce jusqu’à maintenant. Jusqu’à ce que tu déclenches la crue, et là, la situation devint assez inconfortable pour moi... »


48. Souvenirs (6)
(par Stéphanie, ajouté le 02/10/04 10:32)


Il soupira et fini son verre : « Nest est un homme qui sait manier les mots. Il s’est imposé comme le chef de file des partisans au Départ, et a rallié beaucoup de monde à son étendard. Leur cause peut se défendre, trouver même du cachet : partir vers l’inconnu, vers les Îles du Nord du Monde, retrouver les Essilën nos alliés, nos amis, trouver une terre à nous, rien qu’à nous... Cela attire beaucoup, plus peut-être que de s’obstiner à rester ici, encore, à veiller sur des Petits qui n’ont que faire de notre existence et qui, quand ils ne nous ont pas simplement oubliés, se méfient de nous comme du Mal Noir. Oui, je peux dire que je les comprends, même si je n’approuve pas. Mais en m’opposant au Départ, je leur remémorais les anciennes querelles, la place que notre Ordre avait prise plus avant. Que je protège une dissidente me rendait encore plus suspect. J’ai dû m’incliner, pour pouvoir encore garder une oreille au conseil. Ils allèrent même jusqu’à exiger que je brise ton Miroir devant eux, comme Nest escompte le faire pour ton Pont — histoire de te faire sentir pleinement le poids de son opprobre et de ta déchéance. Là, j’ai pu éviter ce coup de grâce, arguant que si l’on peut protéger les spectateurs des effets néfastes d’une destruction de Pont — comme il est immatériel, et de plus accordé à ton esprit, le choc n’atteindra que toi —, on ne peux être persuadé qu’il en est de même pour un Miroir. Déjà, il n’y a eu qu’un cas de Brisure : celui d’Eïgat le Fol, qui projetait ses fantasmes sur l’esprit des autres par le biais de son Miroir. Comme il était déjà fou à lier, il n’a pu le devenir plus ; rien n’indique que toi, dont les défenses seront déjà fortement affaiblies par l’épreuve précédente, ne le devienne à ton tour — et on ne sait ce que tes pouvoirs pourraient faire, une fois qu’ils n’auront plus rien pour les canaliser. De plus, les Miroirs sont des artefacts matériels — des artefacts puissants, en plus. Le détruire non seulement nécessiterait toute mon attention — car ce sera à moi de le faire, bien entendu — mais je ne pourrais protéger en plus d’autres spectateurs des bris du Miroir — je serais bien trop occupé à me protéger moi-même, car l’explosion d’un tel artefact sera puissante. Ainsi donc, il n’y aura personne d’autres que toi et moi — je suppose que derrière la porte, ils seront tous à attendre, car ils veulent voir les débris du Miroir et ta mine à la fin. Ce voyeurisme m’écoeure, mais ils te haïssent à ce point. Parfois, je me demande si Nest n’a pas trouvé moyen de manipuler les esprits, pour leurs avoir fait partager sa haine envers toi ainsi. C’est terrifiant, je t’assure... »
Il était parfaitement sincère, et Deynussian eu du mal à déglutir... Elle savait que la situation était grave pour elle, mais elle ignorait quel état d’esprit avait les membres du Conseil, qu’elle n’avait jamais vu — hormis Nest et Kennen. Jusqu’à maintenant, ils lui avaient parus n’être que de vieux fantômes occupés plus à discuter sur des points obscurs que d’agir sur le terrain avec des solutions concrètes aux problèmes que son peuple rencontrait — recul de la Forêt, barrières protectrices à l’abandon, réapparition de maladies qui depuis longtemps avaient disparues, et autres qu’elle ne se remémoraient pas dans l’immédiat. Mais jamais ils n’avaient pris cette consistance oppressante ; jamais elle n’aurait imaginé avoir une telle réalité pour eux pour qu’ils s’acharnent ainsi à la voir brisée. Elle s’était jouée d’eux, avait ignoré leurs lois, persuadée de la justesse de son chemin, les avait moqué et dénigré en son esprit, mais comme on le ferrait d’êtres n’ayant pas de poids dans la vie réelle — et voilà que les fantômes prenaient chair et sentiments, contre elle.
« Le fait est qu’une fois ton Pont brisé, un Miroir le serra aussi. Mais pas le tien. C’est là, encore une fois, que j’ai pu observer comment les brins se tressent de façon parfaite... Premièrement, tu nous as appris que tu pouvais te passer de Pont, ce qui m’est un grand soulagement... Car même si je ne sais pas grand-chose du don des Cheminants, je me doute qu’il fonctionne de façon semblable au nôtre : la non-pratique devient souffrance insupportable, pouvant conduire à la folie, la puissance du don s’accumulant dans le corps sans pouvoir en sortir. L’anéantissement te causera sans doute un choc ; mais tu es solide, et surtout, du fait de cette capacité, tu ne seras pas condamnée à la folie.
« Deuxièmement, le fait que Valérian n’ai pas besoin de Miroir nous sera d’un grand secours... Car ce sera le sien que je briserai. »
Elle sursauta.
« Mais... c’est impossible ! Je... Enfin, il ne peut pas...
— Je le peux, et je le veux, affirma Valérian, hochant la tête.
— Mais tu te rends compte du sacrifice ?!
— Ce n’en est pas vraiment un : je te l’ai dis, je m’en passe parfaitement, sans ressentir de gène aucune.
— Mais tu as dis toi-même que tu venais parfois, en cachette, exercer ! Tu as donc un besoin de mirer. Détruire ton Miroir...
— Le besoin est minime, et il existe des moyens de le réfréner. A défaut de mirer dans mon Miroir, je le ferrai dans une vasque consacrée : l’effet, avec l’aide de Kennen, sera semblable, et m’aidera...
— Mais le contrecoup du choc ? Tu... Non, Val, je ne peux pas prendre cette responsabilité. J’ai enfreint des règles que je trouve totalement infondées et stupides, c’est à moi d’en assumer le prix.
— Crois-tu que je sois innocent ? J’en ai enfreint beaucoup, moi aussi, même si de façon invisible. Et tu ne peux pas rejeter tes responsabilités.
— Je ne les rejette pas, justement, je les prends : je refuse que tu te sacrifies pour moi.
— Je ne parle pas de celles-là. Tu as des dons, Deynussian, des dons qui ne se sont pas vus depuis des générations dans notre peuple. Des dons que tu dois conserver pleins et entiers, pour accomplir ce que l’Aînée a tissé pour toi. Accepter de perdre ton Miroir, c’est renoncer à accomplir ton devoir. C’est gâcher les chances laissées à notre peuple de racheter ses erreurs — car nous n’avons pas été innocents, non plus, en tuant nos frères et abandonnant les Petits. C’est abandonner la partie avant qu’elle ne soit pleinement engagée. Est-ce toi qui le ferais ? »
Le dilemme était profond... et Deynussian s’y perdait. Accepter l’offre de Valérian lui semblait de la lâcheté : elle se déchargeait du fardeau de la destruction sur un innocent. D’un autre côté... d’un autre côté, elle avait peur, terriblement peur, des conséquences de ces chocs qui l’attendaient encore. L’angoisse sourde lui tordait le ventre, et le feu de la liqueur de Trèche accentuait ses bouffées de chaleur. Elle se sentait malade de terreur, et la pensée qu’un coup de butoir mortel puisse lui être épargné lui paraissait comme une chance inespérée de survie... Comme le chant des femmes-poissons qui attirent les marins perdus dans la tempête, leur faisant croire à la proximité d’un port pour mieux les faire se heurter aux récifs. Quel écueil pouvait l’attendre, si elle acceptait le sacrifice de Valérian ?Elle n’en voyait pas de plus terrible que les épreuves auxquelles elle aurait à faire face.
« Comment pourrais-tu résister ?
— C’est prévu. Je me blesserai stupidement cet après-mitan, et ta mère se débrouillera pour y faire paraître plus grave qu’une simple entaille. Je serai alité à l’heure du bris, et aurai une excuse pour le rester encore... personne n’en saura rien. Le mieux serait qu’elle me drogue, au cas où le coup soit plus dur qu’escompté.
— Tout est prévu, Deynussian. Il ne risque rien...
— Qu’en sais-tu ? Tu as dis toi-même qu’il n’y a qu’un cas de bris recensé, et que son possesseur était tellement fou qu’il ne pouvait pas le devenir plus.
— Je le sais — nous le savons —, parce que les brins s’enchevêtrent de telle manière qu’il ne peut en être autrement.
— Et si la mort de Val était la prochaine couleur de la tresse ?
— Tu as beaucoup plus d’importance que moi. Je ne suis qu’un gratte-gadoue, vieux, qui plus est. Toi, tu es Mirante et Cheminante-Née. Tu as quelque chose à accomplir. Tu dois l’accepter.
— Je le sais. Mais si cela était, pourquoi ne serait-ce pas avec... sans Miroir ? Je devrais pouvoir survivre, si le fil est déjà tissé... Pourquoi te sacrifier pour m’épargner ?
— Parce que la possibilité d’éviter ta folie nous est donnée. Alors nous devons l’appliquer. C’est mon devoir, tout comme le tien est de rester entière pour réaliser la tâche qu’il t’incombe...
— Mais toi ? Tu risques de perdre l’esprit aussi, tu... tu ne peux pas accepter cela, Val ! »
Le silence était lourd de significations...


49. Souvenirs (7)
(par Stéphanie, ajouté le 16/10/04 13:22)


La tension nerveuse, l’alcool qu’elle n’avait pas l’habitude de boire, les évènements qui se précipitaient lui faisait perdre ce contrôle d’elle-même qu’elle s’était imposé dès qu’elle avait fait partie des Aubiers, et elle se sentait prête à fondre en larmes, le désirait même, d’une certaine façon. Val avait peur, elle le savait. Pouvait-il en être autrement ? Briser son Miroir ! Que ce soit son frère qui dusse s’acquitter de la tâche pouvait amoindrir les risques, certes, et de ne pas être exposé à la vindicte du Conseil ni à un autre choc mental auparavant d’autant plus, mais qui pourrait affronter un tel accident sans crainte ? Et pourtant, sans avoir de lien avec elle autre que d’être des Aubiers, sans garantie autre que quelques espoirs ne reposant sur rien, sans contrepartie quelconque à son sacrifice, il lui épargnait la mort, sûre et lente, il lui épargnait la mort la plus terrible — celle où seul le corps s’anime, et où l’âme est détruite, où l’esprit déraisonne, s’enfonce dans la fange pour ne plus s’en désembourber. Pour rien. Et Deynussian ne savait comment réagir face à ce don. Tout en sachant ce qu’elle devait faire. Mais en ignorant comment régler sa dette.
« Petite soeur, ils ont raison... Tu dois accepter l’offre qu’ils te font. Ta posture de figure fière et solitaire ne devant rien à personne en prendra un coup, mais cela n’atteindra que ton amour-propre. Refuse, et c’est nous que tu détruiras. Nous : toi, moi, Gwerel et Nrek.
— Masran e fan’t ! Cela t’est facile à dire !
— Pas autant que tu le crois... je partage tes capacités, ou plutôt, nous partageons nos capacités réciproques. Ce qui t’atteint me touche aussi. Ce qui t’atteint atteint Gwerel, ce qui m’atteint atteint Nrek. Puisque nous sommes Gestanië. Tu n’as jamais testé la force de ce lien jusqu’à la corde, petite soeur, mais je peux t’assurer que c’est ce qui se passera. Quand l’amour uni tant Ceux-qui-marchent-debout que les Esprits-incarnés qui les protègent, alors tout coup fatal transite entre eux. En détruire un détruit les trois autres. Nest fera d’une pierre quatre coups.
— Alors je dois accepter que Val sacrifie sa raison pour sauver ce qui restera de la mienne ?
— Nul n’a dit que Val laissera sa raison dans les bris de son Miroir. Nul n’a dit que tu perdras la tienne aussi. Mais oui, tu dois l’accepter. Parce que si je parviendrai sans doute à affronter et absorber une partie du choc pour le Pont, je serai saturée pour le Miroir, et ne te serai plus d’aucune utilité.
— Je ne raisonne pas en utilité avec toi, Kalia.
— Je le sais, mais les faits sont là. Je pourrai protéger nos deux Rúnie pour le premier choc, pas si un deuxième s’en mêle ; même s’ils sont loin, nous serions trop atteintes pour le contenir. »
Elle se tu. Deynussian finit par hocher la tête, insensiblement, comme à ses propres pensées. Et pourtant, elle acceptait de cette manière l’offre de Val. A regret, à reculons, sans ostentation. C’est ainsi qu’ils interprétèrent son mouvement silencieux. Val émis un soupir contenu, et Deynussian n’osa le regarder dans les yeux. Et ne pu s’empêcher de se traiter intérieurement de lâche.
« Alors qu’il en soit ainsi, fit Kennen d’une voix douce. Il me reste une chose à... »
Un toquement sec se fit entendre. Il se retourna d’un coup vers la fenêtre au côté de sa bibliothèque ; la tête grave d’un corbeau se penchait sur le côté. Kennen ouvrit la fenêtre, et l’oiseau se percha de suite sur son poignet, ouvrant le bec dans un croassement rauque. Il en fit tomber un bout de branche de noisetier.
« Krassan ! Qu’y a-t-il encore ! », jura Kennen entre ses dents, le ramassant. Quelques entailles le marquaient, signes dont la signification échappait à Deynussian.
« Nhéa ! », jura-t-il encore, mais cette fois sans se contenir. « Nest et quelques soldats rappliquent. Il vous faut partir, comme vous êtes venus. Je paries qu’ils veulent me surveiller... Mais vous venez trop tard, mes agneaux : vous manquez de ressources ! » Une lumière dangereuse flottait dans ses yeux... Celle d’un jouteur face à un adversaire dont il sait l’infériorité, et qu’il se fera un plaisir d’envoyer mordre la poussière à la moindre occasion. Celle d’un escrimeur face à un adversaire haï, qu’il s’empressera de feinter. Deynussian ne remarqua qu’à ce moment-là qu’il était dangereux, terriblement dangereux, pour qui il souhaitait perdre... Et intelligent, remarquablement intelligent... Aurait-il pu rester si longtemps au Conseil s’il n’avait pas su manoeuvrer sa barque en embobinant celles des autres ? Kennen relâcha l’oiseau, sans lui donner la récompense qu’il attendait visiblement, et ferma la fenêtre. Ils se levèrent aussitôt, se dirigeant vers sa chambre.
« Une autre chose, Deynussian : tu partiras d’ici ce soir, je suppose ?
— J’envisageais même de me soustraire à la sentence, mais je risque de brûler mes cartes... Oui, je partirai... après. » Elle ne pu dire après quoi, mais de toute manière, ils le savaient parfaitement.
« C’est plus sage, en effet. Une chose : avant de partir, passe par le Miroir de l’Etoile.
— Seule ?! » s’exclama-t-elle, estomaquée. Le Miroir de l’Etoile est réservé au Maître, et seul lui peut décider d’y emmener un disciple suffisamment doué pour soutenir l’épreuve. « Mais... même si vous m’en estimez capable... Enfin, je ne sais dans quel état je serai pour pouvoir...
— Tu pourras le faire, parce que je l’ai vu. Ce n’est pas de mon propre chef que je t’y envoie. La requête vient de plus profond. »
A ce moment on tambourina à la porte.
« Cornebouc ! Ils viennent déjà m’emmouscailler ! Partez, vite, vite... » Il ouvrit lui-même le passage. Les coups sur la porte continuaient, mais il serra tout de même la main de son frère, et donna une brève accolade à Deynussian.
« Courage, ma petite, souffla-t-il. Tu as toute ma confiance. Tu réussiras. » Et il la poussa dans le dos. D’un certain point, cela l’arrangeait de ne pas lui faire face... Les yeux lui piquaient. Le mécanisme joua, et ils se retrouvèrent entre deux murs, ayant juste eu le temps d’entendre Kennen crier :
« Ma porte n’est pas un tambour, et je ne suis pas sourd ! »
« Les verres ! » chuchota Deynussian.
« Quoi, les verres ?
— Pourvu qu’il pense à les enlever avant d’ouvrir la porte ! Ils verront qu’il n’était pas seul...
— Nhéa ! En ce cas.... filons vite, il faut que l’on soit hors du bâtiment avant qu’ils ne se mettent à y roder... »
Et ils se mirent à courir le plus silencieusement possible, tentant de ne pas heurter les murs.


50. Souvenirs (8)
(par Stéphanie, ajouté le 21/12/04 22:18)


La tête comme un torrent de printemps, elle suivait Val sans prêter garde au chemin emprunté, Kalia sur les talons. De temps en temps, il arrêtait brusquement sa course, et réclamait le silence. Elle n’y voyait rien, ne s’étant pas réhabituée à la faible lueur du passage, lueur dont elle ne déterminait pas l’origine... Des fentes dans le mur ? Un minerai spécial ? Un champignon ? Elle n’arrivait pas à réfléchir... Elle bouillait. D’angoisse. Une envie furieuse de s’écrouler sur place et de dormir, dormir, dormir pour qu’il ne reste qu’un cauchemar au réveil, rien qu’un cauchemar. Ils ne repassèrent pas sous l’escalier. Val s’était soit perdu, soit orienté vers une autre sortie. Elle ne savait pas. Il s’arrêtait souvent, mais plus pour écouter, semblait-il, que pour s’orienter.
« J’aimerais bien savoir ce que se passe là-haut... » souffla-t-il. Il s’inquiétait visiblement pour son frère. Elle aussi. Mais cela ne faisait que s’ajouter à toutes ses inquiétudes. Ils descendirent des escaliers. Val s’arrêta de nouveau. Ils entendirent des voix, sans savoir de qui elles émanaient. Des bruits de bottes. Des bruits de bottes, oui, et inquiétants, trop réguliers pour ne pas trahir des gens habitués à marcher au pas. Ils ne réussirent qu’à capter quelques mots, « condamné », « évasion », « trahison »... Nest avait semble-t-il fait investir l’Usgar. Ils redoublèrent de prudence. Un tournant à droite, un deuxième. Leurs pieds faisaient à peine de bruit, et Kalia avait dû rétracter ses griffes. De temps en temps, ils entendaient encore des voix. Ils passèrent près des cuisines, où un cuisinier s’énervait assez haut pour qu’ils l’entendent à travers le mur. « Z’ont perdu le sens commun, que j’vous dit, au Grand Conseil ! Je sais pas c’que c’est que cette idée du Grand Chef des Cheminants, mais venir nous envoyer ses bandes de soudards, dans mes cuisines s’il vous plaît, pour fourrager dans mes casseroles et me ficher un désordre comme j’en ai jamais vu de ma vie, sous prétexte qu’y cherchent une pauv’ demoiselle qu’ils ont déclarée hors-la-loi, alors là, ça dépasse les bornes ! Croient p’têtre que je l’ai caché dans un fourneau, non ? C’est ridicule ! Est-ce qu’on sait qui c’est qu’y cherchent, d’abord ? » Quelqu’un dû répondre, mais ils ne l’entendirent pas. « Non... pas la p’tite dame ? Celle qui v’nait chaparder mon pain d’épices quand elle était gamine ? J’ai toujours dit qu’elle irait loin, pasque j’ai jamais pu la chiper sur le fait, et pourtant j’ai l’oeil, et j’suis bien content qu’elle leur ai échappé, à ces tordus ! Me faire rater ma crème mousseuse avec leurs conneries, de quoi je vais avoir l’air, main’nant ? Et d’embêter com’ça ce bon Maître Kennen, la crème des hommes, qu’y’a jamais dit un mot d’travers cont’nous, la “valetaille”, qu’y disent ces imbéciles de collets montés. Mais ne restez pas planté là, vous autres ! Vous croyez p’têt que ça va s’ranger tout seul ? Allez, au boulot ! Y s’invitent à dîner en plus ! Pour une fois vous avez ordre de ne pas vous fouler : ma crème est déjà ratée, alors pour le reste, ça leur apprendra ! ». Il ne décolérait pas. C’était le vieux Blossondrâche, cuisinier sans pareil pour lequel les Mirants avaient un profond respect... Le souvenir de la bonne cuisine de l’Usgar faisait souvent soupirer les Mirants qui en étaient partis, en fin de formation. Un brave homme très bavard, mais ses desserts faisaient tout pardonner... et son pain d’épices était, effectivement, le meilleur qui n’ai jamais été fait. Elle ne pu s’empêcher de sourire : sans la complicité de la vieille Matine, que son âme soit en paix sur les Îles Fortunées, il lui aurait été plus difficile de s’approcher des pains pour les chiper au nez et à la barbe — toujours rasée de près — de Blossondrâche. Elle l’imaginait, bouillant de colère, lui qui n’a jamais aimé les « collets montés », gens de l’armée qui n’était pourtant guère nombreux dans leurs cités. Du moins avant que Nest ne prenne la tête du Grand Conseil... Mais que craignait-il donc, lui, pour lever et former tant d’hommes aux armes ? L’art de l’épée et de l’arc avait toujours eu cours ici, mais pour le plaisir, l’art pour l’art. Jamais, depuis les guerres fratricides, il n’y avait eu de levée d’armée. Quelle menace avait-il perçu sur les Chemins ? Quelle menace qu’elle n’avait pas vu ? L’apparition d’un esprit double pouvait-elle motiver une si brusque militarisation ? Où reconnaissait-il la résurrection des Karlën ? Mais en ce cas, pourquoi la renier, la bannir, alors qu’elle était dans le vrai et qu’il le savait ? Pourvu que Kennen ai pensé à cacher les verres ! Il n’avait pas dû être pris en défaut... à moins que Nest ne décide de le garder prisonnier à l’Usgar, dans ses appartements, jusqu’à l'exécution du Bris ce soir. Autre arrêt. Encore des bottes au pas.
« Une chose de pas pratique, dans ces passages, c’est qu’on ne peut pas sortir de l’Usgar sans devoir traverser une pièce, et donc risquer de se faire prendre... Tous sens en alerte : il va falloir bientôt actionner un pan de mur pour rejoindre une trappe dans la buanderie. »
Ils avancèrent encore un peu. Val se voûta légèrement. Il regardait dans des trous dans le mur.
« Les hommes de Nest ont dû passer. Il n’y a personne, mais il faudra faire vite, et dans le plus grand silence. Ce pan coulisse, la trappe... Non, je rêve. Bon sang, ce n’est pas possible ! Ils ont trouver moyen d’entasser tout un bric à brac par dessus !
— On ne peut pas passer par ailleurs ?
— Le problème, c’est que ça va nous rallonger. Tu peux être sûre que Nest te fais chercher de partout, et il vaut mieux qu’il te trouve loin de l’Usgar, sinon il va avoir des doutes qu’il vaut mieux qu’il n’ai pas. J’avais pris ce chemin parce que c’est celui qui nous amène vers les écuries des Messageries. Il est prévu pour permettre une évasion rapide.
— Mais je ne peux pas !
— Je sais, mais c’est lui qui nous mène le plus vite hors d’ici. »
Ils écoutèrent, oreilles tendues.
« Ils ne sont pas loin, je les entends encore.
— D’après Kalia, ils sont encore proches.
— On tente ?
— On tente. Et je sais, silence.
— Pourvu qu’il n’y ai rien contre le mur coulissant... »
Il tira sur la poignée, lentement...
« Quelque chose résiste...
— Nhéa...
— Il doit y avoir quelque chose contre... Tsss, mais pourquoi faut-il qu’ils utilisent la buanderie dont on a besoin ? Tu peux passer ton bras pour voir ? »
Elle l’étendit du mieux qu’elle pu...
« Je ne sens rien... Tu peux tirer un peu plus ?
— Un poil... Doucement...
— J’ai quelque chose... Attend... Mf, un pied... ça doit-être une table à repasser. Je vais essayer de la tenir pendant que tu tires... Vas-y. Ça va mieux ?
— Oui...
— Ça suffit je pense. Je peux passer. »
Elle rentra dans la buanderie, se massant l’épaule gauche.
« Ça va ?
— J’ai un peu détendu mes nerfs... Douloureux, mais ça passe... Je suppose que la trappe est sous le tas de malles et de fers ?
— Tu aurais pu faire devineresse.
— Ils reviennent.
— Mince... Ils reviennent sur leurs pas, Val.
— Décidément, c’est le jour... Bon, ça ne veut pas dire qu’ils vont rentrer.
— Aide-moi à entasser ailleurs les fers et les malles. Mais on ne pourra pas les remettre par-dessus la trappe.
— Et bien zut. L’important c’est de sortir d’ici. Ils croiront que ce sont les hommes de Nest qui auront déplacé tout ça. Que Kalia monte la garde.
— Cessez de parler alors.»
Ils soulevèrent avec précaution les objets pour les poser à côté. Les fers étaient lourds, aussi ils les posèrent dans une malle à linge ouverte. Val avait tiré la dernière sur le côté quand Kalia avertit Deynussian :
« Ils ne sont qu’à quelques pas. »Elle leva le regard vers Val, puis tourna les yeux vers la porte. On ne voyait pas d’anneau dans la plaque de bois — car le plancher était fait de plaques et non de lattes —, seul un noeud qu’elle supposait cacher le mécanisme. C’est sur celui-ci que Valérian appuya, chuintant « qu’elle ne fasse pas de bruit, oh, qu’elle ne fasse pas de bruit ! »... Ils entendaient les pas marqués des soldats. La plaque n’émit qu’un cliquettement qui les fit se figer, mais qui dû se confondre avec le martèlement des bottes. Un trou béait maintenant dans le sol : la plaque était descendue d’un cran et avait coulissé sur le côté. D’un geste Val invita Kalia à se couler dans le trou, puis descendit à son tour. Deynussian le suivit.
« Coulisse la plaque, puis donne un petit coup pour la faire remonter. »
Elle saisit la petite poignée dessous, mais elle bloquait. Augmentée du poids du mécanisme, la plaque était lourde. Elle tirailla, sans succès, les deux mains sur la poignée. Rien. Fébrile, elle passa la main gauche par-dessus la plaque, cherchant le noeud. Agrippant tant la poignée que le creux, elle tira d’un coup trop sec. Et ne fut pas assez rapide : la plaque se débloqua subitement, et elle n’eut pas le temps de retirer sa main avant qu’elle ne se cale contre sa voisine. Deynussian manqua hurler, et ce n’est que la cruelle sensation que le moindre bruit pourrait refaire venir les hommes de Nest qui lui fit émettre un simple souffle. Ce qui la surprendra plus tard, c’est que son corps prit la relève, semblant un court instant ne plus rien ressentir, et qu’il actionna de nouveau la trappe, dans le sens inverse, pour libérer sa main prisonnière et refermer la plaque sans bruit et cette fois-ci sans heurt. Mais la douleur revint, et Deynussian tituba, nausée au ventre et tête tournante. Elle s’appuya contre le mur. Elle n’entendait plus rien du dessus.
« Deynussian ! Ça va ?
— Ma main... »
Kalia feula. Ils restèrent en suspens. Des pas au dessus d’eux.
« Mais y’a rien ! L’équipe de tout à l’heure a sondé, ils n’ont rien trouvé.
— J’ai entendu du bruit.
— Un fer, un rat, je ne sais pas. Bon, regarde si tu veux, mais moi j’te dis qu’y’a rien.
— Ton rat a fait un grand boum.
— Hola ! Ecoutez-le, l’autre ! Tu cherches la prime ?
— Tu parles que j’en voudrais bien. Une fortune !
— Si tu veux mon avis, on perd notre temps. »
L’un d’eux était à deux pas de la trappe.
« N’empêche que je me demande bien ce qu’elle a pu faire, la demoiselle. Pour que le grand chef s'excite comme ça, ça doit être grave.
— Paraîtrait qu’elle aurait des liens avec les gens du dehors.
— Et alors ? C’est leur truc, non, aux Cheminants, d’avoir des contacts avec les Petits ?
— Écoute, tout ce que je sais, c’est que le patron la veut parce qu’il craint qu’elle s’échappe, qu’elle va passer un sale moment ce soir, et qu’on ne voudrait pas qu’elle puisse entrer en contact avec le Maître des Miroirs, qui la défendait contre le patron, et qui pourrait la faire s’évader. Bon, y’a rien, t’avais raison. Ils ont dû mettre un truc en équilibre qui est tombé tout seul.
— Dépêche, on va rattraper les autres. »
Les pas s’éloignèrent, une porte se ferma. Ils respirèrent, et Deynussian exhala un gémissement sourd.
« Tu l’as bloqué comment ? Bouge tes doigts. Tu peux ?
— Oui... Mais ça fait mal ! Le pouce... je n’arrive pas à le faire répondre.
— Bon sang... Mais c’est pas vrai, mais c’est pas vrai ! Il faut sortir d’ici. Ta mère verra ça mieux que moi... J’espère que tu n’as rien de cassé. Tu peux marcher, ça va ?
— Je n’ai pas le choix.
— Essaye de bouger tes doigts tout le long. On est proche des écuries, maintenant. Heureusement que tu n’as pas fait de bruit ! Oh, c’est pas vrai ! Tu n’as pas de chance aujourd’hui, toi. Suis-moi, on se dépêche ! »
La main serrée contre sa poitrine, bougeant les doigts faiblement, serrant les dents pour ne pas gémir, elle couru à sa suite. Kalia était juste devant elle.
« Comment as-tu mal ?
— Bizarrement. J’ai la main complètement engourdie. C’est... sourd. Et ça lance à chaque mouvement.
— Tu veux que je...
— Non ! Une suffit. Je... ce soir, Kalia. On dirait... j’ai la même douleur à la main droite. Pourtant elle n’a pas cogné. Elles tremblent toutes les deux. Guide-moi, dis-moi juste quand Val s’arrêtera. »

Bientôt, ce ne furent pas seulement ses mains qui tremblèrent, mais tout son corps. Ses jambes ne la portaient que dans l’urgence de l’acte mécanique de courir, mais elle se pliait en deux, par saccade, quand les muscles de son ventre se contractaient.
« Deynussian !
— Ne t’inquiète pas, avance ! »

Le chemin n’en finissait pas. Douleur... Tout au long du bras, en longue flèche, la douleur remontait jusqu’au coude. Des fourmis. Quelqu’un qui cri dans sa tête. Papillons blancs, mouchetés.
« Halte ! »
Douleur augmentée par le brusque arrêt. Elle gémit en tenant serré sa main.
« Je me dépêche. Kennen a normalement fait apprêter une carriole. Tu n’aura qu’à enfiler une cape, rabattre le capuchon. Nous irons porter des pommes à la Taverne du Renard Bleu si on nous demande. »
Ils débouchèrent dans un box vide. L’odeur des chevaux était prenante. Le froid aussi. Tant mieux pour le froid, ça engourdit. Les attendait deux pèlerines bleues. Pas de manches, heureusement, mais Val dut lui enfiler la sienne quand même. Le contact du tissu sur sa main la fit grimacer.
« Ouh, pas joli à voir... » Sa main était violacée. Elle titubait encore, et Val la soutient. Ils sortirent des écuries sans croiser personne. Dehors, il y avait la carriole, avec un petit âne gris. Un jeune homme lui flattait le museau. Il leva les yeux à les voir sortir et s’approcher. Mais malgré son air surpris, il ne dit rien quand Val lui fit signe qu’ils allaient prendre l’attelage.
« Maître Kennen a dit que je pouvais vous conduire si vous aviez besoin.
— Ça ira, petit.
— Si j’peux m’permettre, y’a des soldats à l’entrée de l’Usgar. Y vont vous poser questions.
— Ah... oui, évidement, c’est prévisible...
— Mais j’connais un moyen de passer ailleurs, sans qu’y nous voient. Personne connaît ce ch’min.
— Et on passe avec la carriole ?
— Sans problème. Mais si j’peux m’permettre, la jeune dame, l’a pas l’air bien. Faudrait p’têt’ qu’elle s’assoit d’dans, on dirait qu’elle va tomber dans les pommes. »
C’était un fait que Deynussian s’était appuyée contre le bois et menaçait de faillir. Sa main avait enflé et la douleur la lançait jusqu’à l’épaule. Des larmes coulaient sur ses joues sans qu’elle ne s’en aperçoive, et un léger gémissement sourdrait de ses lèvres serrées.
« Aide-moi alors. On va la porter sur le banc. Mais attention ! Elle s’est blessé à la main et je ne sais trop ce qui est touché.
— Pas de problèmes. L’a pas l’air épaisse non plus, sauf vot’respect. Et j’suis robuste. »
Val lui jeta un bref coup d’oeil. N’eut été l’urgence de la situation, il aurait sourit : le jeune homme se donnait des airs de bravache et semblait sincèrement désireux de mettre de l’aventure dans sa vie de palefrenier. Mais il avait effectivement l’air robuste. A deux, ils la hissèrent sur le banc, sans la heurter. Kalia bondit à ses côtés, et le petit âne ne broncha pas.
« Et maintenant, rapidement, tu nous sors de là.
— Sans problème. On va où après ?
— Pour l’instant, tu nous sors. Si je peux me repérer après, je me débrouillerai seul. »
L’autre tordit du nez... D’une secousse il fit partir le petit âne qui se mit docilement en route. Ils sortirent de la cour rapidement, pour suivre une petite sente qui s’éloignaient à gauche de l’allée principale. Elle menait aux vergers de l’Usgar.
« Quel est ton nom ?
— Eliséo.
— Je m’en souviendrai... L’âne est petit pour nous quatre.
— C’est un Pommé du Fayet. Y’a pas plus robuste, et même dans les montagnes y nous les envie. J’suis d’là-bas, m’sieur, et j’connais ces bêtes : mon père en élève. Alors vous pensez...
— Et ça va vite ?
— Pour sûr, c’est les plus rapide des ânes ! Ils vont pas si vite qu’un ch’val, mais Maître Kennen a pas dit qu’y en fallait un.
— Fais-le aller vite, alors. Le temps presse. »
Eliséo claqua la langue à plusieurs reprises et ils prirent de la vitesse. Les cahots secouaient la carriole et Deynussian gémit. Val se retourna vers elle :
« Désolé, mais on n’a pas le choix.
— Je sais, murmura-t-elle. Continuez.
— Évanouie-toi si tu le sens venir... ça vaut peut-être mieux.
— Pas sûr... Dans l’état où je suis, je préfère garder contrôle de mon esprit... je risque de partir, sinon.
—Je veillerai... Évanouie-toi, Valérian a raison. Ne t’inquiète pas, je te retiens. Ça me sera même plus facile que maintenant.
— C’est toi la chape ? Il y a comme quelque chose devant le Pont.
— Oui. Ce n’est pas la douleur, ni Nest, c’est moi. Tu souffres du corps et dans l’esprit, petite soeur, et ton esprit veut partir de la douleur.

— C’est comme tu veux. Je ne connais rien de vos trucs de Cheminant », continuait Val sans rien entendre du dialogue entre Deynussian et Kalia.
« Kalia est du même avis que toi... »

***

« Je ne sais pas si je pourrais aller plus loin, Gwerel... Revivre ça, c’est... c’est trop proche. » La rêvait-elle ? Elle sentit brièvement comme une étreinte sur l’épaule gauche. Il n’y avait rien. Évidemment. Le sommeil des autres, la veille de Kalia, solitaire aussi, qui lui renvoya une sensation de froid quand elle l’effleura, et le silence du côté du Buveur de Ténèbres, comme les Amis des Hommes nommèrent ses semblables durant la Guerre Fratricide. Les étoiles. Toujours aussi belles...
« Je vais aligner les faits dans ma tête... Je ne veux pas les revivre, Gwerel... Pas encore. Je me suis évanouie dans la charrette... Je ne sais pas trop ce qui s’est passé durant le trajet, ni comment nous sommes sortis de l’Usgar sans être vus. J’ai repris conscience quand Eliséo et Val m’ont portés à la maison. Je me suis évanouie de nouveau, et c’est ma mère qui m’a réveillée. Ma main avait doublé de volume, mais elle n’a pas trouvé de cassure. Juste un os fêlé, d’après elle, une entorse au pouce, quelques hématomes et des tendons étirés. Elle m’a mis un onguent de fleur-du-soleil, et une attelle. Et donné un fortifiant. Elle savait ce qui m’attendait. Les hommes de Nest sont venus peu après. Ils ont demandés d’où venait ma blessure, j’ai répondu que j’étais tombée dans les escaliers. Ils m’ont aimablement avertie que Kennen était gardé dans sa chambre à l’Usgar, mais n’ont pas parlé de soupçons spécifiques. Il m’apprit plus tard qu’il avait rempli de nouveau les verres de sa liqueur des bois avant d’ouvrir la porte, et que Nest n’y a vu qu’une bravade — ou du moins n’a pas eu là de preuve de notre visite, même s’il fit tout fouiller dans ses appartements. Les soldats sont restés devant ma porte, et je ne suis pas sortie jusqu’au soir. Ma mère est restée avec moi, et ma main avait retrouvé une taille à peu près normale quand Nest est arrivé. Je crois bien que le dernier verre de « fortifiant » qu’elle m’a fait boire contenait une drogue... Je n’étais pas dans un état normal, et Kalia me l’a confirmé... pas assez dépressive, sans doute. Vint la première épreuve... Ils étaient tous dans la salle des Chemins. Celle où sont matérialisés les ponts, sous la forme d’orbe de pierres précieuses, ou semi-précieuses, suivant les individus les utilisant. Tu n’y es jamais rentré, mais je t’ai déjà décrit comment la lumière en joue et crée des transparences dans le liquide qu’elles contiennent, qui facilitent l’entrée sur les Chemins. La pierre devient tellement ancrée, tellement puissamment liée à nous qu’elle nous est indispensable. Sauf à moi. Mais si je m’en suis détachée, ça ne signifie pas qu’elle n’a plus de liens avec moi. Ils étaient assis sur des sièges confortables — qui juraient avec l’aspect de pierre austère de la pièce —, certains regardant avec étonnement, voire ébahissement, ce qu’ils imaginaient sans doute bien autrement. Le Pont commun avait été laissé libre. Quand Nest rentra, ils se levèrent tous. Murmurèrent à mon approche. L’un d’entre eux me montra du doigt. Kennen était là aussi. Lèvres serrées. L’air lointain. Comme absent, en fait, mais comme je passais, il fit un geste qui pour nous signifie beaucoup, et que personne d’autre qu’un Mirant ne saurait reconnaître. Je manquais pleurer, mais maintient la tête haute. Kalia aussi. L’effet euphorisant de la drogue la touchait aussi — peut-être ma mère lui en avait donné à boire aussi. La lumière du Pont commun était belle. Un bon jour pour Cheminer... »


51. Souvenirs (9)
(par Stéphanie, ajouté le 22/01/05 11:11)


Elle respira âprement.
« J’eus encore droit aux sarcasmes de Nest, mais ils ne me touchaient plus. Sans attendre qu’il ai fini son discours, j’ai pris ma pierre d’entre ses mains, me suis assise en tailleur, pour regarder dans le jeu de lumière. C’était beau. Il ne pouvait pas me toucher, s’il voulait briser mon Pont au plus vite. S’il me déconcentrait, je perdais le contact et devait tout recommencer. Alors il s’est tu, et as fait de même — en restant debout, pour me dominer malgré tout. Je suis arrivée plus vite que lui à la Porte, et je crois que ça l’a impressionné : il a hésité un instant avant de... détruire, mon Pont. Je ne peux pas te dire, Gwerel. Je ne peux pas. J’ai juste sentie des larmes couler, Kalia gronder, et la pierre est devenue terne, et j’ai eu... comme la tête enserrée. Je n’aurais pas pu me relever seule. C’est Kennen qui m’a aidé. Je n’ai pas bien compris ce qu’il a dit aux autres. Juste qu’il fallait qu’ils attendent avant de voir la fin de ma chute, à moins de vouloir ma mort. Quelque chose comme ça. Il m’a emmené je ne sais où, j’avais l’esprit trop embrouillé pour regarder mes pieds. Comment Kalia nous a suivi... je l’ignore aussi. Quelqu’un a dû la porter. Je n’arrêtais pas de pleurer. Je crois que des hommes de Nest nous suivait... J’ai entendu Kennen jurer. J’ai commencé à recouvrer ma vue dans une pièce tendue de vieux rose. Il m’a donné à boire, Eliséo était à la porte. C’était très fort, j’ai toussé pendant un bon moment. Après il m’a expliqué ce qu’il avait fait à notre départ, et comment les plans avaient été changés à cause de ma main. C’est un autre Guérisseur qui est allé au chevet de Valérian, comme ma mère était restée avec moi, mais il a fallu le mettre dans le sac, et ce n’était pas très prudent. Je ne le connais pas, Lou voit peut-être qui c'est. Il s'appelle Joki. Bref. L’affaire était réglée maintenant, Val prêt. Il fallait que je me remette, et que l’on voit encore quelques points. Ma théorie du retour des Karlën lui avait permis de réunir quelques pièces de visions qu’il n’avaient pas comprises. Il était maintenant persuadé que j’étais dans le juste. Et plus que jamais que je devais me rendre au Miroir de l’Etoile. Il me fit un plan rapide qu’il m’expliqua, avant de le mettre dans sa poche.
« Je te le donnerai après. Tu attendras la nuit. Eliséo t'accompagnera jusqu’à un endroit où t’attendront tes affaires ; ta mère te préparera un sac avec le nécessaire. Il faut que tu retrouves ce Petit. Je ne sais pas ce que tu devras en faire, Deynussian, mais tu dois le retrouver. Physiquement. Et que tu passes au Miroir de l’Etoile avant de partir. Eliséo te conduira hors de la forêt. Il est bien ce petit, il connaît beaucoup de ruses pour passer sans être vu. Tu te sens d’attaque ? »
Je ne me sentais pas d’attaque. Je ne me sentais pas bien du tout, mais je devais tenir. Alors nous sommes sortis, et des hommes de Nest attendaient effectivement au dehors. Eliséo ne sorti pas, lui. Je supposai que personne ne connaissait son existence. Nous sommes allés à l’Usgar, où le reste du Conseil s’était déplacé. Nous sommes dans une salle attenant au Puit de l’Automne. Ils étaient tous assis là. Nest manqua prendre la parole, mais Kennen le coupa, arguant qu’étant Maître des Miroirs, c’était à lui de parler en ces lieux et en cette heure. « J’exécuterai la sentence que vous avez exigé. Hors de vos regards, comme je l’ai demandé, car j’aurai suffisamment de mal à me protéger moi-même. Vous pourrez voir le résultat après. Mais jusque là, j’exige un silence absolu. » Et sans un regard pour eux, il ouvrit la porte du Puit de l’Automne, et Kalia et moi le suivîmes. Il commençait à faire soir, et le puit de lumière ne servait plus à grand chose. Sauf que pour ce qui allait se passer, c’était préférable. La grande vasque était remplie d’eau consacrée. Au fond était le Miroir de Val. Le mien était resté chez moi. Il me fit asseoir derrière un panneau de bois. La fontaine à mes côtés bruissait. Il enfila une tenue matelassée et un masque de fer, des gants bardés de fer eux aussi, et me fit enfiler une protection semblable par-dessus mes vêtements.
« Je veux être à tes côtés.
— C’est dangereux.
— Je sais. Mais pour Val, je le dois. »
Il hocha la tête. Il n’avait rien pour Kalia, par contre, et il la fit s’installer dans un coffrage de bois, dans un coin de la pièce. Puis nous nous mirent en face l’un de l’autre, autour de la vasque. Nous adressâmes une supplique à Daban, et une aussi à Mahra. Les mains de Kennen tremblaient. Il saisît un long stylet et un petit marteau. Les plongea dans l’eau. Il respira un long coup — et nous retînmes tous deux notre respiration. Il frappa un premier coup. Son stylet fut rejeté violemment. Il recommença, plus fermement. Je murmurai en continu une prière à Daban. Lui faisait de même, quoiqu’il m’était impossible de comprendre un mot, à cause des masques. Il recommença encore, et l’eau frémissait, de plus en plus... elle bouillonnait, et soudain, tout explosa, la vasque, le Miroir de Val, l’eau nous projetèrent au sol, dans un grand bruit. Les Bris, effilés, tombaient en une pluie qui aurait pu être meurtrière si nous n’avions étés protégés par nos tenues — et même encore, l’un d’eux réussi à atteindre Kennen à la cuisse. Nous avions hurlé. La porte du Puit avait été soufflée, et avait blessé au passage plusieurs membre du Conseil. Kennen se releva aussi vivement que moi, arracha son masque, et son visage faisait peur à voir, tant il semblait bouillir de rage et de haine. Il se mit à hurler :
« J’ai exécuté votre volonté ! Sortez maintenant de l’Usgar où vous n’avez plus rien à faire. Voyez, les Bris sont là, Deynussian n’est plus en état de nuire à votre confort, et en tant que Maître des Miroirs, je vous ordonne de débarrasser le plancher ! »
Les autres se relevaient. Nest s’approcha de moi pour m’arracher mon masque.
« Tu fais moins la fière maintenant », persifla-t-il. « Jamais tu n’aurais dû t’opposer à ma volonté. »
« J’ai fais ce que je sais être juste. Je ne regrette rien, seulement que vous soyez assez aveugle pour ne pas voir ce qui est devant vos yeux ». Je n’ai rien trouvé de mieux que lui cracher à la figure. Kennen s’interposa.
« Cela ne siéra pas à votre statut de vous battre avec une jeune femme affaiblie par ce que vous lui avez déjà fait subir. Sortez. »
Et j’éclatai de rire. À me faire mal. Tous les chocs additionnés, je suppose. Je n’arrivai plus à respirer tellement j’étais secouée — de spasmes violents plus que de rires, d’ailleurs.
« Je m’occupe de la soigner. DEHORS !!! » Et il le saisit par l’épaule pour le pousser hors de la pièce, qu’il referma avant de s’élancer vers moi. Je n’arrivai pas à me calmer. Je pleurais en même temps que riais, je ne sais plus... Je crois qu’il est allé chercher Kalia, qui s’était retrouvée bloquée dans le coffrage. Il me fit monter dans une chambre, me donna encore à boire ce breuvage qui me faisait tousser, nous fis manger. Et puis, il me donna le plan. Et aussi... une des reliques du Guide. La Fourrure Bleue. Celle dont lui fit don son premier Prin’et’hao, avant de mourir en affrontant l’Eroc des Terres Noires. Je n’ai pas compris tout de suite qu’il me la donnait, je ne savais pas pourquoi il me la montrait. Je l’ai sur mes épaules en ce moment. Il me dit qu’elle me serait plus utile qu’au coffre où elle était enfermée. Je crois bien que j’étais trop dans les brumes pour me rendre compte de la valeur de son acte... et de tout ce qu’il impliquait. Et il me répéta encore que je devais aller au Miroir. Il fit venir Eliséo.
« Les Eveillés veuillent que l’on se revoit, Deynussian. Et Ils savent toute l’estime que j’ai pour toi. J’ai confiance. Quoique tu ais à faire, tu le ferras de la meilleure façon possible. Tu en as la force.
— Mais le courage ? Je n’en peux plus, Kennen... Plus.
— Maintenant, oui. Mais il t’a été tissé un fil, et beaucoup convergent vers lui. Tu ne dois pas faillir.
— Mais je ne suis pas prête ! Je ne suis pas prête, Kennen ! Je savais ce que je faisais, mais une grande partie de ma motivation était dû au fait qu’en le faisant, je m’opposais à Nest. Jamais je n’ai pensé avoir un destin particulier. Jamais je n’ai pensé que ça me conduirait là.
— Mais aujourd’hui, tu es là, et ton chemin se trace. Tu dois le prendre.
— Je le ferai. Je le ferai parce que je ne pourrai pas vivre la vie dont je rêve si je ne le fais pas. Je le ferai, mais je ne suis pas prête pour le faire. Je voudrais avoir du temps.
— C’est un désir commun à tous. Nous n’en avons pas. Alors il faut faire comme on peut. Si je pouvais t’aider, Deynussian, crois bien que je le ferrai. Mais je ne peux guère plus. Tu trouveras une réponse...
— ...au Miroir de l’Etoile. Depuis le temps...
— Mais je le sais ! Je ne sais pas ce qu’elle sera, je ne sais pas si tu pourras la lire, mais elle y sera.
— Pourquoi ne viens-tu pas avec moi ?
— Parce qu’il faut quelqu’un pour perdre Nest quand il va chercher à t’avoir. Parce qu’il ne va pas te laisser en paix, et tu peux être sûre qu’il va se mettre à tes trousses dès qu’il aura vent de ton évasion. Lui seul sait pourquoi, d’ailleurs, parce que tu n’es plus censée représenter une menace pour lui, mais il le fera. Alors je lancerai des fausses pistes, mais il faut que je reste ici. C’est pour cette raison aussi qu’il faut que tu partes vite. Eliséo a toute ma confiance. Prend la Fourrure Bleue. Tu en connais les propriétés ?
— Elle permet de passer inaperçu aux yeux des autres.
— Entre autres. Elle régule aussi la température, est imperméable, ininflammable et suffisamment épaisse pour protéger des flèches lancées de loin. Pas pour le combat au corps à corps, je pense. Mais il n’y a personne à connaître toutes ses propriétés : depuis Finrian, nul ne l’a porté.
— Elle a à peu près les même propriétés que notre fourrure, mais le Guide l’a traité de manière à lui apporter des protections particulières. Je ne sais pas lesquelles.
— Pourquoi m’en faire don ?
— Je te l’ai dit : elle te sera plus utile qu’au coffre.
— Mais si quelqu’un réclame de la voir ?
— Elle sera pour un moment en traitement chez un Maître Tanneur, pour vérifier que le temps ne l’a pas atteinte. Quand on découvrira son absence, tu seras loin, je l’espère. Maintenant, va-t-en. Eliséo te guidera.
— Adorkea Kennen.
— Adorkea. Les Eveillés te protègent. »
Il me donna l’accolade, me posa la Fourrure Bleue sur les épaules et je parti avec Eliséo. Nous avons repris des passages secrets, l’Usgar semble en avoir plus que de pièces ouvertes, et puis nous sommes sortis dans un endroit que je ne connaissais pas. Il nous a mené à une cabane dans un arbre. Là se trouvait un sac, que ma mère m’avait préparé. Je n’ai pas pu lui dire au revoir. Dedans était mon Miroir. Il y avait aussi un mot à côté d’un onguent, que j’ai appliqué tout de suite sur ma main qui commençait à se faire sentir, en suivant les indications du papier. Et puis je suis redescendue de l’arbre, et j’ai suivi le tracé qu’avait fait Kennen, à la lueur d’une torche parce qu’il commençait à faire nuit noire. Je suis arrivée à l’entrée de la grotte. Je me suis purifiée à la vasque de pierre qu’il y avait à l’intérieur, et j’ai prié pour ne pas m’égarer dans tous les boyaux qu’elle contient. Je ne ressentais plus la même peur. Peut-être parce que s’y ajoutait ma peur des souterrains. J’ai compté les pas comme me l’indiquait le plan, en priant pour que les pas de Kennen correspondent aux miens, j’ai emprunté le boyau qui conduisait aux Harpes de Pierre. Autant faire les choses en grand. C’était impressionnant. Je n’avais que ma torche, et déjà j’étais soufflée par le spectacle : c’était vraiment des cordes de harpes de pierre, tendues entre le plafond et le sol, et tellement fines qu’un souffle aurait pu les briser. Elles chantaient. Il devait y avoir un courant d’air, je ne sais pas, mais il y avait un son continu et harmonieux qui émanait d’elles. Je me suis sentie d’un coup apaisée. C’était... grandiose. Il n’y a pas de nom. Je n’avais plus l’impression d’être sous terre, mais... je ne sais pas... ailleurs. Je me suis sentie... oui, vraiment libérée. Et j’avais l’impression d’entendre des murmures dans le chant des pierres, comme des voix qui chuchotaient entre elles, étonnées de mon passage. J'ai ralenti. J’ai fini par atteindre le Lac. J’étais tellement dans un état second que je n’ai pas été plus impressionnée. Je me suis approchée de l’eau. J’ai attendu que l’Etoile du Guide s’y reflète. J’ai éteint ma torche, pour pouvoir revenir sans tatonner. J’ai laissé la Fourrure sur une sorte de siège de pierre. Et j'ai plongé dans le Lac. En fait, je ne me rappelle même pas y avoir plongé, j'étais simplement... dedans. Pas la tête au-dehors, mais complètement immergée dans ces eaux bleu profond et en même temps lumineux. C’était étrange, cette lueur qui semblait sourdre quand j’étais sur la rive a gagné en... matière, au moment où j’étais dedans. Le bleu était sombre mais il faisait clair, et je n'avais aucune difficulté à me mouvoir dans l’eau ; je savais que mes muscles dépensaient beaucoup d'énergie pour descendre, mais je ne sentais rien qu'un calme paisible et reposant. Je respirai aussi, mais lors ce ne m'a pas étonnée outre mesure... Au fond du Lac, il y avait une lueur... C'est vers elle que je m'avançais, doucement, comme flânant, prise par le plaisir de me mouvoir dans un milieu qui me soutenait sans me contraindre, dans lequel j'avançais sans effort, et j'ai vu le fond du lac, ses cailloux gris et son sable... Je ne sais trop si la lueur émanait d'un caillou translucide et en même temps opaque, ou si c'était une étoile qui dormait en veilleuse, ou encore le reflet de l’Etoile du Guide sur une pierre, mais la lumière devenait plus brillante, sans jamais devenir agressive à l'oeil, toujours douce et tendre... Je m’en suis approchée, toujours plus, presqu’à pouvoir y poser la main, mais sans jamais oser le faire. Et puis... Il y a eu des images dedans. Des myriades d’étoiles, des rubans de couleurs, et puis... une forme, qui était enveloppée de la Fourrure que j’avais laissée au bord du Lac. Qui s’est retournée vers moi. Le Guide. Finrian. Les mêmes arabesques sur les mains et la joue, bleues comme... comme l’eau dans laquelle j’étais. Il m’a sourit, et m’a adressé un signe de main. Le même que celui que Kennen m’avait adressé au Louvier. M’a tendu la main, et je suis entrée dans la lueur. Me suis retrouvée à ses côtés. Sur les Chemins. Il était sur les Chemins, j’en suis sûre et certaine, mais comme je ne les avais jamais vus... beaucoup plus clairs, plus contrastés. Il m’a saisit les deux mains, m’a regardé dans les yeux... J’ai eu bizarrement l’impression de me trouver face à un miroir. Et puis il a posé sa main sur ma joue droite. Il souriait toujours. Il a enlevé la Fourrure Bleue, et m’en a revêtue. A refait le signe. Et tout s’est éloigné... Je me suis retrouvée l’eau à mi-cuisses, la Fourrure sur les épaules, dos tourné de là où j’étais venue. Vidée. Je ne sais pas comment je suis ressortie. Eliséo a eu peur en me revoyant. Je devais être... je ne sais pas comment. J'ai dormi un peu. Et puis nous sommes partis ; je devais marcher en dormant, je pense, je ne revois rien du trajet. Juste, à un moment, nous sommes passés sur un court d'eau, et j'ai vu mon reflet. Je ne me suis pas reconnue ; j'ai les mêmes arabesques que Finrian sur la joue et sur les mains. Du même bleu. Nous sommes sortis de la forêt au bout d'un temps... indéterminé. Plusieurs jours, sûr, mais combien... Je ne sais vraiment pas... Je ne suis jamais sortie de là, je perds complètement mes repères ailleurs... A la limite de notre domaine, Eliséo m'a laissée. Je suis partie avec la Fourrure Bleue, mon Miroir, le sac à médecine de ma mère, et le nécessaire de voyage. Je me suis risquée à une première excursion sur les Chemins après la destruction de mon Pont, pour retrouver la Petite que j'avais formé, et qui était inséparable de l'esprit-double. Je me suis guidée sur elle. J'ai dû aller très vite, mais je n'ai plus les mêmes capacités... Kalia me dit que c'est la Fourrure Bleue qui me donne des forces supplémentaires. Nous n'avons pas arrêté de marcher. Nous nous sommes séparées pour râtisser plus large, et je me suis rendu compte que d'autres Petits utilisaient des sortes de Chemins. Des Petits que je ne connaissais pas, du moins que par rumeurs. Des Brise-Ténèbres. Kalia s'est rapprochée d'eux. J'ai suivi la trace de la Petite. L'ai retrouvée, ainsi que le groupe qui l'accompagne. J'ai appris des Mémoires ce que je voulais, puis les aient endormies, pour ne pas qu'elles éventent ma présence. Et puis, j'ai senti un Innomable derrière eux. Alors, j'ai Cheminé pour avertir la Petite. Mais même Cheminer est différent maintenant, et j'ai dû y aller trop fort... elle a failli me faire repérer, et j'ai dû me montrer pour la soigner.
« Je ne sais pas où je vais, Gwerel. Je ne sais pas. Il y a trop de choses nouvelles, et je n'ai pas le temps de me poser pour y réfléchir... Je suis fatiguée ; je crois que je vais m'allonger quelque part et dormir... Ne laisser que quelques filins pour m'éveiller si l'Innomable entre en activité... J'aimerais t'avoir avec moi, Gwerel... Juste te savoir là. Na runie, ni'o mèn... na runie. »
Elle baissa la tête, resta un temps prostrée. Ses épaules tressautaient légèrement, comme si elle sanglotait, puis elle se leva péniblement. Le jour teintait un peu le ciel. Elle jeta un dernier regard aux Petits qui dormaient encore, et partit.


52. Jour de pluie (1)
(par Stéphanie, ajouté le 05/02/05 21:38)


Elle se réveilla avec la sensation d'être au printemps. Les oreilles prêtent à entendre les oiseaux, à saisir le bourdonnement lourd des abeilles, le bruissement des bourgeons éclatés... En lieu et place, ce fut le martèlement discret et têtu d'une pluie lourde. L'envie subite la pris de s'en retourner sous ses couvertures, avant qu'elle ne remarque qu'elle n'était pas dans son lit, mais sous une tente. Et que les souvenirs lui reviennent. Bizarrement, ils s'arrêtaient à la menace du Furtif. Elle ne se souvenait pas de plus loin. Ce qui la fit rire, avant qu'elle ne s'en étonne : « Me voilà toute guête, va-t'en voir qu'il n'y ai pas de neige dans l'air ! »... Et pour s'en assurer, elle s'arma de courage et fourragea dans ses affaires pour en sortir un lainage supplémentaire et sa pèlerine encombrante mais imperméable. Puis enfila ses bottes. Vérifia être bien couverte. Et sortit enfin. Pas de neige dans l'air, mais elle retient tout de même un pouffement de rire en voyant les chevaux allonger un museau piteux vers elle en l'entendant. Les pauvres bêtes n'avaient pas d'abri, et l'une henni tristement. Impossible de se fier au soleil pour avoir l'heure, ni à la lumière du jour. Mais comme elle n'avait pas envie de rentrer pour ressortir réveiller les autres, elle secoua la première tente qu'elle avait sous la main. Aux grognements, elle reconnu Lidec.
« Lidec, debout ! C'est le matin.
— Matin, matin... t'en as de bonnes, toi ! Apparement tu es en pleine forme. Tu es sûre que le jour s'est levé ? J'ai l'impression de n'avoir dormit que trois heures.
— Pourquoi je te réveillerais sinon ? Allez, au petit déjeuner ! J'ai une faim de loup, moi.
— De loup ou de Worlën ?
— De quoi ?! Bon sang, faudra penser un jour à mettre un auvent à ces tentes, je suis en train de me détremper... Je n'ai pas bien entendu, avec le bruit de pluie. De quoi tu parles ?
— De Worlën. Attends, je m'habille, et je te raconte après. Ça ne te dit rien rien ?
— Du tout. Mais y'a un truc de bizarre : je ne me souviens de rien après que Tadocan ai parlé du Furtif... Juste d'avoir eu l'impression d'être effleurée par un Ethéré. Ah, si ! D'un chemin de flamme. Tu sais, un peu comme dans la Clairière. J'ai marché dessus, mais je n'arrive pas à aller plus loin... Je ne me rappelle même pas comment on est arrivé là.
— C'est du joli... Réveille les autres, il n'y a pas de raison. »
Elle s'acquitta du travail et bientôt quatre hommes regardaient, aussi piteux que leur chevaux, les nuages s'épancher. C'en fut trop pour Erellig qui fut prise d'une crise de fou rire, à laquelle les autres ne comprirent rien.
« Il flotte comme pas deux et ça te fait rire ! Moi qui rêvait d'une tasse fumante où tremper un quignon sec... » maugréa Lidec.
« C'est raté pour les deux... suffit de le sortir, ton quignon, pour qu'il se liquéfie, se moqua Areg.
— Hourra... On ne va même pas pouvoir déjeuner au sec avec ce sale temps. Tu aurais pu nous laisser dormir, Erellig ! On n'a pas eu droit à ton traitement de choc, nous.
— Quel traitement de choc ? Décide-toi, frangin, je ne comprend rien à ce que tu racontes depuis tout à l'heure !
— Tu veux dire que tu ne te souviens de rien ?! Ah ça, c'est extraordinaire ! » Areg avait l'air estomaqué. « De rien du tout ?
— Bon, pour information, Tadocan a parlé hier d'un Furtif. Gerc nous a conseillé de nous tenir sur nos gardes. J'ai senti comme un contact de la part d'un Ethéré... Je me suis sentie bizarre, comme si j'étais isolée de vous par une brume qui buvait son et couleurs. Et puis j'ai vu le chemin de flammes. C'était un peu comme dans la Clairière, mais blanc...
— Là c'est moi qui n'y comprend rien, la coupa Tadocan. Qu'est-ce que le chemin de flammes ?
— A vrai dire, je le nomme comme ça, mais c'est le seul nom qu'il me vient. Ça ressemblait un peu à ce que les Adeptes voient dans la Clairière, des rubans de lumière, sauf que là tout était blanc. Je me souviens m'y être déplacée. J'avançais vers quelque chose qui semblait attirer les flammèches, et puis... » Elle baissa la tête, fronçant des sourcils. « Je crois... si, quelque chose à bondit sur ma droite, et... je suis tombée ? Peut-être. Plus loin, j'ai beau chercher, rien ne me vient en mémoire. »
Les autres se regardèrent, intrigués.
« Et bien, commença Lidec, tu as tenté un Entraînement. Apparemment, la Worlën a voulu t'attirer pour t'avertir, et...
— Ça fait deux fois que tu me parles de Worlën et je ne sais toujours pas ce que c'est, Lidec.
— Fichue pluie. La prochaine fois on met les tentes en triangle. Viens t'asseoir, plutôt que de te tremper dehors. Attend, on enlève nos affaires... »
Tadocan et lui repoussèrent leurs sacs au fond et Erellig essaya de se secouer de la pluie avant de rentrer, se cala dans un coin, et fit pester Tadocan en l'effleurant de sa pèlerine détrempée.
« Mes excuses... Alors, raconte.
— Bon, alors. Je fais dans l'ordre. Tu as tenté un Entraînement. C'était bien une Ethérée qui te contactait. Mais tu as Echoué. Enfin... On va dire. Je m'en suis rendu compte, et pendant que Areg et Gerc cherchaient un coin où nous pourrions faire halte — ici même —, je t'ai soigné avec le remède habituel. Après on a pu faire un feu, mais tu étais toujours dans un état lamentable, et même le remède n'avait pas grand effet. Alors Areg a pris sa lyre et a commencé le Dit de la Mère Eternelle. Il ne l'a jamais finit. Y'a un truc qui nous a flanqué la frousse avant. Qui a finit le Dit à sa place. En clair, c'était une Ethérée, une Worlën, et le Furtif qui nous pistait. »
Erellig fit une drôle de tête. « Très clair en effet. Une Ethérée qui normalement ne vient que dans une Clairière et est intangible, d'où son nom, une Worlën que je ne sais toujours pas ce que c'est, et le Furtif qui nous a suivit pendant une journée. En plus explicite ?
— Elle a confirmé les trois. C'était... elle était un peu humaine, si tu veux, mais plus grande que nous. Et couverte d'une fourrure gris-bleu. Enfin, ce n'était pas sa peau, hein, mais une pelisse. Elle avait les mains tatouées et la joue gauche aussi. D'abord, Tadocan nous a dit que c'était le Furtif. Après, je ne sais comment, Areg l'a reconnue comme une Worlën, tu sais, ces Hommes-Loups dans les histoires. Et puis c'est à ses yeux que j'ai reconnu une Ethérée. Elle avait le même regard. Et elle savait que tu étais une Adepte. Elle t'a soignée en chantant le Dit, mais comme les Guérisseurs devaient le faire au début, parce que c'était vraiment un chant magique. C'était vraiment... extraordinaire, de sentir ça. On était ramené aux tous premiers temps, tous premiers, quand rien n'existait d'autre que la Mère Eternelle, mais ramenés physiquement, si tu veux. Il n'y avait vraiment rien autour de nous. D'ailleurs, on ne se voyait même pas. C'était comme si nous n'étions que des esprits invisibles transportés à cette époque. Je me suis senti... complètement apaisé, après. Mais ensuite, elle ne l'a chanté que pour toi, et on est revenu là. Après, elle nous a donné quelques explications. Elle nous a dit qu'elle avait essayé de te contacter, parce qu'on a des Cendrés aux trousses. Mais elle a dû te faire Echouer, parce que tu allais la faire repérer, je ne sais pas pourquoi, parce qu'ils ont un Innommable avec eux. Et il va falloir atteindre au plus vite le Dévers, des Brise-Ténèbres nous y attendent. Elle nous suivra de loin, au cas où les Cendrés nous rattrapent. Après, elle nous a dit qu'elle veillerait, et on a monté les tentes, et dormit. Elle a dû partir au petit matin. Voilà en gros. On te racontera mieux en chemin, mais il va falloir lever le camp. Avec un peu de chance, la pluie va les gêner autant que nous. Ça va ?
— Un peu dur à assimiler, mais... J'aurai des questions. Bon, la pluie n'a pas l'air de vouloir s'en aller... Si je comprend bien, il va falloir remballer sous la flotte, ça va être très drôle. Or courage, compagnons ! Le pire est à venir ! Mais d'abord je mange... »
Elle se leva, rabattit sa capuche sur la tête, et retourna à sa tente. Finalement, déjeuner seule allait lui permettre de mieux intégrer tout ça... Une Ethérée tangible, une Worlën des légendes, et une Furtive... Beaucoup pour un seul être. Elle entendit les pans des autres tentes se refermer... Ils avaient raison, la pluie s'infiltrait de partout... Elle avait le bas du pantalon déjà détrempé.


53. Jour de pluie (2)
(par Stéphanie, ajouté le 28/03/05 15:45)


L'étamage inlassable de la pluie sur le paysage n'entamait pas la bonne humeur d'Erellig. Elle chantait sans cesse, des mots sans sens, et que l'eau buvait sitôt échappés de ses lèvres. Quand elle ne chantait pas, elle posait des questions. Ils étaient restés groupés, par prudence, et aussi parce que chacun voulait raconter la soirée précédente. Et la journée leur paraissait moins déprimante ainsi. Les Mémoires, qui n'avait pas donné signe de vie depuis la veille, mis à part à la chute d'Erellig, se réveillèrent quand Areg leur conta son rêve — ce qu'il jugea utile de conter. Il hésita à dire ce qu'il avait appris sur les « esprits-doubles », comme l'avait dit la Worlën. Résolu de n'en rien dire encore. C'était suffisamment inquiétant. Alors il ne parla que des Quatre Clans, de leur Guerre Fratricide en cachant les manipulations des esprits, du départ des Worlën, des Adeptes et de ce qui était arrivé à Erellig.
« Il y a une chose que je ne comprend pas » fit Lidec en s'adressant aux Mémoires quand ils eurent fini de discuter. « Pourquoi vous ne nous avez pas dit que l'Ethérée était derrière nous, ni ce qu'elle était, ni ce qu'elle voulait ?
— Ah... Et bien... d'abord, parce qu'on ne l'a pas su tout de suite. Même réduits à notre état, nous ne sommes pas capables de miracles, et nos perceptions sont moins étendues que celles de Drü. Et comme nous sommes aussi ignorants que vous quand à l'existence des Worlën, on ne l'a pas reconnue comme telle. Simplement comme une Ethérée. Ça nous a surpris, franchement. On allait réagir, mais elle nous a ordonné de ne pas le faire.
— Simplement ordonné ? Et alors, vous pouviez bien désobéir, non ? Ça nous aurait évité d'être sur le qui-vive toute la journée et ç'aurait évité à Erellig de subir un Echec.
— Crois-nous. Je sais bien que vous ne connaissez pas toutes nos capacités, que vous savez peu de choses sur les Pierres Mémoires, même toi, Erellig, qui en porte une. Mais si elles sont grandes, enfin, différentes que celles des vivants, elles ne nous permettent pas de nous opposer à la volonté d'un Ethéré. Au reste... j'avoue que nous ignorons même d'où viennent les pouvoirs de nos Pierres.
— Et ça ne vous dérange pas ?
— Bien sûr que si. Mais que veux-tu que nous fassions ? Même en puisant dans la Mémoire commune que nous formons, nous n'avons aucune indication. Les plus anciennes Mémoires affirment que les premières ont été perdues. Et il nous est impossible de les retrouver. Ce sont sûrement elles qui ont le plus d'informations à notre sujet, et il est extrêmement frustrant de ne pas pouvoir les chercher. D'autant que nous sommes condamnés à être éternellement frustrés de ces renseignements.
— Vous me rassurez énormément, vous deux », rit Erellig.
« Désolés. Mais c'est ainsi.
— Et que connaissez-vous des Worlën ?
— Je ne me suis jamais intéressé au problème. J'ignorai leur existence, du moins, leur réalité. Ce sont... enfin, jusqu'à maintenant, c'était pour moi des histoires pour gamins. Pardon, Areg. Je peux puiser chez les autres, cependant. Je doute d'avoir plus d'informations que toi pourtant. »
Oakan et Baran s'éteignirent. Les autres se firent moroses. Dans l'après-midi, Lidec commença à se plaindre de maux de tête, qui devinrent migraine lancinante au soir. Gerc était sur les nerfs. Non pas qu'il se soit perdu, mais la pluie les avait ralenti, et il ne connaissait pas de raccourcis qui les mènent plus rapidement au gué du Dévers. Il n'en avait vu aucun d'indiqué sur les bornes, à moins que la pluie ne l'ai empêché de le voir. Drü n'avait plus parlé de Furtif, mais demeurait tout de même inquiet. Sans doute à cause de la présence des Cendrés. Ils ne les voyaient pas. Lidec avait cru percevoir un mouvement au loin, alors qu'ils étaient sur une colline, mais ne pouvait en jurer. L'incertitude les rendait nerveux. Ils ne s'arrêtèrent pas pour manger avant le soir, préférant avancer au plus vite. Un vent se leva, qui chassa les nuages... et les mena à grelotter sous son souffle. Erellig cessa de chanter. Elle se sentait courbaturée, et de trembler de froid crispait ses muscles.
« J'en ai marre. On s'arrête. » Lidec avait exprimé tout haut la pensée des autres. « J'ai trop mal à la tête de toute manière.
— On avance encore un peu.
— J'ai dis “on s'arrête”.
— Et moi que dans peu de temps on sera dans un lieu plus à l'abri du vent. C'est moi, le Pisteur. Je sais. Donc on continu.
— Je ne t'ai pas autorisé à me parler sur ce ton !
— Lidec ! Calme-toi ! Il fait encore un peu jour, on continu jusqu'à l'abri. Ce ne doit pas être loin, Gerc ?
— C'est ça, prend sa défense ! C'est lui qui provoque.
— Lidec ! Enfin, je veux bien croire que tu ais mal à la caboche, mais n'exagère pas ! Nous sommes tous sur les nerfs, alors fait comme tout le monde : prend sur toi.
— Ce n'est pas loin, non. Quelques minutes. Un quart d'heure tout au plus, si on ne lambine pas en chemin. » Il jeta un regard vers Lidec, qui manqua répliquer, mais Erellig le coupa une fois de plus :
« Allons ».
Ils s'arrêtèrent effectivement dans un coin abrité, mais caillouteux. Leur dos allaient en pâtir. Toute idée de feu s'évanouissait grâce à l'humidité : les trois broussailles qui s'étaient égarées dans la caillasse était détrempées. Lidec descendit lentement de son cheval, et s'assit sur un rocher, la tête entre les mains. Erellig lui prépara un gobelet d'eau dans laquelle elle mit de l'extrait d'écorce de saule, pendant que les autres s'occupaient des chevaux. Elle profita qu'il regarde ailleurs pour ajouter quelques gouttes de la décoction qui préviendrait ses crises. Et ajouta deux bonnes cuillères de miel de thym, en remuant vigoureusement pour le dissoudre — ce qui, dans l'eau froide, n'était pas évident. Il la but en grimaçant.
« Presque aussi infâme que le remède des Adeptes.
— Désolée. Mais c'est ce qu'il y a de plus efficace. »
Il le laissèrent là et montèrent les tentes en triangle. Et au cas où le temps se gâte de nouveau, ils firent aussi un abri pour celui qui devrait veiller. Quoi qu'aucun n'ai particulièrement envie de s'y coller. Le sommeil commençait à leur manquer, ils avaient faim, et était moulé par une journée sur un dos de cheval. La Mémoire de Baran se réveilla juste pour leur annoncer qu'ils n'avaient pas appris grand chose de plus sur les Worlën que ce qu'ils avaient appris par Areg. Ils mangèrent — pain de route, saucisse sèche, fromage de brebis et pomme talée — et Gerc sortit d'un des sacs que portait son cheval les pierres lunaires. On les nommait ainsi parce que dans l'obscurité, elles luisaient comme la lune, et comme elle n'émettaient pas de chaleur. Taillées en orbe, elles étaient percées de façon à y faire passer une lanière, qui permettait de les suspendre. Il en donna une par tente, et laissa les trois autres pour l'abri du guetteur. Ils répartirent les tours. Gerc prit le premier, puis Tadocan, Erellig et Areg. Lidec en était dispensé. Sans s'être concertés, les autres pensaient de même : les Cendrés à proximité, mieux valait ne pas le fatiguer plus, au cas où... il doive résister à l'Inommable. Il fit vite nuit, et ils durent se coucher rapidement. Gerc se muni du sablier et s'enserra dans les couvertures. Les autres se réfugièrent sous leur tente — Lidec pour cette fois partageait celle d'Areg. « Au moins il ne ronfle pas », avait-il grogné. Au regard suppliant que lui lança Erellig, Tadocan avait prit le parti d'en rire, ne voulant pas envenimer la situation.
Erellig ne parvint pas à s'endormir de suite, et sorti un jeu de solitaire de son sac en même temps que ses vêtements de nuit. Assise en tailleur, elle se changea rapidement, rêvant d'enfiler une chemise de nuit chaude après avoir pris un bain chaud parfumé, pour passer la soirée dans une couette de plume avec un livre... mais elle était dans une tente humide, à enfiler une chemise et un pantalon de nuit fripés et tout aussi humide, se sentait sale de sueur et n'avait que de l'eau de thym pour se frictionner. Et des cendres du précédent feu pour se laver les dents. Elle soupira. Vivement qu'ils arrivent à Bois-de-Cerf. Je n'y ai jamais été, pensa-t-elle en répartissant les petites pierres du solitaire sur le support de bois. Je ne connais pas grand chose non plus des Brise-Ténèbres. Une Guilde, un peu comme nos Miliciens, je crois. Ils protègent les frontières et les villages, chevauchent dans leur pays... Souvent par deux... Et quoi d'autre ? Leur centre de formation est au Bois-de-Cerf. Ils y apprennent les armes. Probablement aussi l'histoire, la géographie, comment survivre en étant toujours sur les chemins, chose que j'aimerai bien savoir, parce que vivre dehors, soit, mais là ça commence à me crever. On n'a pas choisit la bonne saison. Et puis sans avoir de quoi se laver, ça commence à sentir le fauve. Et puis à dos de cheval, j'ai plein de courbatures. Où est la crème d'ailleurs ? Ça sentira le petit-soleil plutôt que la laine mouillée et le cuir. Est-ce que l'Ethérée les connaît ? Et où est-elle ? Elle aurait pu rester avec nous. Remarque, elle n'aurait peut-être pas été à l'aise, et nous non plus. Bon sang. Une Ethérée physique, je n'en reviens pas. J'aurai aimé la voir. J'aurais dû plus regarder la forme blanche qui m'a bondi dessus hier. Les Ethérés sont donc aussi des gens tangibles, des Worlën, comme dit Areg. J'aurai dû mieux écouter les cours quand j'étais gamine, sur les Anciens et tout ça ; je croyais que c'était des légendes. Il y aurait donc d'autres êtres que les Hommes à penser sur Dohan ! C'est extraordinaire. Ah, la voilà ! Elle extirpa d'une poche la crème au petit-soleil qu'elle n'avait pas rangé au bon endroit la dernière fois, ouvrit le pot et massa ses membres douloureux avec la mixture. Elle sentait bon. Le petit-soleil et la cire d'abeille un peu. Elle sentait les beaux jours. Et le massage faisait du bien. Ils devraient s'en faire un aussi. J'espère que Lidec a moins mal au crâne. Et j'espère qu'il n'est pas en train de virer vilain. Bon sang, ça me fait peur ça aussi. J'ai l'impression qu'Areg n'a pas tout dit de son rêve. Il a hésité à un moment, quand il parlait de la Guerre Fratricide et de notre rôle dedans. Il faudra que je lui demande s'il sait quelque chose sur le cas de Lidec. Ça doit être horrible. Avoir deux voix dans sa tête. Deux êtres dans sa tête. Comment ne pas devenir fou ? Oh Lidec ! Lidec ! J'espère qu'on pourra te guérir. J'espère que je t'ai donné assez de produit tout à l'heure. La Worlën doit savoir. Elle doit savoir comment faire. S'il y avait une Clairière ! Je lui aurait demandé ! Mais si elle ne me contacte pas... et encore, j'ai vu ce que ça a donné. Je n'arrive pas à me concentrer sur le jeu. Je ferai mieux de dormir.
Elle rangea le solitaire et cacha la pierre lunaire sous ses sacs, s'engonça sous les couvertures et tâcha de trouver la position la moins inconfortable. Ça lui prit du temps. Elle s'endormit peu après.


54. Jour de pluie (3)
(par Stéphanie, ajouté le 31/03/05 18:10)


Quand Tadocan la réveilla, elle ne se sentait pas plus reposée. Elle avait rêvé d'une voix qui l'appelait, qui l'appelait, sans qu'elle puisse localiser le son, nulle part, et qu'elle cherchait, cherchait, ne cessant de marcher, marcher... Rien que d'y penser elle était déjà fatiguée. Soupirant, elle se changea, s'habillant chaudement.
« Tu veux Drü ? » chuchota Tadocan.
« S'il le veut bien, oui, mais je ne sais si notre coopération sera efficace.
— Il dit qu'il veut bien rester avec la Danseuse.
— La Danseuse ? C'est comme ça qu'il m'appelle ?
— Oui. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que c'est rapport au fait que tu sois une Adepte ?
— Peut-être. L'Entraînement est une danse... en plus dangereux. Rien d'anormal ?
— Non. Il m'a sembler voir des lueurs dans la nuit, au Ponant, mais Drü ne s'est pas inquiété. Peut-être que nos poursuivants ont des pierres lunaires. On aurait été en été, j'aurai dis des éclairs de chaleur, mais ce n'est pas vraiment la période.
— Pas vraiment, non. Bien. Si Drü veut rester... Bonne fin de nuit.
— Merci. Bon courage. »
Elle renifla en rejoignant l'abri. Drü se posa sur une pierre près de sa tête. Elle entendit Tadocan remuer, puis de nouveau le silence. Elle tourna le sablier. Les veilles sont toujours longues, longues, très longues quand on a sommeil et qu'on est tout seul. Et qu'il fait froid et mouillé. Elle tenta d'apprivoiser Drü, tendant la main vers son museau. Il recula la tête. Elle n'insista pas.
« Tu n'es pas facile, vieux. Pourquoi tu as voulu rester, je ne sais pas. Tu aurais mieux fait de dormir avec ton maître. »
Il resta muet, évidemment.
« Enfin, maître, ce n'est pas vraiment le mot, je sais. Excuse-moi : c'est toi qui l'a choisi. Vous êtes étranges, quand même. Vous avez des légendes, vous aussi ? Si vous êtes les descendants des Grylën, vous devez bien partager une mémoire... Pourquoi vous attacher aux Hommes ? » Elle soupira. « Tu ne peux pas me répondre. Je dois avoir l'air fine, à parler seule. Ça m'occupe. » Les veilles sont toujours longues...

Ocre. Noir. Ocre. Noir. Damier. Ocre. Noir. Les couleurs des maîtres. Ocre sanguin. Le même ocre que celui de la cape du souverain. Noir de de vide. Le même noir que ses cheveux. Le même noir que ceux de celui qui lui tournait le dos. De la part d'un autre, il n'aurait pas jugé ça prudent. De sa part à lui, il savait comment l'interpréter. Rien ne peut le détruire. Les armes ne l'atteindront jamais. Il lit les coeurs et les intentions. Les pénètre sans un regard. Les détourne. Les manipule. Il se tint immobile, figé en garde à vous. Il n'avait pas encore quitté la tenue du guerrier. Il était encore taché de sang. Sa main gauche avait été bandée, son visage tuméfié soigné, mais l'ardeur de la bataille l'habitait encore. Il la sentait dans son ventre. Il y sentait la honte aussi. Pas la peur. Jamais la peur.
« Sont-ils pris ?
— Ceux du village indiqué, oui, Père.
— Te voilà prudent dans tes propos. » L'autre se retourna vivement. Le visage dur. Les yeux noirs. Ocre et noir. L'emblème de sa famille brodé sur la riche tunique : faucon noir sur fond ocre. Le même emblème que celui de son bouclier, de son étendard. Symbole de leur autorité naturelle.
« Tu as échoué dans ta mission.
— Je le sais.
— Tu as déçu ma confiance.
— J'ai mal évalué leur force. Ils sont plus résistants que les autres.
— Tu t'es habitué à la facilité. » Le ton froid et sec. Comme toujours. Le ton qu'il imitait, sans le savoir, quand il s'adressait à ses subalternes.
« Imposez-moi pénitence, Père.
— Je n'ai que faire des pénitences ! Ça ne réparera pas l'échec ! » A peine le ton avait-il monté. Mais les mots claquaient comme des fouets de mépris. La honte le brûlait, mais il ne le montrera pas.
« J'ai des esclaves. Je vous l'ai dit, ils sont résistants. Ils seront utiles à vos travaux.
— Des vieux, des femmes, des blessés et des enfants... La belle capture que mon fils m'apporte ! Je les voulais morts ou sous les chaînes ! » Il ne cherchait pas à comprendre l'acharnement de son Père contre ces sauvages, contre ce village en particulier. L'essentiel étant que ce soit lui qui aille à la bataille, tuer, tuer, sentir de nouveau l'excitation de donner la mort, l'ivresse de l'odeur ferrugineuse du sang. Il le buvait parfois... celui des adversaires valeureux était toujours plein de force, comme l'eau rouge des montagnes. Une force qui le brûlait, le galvanisait. Donner la mort en hurlant de rire...
« Qui sont les esclaves ?
— Des guerriers, ceux qui ne se sont pas donné la mort du moins, beaucoup de femmes, quelques enfants, ceux qui ont survécu, et des vieux. Ceux qui ont résisté.
— Tu me donneras les enfants.
— Oui, Père.
— Je choisirai quelques guerriers aussi.
— Que fait-on du reste ?
— Distribue les femmes. Vous en avez profité ?
— Non, Père. Pas encore. Ils les ont juste touché mais je leur ai interdit d'aller plus loin. J'ai respecté vos consignes. Ceux qui ont tenté de passer outre ont éprouvé Crève-Coeur. » Il porta machinalement la main à son flanc, mais l'arme n'y était pas. On n'entre pas armé dans cette salle.
« Très bien. Choisis en comme tu veux. Choisis-les bien. Tu en feras ce que tu voudras. Mais tu épouseras l'une d'elle, et je vous marierai moi-même. Les autres, donne-les à ceux qui le méritent.
— Bien Père. » Pourquoi voulait-il le marier ? A quoi cela servira-t-il ? Il avait de droit la possibilité d'abuser de toutes les femmes du royaume. Il était le Prince. C'était même considéré comme un honneur par le mari. Parfois comme tel par la femme, mais il ne s'en souciait pas, l'essentiel étant qu'il ai pris son plaisir. A vrai dire, moins elle était consentante, mieux ça lui plaisait... comme un adversaire que l'on fatigue avant d'achever, qui vous crie sa haine sous les coups. Le chef qu'il avait tué lui avait procuré le même plaisir. Que le sang bouillonne sous l'épée. Et s'il crie merci, l'achever lentement.
« Ce n'est pas que tu te maries qui m'intéresse. C'est l'enfant que tu auras. Le premier sera mon dû. Et je veux que tu fasses vite. Je ne t'ai pas élevé pour que tu te poses des questions. Débarrasse-toi des vieux. Donnes-y en spectacle s'ils en valent la peine. » Il se retourna. Lui s'inclina avant de se retirer — c'était la seule personne devant qui il s'inclinait. Même en public. Mais jamais il ne baissait les yeux. Non. Son Père avait le Pouvoir. Ce même Pouvoir dont il avait faim. Pour l'instant, il était satisfait de ce qu'il avait... Il observait, en prévision de plus tard...
Des esclaves. Y a-t-il pire chose que l'on puisse infliger à un être vivant ? Les priver de liberté ? S'en soucier autant que d'un chiffon ? Où est le sens moral là-dedans ? Et la torture ? Réalises-tu ? Réalises-tu quel être abject tu... Vas-t'en !
Il retourna à ses appartements. Se changea. Sonna pour que vienne un médecin, pour panser ses blessures. Renifla en attendant l'odeur du sang séché sur le fer. De la sueur sur le cuir. L'odeur de la guerre. La Guerre ! C'est Elle qu'il me faudra épouser. La Guerre donne le Pouvoir. Le médecin vient. Huile ma main gauche endolorie et ma tempe droite après avoir passé de l'eau. Ça fait du bien. Après les soins, je me sens de nouveau neuf. Juste cette main qui prendra du temps à guérir — l'entaille est profonde et les tendons ont été touchés. L'attelle est lourde, la plaie cuisante, mais je guérirai. Je le veux. J'ai faim. Manger, d'abord, je choisirai les femmes ensuite. Je fais passer l'ordre de récupérer les enfants pour Père. Je ne sais pas ce qu'il en fait. Quelle importance ? Quelle importance ?! Et les femmes enceintes ? Je n'ai pas demandé à Père qu'en faire... Chante. Sors de là. Ce n'est pas toi. Chante. Vas-t'en ! Les femmes sont regroupées dans une même salle. J'en désigne quelques une pour les hommes valeureux. Ils les ont mérités. La fièvre, la haine, la rage. La voilà. C'est Elle. Elle brûle de l'intérieur. Elle me brûle aussi. Je te veux. Un incendie dans tes yeux. Je m'y brûlerai. Tu résisteras. Ma victoire ne sera que plus belle. Tu me hais. Quel défi ! Tu m'aimeras, je le veux. Rien ne m'a résisté à part ton peuple. Mais en te brisant, j'en briserai le souvenir... Crache autant que tu veux. Tu es belle. Ferme. Nerveuse. Tu me grises déjà. Ah ah ah ! Et te voilà cabrée, ma fière ! Tu m'insultes... La Guerre. Enchaînée. Désarmée. Mais ton corps suffit, n'est-ce pas ? Ton corps. Je ne te droguerai même pas. La bataille sera entière. Et je vaincrai dans ta souffrance. C'est ta mère ! Ta mère, Léofa ! Sors, vas-t'en, chante ! Je n'y arrive pas... Sors de là ! Qu'as-tu, Drü ? Aïe ! C'est ma main, pas une sauterelle ! Quoi ? Sors-toi de là ! Chante ! La lune rousse roule ronde... Bon sang ! Lidec ! Erellig ! Qu'y a-t-il ? Drü était comme fou. Je ne sais pas, Lidec doit faire un cauchemar, mais je n'en aime pas l'air. Chante ! Erellig, s'il te plaît, chante. Vas dans ma tente. La trousse rouge. Emène-là, prépare un gobelet d'eau. S'il fait une crise... Chante, la chanson de la lune. J'ai peur, Erellig. Erellig. Erellig ! Chut, calme-toi, Lidec, mon frère, calme-toi. Chante la chanson de la lune, s'il te plaît.
La lune rousse roule ronde,
Roule ronde elle tourne bien,
La lune rousse et ronde roule,
Ferme les cauchemars dans son poing.
Roule ronde ton esprit sombre,
La tête ronde roule loin
La lune est rousse la lune est blonde,
La lune vient, la lune vainc.
La lune vient la lune tourne,
Tour roux tour blond tour plein
La lune ronde roule les cauchemars
Bien serrés dans son poing, les jette au loin !
Dors petit frère, dors, je suis là... Calme-toi... Je ne veux pas dormir, Erellig. Ce n'est pas moi qui rêve ! Pas moi ! Je ne sais plus, Erellig, je ne sais plus... Plus qui je suis, plus où j'étais, qui parle dans ma tête, ça crie, j'ai mal... j'ai mal... Donne-moi la potion, drogue-moi, que les voix se taisent, qu'elles se taisent, je n'en peux plus, Erellig, plus... Maman...
« Ne bouge pas, tu vas me faire tout renverser ! Voilà. Bois, calmement, respire... Je suis là. Tout contre toi. Areg ?
— Je suis là aussi, à l'entrée de la tente.
— Je sais. Peux-tu veiller à ma place ? Il ne reste qu'un demi-sablier, mais je ne peux pas le laisser comme ça. Il est trempé de chaud. Est-ce que tu peux me passer ses vêtements de rechange ?
— Décales-toi un peu, son sac est au fond. »
Il s'y glissa, sortit du sac de Lidec une tunique propre et un pantalon sec. Dans le même temps sortit sa trousse de toilette et une serviette.
« Tiens. Ça ne lui fera pas de mal. »
Lui-même sentait... un mélange de mélisse et de pin. Elle y prenait garde pour la première fois.
« Merci. Désolée de te faire veiller plus tôt que prévu.
— Ne t'inquiète pas. C'est des bras d'une femme qu'il a besoin ; je ne saurais pas faire.
— Merci. C'est de sa soeur qu'il a besoin. De sa soeur. »
Elle se pencha sur lui, le linge humecté, qu'elle lui passa sur le front. Areg sortit. Pourquoi insiste-t-elle ? Ils sont plus que frère et soeur. Peut-être parce qu'ils se sont choisis comme tels. Excuse-moi, Drü. J'ai failli te marcher dessus.
Drü resta à veiller avec Areg. Il voyait les ombres de Lidec et Erellig sur les parois de la tente, indistinctes. Détourna son regard. Soupira... La pluie commença à cliqueter sur la toile... La veille allait être longue.


55. Jour de pluie (4)
(par Stéphanie, ajouté le 08/04/05 20:34)


« Chut, je suis là, Lidec, je suis là... C'est fini, là, fini... Je suis là, petit frère. »
Il gémissait sans cesse, les lèvres entrouvertes, les yeux vagues et ruisselant de larmes. Elle le berça comme on le fait d'un enfant, lui ôta sa chemise pour lui passer l'eau de toilette sur le corps. Il était brûlant. Ses gestes lui rappelèrent ceux de la Clairière, quand elle l'avait sauvé encore une fois de la mort... Quand ils ne savaient pas encore. Mais elle n'avait pas la même inquiétude. Elle avait peur pour lui, à l'époque. Maintenant... elle ne pouvait s'empêcher d'avoir aussi peur de lui. Mais ne pouvait, ne devait le montrer. Il se blottit contre elle, mêlant son nom à ses gémissements. Elle continua à le bercer... que faire d'autre ? « Lidec, mon frère... petit frère... ». Elle lui caressait le front, commençant à sentir des fourmis dans ses jambes ankylosées. Elle l'allongea, mais sitôt le contact physique interrompu il gémissait de plus belle. Le temps qu'il s'endorme de nouveau, qu'il perde conscience sous l'emprise de la drogue, elle se sera contre lui, passant ses bras autour de sa taille nue. Bientôt il fut silencieux de nouveau, mais sa respiration était encore rapide. Seule la pluie tombait sur le toit de la tente dans un bruit d'aiguille de pin. Elle se leva, pour chercher les Mémoires qu'elle avait dans sa tente. Elle avait besoin de parler à Baran. De son inquiétude, de son angoisse, de sa conscience. Elle prit la pierre lunaire et sortit, rabattant vite son capuchon. La boîte était évidemment sous les sacs. Elle ne voulait pas le laisser seul trop longtemps. Mais une fois dehors, elle entendit Areg l'appeler. Elle couru se mettre à l'abri à ses côtés.
« Il va mieux ?
— Il s'est de nouveau endormit. Mais je n'aime pas le laisser seul. Ça va ?
— Pas de souci. Je voulais te dire... je n'ai pas tout dit de mon rêve. La Worlën m'a parlé de Lidec...
— Et ? » Elle en était sûre. Voulait savoir tout en le redoutant.
« Et bien elle n'est pas rassurée.
— Merci. Moi non plus. » Sa voix était sèche sans qu'elle ne l'ai voulu, et elle eu un mouvement de fuite. Finalement, elle ne voulait pas savoir.
« Attend... laisse-moi au moins finir ! Elle m'a dit que du temps de la Guerre Fratricide, quand les Worlën durent combattre les Karlën, ceux-ci avaient fait des manipulations semblables, en faisant cohabiter dans un même corps deux esprits. C'était terrible. Elle m'a dit qu'ils se parlaient à eux-même, de deux voix différentes, qu'ils criaient, s'insultaient, puis s'écroulaient de fatigue, hagards, bavants, blêmes et suants... Ils gémissaient, émettaient des grognements, et reprenaient leur dialogue, avant de saisir la première chance qu'ils avaient pour se tuer. Et... heu... Lidec... c'était un peu comme ça tout à l'heure... Il ne s'insultait pas, mais il parlait avec deux voix. Je n'ai pas pu le réveiller. D'après la Worlën, son peuple a essayé de les guérir, mais ils n'ont pas trouvé de solution autre que la mort. Ils ne pouvaient ni soigner leurs âmes, ni pour en faire partir une, celle qui aurait dû mourir, parce qu'alors les deux s'unissaient pour les rejeter de leur esprit commun. Et s'ils les laissaient faire, ils devenaient fous. Mais d'après elle il y a un espoir ! » Il lui avait saisi le poignet alors qu'elle se levait soudainement, hagarde. « Il y a un espoir, Erellig ! Parce qu'il n'a pas été conditionné. Lidec n'a pas été élevé comme Dunimac. Lidec a été sauvé par sa mère, elle s'est sacrifiée pour qu'il vive, pour qu'il échappe à l'emprise des Saigneurs ! Il y a une chance, Erellig, qu'il puisse être soigné !
— Mais par qui ? Comment ? Avec ces drogues qui annihilent sa conscience ? Qui le réduisent à un état larvaire ? Je n'aime pas lui faire subir ça, Areg, j'ai horreur de ça ! Ce n'est pas une solution, je le tue en le faisant. Je le TUE, Areg ! Et elle est où, elle, avec toute sa science ? Pourquoi ne vient-elle pas ? Pourquoi m'avoir fait subir tout ça, pourquoi le laisse-t-elle souffrir ? Tu crois que ça m'amuse, peut-être, de le voir dans cet état ? De le voir gémir, gémir, m'appeler comme si j'étais sa mère, alors qu'il n'a pas de mère, qu'il n'en a pas eu, qu'il n'a pas de père non plus à part celui qui est enfermé dans sa tête ? De l'entendre me supplier de l'aider, alors que la seule aide que je puisse lui donner, c'est de le tuer à petit feu, et il m'en remercie en plus ? Je ne sais pas quoi faire, moi ! Je ne sais pas ! Il va mourir, il va devenir fou, devenir ce... ce Dunimac, et je ne peux rien faire, rien, RIEN ! Pas plus que lui, pas plus que personne... Pas plus... » Elle éclata en sanglots. Interdit, Areg lui mit la main sur l'épaule. « Il guérira, Erellig...
— Tu... ne peux pas... le dire... Comment ? ... Comment ?
— Je l'espère...
— C'est pas être sûr.
— Comment veux-tu que je le sois ? Mais s'il y a un espoir ! » Elle ne répondit pas, séchant ses larmes d'un geste rageur. Il s'excusa...
« J'estimais meilleur de te le dire.
— Tu as eu raison... c'est juste... nerveux. »
Il esquissa un sourire. C'était nerveux et sincère, mais elle ne l'admettrait pas. Elle n'admettrait pas mourir d'angoisse pour son... frère, puisqu'elle y tenait.
« Excuse-moi.
— Ce n'est rien. Rejoins-le. »
Il la regarda, pensif, descendre vers les tentes, suivant la lueur de la pierre. Drü n'avait pas bougé, la tête levée vers le ciel qui pleurait. Son frère... c'était plus que cela, il le sentait bien : il n'avait jamais vu de relation fraternelle si entière, si positive... Mais était-ce de l'amour ?
Sitôt rentrée sous la tente, Erellig ouvrit les boîtes des Mémoires, qui s'éveillèrent aussitôt. Ils savaient, bien entendu, ce qui venait d'arriver à Lidec. Ils l'avaient senti.
« Mais est-ce que vous pouvez me dire de quoi il a rêvé ?
— Non. Je l'ignore. Mais je sais que l'Ethérée a essayé de le réveiller, de le sortir de là. Je suppose qu'elle sait.
— Et où est-elle ?
— Où exactement, je ne sais pas. Au Ponant, entre les Cendrés et nous. Par contre, j'ai l'impression que les Cendrés se sont rapprochés. Ils ont plus avancé que nous, c'est certain. J'estime leur distance à un jour et demi maintenant. Et ils sont capables de forcer leurs chevaux, nous a dit l'Ethérée.
— Et Lidec est drogué. Il ne pourra pas se tenir debout demain. Je n'aurai pas dû... j'ai mis la dose minimum, hier soir, et il a fait ce cauchemar. Ça n'a pas suffit. Ou ça l'a affaibli. Je n'en sais rien... Pourquoi fait-il ces crises ?
— Erellig, ne t'en veux pas pour lui. Tu n'as pas le choix. Je suis tenté de croire que c'est l'Innommable qui lui envoie ces mauvais rêves. Ou peut-être que sa présence éveille l'esprit de Dunimac. Et l'Innommable se rapproche. Plus il se rapprochera, plus Lidec sera en danger.
— Mais si ça se trouve, ce sont ces drogues qui le rendent vulnérables ! Qu'est-ce qui me prouve qu'elles sont efficaces à tous les coups ? Les Guérisseurs n'ont pas eu le temps de la tester comme il aurait fallu, et les Cendrés n'étaient pas à proximité ! Et les plantes sont dangereuses, Aveline me l'a dit ! Mortelles, si elles sont prises trop fréquemment ! Je le tue, Baran, je le tue...
— Erellig... tu n'as pas le choix. C'est la seule chose que l'on sache à peu près efficace. Ça ou l'assommer, mais tu ne peux pas l'assommer indéfiniment, tu risques de le tuer autant.
— Mais c'est horrible ! Ton frère, ton frère, qui te supplie de le droguer, de faire taire les voix, alors qu'il sait dans quel état ça le met, et qu'il estime cet état préférable, et moi qui lui donne la mort dans un verre d'eau, qui accepte !!!
— Il n'est pas encore mort.
— Mais ça ne va pas durer indéfiniment. Jusqu'à quand vais-je devoir lui faire subir ça ? Jusqu'au Bois de Cerf ? Et une fois là-bas ?
— C'est toi qui a voulu l'emmener.
— Parce que j'espérais à l'époque que euxauraient une réponse. Mais je n'en suis plus si sûre maintenant.
— L'Ethérée le sait peut-être...
— Tu as entendu ce que m'a dit Areg.
— C'était du temps de la Guerre Fratricide. Ils ont peut-être une solution maintenant.
— Elle l'aurait dit !
— Peut-être pas. Je ne sais pas. On pourra toujours lui demander.
— Mais quand ? Je ne peux pas la contacter sans Clairière, on a bien vu ce que ça a donné, et encore c'était apparemment de sa volonté à elle que j'étais partie.
— Reste à espérer qu'elle viendra d'elle-même. Nous ne pouvons pas l'appeler, nous. Elle est trop loin, on ne la connaît pas. Mais elle a dit qu'il y avait un espoir, qu'il puisse être sauvé, qu'il puisse se sauver.
— Je n'y crois pas. Je n'y crois plus. » Elle se mordit les lèvres et se remit à pleurer... Les Mémoires ne pouvaient rien faire. Elle aurait eu simplement besoin d'un corps pour s'y blottir, de bras pour la bercer, mais les Mémoires ne sont pas tangibles. Tout ce qu'elles purent, ce fut de l'entourer de compassion, alors qu'elle s'allongeait de nouveau contre Lidec en sanglotant. Sa peau avait refroidi, et il n'avait pas bougé depuis tout à l'heure. Il ne bougea pas plus, et seule sa respiration montrait qu'il vivait encore. Elle tira les couvertures sur eux, et finit par s'endormir de nouveau, d'un sommeil qui, s'il ne la reposait pas, au moins coupait court à ses pensées.


56. Jour de pluie (5)
(par Stéphanie, ajouté le 01/05/05 10:23)


Areg commençait à somnoler alors que la lueur blafarde de l'aube s'aventurait hors de l'horizon, quand Drü commença à manifester des mouvements d'inquiétude. Son premier réflexe fut de regarder vers sa tente, mais rien ne semblait bouger. Drü lui mordilla le doigt, avant de se diriger vers la tente de Tadocan. N'y comprenant rien mais lui faisant confiance, Areg le suivit et ouvrit les pans. Les deux hommes dormaient comme des masses. Drü couru sur la forme qui devait être Tadocan, et émit une sorte de glapissement devant son nez. Tadocan se retourna en grognant. Areg l'appela à mi-voix, mais ce fut Gerc qui ouvrit l'oeil le premier. De désespoir de cause, le Grylën mordilla l'oreille de Tadocan qui dépassait des couvertures. Cette fois il se réveilla.
« Quoi ! Ah, Drü. Tu n'étais pas obligé... de quoi ? Oh non... c'est pas vrai... » Il s'assit en se grattant les joues que la barbe commençait à ronger, comme celle de ses camarades.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » lui demanda Areg en se passant lui aussi la main sur ses joues râpeuses qui le démangeaient.
« Les Cendrés. Ils viennent de lever le camp. On ne doit pas traîner. Réveille les autres, Areg. On remballe et on part au plus vite. Pas le temps de déjeuner. »
Areg ne pu s'empêcher de donner un coup de pied dans un caillou innocent. Il alla réveiller Erellig, mais pour Lidec, ce fut autre chose... Ils eurent beau le secouer, ils ne parvinrent qu’à lui faire entrouvrir les yeux, et il n’émit pas un son.
« Il est encore sous l'emprise de la drogue. Je le mettrai devant moi, je pourrai le tenir.
— Il est trop lourd pour toi.
— Je l'ai déjà porté.
— Il vaut mieux que ce soit Gerc qui le porte. C'est lui qui sait le moins manier une arme. Tadocan est soldat, je suis fils d'armurier, tu es Chef des Gardes de ta Cité ; Gerc sait se défendre avec une épée, mais ce n'est pas son rôle. Il pourra prendre la fuite si l'on est attaqué.
— Crois-tu qu'il le ferra ? Et si l'Innommable le poursuit ? Mieux vaut mettre quelqu'un sachant combattre. Et si l'Innommable réveille... Dunimac ? » Elle chuchotait le nom, comme si elle craignait de le réveiller elle aussi. Areg faillit lui dire de lui redonner de la drogue. Faillit seulement.
« Comment veux-tu s'il est drogué ?
— On ne sait jamais. Je lui avait bien donné de ce truc avant qu'il ne s'endorme, et ça n'a pas suffit. Je ne connais pas réellement ses effets, ils n'ont jamais été testés si proche d'un Innommable.
— Et que ferais-tu, toi, s'il se réveille ?
— Je saurai le contrôler. Je l'ai déjà fait. Je suis une Adepte, et ça me donne quelques... atouts supplémentaires en cas de combat au corps à corps. Et puis, Gerc et Lidec ne s'entendent pas !
— Ils en feront fi pour une fois. Lidec est hors d'état. Et Gerc a le sens des responsabilités. Je le connais mieux que toi : quand il s'acquitte d'une mission, il le fait jusqu'au bout, quoi qu’il lui en coûte. L’important sera de mettre Lidec hors de portée des autres, à tout prix. Demandons aux autres et aux Mémoires, on verra qui a raison. »
Et finalement ce fut Areg qui l'emporta. Ils replièrent toutes leurs affaires et partir avant même que le jour ne se soit levé. Gerc avait accepté de mauvaise grâce, et Erellig se cachait à elle-même son soulagement. Porter Lidec quelques instants dans le feu de l'action passait encore. Mais devoir le soutenir toute une journée risquait de la fatiguer bien trop pour pouvoir affronter... quoi que ce soit. Ils partirent au galop. Le cheval de Lidec servirait de monture de rechange à la mi-journée, quand celle de Gerc sera bien fatiguée. Elle restait tout de même près de Gerc, la sacoche à médecine à portée de main. La matinée ne fut que d’averse. Areg tentait de s’en protéger avec son bouclier, mais si cela était efficace, son bras finissait ankylosé.
« Personne n’a une ombrelle, je suppose ?
— Toujours au fond de mes chausses. Tu ne nous trouves pas assez encombré, comme ça ? », se moqua Tadocan.
« Il faudrait en faire des pliantes, pour ceux condamnés à galoper sous la pluie mais n’ayant pas de place dans leurs fontes. »
Nul n’eut le cœur de continuer la conversation. Erellig n’y avait même pas pris garde. Son capuchon dégouttait de pluie, et elle ne quittait guère du regard Lidec. Il semblait une chiffe molle. Ils l’avaient bien harnaché sur le cheval, de façon à ce qu’il ne puisse en glisser, mais sa tête dodelinait sur ses épaules, malgré le soutien de Gerc au besoin. Mais le plus terrible était qu'il avait quand même une vague lueur de conscience dans les yeux. Erellig ne put s'empêcher de frissonner, imaginant son propre esprit lucide et conscient se heurtant aux parois de son cerveau sans pouvoir animer un corps devenu presque amorphe. Au Mitan — du moins ce qu’ils supposaient être le Mitan, puisque le soleil était absent et que leurs ventres criaient famine depuis le matin —, ils s’arrêtèrent au creux d’une petite colline. Ils étaient entre deux averses. Tadocan monta sur le monticule pour regarder en arrière. Revint avec une tête de trois pieds de long.
« Gerc, change de cheval. Dégourdissez-vous vite les jambes, avalez vite un morceau, et on repart. D’après Drü, ils ne sont plus qu’à une journée… au plus. On ne les voit pas encore, mais je n’y tiens pas particulièrement. J’hésite même à ce qu’on s’arrête cette nuit. » lâcha Tadocan.
« On ne va quand même pas pouvoir galoper tout du long ! Les chevaux vont mourir de fatigue !
— Et de nuit je ne verrai pas les marques.
— On avancera le plus possible. Tour de garde par paires, si on peut dormir et qu’ils ne nous ont pas rejoint avant. Dix contre cinq, c’est un peu trop inégal à mon goût, je préfère mettre le maximum de distance entre eux et nous.
— Tu ne crois pas que la Worlën viendrait à notre rescousse ?
— Pour l’instant elle n’est pas là. Je compose avec ce que j’ai sous la main. Et je ne sais pas si elle vaut quoi que ce soit au combat. »
En un demi-sablier ils étaient repartis. L’humeur au plus bas…
Encore une fois ce fut Drü qui sonna l’alerte, quelques sabliers plus tard. La Worlën les attendaient au milieu du chemin. Elle était flanquée d’un gros loup — enfin, un animal qui tenait autant du loup que la Worlën de l’humain — qui fit peur aux chevaux. Les autres purent les contenir, et la première chose qu’elle fit fut de leur mettre la main sur le museau en parlant dans sa langue. Ça les calma, même s’ils tremblaient toujours. Sans même leur demander quoi que ce soit, elle monta sur le cheval libre.
« Repartons vite. Vous avez vu qu’ils n’étaient pas loin. Je crains que vous n’ayez besoin de moi. Je ne vaux rien au combat, mais contre l’Innommable vous ne pouvez pas grand-chose. Moi, si. Et Kalia, mon Prinet’hao » fit-elle en désignant le loup qui galopait aussi vite que les chevaux « a les dents et les griffes meurtrières. Pour le moment, mettons le plus de distance possible entre eux et nous ; c’est surtout pour Léofa que je dis ça. »
Le galop du cheval ne semblait pas la gêner pour parler.
« Il s’appelle Lidec », la coupa Erellig.
« Baran l’a nommé ainsi. Léofa est le nom que lui a donné sa mère avant de mourir. Ce qui est amusant, c’est que ses deux noms ont presque le même sens, Celui-à-qui-l’on-fait-bon-accueil et l’Aimé. Façon de conjurer le sort, sans doute.
— J’espère que ce sera efficace. Comment vous savez ça ? »
Les phrases d’Erellig étaient courtes et sèches, mais ça tenait surtout de l’allure des chevaux.
« Il va falloir que je vous raconte toute l’histoire. Celle de ses parents aussi, ce que j’en sais du moins.
— Ce serait bien qu’il puisse en profiter aussi, non ?
— Oui, mais ça va être délicat à gérer : s’il faut que je me concentre sur ma respiration pour pouvoir vous raconter l’histoire, sur l’histoire elle-même, sur l’esprit de Lidec plutôt embrouillé, je ne crois pas que je pourrais maîtriser en plus la peur que les chevaux ont de Kalia. Mais je palies au plus urgent : vous l’avez drogué ?
— Hier soir, oui. Ça ne l’a pas empêché de faire des cauchemars. J’ai dû le droguer à sa demande pour le calmer tellement il souffrait.
— Je ne savais pas. J’ai essayé de le sortir de son rêve mais je n’y suis pas parvenue. Tu es intervenue par la suite, mais je ne savais pas que tu devais le droguer.
— Ha ! Ais-je le choix !? » s’écria Erellig, l’air mauvais.
« Ce n’était pas une accusation. Il me faudrait l’analyser avant de savoir si une autre solution est possible, mais présentement ce n’est pas faisable. Il me faudrait le mettre pendant des jours en observation, et dans un endroit confortable et éloigné d’influences négatives. Ce ne sera possible qu’au Bois de Cerf. Et nous n’y sommes pas encore.
— Si l’on y parvient. Que ferraient-ils s’ils nous rattrapaient ?
— Ils vous attaqueront, bien entendu. A première vue, ils veulent Léofa — Lidec, si vous préférez. Vous… au mieux, si nous avons le dessous, ils vous feront prisonniers.
— Nous, pas vous ?
— L’idée ne m’est pas venue à l’esprit. Et s’ils arrivent à m’avoir, l’Innommable cherchera probablement à me réduire à néant. » Cela ne la rassurait pas pleinement… elle ne connaissait pas les capacités de l’Innommable, ne pouvait juger de ses chances de réussites.
« Pour en revenir à… Lidec, l’Innommable cherche à tout prix à réveiller son p… Dunimac. » Ce n’était pas le moment de les embrouiller avec les histoires de généalogie. « La drogue a anesthésié l’activité du cerveau, mais ça bouillonne toujours dessous, même si ça ne peut pas effleurer l’esprit. Mais c’est tellement brouillon que je n’arrive pas à savoir si lequel des deux à le dessus.
— De quoi rêvait-il hier ? Et est-ce que le rêve venait bien de lui ? Il m’a dit qu’il ne voulait plus dormir parce qu’il ne savait pas qui rêvait.
— Je crois que c’était Dunimac qui rêvait. Il revoyait sa… “rencontre” avec la mère de Lidec. Mais il faut que j’y raccorde avec le reste de son histoire. »
Elle reprit son souffle. Ce n’était pas évident de contrôler son débit d’air en fonction des mouvements du cheval. Elle leur raconta ce qu’elle savait, sans qu’ils ne la questionnent. D’y avoir raconté déjà deux fois avant — une fois à Gwerel, une autre à Kennen et Valérian — rendait l’exercice plus facile. A la fin, ce fut le silence. Seul Areg émit un sifflement saccadé.


57. Jour de pluie (6)
(par Stéphanie, ajouté le 16/05/05 17:31)


« Je récapitule : Bryttawyne — la mère de Lidec — était l’épouse de Léod, qui fut tué déloyalement par Dunimac. Lequel Dunimac épousa la femme du guerrier qu’il venait d’achever, commença à… disons, évoluer, fut tué par le Saigneur — son père à ce qu’il semble — qui enferma son esprit dans le corps du bébé que Bryttawyne portait. Lequel bébé avait soit été conçu avant la mort de Léod, soit après, donc serait le fils de Léod ou de Dunimac. Et pour couronner le tout, Baran, qui fut son père adoptif après l’avoir trouvé auprès du corps de sa mère décédée, le nomma Lidec, alors que sa mère lui avait déjà donné un nom, Léofa. Pas étonnant qu’il soit dans cet état.
— D’autant qu’il n’est physiquement pas le fils de Dunimac. J’en suis persuadée depuis que je l’ai vu : il ne lui ressemble absolument pas. Il a deux noms, dont un qu’il ignore, je pense, et trois pères : le vrai, mort à peine après l’avoir conçu, l’adoptif, mort et maintenant Mémoire, et le mauvais, qui dormait dans sa tête jusque maintenant et qui se réveille. On pourrait même considérer qu’il est la créature du Saigneur qui a enfermé Dunimac en lui.
— Et il n’a pas plus de mère. C’est le pire. » Que ce soit Gerc qui dise ça surprit Erellig. Gerc n’était vraiment pas le genre de personne à qui une mère pourrait manquer. A ces yeux du moins. Elle lui rétorqua :
« Il m’a, moi.
— C’est complètement différent, Erellig. Tu ne peux pas remplacer aujourd’hui la mère qu’il n’a pas eu depuis cinq cycles. Peut-être vous considérez-vous comme frère et sœur, sans doute le protèges-tu, mais tu n’es pas sa mère. Rien ne peut jamais remplacer une mère absente ». Il parlait comme d’expérience. Areg semblait gêné, et Tadocan ne releva pas.
« Mais il en rêve. Il me l’a dit. C’est pour ça qu’il voulait vous contacter, les Ethérés. Parce qu’il avait rêvé d’elle et qu’elle lui avait dit de vous le demander.
— C’est étrange… Ou peut-être pas tant que cela. Quel genre de rêve était-ce ?
— Un rêve. Pas prémonitoire si c’est ça que vous entendez.
— Il n’y a pas que “les rêves” et “les prémonitions”. Il y a différents niveaux de réalités dans les rêves. Les rêves extérieurs, qui présentent une réalité factuelle contre ou pour laquelle nous ne pouvons rien. Les rêves intérieurs, qui présentent une réalité personnelle de notre caractère ou de nos désirs, et qui ne viennent que de nous. Et à l’intérieur de ses catégories, il y est des rêves plus ou moins profonds, plus ou moins puissants. Etait-ce un rêve intérieur, lui qui désirait voir sa mère et de fait la voyait dans ses rêves, et lui qui désirait connaître son ascendance et rêvait de fait que sa mère lui demandait de nous invoquer ? Ou un rêve extérieur, qui aurait été envoyé par un Innommable ou le Saigneur, ou par l’esprit de sa mère ?
— Je l’ignore. Je n’étais pas dans sa tête, et je ne crois pas aux esprits des morts.
— Ce n’est pas question de croire, mais d’admettre que des choses puissent nous dépasser. Sa mère s’est sacrifiée pour lui. Elle aurait pu décider de se laisser mourir avant, vu tout ce qu’elle avait subit, mais elle s’est conservée en vie suffisamment pour le mettre au monde, pour échapper aux poursuivants, et le laisser dans des mains plus sûres. Mais des mains d’êtres qu’elle ne connaissait pas. Je doute que son âme ait pu trouver la paix dans l’Île de Dahron. Elle a dû veiller, de toute ses forces, à le suivre, à savoir qu’il allait bien, qu’il grandissait bien. Croyez-vous qu’une fois le corps mort, l’esprit va mourir à son tour ? Moi pas. J’ai suffisamment erré sur les chemins pour savoir que des esprits parfois reviennent. Si le Saigneur de Noirchâteau a pu conserver un esprit en vie dans le corps d’un autre, croyez-vous que les Eveillés soient incapables de faire de même ? Si les Pierres-Mémoires gardent l’esprit de leur porteur après sa mort, croyez-vous que Dahron ne puisse accueillir les autres en son Île ?
— Les exemples que vous donnez ne sont pas naturels. Qui vous dit que c’est une bonne chose, que les Pierres-Mémoires conservent l’esprit de leur porteur ? A part votre peuple ? C’est ni plus ni moins la même chose que la manipulation du Saigneur ! » Erellig montrait bien plus de son angoisse qu’elle ne l’aurait voulu. Et la Worlën fut piquée au vif.
« Ce n’est pas la même chose ! C’est complètement différent ! La naissance des Pierres-Mémoires ne dépend pas de nous. La seule chose que les Maîtres des Mémoires puissent faire, puisque c’est une de leurs attributions, c’est déterminer pour quel enfant elle est apparue, puis de vous donner des signes tangibles pour le reconnaître. Généralement ils s’adressent à nous, les Cheminants, pour contacter l’un de vos Adeptes et le lui dire. Mais nous ne sommes que messagers. C’est Finrian, le Guide, qui demanda aux Eveillés de créer les Pierres-Mémoires, et je ne connais pas toutes les raisons de cette requête. Ce que je sais, c’est que c’était une compensation : vos vies sont plus courtes que les nôtres, et vos souvenirs aussi par la même occasion. Les Mémoires permettent de sauver de l’expérience profitable à votre espèce. Mais ce n’est pas nous qui décidons quand elles naissent, nous ne manipulons pas les esprits !
— Mais vous nous manipulez quand même. Nous ne sommes que des pions sur un échiquier, et vous jouez avec nous.
— Rien ne te permet de dire ça !
— Si ! Baran m’a dit ! Vous m’avez formé à être la meilleure Adepte depuis Airelle, pour que je serve vos desseins que j’ignore !
— Cela est vrai. Mais ce n’est pas de la manipulation. C’est la pleine exploitation de ton potentiel.
— “Exploitation” ! Et que disais-je ?
— Tu n’as pas compris. » La Worlën avait un ton de plus en plus cassant… De quel droit osait-elle se plaindre ? De quel droit remettait-elle en cause tous les risques qu’elle avait pris pour lui enseigner ce qui lui sera nécessaire ? Et tous les sacrifices qu’elle avait endurés ? Qu’elles, avec Kalia, qu’eux quatre avec Gwerel et Nrek, avaient endurés ? Et elle se plaignait ?
« Tu n’as même rien compris du tout.
— Expliquez-moi alors. Je ne demande qu’à comprendre. » Par les Eveillés ! Qu’elle était désagréable quand elle prenait ce ton d’insolence !
« Nous ne sommes pas responsable des actes des Eveillés, ni de ceux de leurs enfants, ni du destin, ni du cours des étoiles. La seule chose dont nous pouvons nous considérer comme plus ou moins responsable, c’est de ce que nous vous enseignons, et la façon dont nous tentons de faire au mieux avec les données que l’on a. Nul n’est responsable de tes capacités. Tu les as de naissance, elles se sont révélées à ton adolescence, et alors c’est moi qui t’ai prodigué l’enseignement qu’il fallait. Nul n’est responsable, et peut-être même pas les Eveillés, du fait qu’une Pierre-Mémoire soit née en même temps que toi. Et estime-toi heureuse : c’est moi, un Aubier, une Dissidente comme nous appelle mon peuple, qui t’ai prodigué l’enseignement. Moi qui suis persuadée que nous avons encore un dernier rôle à jouer dans votre Histoire, qui suis persuadée que nous ne devons pas partir tout de suite, que nous avons le devoir de vous aider une dernière fois. Les Aubiers ne considèrent pas les Humains comme moins que des bêtes. Nous vous considérons encore comme des petits frères. Eut-ce été l’un de ceux endoctrinés par Nest, qui fut mon Maître et qui a la haute autorité sur mon peuple, alors tu serais considérablement affaiblie, puisque tes capacités inexploités troubleraient le fonctionnement de ton organisme, si non déjà morte. Je considère ce que vous nommez Echec comme complètement déplorable, et plus encore vos décès au cours d’un Entraînement. Il existe d’autres voies pour détourner nos réponses, et c’est faire montre d’une ignorance indigne que de ne pas faire l’effort de les utiliser.
— Pourtant vous m’avez fait Echouer, il y a peu.
— C’était un cas d’extrême urgence, et je me suis révélée de suite pour te guérir. Tu t’avançais vers l’Innommable. Passer par une autre voie m’aurait fait perdre du temps, il t’aurait trouvé, peut-être même aurait-il capturé ton esprit, s’il en avait la capacité, et il m’aurait repéré, moi. Or mieux vaut que je reste inconnue de lui. Les Veilleurs n’ont rien pu me dire sur les Karlën, mais s’il en existe encore, mieux vaut qu’ils nous croient tous morts ou partis. Parce que nous ne sommes plus que très peu à vouloir encore s’opposer à eux.
— Que sont les Veilleurs ? » demanda Areg, tentant de détourner la conversation…
« Des… êtres que nous avons placé en certains endroits stratégiques, et qui sont accessibles sur les Chemins — et uniquement pour les Suivants, normalement. Sauf dans mon cas. Parce que moi aussi j’ai un potentiel dont je me serais volontiers passée pour vivre heureuse auprès de mon aimé, dans une petite maison, avec un commerce de simples et de remèdes et des enfants après quelques années. Seulement cela m’est refusé, parce qu’un fil m’a été tissé qui me l’interdit. Je ne sais ce que je dois faire, je ne sais plus qu’à peine quelles sont mes capacités et ce que je suis, je me retrouve à chevaucher avec des Petits alors que nos peuples se sont séparés depuis au-delà de votre mémoire collective, première à briser le sceau du secret sous lequel nous nous étions placés, à me préparer à affronter un Sans-Ombre, un Innommable, sans savoir seulement quelles sont ses capacités et qui il est, à m’inquiéter pour un esprit double en perdition comme mon peuple n’en a jamais vu depuis la Guerre Fratricide, mais je dois avancer. Parce que je ne peux plus m’arrêter. Et ça ne me rassure pas plus que vous, seulement je n’ai personne qui me paraisse plus puissant que moi et que je pourrais accuser de m’avoir placé dans une situation aussi inconfortable. Alors je serre les dents et j’avance. »
Erellig ne répondit rien et remâchait sa rancœur. Ils avancèrent en silence tendu pendant un long moment. Lidec semblait sortir de son état de torpeur, mais pour délirer… Son corps n’était pas en état de fonctionner, mais il marmonnait, les yeux hagards et fixes. Gerc ne parvenait pas à comprendre ce qu’il disait. Il devait repérer les marques pour guider les autres, et conserver son assiette en même temps que celle de son protégé. Qu’il ne pouvait prétendre apprécier outre mesure, mais ce qu’il avait appris avait adouci la mauvaise opinion qu’il avait de lui, d’un homme simplet et suffisant. D’un homme du peuple qui n’était jamais sorti de son bosquet, mais prétendant tout de même avoir de l’importance dans la communauté. Seulement il se rendait compte qu’il n’était pas le seul à avoir eu une enfance douloureuse. L’expérience de Lidec était même pire que la sienne… Lui non plus ne gardait guère de souvenir de la mort de sa mère, car il était trop petit alors, à peine un demi-cycle. Il en gardait cependant une peur du feu qu’il avait mis du temps à maîtriser. Et même encore maintenant il ne l’aimait pas. Cependant il avait eu son père, un vrai père, solide. Mais il était bien placé pour savoir que ce n’était pas à la sœur de prendre la place de la mère manquante. La sienne, Ménora, l’avait fait à la mort de leur mère. Mais veiller sur quatre enfants quand on n’a que quatre cycles et demi est chose difficile, quand on n’a pas l’expérience d’une femme, que l’on est une enfant tout juste poussée. Elle l’avait fait diligemment, mettant de côté sa propre vie pour celle de sa fratrie, pour celle de leur père, avec une renonciation qu’il admirait encore… Maintenant qu’ils avaient tous grandis, elle recommençait à s’occuper d’elle, mais elle avait perdu tant d’années de sa jeunesse ! Et jamais ils n’avaient eu la même relation avec elle qu’avec leur mère : il était bien plus facile de remettre son autorité en cause, de s’en moquer, de la faire pleurer… les enfants sont cruels. Son frère surtout avait été pénible, en tant que petit dernier. Il secoua la tête. Une sœur ne remplace jamais une mère. Et il avait failli manquer la marque qui indiquait qu’il fallait tourner à droite, ce qui n’est pas prudent quand on se promène entre les marécages après une bonne pluie. Il s’arrêta… Non. Non, il ne pouvait pas faire ça… Comment reviendrait-il corriger la route s’il retournait la marque pour envoyer leurs poursuivants se perdre dans les marécages ? C’était totalement contraire au code d’honneur des Pisteurs. Si quelqu’un passait derrière et s’y perdait aussi ? Fausse idée.
« Qu’est-ce qu’il y a, tu t’es perdu ?
— Non. J’ai failli manquer la marque, là, à droite. Je vérifiais juste ».
Areg frissonna. Que l’endroit était triste ! Le sol était spongieux et les sabots des chevaux faisaient « floch floch » à chaque fois qu’ils se posaient. La végétation était brunâtre et vert maladif, et la roche grise qui effleurait parfois ne rendait pas le cœur heureux. Il jeta un œil au… comment avait-elle dit ? Pri-quelque-chose de la Worlën. Ses pattes aussi faisaient « floch floch », mais s’enfonçaient moins. Son pelage était alourdi, mais pas détrempé. De temps en temps il s’ébrouait, montait sur un monticule et regardait en arrière avant de les rejoindre. La Worlën semblait alors écouter, puis hochait la tête. Elle paraissait soulagée.
« Excusez-moi… » lui dit-il. Elle lui jeta un regard de sous sa fourrure — qui elle laissait glisser l’eau. Il avait remis son bouclier au-dessus de sa tête pour parler. Le capuchon de sa cape réduisait la vision.


58. Jours de pluie (7)
(par Stéphanie, ajouté le 21/05/05 16:38)


« Vous paraissez soulagée : les Cendrés s’éloignent ?
— Ils ne gagnent pas de terrain, tout du moins.
— C’est votre… je n’ai pas retenu le nom, votre loup qui vous dit ça ?
— Mon Prinet’hao, oui. Ce n’est pas un loup, c’est une Worlën elle aussi. Le nom nous désigne toutes les deux. Je vous l’ai déjà dit, il me semble.
— Oui. Mais il y a eu tant de choses étranges depuis que malgré ma mémoire de Sonneur, j’ai oublié quelques points et mal compris d’autres. Que signifie Worlën ?
— Notre nom signifie beaucoup, et nous ne dévoilons pas sa signification. Cependant, à ce que je vous ai dit, vous pouvez en interpréter une part.
— La terminaison, “lën”. Grylën, Worlën, Karlën… Je suppose que ça signifie quelque chose comme “peuple” ou “gens”. A moins que cela soit un pluriel collectif qui ai pris valeur d’invariable avec le temps : vous désignez avec tout aussi bien une personne qu’un ensemble. Mais ça pourrait être n’importe quoi d’autre de commun aux cinq clans : la parole, la longévité, la création par les Eveillés, et que sais-je d’autre !
— En effet. » Et elle n’ajouta rien. Un point commun… entre les Grylën, les Essilën, les Ganelën, les Worlën… et leurs frères maudits, les Karlën ! Les Karlën avaient tout perverti. Il n’y avait plus de points communs. Les Grylën n’étaient plus, les Essilën étaient partis, les Ganelën s’étaient retirés dans le désert, les Worlën dans la forêt… et les Karlën ? Où s’étaient-ils cachés durant tout ce temps où on les a cru mort ? Dans les montagnes ? Et si des Karlën ont pu survivre, des Grylën l’aurait-il… des Grylën… Un Prinet’hao, quand bien même il serait réduit à la taille du Grylën du Tiern, s’attacherait-il à un Petit ? Comment… peut-être… Et si… ? Elle se rapprocha soudainement de Tadocan, oubliant Areg qui la suivit :
« Tadocan ? » Sa question était pressante. Oppressante.
« Oui, Dame ?
— Comment le Grylën vous a choisi ? »
Il se figea et lui jeta un drôle de regard.
« Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Expliquez-moi, et je vous le dirai. »
Elle retenait sa respiration… Tant de Cycles, tant de longs Cycles, à se reprocher le massacre des Grylën, à les croire à jamais disparu ! Et si… Il hocha la tête.
« Et bien… C’était lors de l’Epreuve. Dans mon peuple, les enfants ont toujours une épreuve qui marque leur entrée dans le monde adulte, qu’ils soient fille ou garçon. Mais les Sept Familles en ont une bien à eux. Les Sept Familles : les Verdiers, les Adrets, les Albrans, les Olagnes, les Bélossiers, les Lardelles et les Vargnes ; ce sont celles qui sont au pouvoir dans mon pays, de façon héréditaire, mais aussi en fonction de leurs capacités. Les erreurs se payent cher chez nous, à proximité des Cendrés, et avec un peuple fier et sûr de lui. Les Sept Familles ont fortement ancré en elles la responsabilité de la Cité : on nous apprend ça dès le plus jeune âge, mais c’est aussi dans le sang. Bref, l’Epreuve consiste pour nous à partir dans les montagnes par tout petit groupe — pas seul parce que les montagnes sont dangereuses — en quête des Grylën. Parfois les groupes reviennent les mains vides. Mais l’Epreuve n’en est pas moins passée, car revenir d’une expédition dans les montagnes, même en groupe, montre assez la force physique et mentale de ceux qui la tente. Nous étions quatre du même âge : ma cousine Fenette Adret, Rymen, le petit-fils du Juge, un Verdier, Han Olagne, ami d’enfance et fils du Prêtre, et moi. Après trois septaines de marche, nous sommes arrivés au Mont Marlin. Je crois bien que le Massif du Marlin est le plus beau lieu existant de Dohan, et sa flèche blanche nous avait orienté au départ, jusqu’à ce que nous arrivions à son pied... L’herbe était grasse, les fleurs innombrables, et les cascades bondissaient dans tous les vals. Nous en avions plein la vue ; c’était un lieu idéal pour emmontagner les troupeaux, mais ces terres sont rarement atteintes, loin de tout, et le ciel y a une pureté si bleue qu’on le dirait tout juste sorti de la cuve à teinture. Des arbustes égayaient les prairies, et quelques rochers offraient abri aux marmottes — de gros rongeurs bruns aux dents jaunes — qui se prélassaient. Leurs cris se répercutaient entre les monts et avertissaient tous les animaux de notre passage. Un jour, Fenette eu le regard attiré par une tâche de bleu sur un amas de pierres. Elle voulu aller voir et nous la suivîmes. C’était un moment extraordinaire… Cela faisait deux générations que l’on n’en avait plus trouvés, au point que « chasser le Grylën » était devenu synonyme de courir pour rien ! Et ils étaient là, cinq Grylën à fourrure bleue, sur un rocher, comme s’ils nous attendaient… Nous les avons approché sans trop savoir que faire… les conditions n’étaient pas d’en ramener si l’on en trouvait, mais de nous accorder à eux. Et quand nous avions demandé ce que cela signifiait, il nous fut répondu : “Vous le saurez une fois en face d’eux, si cela doit être”. C’était tout ce qu’on savait. On s’est approché doucement, la paume offerte comme on le fait toujours face à un animal qu’on veut apprivoiser, et leur parlant doucement… Ils ne se sont pas laissés approcher. Ils n’ont pas fui non plus, mais s’éloignaient à chaque fois. Comme il était le soir, et comme nous ne pouvions nous résoudre à partir tout de suite, nous avons installé notre campement ici. Je me suis réveillé avant l’aube. Je n’ai pas su tout de suite pourquoi, avant que j’entende de nouveau dans ma tête un “Venir”. J’ai cru d’abord à un rêve éveillé, mais l’injonction se faisait plus pressante, et je suis finalement sorti de la tente, avec une pierre lunaire. “Venir”, et où ? Je me suis dirigé vers l’amas pierreux où nous avions trouvé les Grylën. Ils étaient toujours là. Et puis… je ne sais pas comment vous décrire ça… C’était… je ne sais pas. Areg pourrait mettre des mots dessus, moi pas.
— Comme si d’un coup vos perceptions s’étendaient, qui vous aviez la vue éclaircie, élargie, que vos oreilles entendaient mieux, comme si vous vous réveilliez d’un sommeil engourdi pour trouver le monde neuf et clair. Comme si votre esprit se retrouvait entier, enfin, et qu’il ne vous restait plus qu’à trouver le point d’équilibre pour devenir accompli. »
Il regarda la Worlën, stupéfait.
« Oui… c’est à peu près ça… Comment savez-vous ?
— J’ai ressenti ça aussi, lors d’une Epreuve semblable. » Elle attendait la suite, l’esprit figé.
« Euh… oui… j’ai compris que la voix dans ma tête était celle d’un des Grylën. Et quoi qu’ils me semblassent tous identiques, d’autant qu’il était nuit, j’ai su lequel m’avait parlé. J’ai tendu ma main, paume offerte… Je n’ai pas envie de vous raconter le reste.
— Ne le faite pas. Il vous a nommé, vous l’avez nommé, et ces noms, seuls vous en êtes les dépositaires.
— C’est exact. J’ai soudain compris beaucoup de choses. Sur moi-même, sur mes actions, sur… peut-être aussi sur le monde. Je suis rentré dans la tente avec Drü, puisque c’est son “nom ouvert”, comme il me dit. Et au lendemain, les autres étaient partis. J’étais le seul à avoir été choisi. Mes camarades étaient un peu jaloux, surtout Fenette qui les avait vus en premier. Elle aurait aimé avoir un animal de compagnie. Mais Drü n’est pas un animal, pas comme un chiot qu’on caresse, qu’on dresse, qu’on élève. Il était… “humain”, en quelque sorte. Il n’a pas le même langage que nous, mais ce n’est pas un animal.
— Non. C’est un Prinet’hao. Je ne crois pas que vous ayez de terme pour traduire cette idée. C’est un esprit incarné, un double animal, quelque chose comme ça… Mais les Prinet’hao ne s’accordent qu’avec le peuple qui porte leur nom. Jamais un Prinet’hao Worlën ne s’accordera à un Essilën. Alors un Grylën avec un Petit… Que savez-vous de votre famille… des Sept Familles ? » Elle n’osait formuler tout haut sa pensée. Et si elle était justifiée…


59. Jours de pluie (8)
(par Stéphanie, ajouté le 16/07/05 14:06)


« L’origine des Sept Familles se perd en légende. Et jusqu’à présent je les aie toujours tenues pour telles… jusqu’à ce que vous apparaissiez. Peut-être y a-t-il une part de vrai, si les Swerlën existent réellement. Pardonnez-moi. » Il lui jeta un coup d’œil inquiet, mais d’un vague signe de la main elle lui intima de continuer.
« Il se dit chez nous que les Hommes d’Avant connurent des Premiers, des êtres qui n’étaient ni hommes, ni bêtes, mais entre les deux, et qui possédaient de grands pouvoirs tant sur l’esprit que la matière, et les Hommes d’Avant étaient sous leur protection. C’est ainsi que la légende court, en tout cas ; mais Areg n’utiliserait pas les mêmes mots. Un jour, les Premiers se firent la guerre entre eux, et finirent par s’entretuer tous ou presque... Ce fut la Première Guerre, et les Hommes d’Avant s’y trouvèrent impliqués, dans les deux camps. C’est de là que viennent nos dissensions d’avec les Cendrés, car ils étaient du côté des ennemis des Nobles, du côté des Fourbes, comme les Hommes d’Avant les nommèrent ; et c’est de cette guerre que leur fut donné le nom de Cendrés, car des monstres cracheurs de feu et de flammes, des drakkes, apparurent dans les cieux quand tout semblait perdu pour les Nobles, et ils réduisirent en cendre leur pays et leurs forteresses. Quand les monstres disparurent dans les airs, il ne restait presque plus rien des Fourbes, et les Cendrés avaient connus des pertes immenses. Mais alors que les Premiers Nobles poursuivirent les Fourbes, qui étaient pourtant de leur race, pour les exterminer jusqu’au dernier, ils nous interdirent de faire de même avec les Cendrés, estimant qu’ils étaient nos frères que les Fourbes avaient exploités, réduit en esclavage et utilisés comme outils. Nous nous inclinâmes difficilement, et s’il n’y eu pas de guerre ouverte, beaucoup de Cendrés moururent dans des circonstances… mystérieuses. Au point qu’ils s’enfuirent dans la Plaine des Cendres, pour s’y installer, sachant que nous ne les suivrions pas dans ces terres maudites. Et cela nous convint. L’espace de la Plaine des Cendres à l’époque était bien plus vaste qu’aujourd’hui, où la végétation finie par reprendre le dessus, et la terre était inculte. Cependant ils ne disparurent pas ; et ils remontèrent lentement vers le Nord pour s’y installer, qui était plus propice. Entre temps, les Premiers étaient revenus, persuadés que plus un seul Fourbe ne marchait sur le sol de Dohan. Mais eux-mêmes avaient été très durement touchés. Les quelques survivants qui restaient finirent par partirent par delà ce monde, ou se transformèrent en animal à jamais, et ils nous laissèrent seuls panser les blessures de notre pays. Et les Hommes se firent de plus en plus nombreux, et ils devaient trouver de nouveaux territoires pour s’établir, car la plaine et les bois ne suffisaient plus, et des dissensions commencèrent à se faire sentir au cœur même des Nobles. Des guerres éclatèrent entre les familles, des escarmouches et des trahisons. Ce fut les temps des Petites Guerres ; petites, parce qu’elles ne concernaient que les familles, mais guerres tout de même, parce que le terme de famille désignait un ensemble très large de membres de sang et d’alliés. La situation devenait intenable ; et puisque nous étions coincés entre les montagnes, la mer et la Plaine des Cendres, il fallait trouver des terres clémentes ailleurs. Au fil des cycles et des grands cycles, des royaumes furent fondés, détruits, refondés, déplacés, exilés. Mais en ce qui concerne le socle de ma Cité, qui avant la Confrérie était le Royaume des Fauconniers, notre organisation changea peu. Lors du temps des Petites Guerres, un petit groupe de la famille des Fauconniers parti vers les Montagnes. La famille des Fauconniers était nommée ainsi car elle avait la maîtrise de l’élevage et du dressage des faucons, durant la Première Guerre. Et les faucons des Nobles combattaient les faucons des Fourbes, car les Fourbes avaient pouvoir de se transformer en ce rapace, mais ils étaient faciles à reconnaître à cause de leur taille, plus imposante. Et le combat entre ces deux espèces aurait pu sembler inégal, car les faucons des Fourbes avaient une intelligence humaine ; mais en même temps c’était là leur faiblesse, car ils réfléchissaient trop, et étaient plus lourds que nos faucons. Et même si la Première Guerre ne fut gagnée que grâce à l’aide de ces drakkes, les faucons de notre famille furent renommés, car ils avaient été de grand secours.
Au temps des Petites Guerres donc, les Sept Fondateurs, comme on les nomma, partirent afin de trouver un endroit où leur famille pourrait s’installer. Trois femmes et quatre hommes, dont les noms sont maintenant ceux des Sept Familles : Adrët, Lardelle et Vargne pour les femmes, Verdier, Albran, Olagne, et Bélossier pour les hommes. Ils finirent par trouver Montfaucon, qui n’existait évidement pas à l’époque et ne se nommait pas, dans aucun souvenir. Et pourtant, la ville était déjà fondée, ou du moins il y avait déjà des traces d’habitations, en ruine et déjà conquises par la végétation. Néanmoins l’endroit paraissait bon : protégé du vent dominant par une montagne, entouré de prairies et de ruisseaux, offrant une vue dégagée, et pouvant aisément être aménagée en place forte si besoin était. Les Sept Fondateurs s’y installèrent, le temps de voir le temps passer et si au fil des saisons l’endroit était toujours accueillant. Et l’été passa, et l’automne, et au milieu de l’hiver, alors qu’ils s’affairaient à réparer un toit qui s’était effondré sous la neige entre deux tempêtes, des Premiers entrèrent dans la ville. Ils étaient sept. Amaigris, émaciés, presque en haillons, et pitoyables. Et les Sept Fondateurs les accueillirent, les soignèrent et les nourrirent, car telle était la solidarité des Montagnes qu’ils avaient commencé d’apprendre. Et ils étaient heureux d’avoir de la nouvelle compagnie, qui une fois remise, se révéla excellente. Et il se révéla aussi que les sept Premiers étaient composés de quatre femmes, et trois hommes, si l’on peut nommer ainsi les Premiers. Les Premiers apprirent beaucoup de choses aux Fondateurs, sur la survie en montagne — quoi qu’ils aient faillis y mourir, coincés dans une tempête —, sur la façon de construire les maisons, d’agencer les pièces pour perdre le moins possible de chaleur, et sur la façon de sculpter les bois. Puis au printemps, ils leurs apprirent les oiseaux, les plantes, et les animaux, lesquels pouvaient être mangés, et comment pister les bêtes et à quoi pouvaient servir les plantes. Et chaque chose qu’ils faisaient, ils la faisaient belle. Et tout avec eux trouvait une utilité. Et à l’été, Adrët et Verdier partirent pour retrouver la famille des Fauconniers, et les guider jusqu’au Montfaucon, comme ils l’avaient nommés pour le clamer comme leur. Nul Premier ne les accompagna, car ils ne désiraient pas se montrer à d’autres Hommes, et ne souhaitaient pas attirer la curiosité. Le trajet fut cette fois-ci plus rapide, et à la mi-automne, ils étaient arrivés sur leurs anciennes terres… qui n’étaient plus les leurs. Une autre Petite Guerre avait eu lieu, opposant la famille des Fauconniers à celle des Mastins, et les Fauconniers avaient perdu. Certains étaient rentrés au service des Mastins, d’autres s’étaient égayés ailleurs, retrouver une autre famille à laquelle ils appartenaient par d’autres liens moins forts. Adrët et Verdier en réunirent le plus possible sous leur bannière, mais sur les cent-trente et quelques membres que comptait auparavant leur famille, seuls un quarantaine voulu les suivre. Encore fallait-il attendre le printemps, car il n’était pas possible de voyager dans les montagnes l’hiver. Ils furent hébergés par Mélin, le frère d’Ardret, qui avait rejoint la famille de son épouse, Juniette Filandrière. Et ils repartirent au printemps, avec toutes leurs possessions, et quelques autres qu’ils achetèrent en nature, car ceux qui venaient avaient revendu leurs habitations et leurs meubles. Et Adrët et Verdier avaient emmené avec eux des objets fabriqués par les Premiers, et ceux-ci avaient grand prix, même si les Premiers avaient refusés que leur existence soit révélée, et que Adrët et Verdier durent mentir en les déclarant fabriqués par Bélossier, Olagne et Lardelle lors des longues journées d’hiver. Ainsi ils purent acheter en chemin des moutons, des chèvres, des vaches et des chiens. Le retour fut beaucoup plus long, et cette fois encore ils arrivèrent à la mi-automne. Et ce n’était pas bon pour les bêtes. Cependant, ceux qui étaient restés n’avaient pas chaumé, et plusieurs maisons se tenaient prêtes pour accueillir les nouveaux arrivants, qui auraient certes à se serrer un peu l’hiver, mais tout du moins sous un toit étanche et à l’abri des vents et du froid. Il y avait beaucoup de fourrage, et Lardelle avait eu un enfant d’un des Premiers, dont le nom dans notre langue signifiait Grès. Et par la suite, chacun des Fondateurs épousa un Premier, et de ces couples sont issus les Sept Familles. Montfaucon et sa cité se développèrent, nous accueillîmes des errants, des parias, de ceux qui n’avaient pas de crime de sang sur les mains, et tous reconnaissaient l’autorité des Sept Familles… Nous n’avons jamais changé de lignée de dirigeants, au contraire des royaumes qui autour de nous se sont construits et effondrés.
— Mais les Premiers, comment étaient-ils ? Avaient-ils des Grylën ?
— Nos traditions ne disent pas que les Premiers étaient… enfin, pour nous, les Premiers sont des êtres qui sont de forme humaine, mais qui peuvent se transformer en animaux. Aucune légende n’affirme qu’ils soient… comme moi, par exemple.
— Mais alors d’où viennent vos traditions de chasse au Grylën ?
— Des Fondateurs, je crois. Les Premiers ne vieillissent pas, à ce qu’on dit, mais les humains sentent passer le temps ; et quand les Sept Fondateurs sentirent que le moment allait bientôt venir où ils ne seraient plus sept, ils réunirent les membres de leurs familles. Et ils fixèrent cette tradition, nous disant que le jour où plus un seul Grylën ne serait trouvé, cela signifierait soit que les Premiers reviendraient au monde pour le guérir, soit qu’ils seraient perdus pour toujours, et que notre lignée ne tarderait pas à suivre. En tout les cas, que ce serait le temps d’un changement. Et la tradition se perpétue.
— Et pourquoi un Grylën ? Comment saviez-vous à quoi ressemblaient leurs Prinet’hao ?
— Parce que pour nous ce ne sont pas des… des Prinet’hao, comme vous dites. Pour nous, les Grylën ont toujours été des gros lézards à fourrure. Il n’y avait pas besoin d’expliquer à quoi ils ressemblaient.
— Mais que sont devenus les Gry… les Premiers, à la mort des Fondateurs ?
— Ils ont disparus. Les uns après les autres, une fois leur compagne ou compagnon de vie rendu aux dieux, ils ont disparus… On ne sait pour où, et nul n’a pu deviner la direction dans laquelle ils allaient. Certains disent qu’ils sont allés mourir de chagrin à leur façon, car ils aimaient d’un amour sincère et véritable les humains dont ils avaient partagé la vie ; d’autres qu’ils sont retournés d’où ils étaient venus, d’on ne sait où, et qu’ils reviendront quand le pays aura besoin d’eux… Mais le pays aurait souvent eu besoin de leur aide, et jamais on ne les a revus… J’espère que nous trouverons une solution au Conseil de Cerf… Nous tenons pied à pied nos frontières, mais jamais les Cendrés n’abandonnent. Et nous commençons à fatiguer… Si maintenant ils utilisent des magies que nous ne connaissons pas, nous serons bientôt balayés. Et les Cendrés auraient une place forte pour menacer les Bétuliers et les Corubiers. Mais que faire ? Les Premiers, s’ils ont existés, ont disparus… du moins il me semblait. Mais avec vous, beaucoup de ce que je tenais comme certitude a volé en éclat. Alors, peut-être existaient-ils vraiment, et que maintenant que nous sommes vraiment sur le point de céder, ils viendront nous prêter main-forte ? Quel est le vrai, quel est le faux dans ce que je viens de vous dire ?
— Les Premiers étaient des Grylën. »Et disant cela, la Worlën rayonnait.
« Nous les avons pleurés, nous avons porté leur deuil pendant des Cycles et des Cycles, nous ne nous sommes jamais consolés de leur éradication, et quelques vies d’Hommes après leur vengeance, voilà que sept d’entre eux convolent avec des Humains ! Et nous n’en avions jamais rien su ! Rien, pas un signe, le néant ! Rien sur les Chemins, les Guetteurs muets, rien dans le chant des eaux, rien dans la voix du vent, les arbres silencieux ! Je me demande comment ils ont pu rester cacher de nous ainsi, même après notre victoire… Et ne subsistent d’eux que leurs Prinet’hao… et ils sont affaiblis. Ou peut-être… »
Elle pencha la tête sur le côté…
« Peut-être…
— Je vois ce que tu penses, Deynussian… Je ne sais pas si cela est possible. Je ne connais pas de Worlën qui soit solitaire. Il n’y a dans nos traditions que le cas de Hutep l’Acharné, qui ne voulu pas quitter ce monde en même temps que son Prinet’hao, et le condamna à rester dans le corps mort qu’il avait embaumé ; mais il a fini fou.
— Je sais. Mais… imaginons ; si les Grylën n’ont pas tous étés décimés. Si des Prinet’hao ont survécus, en plus grand nombre que leurs Nefstan ; ils auraient pu se reproduire. Mais ne pouvant être lié à un Nefstan, ils ont « diminué », sont devenus sauvages… Ce qui expliquerait qu’ils ne soient plus capables de parler comme nous le faisons. Mais qu’ils cherchent tout de même à se lier aux descendants humains des Nefstan Grylën.
— Mais il y aurait encore des Nefstan Grylën ?
— Peut-être. Cachés, ou diminués eux aussi. Mais ce qui m’étonne, c’est que je n’ai pu trouver aucune trace d’eux sur les Chemins, que les Guetteurs soient restés muets, ne m’aient rien dit !
— Tu ne leur as pas posé la question. Et dans notre esprit, les Grylën ne sont plus. C’est fort probable que l’on n’ai rien perçu parce que l’on ne cherchait pas.
— Hmmm… »
Le Grylën restait caché sous la cape de Tadocan. Avait-il suivit la discussion ? Avait-il conscience de ce que ses semblables avaient perdus ?
« Et votre Grylën, comment vous parle-t-il ?
— Je ne comprend pas bien la question… il me parle… et bien, comme quelqu’un qui ne maîtriserait pas bien notre langue et n’utiliserait que les mots les plus pertinents… C’est ça que vous voulez savoir ?
— Oui. Mais est-ce qu’il vous parle en permanence, est-ce que vous le sentez toujours dans votre esprit, ou est-ce qu’il ne vous adresse la parole que dans des cas précis ?
— Je le sens toujours, comme… Je ne sais pas… comme les battements de mon cœur, par exemple. On n’y prête pas garde, mais il est toujours là.
— Et est-ce qu’en ce moment, il vous adresse la parole ?
— Non, il dort. Drü n’aime pas la pluie, et le voyage l’ennuie. »
Deynussian resta pensive…
Les nuages ne quittaient pas le ciel, cachant le soleil inlassablement. Il fit soir bien plus tôt qu’à l’ordinaire, et Gerc fit une pause pour prendre une pierre lunaire. Ils avancèrent encore un peu, Gerc tenant la pierre à bout de bras, comme une lanterne. Bientôt il s’essuya les yeux en secouant la tête :
« Je n’y vois plus rien. » Sa voix grave les tira de leur torpeur qui les gagnait, petit à petit… « Je risque de perdre une marque si on avance plus, j’ai les yeux trop fatigués… Je propose de nous arrêter ici ; j’estime que nous sommes à une demi-journée environ du Dévers. Si les Cendrés ne nous suivent pas de trop près… » Il tourna un regard interrogateur vers la Worlën.
« Je crois qu’on peut se permettre une halte. C’est Gerc qui nous guide, et s’il estime devoir s’arrêter, autant obéir. Ils sont à… à peu près une demi-nuit de nous… Je veillerai la deuxième partie de la nuit. Ils ne se sont pas encore arrêtés, mais ils ne pourront pas continuer longtemps. » Deynussian hocha la tête.
« C’est bon, arrêtons nous. »
Ils démontèrent, dressèrent hâtivement le camp dans un replat pas trop boueux, et n’eurent pas le cœur de manger.
« Je ne monterai pas la garde toute la nuit, et je préfère qu’on le fasse par paires… Nous sommes tous fatigués, et seuls nous risquons de nous endormir au lieu de veiller.
— Je veux bien prendre le premier quart », fit Tadocan.
« Moi aussi », répondit Areg. « Je ne suis pas encore complètement sur les rotules.
— Je prends le deuxième », ajouta Erellig ; « Je propose de laisser Lidec dormir, par contre.
— Je suis d’accord ; Kalia montera la garde avec vous, et nous prendrons le dernier quart avec Gerc. Puis-je partager votre tente, Erellig ? Même si la fourrure est imperméable, j’aimerai pour une fois ne pas sentir la pluie sur moi en pleine nuit.
— Soit. » Elle n’ajouta pas « avec plaisir ». Elle se sentait mal à l’aise avec la Worlën, et enviait la curiosité d’Areg à son égard. Mais elle n’en éprouvait qu’à peine, n’arrivant pas à se persuader que cette… cet être puisse être un Ethéré.
« Merci ». Deynussian était parfaitement consciente de cette gêne, et même si cela la peinait, elle ne lui en voulait pas… La jeune femme avait bien assez de malaise émotionnel à gérer ainsi, sans en plus que l’on exige d’elle une sourire franc face à l’inconnu. Elle ne s’en rendait sans doute pas compte, mais pour une femme seule, gérer sa position entre quatre hommes n’est pas évident… On a toujours quelque chose à prouver, à soi-même et aux autres… A naviguer entre camaraderie et réserve… Ils cherchaient à la protéger et elle ne voulait pas l’être, tout en en ayant besoin. Cela ajouté à ce qui arrivait à son ami, les attaques récentes de sa Cité et ce qu’elle semblait ressentir toujours comme un « abandon de poste », sa situation familiale malaisée, son Echec et son retour au monde, l’ébranlement de ses croyances aux Ethérés… Oui, elle comprenait son malaise… Et les non-dits… Elle resta songeuse alors qu’elle déposait ses quelques affaires dans la tente.
« Dis, Deynussian, on a assez de nos propres soucis… Je te vois venir, tu sais…
— Je n’ai rien fait.
— Tu n’as encore rien fait, nuance… On va encore se retrouver avec des gens dans nos pattes. Ça t’arranges bien d’être avec ce Gerc, non ? Après avoir passé des heures avec le Sonneur…
— Et alors ? Je n’y peux rien, Kalia. Ils me paraissent tellement plus fragiles, et tellement faciles à lire ! Il suffirait d’une écoute amie pour leur faire comprendre où sont leurs entraves…
— Et tu vas passer le quart à écouter parler le Pisteur… ou Traceur, je ne sais pas comment ils disent.
— Pisteur. Oui. Ecoute, je sais ce qui ne va pas chez lui. Lui ne veut pas encore le reconnaître, même s’il en a envie. Il n’a besoin que d’un prétexte, ce serait trop bête de ne pas le lui offrir alors que ça ne me coûte rien. »
Kalia soupira…
« N’oublie pas de veiller tout de même… Ils ne sont pas loin… Il suffit qu’ils utilisent les drogues sur leurs chevaux pour nous rattraper demain dans la journée. De toute manière, il faudra bien se retourner pour les combattre.
— Sais-tu où en sont les autres de la Guilde ?
— Guère plus que toi… Je les sens assez proches, ils ne savent pas taire leur esprit, mais ce ne sont que des murmures… Je pense que demain on pourra les rejoindre, dans la soirée… Mais est-ce que ce sera suffisant ?
— On ne peut pas continuer ce soir, de toute manière… On se perdrait dans les marais sans le Pisteur.
— Je sais. Il faudra partir tôt.
— Dès les premiers rais de lumière. Je préfère qu’on rejoigne un terrain stable plutôt que ces bourbiers.
— Tu sais ce qui nous attend ?
— Je m’en doute… c’est pour ça que je voudrais dormir un peu… Il faudra affronter le sans-ombre. Je le sens qui cherche… Il semble se douter d’une présence autre que celle des Petits. Ça m’effraie.
— Moi aussi. Je serai avec toi.
— Comme toujours.
— Comme toujours, oui… Il faudra le tuer.
— En arriver là ? Je n’ai jamais donné la mort.
— Le problème, c’est qu’il ne risque pas de ne faire que du mal physique… Et on n’aura pas le temps d’enfermer son esprit. Il va attaquer, et il s’attaquera d’abord au plus faible, à l’esprit double. Lui, je l’aurai gavé de drogue, d’ailleurs… Le pourri remonte à la surface…
— La petite n’aurait jamais voulu.
— Peut-être, mais on l’aura à gérer... il a déjà fait des crises, de plus en plus difficile à contrôler… Plus le Sans-Ombre s’approchera, plus Dunimac prendra le dessus. Ça ne me rassure pas, franchement. On aura déjà besoin d’être toutes les deux pour s’attaquer au Sans-Ombre. Gerc ne sait pas se battre, du moins pas trop, et se retrouvera avec l’esprit-double qui s’il est en état, passera de leur côté selon toute probabilité. Resteront le Tiern, le Sonneur et Erellig. Trois.
— Et ils sont dix. Ça sera serré.
— Très…
— Tu me flanques la frousse.
— Ce n’est qu’une évaluation de la situation que tu as préféré ignorer.
— Combien de Brise-Ténèbres ?
— Je n’en sais rien. Mais il en faudrait plus de deux.
— Et les Mémoires ?
— Notre présence semble les endormir. Je ne savais pas que cela produisait cet effet, mais elles ne sont plus du tout réactives depuis que nous sommes là. Et puis que voudrais-tu qu’elles fassent ? Elles ne sont pas physiques.
— Joie… Je n’avais pas vu la situation sous cet angle.
— Tu croyais qu’on allait pouvoir les fuir jusqu’au bout ? Ce ne sera pas possible. Et à quoi bon ?
— Au moins jusqu’à ce qu’on puisse avoir du renfort.
— Au mieux il nous attendra au Dévers. Mais s’ils ne sont que deux, ils ont beau être entraînés au combat, on aura du mal à les contenir… Et je te dis, ce qui m’inquiète encore plus, c’est l’idée que l’esprit-double se monte contre nous. Si nous sommes occupées avec le Sans-Ombre, il n’y aura qu’Erellig à pouvoir l’affronter…. Mais s’il faut le tuer ? Elle n’osera pas. Et tu peux être sûre que Dunimac n’hésitera pas. Lui n’est pas seulement entraîné au combat, il l’a dans les tripes. Même s’il est rouillé et dans une situation étrange, il a toutes les chances de gagner. On se retrouverait à quatre, six avec un peu de chance, contre onze...
— On peut s’arrêter là ? On n’y changera rien.
— Je le sais bien. Mais j’aime autant que l’on sache à quoi s’en tenir.
— Au pire. Attendons-nous au pire.
— Le problème, c’est que ce qui nous atteint atteint aussi Nrek et Gwerel. »
Elle sentit comme un étourdissement…
« Je sais… », prononça-t-elle à voix haute... La douleur de leur absence à ses côtés ressurgie soudainement, comme un cœur pincé. « Gwerel, runia ena… » Elle ne pouvait pas se permettre de le rejoindre… et le contact par esprit ne remplacera jamais le contact de sa peau.
Erellig rentra à ce moment dans la tente, après avoir fini de s’occuper de sa monture.
« Votre loup ne dort pas avec nous ?
— Ce n’est pas une louve », sourie la Worlën. « Mais non ; elle préfère rester dehors. Elle dormira sous l’abri de guet.
— Vous n’avez que ça comme affaire ? Même pas de nourriture ?
— Non. Juste des fruits secs et quelques biscuits… Régime sec, mais… je n’ai pas eu le temps de préparer quoi que ce soit. Je partais ou je finissais mal : on n’atermoie pas dans ces conditions. » Elle ne pouvait en rester là face au regard interrogateur de la jeune femme.
« Je suis une Aubier et j’ai prêté serment de ne pas abandonner les Petits dans une mauvaise passe, fut-ce au prix de ma vie. Je suis presqu’une proscrite chez moi, et j’aurai mis en danger toute mon organisation en y restant… Même si en m’échappant je risque d’avoir mis en danger des qui me sont chers. On a cherché à me détruire, à me tuer mentalement… et bien faillit réussir. Alors je me suis enfuie.
— Au lieu de combattre ?
— Non. Pour combattre. Que croyez-vous que je sois en train de faire ? J’ai brisé en deux jours tous les interdits qui étaient respectés depuis des Cycles.
— Pour nous ?
— Pour vous. Parce que j’ai juré de le faire. Parce que je ne peux pas laisser les Karlën reparaître sans réagir. Parce que tant qu’ils seront là, vous serez en danger.
— Et ceux qui arrivent, vous nous aiderez à les combattre ? »
Et Deynussian lui fit le triste bilan auquel elles étaient parvenues quelques minutes auparavant…
« On est mal barrés », lâcha Erellig. Elle se laissa tomber sur le dos et s’enroula dans ses couvertures.
« Un jour vous me parlerez de vous. Pas maintenant. J’ai trop de soucis en tête. Mais si on arrive vivants à Castelcerf, vous me raconterez tout. Bonne nuit !
— Bonne nuit. »
Elles se turent…


60. Tour de garde (1)
(par Stéphanie, ajouté le 06/09/05 16:28)


Areg n’était peut-être pas encore sur les rotules, mais la morosité ambiante lui sapait tout de même le moral… Et voir Tadocan fourbir son épée et tester ses coups de lames ne le lui remontait pas. Il était Sonneur, pas guerrier…
« Si on échappe au combat demain, ça tiendra du miracle de la Dame. » fit le Tiern, comme en répons.
« J’ai comme qui dirait l’impression que la Worlën et vous savez certaines choses que nous ignorons…
— Elle peut-être, moi pas. Simplement, vu la situation, sachant qu’ils ont des drogues pour forcer les chevaux, que nous avons un camarade hors d’état, que nous ne sommes que deux à manier les armes par métier, je préfère ne pas être rouillé.
— Hé, je suis peut-être Sonneur, mais n’oubliez pas de quelle famille je viens ! Les armes, c’est une tradition ancestrale pour nous !
— En attendant, aiguisez votre épée, ça ne lui fera pas de mal. Et on s’entraînera, que je jauge ce que vous valez encore, après tout ce temps à chevaucher.
— Mais il fait nuit !
— Que faites-vous des pierres lunaires ? »
Areg soupira. Il n’avait pas du tout envie de faire ce que lui disait Tadocan, mais il avait raison.
« On risque de réveiller les autres. » argua-t-il pour la forme.
« Pas si on entoure nos lames d’un chiffon. On ne risquera pas de se blesser dans la pénombre, et ça amortira les sons. Allez ! »
Et passant le doigt sur le fil, il hocha la tête, avant de graisser sa garde. Areg obéit ; Tadocan vérifia son travail, l’approuva par un grognement et emmaillota les épées.
« On ne se met pas sur un plat ? » Dans le paysage accidenté, il eut été difficile d’en trouver, mais l’abri de guet était dans un coin passablement caillouteux.
« Vous n’en aurez pas pour combattre. En garde. »
Areg réajusta son bouclier et ils ferraillèrent. Il prit beaucoup plus de coups qu’il n’en donna, et se sentit honteux de son niveau médiocre… Il demanda grâce le premier.
« Vous allez me crever avant demain. »
Tadocan souffla, et lui ordonna de s’étirer avant de s’asseoir.
« Ça va, c’est moins horrible que ce que je craignais. Evidemment, face à moi, vous ne faite pas le poids… Il fait nuit, on ne voit pas bien le terrain et les pierres lunaires projettent des ombres. Et vous êtes fatigués de la journée. Espérons que les Cendrés le soient aussi, fatigués…
— Vous pensez vraiment que l’on n’y échappera pas ?
— Ils nous auront rejoints avant que le soleil ne se couche… Ne me demandez pas comment je le sais ; quand on a passé sa vie à défendre ses frontières contre un ennemi, on finit par le sentir dès qu’il approche à moins d’une journée.
— Joie. Je suppose qu’il faudra partir aux premières lueurs…
— C’est ce qu’on aura de mieux à faire. J’espère que l’on pourra s’approcher au plus proche du gué du Dévers, et que nous aurons des Brise-Ténèbres en main forte. Et plus de deux…
— On ne va quand même pas mourir ? » L’idée paraissait totalement incongrue à Areg, mais Tadocan parti d’un rire qui n’avait rien d’amusé :
« On peut… Avec eux il faut s’attendre à tout. Ils ne craignent pas la mort et je les soupçonne d’être drogués, quoi qu’en dise Erellig. Quand on a vu, comme moi, la sorcellerie des Innommables, une drogue inconnue et indétectable ne surprend pas… Il existe des quantités de plantes inconnues de par Dohan…
— Les Corubiers sont tout de même LA cité des Guérisseurs et des herboristes. Mais c’est possible… on ne sait pas grand-chose de ce qui se passe au-delà du Bois Solitaire et des Montagnes de Fer. Mais au sujet des Innommables… vous aviez parlé, lors du Conseil, des vents de sables… Ils ont d’autres tours dans leur sac ?
— Les vents de sables sont à mon sens un cas probant de sorcellerie… Je suis soldat, et pragmatique ; je ne crois pas vraiment aux sorts et autres superstitions, mais d’une part je ne vois pas d’où pourrait venir le sable, puisque nous n’en avons guère qu’autour des lits de rivière, et d’autre part, il se déplaçait dans le sens inverse de l’air. Sinon… je ne connais guère de gens qui se moque à ce point de mourir ou pas… Je me suis battu toute ma vie contre les Cendrés, et ils sont coriaces. Mais ça ne fait que récemment… disons six mois… qu’ils ont commencés à se battre au mépris de leur vie. Quand on se bat, on sait qu’il y a des risques. On sait qu’on peut facilement mourir ; que c’est lui ou nous. Et on préfère tuer plutôt que de se faire tuer. » Il leva un sourcil vers Areg, s’attendant à une grimace de dégoût à l’entendre parler avec tant de flegme. Mais Areg ne sourcilla pas. Il connaissait les règles. « En conséquence, on s’économise. Il arrive que certains soldats rentrent en fureur guerrière. Là, plus rien ne peut les atteindre, et on a parfois l’impression qu’ils sont touchés par quelque chose : ils frappent, donnent la mort, sans sembler ni voir ni entendre, reçoivent des coups sans sembler les sentir jusqu’à ce que la mort les rattrape. C’est rare, souvent consécutif à un choc affectif — la perte d’un camarade ou d’un proche —, ou parfois dû à une fragilité mentale, et l’issue est presque à tous les coups fatale. Quand ils en réchappent, ils s’affaissent tout d’un coup. En tout cas, ils font peur à voir — leur corps se déforme sous la pression des muscles — et ils sont très difficiles à contenir. Justement parce qu’ils ne sentent pas les coups : tant que vous ne lui aurez pas tranché le cou ou taillé le bras d’arme — et même encore, il vous attaquerait avec le reste — il continuera à vous frapper, vous.
— Et les Cendrés sont toujours en état de fureur guerrière au combat ?
— Maintenant, oui. Et quand bien même vous parvenez à en capturer un…
— … il s’éteint comme chandelle au vent.
— Exact.
— Il faut séparer ça de la fureur guerrière ou non ?
— Je pense que c’est le contrecoup.
— Et vous y mettez sur le compte des Innommables ?
— Pas trop le choix. Ça ou une drogue, je vous l’ai dit… mais pour parvenir à en faire ingurgiter à toute une armée, ils doivent en avoir vraiment beaucoup.
— Hmm… c’est rassurant… On aura à combattre des forcenés.
— C’est pour ça que j’espère qu’on aura du renfort. »
Areg avait subitement mal au ventre…
« C’est la peur. Ça fait toujours ça au début.
— Vous arrivez à ne plus la sentir ?
— On l’oublie. On n’y pense plus. On est plus efficace comme ça. Mais c’est mon métier. Et d’habitude, c’est mon pays, ma Cité, mes terres que je défends ; le peuple sous la responsabilité de ma famille. C’est mon devoir.
— Là ce sera ma vie que je défendrai… ne m’en veuillez pas, mais je pense que j’aurai assez à faire à tenter de la sauver pour jouer au preux. Ça va bien dans les histoires que je raconte, ça…
— Ça arrive aussi dans les vrais combats. Une dette qu’on s’estime devoir payer, quelqu’un qu’on estime plus important que soi…
— A la condition de ne pas s’être fait tué avant. »
Tadocan lui jeta un regard surpris : « Hé bien ! Vous qui êtes pourtant toujours jovial, vous en tirez une mine !
— Ha ! Et bien oui. C’est que je vais me faire tuer demain, que voulez-vous… Et je n’aurai même pas eu le temps d’écrire un chant qui perpétuerait ma mémoire. »
Tadocan partit d’un rire bref. Areg esquissa un sourire moqueur.
« Allons, nous ne sommes pas encore morts. Erellig est douée, les crocs du loup sont acérés, et la Worlën doit certainement avoir quelques tours en sa manière. »
Areg n’ajouta rien. Il préféra ne pas penser en fixant le point à l’arrière, d’où viendraient les Cendrés le lendemain.
« Que pense votre Grylën ?
— Qu’ils sont arrêtés. » fit Tadocan après un bref silence. « A quelques heures de nous seulement. Difficile de juger avec le relief.
— Ils ont un Pisteur eux aussi ?
— Je l’ignore.
— Et comment sont-ils arrivés si vite et si proches ? » Il se retourna vers son compagnon de garde.
« Il fallait qu’ils soient en marche depuis bien avant le Conseil pour nous retomber dessus maintenant. Et qu’ils savent bien avant nous que Lidec était le fils de Dunimac. Et qu’ils aient alors décidés de le récupérer. Ils ont une sacrée longueur d’avance…
— Le chemin le plus court, s’ils sont partis de Noirchâteau, ça doit être de passer par le Bois Solitaire, de traverser un bout du Pays des Plaines jusqu’arriver au Dévers…
— Mais ils doivent passer par le domaine du Comte Darmant. Et lui a tellement l’habitude de se faire incendier qu’il doit monter une garde toute spéciale. Ils n’auraient pas pu passer entre ses filets. Non, ils ont dû passer par chez vous. Ils ne pouvaient pas savoir que nous allions partir ; ils tablaient donc sur rejoindre la cité des Corubiers.
— Et les Miliciens ne les auraient pas repérés ? »
Areg écarta les bras. Ça lui paraissait plus facile pour les Cendrés que d’échapper à la vigilance du Comte Darmant ; mais en ce cas il mettait en doute la capacité de la milice de Montfaucon à surveiller les frontières… il n’insista pas.
« Et comment ils auraient su que nous sommes partis avec Lidec ? L’Innommable ? Il aurait la même sensibilité que la Worlën ?
— C’est-à-dire ?
— La Worlën nous a trouvé en suivant la marque de l’esprit d’Erellig. L’Innommable aurait fait pareil en suivant l’empreinte de Lidec.
— Mff… j’ai un peu du mal à suivre ça… ça ne me paraît pas très… normal.
— Les Swerlën ne sont pas « normaux » par rapport à nous. Ils ont des capacités qui nous échappent. Et si c’était le cas, ça confirmerait ce que pense la Worlën, que les Karlën n’ont pas tous été décimés, ou tout du moins que leurs savoirs ne se sont pas perdus. »
Tadocan hocha la tête. Leur conversation mourut là. Le Tiern passa le reste du tour de garde à s’étirer les muscles et à regarder derrière. « Vous devriez faire pareil », intima-t-il à Areg. « Vous tiendrez mieux réveillé. » Areg commençait à dodeliner de la tête. Il obéit sans trop de questions.





Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.