1.
Nirnaeth Arnoediad
(par
Gurth, ajouté le 16/09/03 00:20)
|
Grimoald, le vieux conteur, parle.
La bataille a commencé, sanglante mêlée. De chaque flanc jaillissent lances et flèches, autant de mortelles promesses. Allègrement épées de Dor-lómin transpercent rangs grouillant, alors même que s’entassent les têtes décapitées, œuvre des Haladin et de leurs lourdes haches. Le combat prend joyeuse tournure, Morgoth déjà semble à bas de son trône. Et pourtant, l’exaltation est de courte durée, encore et toujours les vagues ennemis heurtent les insouciants Edain. Ceux-ci déchantent alors, la joie se fait hargne. Et toujours s’amoncellent les orques massacrés.
Mais parmi ces vaillants guerriers, quelques-uns perdent espoir. A quoi bon lutter, alors même que tout est désormais perdu ? Alors ils fuient, tant qu’il est temps. Quatre peureux affolés, quatre sages avisés. Un mur d’ennemis se forme entre eux et leurs alliés. Tous ils courent, abandonnant haches et broigne.
Solitaire, ère une flèche. De-ci, de-là, elle volette, en quête d’une proie. Elle fronce les plumes devant les lourdes armures des chevaliers, funeste rempart. Les dos des fuyards, complaisamment arrondis, convainquent le carreau. Toutes pennes dehors, il fonce vers eux, quatre promesses sanglantes. Buveur presqu’assoiffé, le projectile siffle de joie, et se fiche en chair. Lors il contente son saoul.
Les fuyards se retournent. L’un d’eux est touché, mauvaise blessure. Une flèche à pointe dure l’a transpercé. Encor il peut courir, mais presque marche, alors qu’il faudrait fuir. Il geint, gémit, supplie, sanglote. Ses compagnons délibèrent. Faut-il l’attendre, le soutenir, et ainsi risquer la vie, pour un mort en sursis ? Une voix s’élève, voyant son malheur, pour lui venir en aide. Mais le nombre est loi, et il se soumet à ses deux compagnons, tenants de l’abandon. Sans plus tarder ils galopent à nouveau, laissant là le moribond.
Alors que disparaît le soleil, ils sont pour un temps sauvés. La bataille fait rage loin d’eux désormais, plus rien ne craignent. L’un d’eux manque pourtant à l’appel. Plus que deux ne sont, non, plus qu’un à présent ! Devant lui se dresse alors un fantôme, spectre glaçant du compagnon abandonné dans la journée. Le vivant solitaire appelle à l’aide, Remords et Honte sont sur lui. Mais il les chasse. Le fantôme alors perd la tête. Il n’est plus qu’un corps sans vie allongé sur le sol.
Où est la tête ?
Reste seul dans la lande un fuyard, perdu. Il cherche la tête. Soulève les rochers, insignifiants cailloux, farfouille les fugitives fougères, mais toujours point de tête. C’est alors qu’elle apparaît, flottant en l’air. Mais ce n’est point là le visage du compagnon tué en la bataille d’une flèche traîtresse ! C’est celui du loyal ami qui ne voulait l’abandonner. Las, la vermine mange ses yeux, et la bouche s’agite comme pour parler. Pour toute langue, un gros ver maladif. Il appelle encor Honte et Remords, afin qu’elles fassent verser au mauvais ami Innombrables Larmes.
Mais celui-ci n’en a cure, son cœur – minuscule – est plein, déjà. Oubliant tout ami, il ne voit que lui.
Triste est le Nirnaeth, mais plus triste encore celui qui ses frères laisse.
|
2.
Le récit de Grimoald
(par
Gurth, ajouté le 17/09/03 14:20)
|
Grimoald toussa, arrêtant son récit.
« Ce sera tout pour aujourd’hui, mes amis. Il se pourrait bien que ce soit tout, à jamais. Ces déclamations m’épuisent, et je crains bientôt de ne plus pouvoir user de ma langue, la dernière chose qui était encore en marche dans mon vieux corps. »
Il finit son verre de vin, et se leva lentement. Un jeune garçon vint l’aider, et l’emmena à sa chambre. L’assemblée regardait la scène sans mot dire. Le vieux Grimoald n’en avait plus pour très longtemps, sinon il ne se serait jamais décidé à raconter son histoire. Maintenant que le mystère allait enfin être levé, il était trop tard. Peu à Brethil se rappelaient l’année des Lamentations, car la plupart des Haladin de l’âge de Grimoald avaient péri à la bataille. Mais tous savaient qu’il avait vécu une étrange aventure, et avait été profondément meurtri, prématurément vieilli. Certains disaient qu’il était devenu fou, ce qui ne semblait pas si éloigné de la vérité, à entendre l’incompréhensible conte qu’il avait entamé ce soir. Mais tous étaient désireux de connaître son histoire, lui qui avait longuement voyagé. Selon la légende locale, il avait ramené quelque chose des régions du Nord, qu’il avait ensuite caché au Sud, en Ossiriand. Et certains auraient bien aimé savoir de quoi il s’agissait, pour satisfaire leur curiosité ou leur avidité.
Le vieil homme, toujours soutenu par le garçon, s’installa sur son lit, non sans avoir vérifié qu’un cruchon de vin bien rempli était posé à proximité. Il demanda son nom à l’enfant.
« Widukind, fils d’Ebroïn. - Est-ce que tu aimes mes histoires, Widukind ? - Je ne les comprends pas très bien, à vrai dire. Qui sont ces fantômes changeurs de tête ? Qui sont ces fuyards ? - Je ne sais plus moi-même s’il s’agit d’un rêve… J’ai oublié leurs visages. Grand Dieu ! Je ne me rappelle plus d’aucun visage ! Même le sien… J’aimerais le revoir, mais je n’ai plus la force d’entreprendre le voyage. - Quel voyage ? - Le voyage vers l’Ossiriand, bien sûr ! Il voulait aller à Tol Galen. Elle y est toujours, sans doute. - Il… Elle… Qui sont-ils ? - Tu l’apprendras demain, à moins que… Je suis si vieux à présent ! Peut-être devrais-je te confier mon histoire. Tu pourrais aller la voir, pour lui dire que j’ai souvent pensé à elle ces derniers temps. Elle avait oublié quelque chose ici. Il faudrait le lui ramener. Regarde sous mon lit. »
Widukind se pencha, et saisit une mandoline. Quelque chose était inscrit dessus, mais l’enfant ne connaissait pas ses lettres. Il toucha les cordes. L’instrument était désaccordé, et renvoya un son affreux. Il le tendit à Grimoald. Mais celui-ci avait déjà les yeux fermés. L’enfant déposa délicatement la mandoline, et s’apprêtait à quitter la pièce.
« C’était la cinquième des batailles du Beleriand.
Je ne me rappelle plus les combats, mais je me souviens de la peur, de la terreur, qui s’était emparé de moi. Et de cette haine que j’avais contre tous ces hommes qui s’entretuaient. Je n’étais pas à ma place au milieu d’eux, cela ne me concernait pas. C’est pour cela que j’ai fui, peut-être. Ou simplement parce que j’avais peur. J’avais peur de mourir, et pourtant, je n’avais pas de raison. Désormais, je crains la Mort, et je comprends à quel point j’ai été stupide de chercher à l’éviter. J’ai toujours suivi le chemin de la vie, là où il écrasait l’amour, l’amitié, l’honneur, même le Bien, certainement. Mais aujourd’hui ce chemin arrive sur la Mort, et celle-ci n’est plus un risque, mais une certitude. Et tout ce que j’ai fait pour l’éviter me condamne aujourd’hui. Et je ne crois plus les Elfes. »
Il remplit son verre et le but d’un trait.
« Mais je m’éloigne, je divague… Cela ne te concerne pas, Widukind, et n’a rien à voir avec mon histoire… Reprenons… Nous étions trois à fuir cette bataille, marchant le long des Montagnes de l’Ombre… »
|
3.
En fuite vers Brethil...
(par
Gurth, ajouté le 19/09/03 09:49)
|
Depuis six jours déjà, nous marchions en silence au pied des montagnes. La clameur noire de la bataille était derrière nous, et Angband vomissait encore ses légions. Nous avions survécu à ce cauchemar. De justesse. Mais combien de nos frères ne reviendraient pas ? Nous étions venus de Brethil derrière notre seigneur, Haldir, dont le corps pourrissait désormais quelque part dans la plaine d’Anfauglith.
Nous étions trois dans la vallée déserte entre les hautes montagnes, à fuir le long du Sirion, espérant rejoindre Brethil, notre terre. Moi, Grimoald, et mes deux compagnons, Ysarn et Alwyn. Alors que l’armée d’Hithlum était presque encerclée par les orques, j’avais choisi de fuir au lieu de rester mourir là-bas, et ils m’avaient suivi. La terreur avait été trop forte. Nous étions sans nouvelles de la bataille. On nous avait parlé de renforts elfes venus de Gondolin, et de l’armée de Maedhros. Mais nulle part ils n’étaient visibles. Alwyn était persuadé de notre défaite. Mais je conservais un espoir. Et cependant, six jours déjà !
Nous quittions désormais les Montagnes de l’Ombre, et une grande plaine déserte s’étendait devant nous. Quelque part coulait le Sirion, qui descendait vers notre pays. Je n’aimais pas l’idée de voyager dans ce grand espace découvert, aussi je fis presser le pas à notre petit groupe. Encore une vingtaine de lieues avant la lisière de Brethil ! Cela représentait au moins quatre jours de marche.
Et ensuite, enfin, serions-nous à l’abri sous les arbres que nous aimions tant.
Le soleil avait entamé sa course vers l’horizon, mais était encore haut. Au loin s’élevait une sorte de petite colline, un mont herbeux. Un endroit parfait pour se mettre à couvert pour la nuit. En deux heures, nous l’avions atteint. Le soleil déclinait alors sérieusement, et nous installâmes notre camp. Quelques baies sauvages poussaient, éparses. Elle complétèrent notre dîner fait de fruits secs. Ysarn prit le premier tour de garde, et je me préparais à dormir, alors même que la nuit n’était pas encore tombée.
Un grognement sourd se fit alors entendre. Il y avait quelque chose de l’autre côté de la colline. Je me levais brutalement, tremblant. Et trois guerriers orques apparurent, jaillissant des deux côtés de la colline. Ils se tenaient désormais devant nous, leurs haches à double tranchant bien en évidence. La peur sourde qui m’habitait depuis la bataille céda la place à la panique. Mes mains tremblaient tellement que je ne pouvais tirer mon poignard.
Les orques grognaient, l’un d’eux bavait même. Je ne pouvais maîtriser mon tremblement. Ysarn semblait sur le point de pleurer, alors qu’Alwyn serrait sa hache, l’air déterminé. Les orques se préparaient au combat, mais soudain, Ysarn tourna les talons et fuit. Sans réfléchir plus, je le suivis, heureux au fond de moi de son geste. Alwyn poussa un cri rageur, et se mit lui aussi à courir. Les orques éructèrent, et se lancèrent à notre poursuite. L’un d’eux décocha une flèche, sans résultat.
La panique s’était emparée de moi, une fois encore. Je ne songeai qu’à mes jambes, qu’à courir, je ne voyais plus rien. J’entendais seulement les cris des orques. Bientôt couvert par le bruit des sabots. Des sabots ? J’aperçus deux chevaux devant nous. Il y avait là un destrier, et un animal plus petit, un sommier, cheval de bât. Un chevalier devant nous, trois orques derrière. Je m’arrêtais alors, imité par mes deux compagnons. Le destrier partit au galop, chargea. L’homme qui le montait tenait une sorte de lance avec un pennon. Il fonça sur les orques.
«Pour Húrin de Dor-lómin!»
Je détournais les yeux du combat. Quelques coups rapides furent échangés. Les orques furent rapidement massacrés. Tous à présent nous regardions le chevalier. Il portait une cotte de mailles brillantes, un large bouclier, et le soleil écarlate se reflétait dans son épée. Son visage était à moitié couvert par un casque d’acier. Il se tenait sur sa monture, fier, et silencieux, entouré des trois cadavres. L’un d’eux avait la lance fichée dans la poitrine.
Et son rire clair sonna comme milles trompettes victorieuses. J’osais à peine lever les yeux sur lui. Ses longs cheveux bruns, maintenant libérés de l’emprise du heaume, flottaient au vent comme une bannière. Il regarda un instant sa lame sanglante, puis se tourna vers nous. D’une voix joyeuse, mais concernée, il s’enquit de notre sort. Nous n’avions rien, et cela nous rappelait cruellement notre lâcheté. Il sauta à bas de sa monture, et accrocha son bouclier à la selle. Alwyn et Ysarn, plus intimidés encore que moi, se tenaient en retrait, tête baissé. Je ne pus m’empêcher de songer à quel point nous étions misérables, avec nos tuniques et nos braies grossières, porteurs d’armes rudimentaires, en comparaison de ce chevalier étincelant. De pauvres forestiers jetés dans la Bataille à la suite de leur seigneur. Qui pouvait nous reprocher notre fuite face à ces orques ?
|
4.
Le chevalier Hincmar
(par
Gurth, ajouté le 20/09/03 15:38)
|
Lui, bien sûr.
« Hey alors, mes joyeux drilles, vous semblez tout penauds ! Vous savez maintenant ce qu’être lâche signifie, et je dois reconnaître que c’est là un sentiment malaisé ! Après tout, ces misérables créatures n’étaient que trois, et même si ces orques portaient mailles et haches d’arme, vous n’auriez dû en faire qu’une bouchée. C’est la peur qui vous a terrassé, et pas vos ennemis, qui eux n’étaient pas plus dangereux que des chiots – et plus idiots encore ! Vous m’avez condamné à un bien triste choix, vos vies ou votre honneur. Mais enfin, je n’ai pas hésité, et j’espère que vous ne m’en voudrez pas trop. »
La moquerie était cruelle, mais juste. Il sourit à son sarcasme, puis son expression changea, se fit bienveillante. C’était encore un jeune chevalier insouciant, ivre de sa puissance, et il ne connaissait pas la hargne. Il avait pitié de nous, et il savait que si la bataille rangée convient aux nobles guerriers, elle est fort peu goûteuse aux hommes des forêts.
« Mon nom est Hincmar, fils de Gislemar. Je sers la Maison d’Hador, bien que je craigne qu’elle ne soit plus aujourd’hui qu’un souvenir. - Haldir de Brethil était notre Seigneur. Une compagnie de ces maudits orques nous sépara de lui au cours de la bataille, et nous fûmes entraînés au loin. Nous avons tenu aussi longtemps que possible, mais lorsque tout espoir fut perdu, nous avons fui, expliquais-je rapidement. Je suis Grimoald, et voici Alwyn et Ysarn. Dites-nous chevalier, où en est la bataille ? - Ainsi, vous l’ignorez ? Une défaite, mes amis, la plus grande de toutes les défaites ! Moi-même je me tenais au côté de Húrin, frère de Huor. Vous avez fui trop tôt, et je m’étonne que vous n’ayez pas rencontré les lanciers de Gondolin ! Hey oui, le Roi Turgon s’est porté à notre secours, et nous reprîmes espoir. Lorsque Maedhros nous eus rejoint, j’entrevis la victoire ! Hélas, quel fou j’étais ! Les Hommes de l’Est nous ont trahi, ils se sont enfuis ou nous ont attaqué. Alors Morgoth lâcha ses démons, et nous sûmes que la bataille était perdue. Quand la situation fut désespérée, nous, les Hommes de Dor-lómin, avons formé l’arrière-garde des Gondolindrim. Hélas ! Mon cheval s’effondra sous moi, et je tombais, assommé. A mon réveil, des Elfes m’entouraient. Ils s’étaient repliés avec succès, grâce au sacrifice de la Maison de Hador. J’aurais du mourir avec eux ce jour là, soupira tristement le chevalier. - Mais alors, sans doute serions-nous tous morts aujourd’hui. »
Il acquiesça d’un sourire. « Aurë entuluva… » murmura t-il ensuite, avant de nous tendre une gourde. Du vin de Dorwinion, offert par les elfes. C’était un grand honneur qu’Hincmar le partage avec nous, mais Alwyn fut avare en remerciements, ce qui me gêna un peu vis à vis du chevalier. Il ne sembla pas y prendre garde. Alwyn avait perdu son frère, et bon nombre de nos amis dans la bataille, et depuis lors parlait fort peu. Son regard semblait vide, comme celui d’un mort, mais s’était réveillé devant Hincmar. Cela ne présageait rien de bon. Nous étions encore loin de Brethil. Quelles étaient les intentions du chevalier ? Sans nul doute le Hithlum avait-il été envahi, et les Easterlings, ou pire, les orques, étaient les nouveaux maîtres de Dor-lómin. Les royaumes elfes ne se soucieraient certainement pas d’un humain comme lui, la meilleure chose qu’il pouvait sans doute faire était de rejoindre les forestiers de Brethil, et de s’installer là-bas. Il pourrait y prendre femme, et devenir un seigneur respecté. C’était un magnifique guerrier, et ses armes étincelaient au Couchant. Il but encore une gorgée de vin.
« Alors, forestiers, vous rentrez chez vous, à présent, je suppose. Bienheureux ceux qui ont un foyer où ils peuvent encore aller se réfugier après la tempête de la guerre ! Mais moi je suis désormais un chevalier sans Seigneur, et la Dame de Dor-lómin est maintenant seule au milieu de nos ennemis… Ah, Morwen Eledhwen, vous saurez faire face, j’en suis sûr… Peut-être devrais-je rentrer. J’aurais du mourir avec vous, Seigneur. »
Encore ces mêmes mots. Il ne vivrait pas longtemps, le chevalier Hincmar, avec d’aussi morbides pensées. Ysarn tenta maladroitement de le convaincre de venir avec nous. Sa plaidoirie était ridicule, et avait même des accents comiques. Le vin semblait parler à sa place, révélant à quel point il était rustre et mal éduqué. C’était un forestier, un être solitaire qui aspirait à vivre libre sous les arbres. Hincmar perçu sa simplicité, et s’attendrit. Il l’appela « Maître Ysarn » et partagea à nouveau une gorgée de vin avec lui. Mais il avait une décision à prendre seul, choisir entre la vie et la mort. Alwyn contemplait la scène avec un regard sombre. Je le pris à part.
« Que se passe t-il, Alwyn ? Il y a un problème avec ce chevalier ? - Oui. Regarde-le. C’est un guerrier. - Hey, sans doute. Et alors ? - Je hais les guerriers à présent. Comment ose t-il encore parader avec son épée ? - Il peut en être fier, c’est un héros ! - Tu ne vois donc rien ? Il est comme nous, c’est un lâche ! Il a abandonné son Seigneur, et il ose nous faire la morale ? Aucun homme courageux n’a pu survivre à cette boucherie, tu le sais bien. Ou bien aurais-tu déjà oublié comment tu as fui le champ de bataille ? Te rappelles-tu comment tu as jeté au loin l’épée que le seigneur Haldir t’avait offerte ? Te rappelles-tu le regard de Wyrn ? Tu - nous l’avons abandonné parce qu’il ne courait pas assez vite avec sa flèche fichée dans le dos !!! Ses hurlements ne quittent plus mes oreilles! - Tais-toi, Alwyn ! Ne reparle plus jamais de Wym. C’est terminé maintenant. Nous sommes encore vivant, et c’est tout ce qui compte. C’est la même chose pour Hincmar, alors essayons de le garder en vie, près de nous. - C’est trop facile. »
Puis il se tut. Je crois qu’il avait un peu peur de moi. Je comprenais ses sentiments, mais ça n’était pas le bon moment pour cela. Nous étions au milieu de nulle part, tournant le dos à la plus grande armée qui ait jamais déferlé sur ces terres, et notre survie n’était pas encore assurée. Il nous fallait rejoindre Brethil aussi vite que possible, espérant que nous y serions à l’abri. Et l’aide d’un chevalier bien armé comme Hincmar ne serait pas de trop. Ysarn continuait de parler, mais plus personne ne l’écoutait. Hincmar s’était tourné vers l’Ouest, vers Hithlum. Un vent puissant lui fouettait le visage. Ses yeux mouillés brillaient. Pleurait-il à cause du vent ou de la tristesse ? Mais le vent lui-même se lamentait.
Nirnaeth Arnoediad. Telle était le nom de cette bataille, au dire d’Hincmar. Les Larmes Innombrables.
Cela sonnait comme une légende, une histoire des Elfes. Mais c’était bien pis que cela. Nous étions dans la légende, nos amis étaient morts, nous ne valions guère mieux, et les jours heureux étaient définitivement passés. Comment un simple forestier pouvait-il être pris dans une telle tourmente ? Cela concernait les Elfes, ou les Puissances de l’Ouest. Des dragons ! Des Balrogs ! C’en était trop. Il fallait nous sortir au plus vite de ce mauvais rêve. Hey quoi ? Etait-ce donc mal de n’avoir pour seule ambition que de posséder une petite maison en lisière de la forêt, d’épouser une gentille fille et de vivre une vie paisible ? Pourquoi nous avait-on arraché à ces modestes ambitions pour nous jeter dans la légende et la guerre ?
Je me tournais vers Hincmar. Il s’employait maintenant à ramasser les flèches de l’archer orque. Je remarquais alors qu’un carquois pendait à la selle du cheval de bât, vide. « Voulez-vous de l’aide, Hincmar ? - Merci, cela ira pour ces flèches. Si vous le voulez, allez donc raccrocher la lance à mon sommier. Demain nous ne tarderons pas trop à nous mettre en route. L’endroit est plutôt glauque. - Alors vous nous accompagnez, chevalier ? - Pour un temps, tout du moins. J’aviserais ensuite, quand l’air sera plus sain. Je pense que ma compagnie ne vous déplaira pas trop. Nous pourrions croiser des créatures plus dangereuses que ces malheureux orques. Et ainsi que vous avez pu le voir, je suis bien armé. Je vois que vous ne portez qu’un poignard. J’ai une épée courte dans mes bagages, et peut-être Ysarn pourrait-il prendre mon arc. Alwyn m’a l’air d’avoir une bonne hache. - Grand merci, chevalier. - Pour l’heure, il nous faut nous installer pour la nuit. Maintenant que je l’ai débarrassé de ces orques, la place sera plus confortable. »
Ainsi, alors que nous allions nous reposer, il me remit une épée. C’était une bonne lame, glissée dans un fourreau solide. Mais à la pensée de l’épée du seigneur Haldir, la poignée me brûla la main, et je l’accrochais bien vite à ma ceinture. Quant à Ysarn, il ne cessait de regarder son arc. C’était une arme elfique, magnifiquement sculpté, mortelle œuvre d’art. Une fois encore mon esprit s’obscurcit face aux pennes des flèches orques. Elles me rappelaient trop Wyrn. |
5.
Les Easterlings
(par
Gurth, ajouté le 26/09/03 15:23)
|
Mon plan était de suivre le Sirion afin d’arriver au cœur de Brethil, mais Hincmar s’y opposa. La région n’était pas sûre, et il lui paraissait plus prudent de revenir vers les Montagnes de l’Ombre, pour les longer jusqu’au Teiglin, et de là, descendre vers le Sud. Alwyn murmura contre une telle folie, mais je savais qu’Hincmar souhaitait rester le plus longtemps possible près de son pays. Il ne changerait pas d’avis, et je ne tenais plus tellement à continuer mon chemin sans lui. C’est ainsi que nous continuâmes notre route dans les vallées ombragées. Nous n’avancions pas très vite, et le destrier d’Hincmar semblait peiner dans ces chemins chaotiques. Le cheval de bât était au contraire à son aise, plus habitué à ce genre de marche. Au bout de quelque temps, le chevalier descendit de sa monture, et continua à pied. Le train en fut en fait amélioré, mais je m’inquiétais néanmoins de notre lenteur. Nous passâmes le Malduin, et je regardais avec mélancolie les flots agités qui descendait vers le Sirion, et vers Brethil. Alwyn était d’une humeur massacrante, et s’énervait devant l’admiration naïve que Ysarn portait à Hincmar. Ce dernier se préoccupait assez peu de nous, du reste. Bien qu’il soit toujours très courtois, il était la plupart du temps perdu dans ses pensées.
Le ravitaillement ne posait pas de véritables problèmes, mais était une réelle perte de temps. Il fallait nous arrêter alors que le soleil était encore haut dans le ciel. Hincmar allait alors chasser, et ne revenait généralement que fort tard, alors que les Montagnes rougeoyaient. Hincmar était un excellent chasseur, et durant tout notre périple à travers Ered Wethryn, je ne le vis jamais revenir bredouille. Nous-mêmes, les forestiers, étions de bons traqueurs de gibier, mais ces montagnes nous mettaient mal à l’aise, alors que le chevalier était dans son élément.
C’est ainsi qu’Hincmar fut sauvé.
Un soir, alors que Ysarn venait d’allumer un feu, j’entendis le galop de chevaux. Je me tournais vers Alwyn, qui tenait nerveusement sa hache. Lui aussi avait entendu. Le bruit semblait provenir de tout autour de nous. Nous étions dans une passe particulièrement escarpée, et des murs infranchissables s’élevaient de chaque côté. Notre camp était dressé dans une vaste anfractuosité, mais était particulièrement visible, et n’offrait qu’un abri contre les éléments, et non les Hommes. Ysarn se redressa, et saisit son arc. Je cherchais Hincmar, mais il ne se montrait nulle part.
Ils apparurent bientôt.
Quatre cavaliers, sur de splendides coursiers. Des Easterlings, ceux-là même qui nous avaient trahis au Nirnaeth, aux dires d’Hincmar. Leurs visages impénétrables, encadrés par d’épais cheveux noirs, n’exprimaient rien que la mort. Ils stoppèrent leurs montures, et attendirent, l’épée au clair. Ysarn, étonnamment maître de lui, les menaçait de son arc tendu. Alwyn, sans nul doute inspiré par l’attitude d’Ysarn, semblait confiant, et soupesait sa hache d’un air de défi. Je tentais de faire bonne figure devant la fière allure de mes deux compagnons, et tirait tranquillement mon épée. Un oiseau du soir chantait un peu plus loin, étranger à la tension qui régnait. Ysarn et Alwyn avaient la même pensée que moi : attendre l’arrivée providentielle du chevalier. Mais eux, en face, qu’attendaient-ils ? Après tout ils n’avaient peut-être aucune envie de recevoir une flèche. Je songeais qu’ils allaient faire demi-tour, s’en aller et nous laisser en paix. Nous ne représentions pas une bien grande menace, et le Hithlum leur avait sans doute fourni des esclaves à profusion.
Mais les Easterlings étaient de fiers guerriers, et n’avaient pas pour habitude de tourner le dos à leurs ennemis. A moins que Morgoth ne les y encourage… Quelques instants plus tard, je compris ce qu’ils attendaient. Cinq autres cavaliers vinrent les rejoindre, dont deux archers. L’un d’eux s’avança. Leur chef, à en juger par l’imposant collier – crocs de loups, plumes noires, petits crânes sculptés - qu’il arborait. «Déposez les armes.» fit-il d’une voix laconique. |
6.
Rencontres nocturnes
(par
Gurth, ajouté le 28/09/03 18:40)
|
« C'est ainsi que nous fûmes capturés par les Easterlings. Là commence toute l'histoire, en réalité. Il me faut boire encore, et ce maudit cruchon est déjà vide ! Rapporte du vin, Widu! Fais vite, ou je meurs. »
L'enfant courut jusqu'à la grande salle. Quelques hommes devisaient tranquillement devant le feu, alors qu'une vieille femme lavait la table. Widukind s'empara d'un cruchon de vin plein, dans l'indifférence générale, et courut jusqu'à la chambre du vieillard. « Fais vite, ou je meurs. » avait-il dit.
Grimoald était allongé complètement à présent, les yeux clos. Sa respiration bruyante rassura son jeune auditeur sur son état de santé. Il déposa délicatement le vin au pied du lit, et sortit sans bruit, tout en repensant à ce qu'il lui avait été conté. Quand tout cela avait-il pu avoir lieu ? Une vingtaine d'années, tout au plus. Handir, le fils de Haldir, dirigeait maintenant les Haladin. Son père avait justement trouvé la mort au cours de cette fameuse bataille. Mais alors quel âge pouvait bien avoir Grimoald ? Il ne pouvait pas être si vieux... Et pourtant... Le temps n'était pas seul à ravager les corps et les esprits. L'ombre de Morgoth planait sur la forêt encore libre. Widukind eut soudain peur. Le récit de cette défaite rendait l'ennemi plus proche, et qui pouvait dire qu'il n'attaquerait pas, une dernière fois. Après viendrait la Nuit.
« Salut, Widukind, fils d'Ebroïn ! Tu contemples les étoiles ? »
Une forme venait de surgir de la nuit. Un homme, grand et majestueux, vêtu de vert et de brun. Widukind le reconnut.
« Salut, Seigneur Handir. Je... je réfléchissais... - Ce vieux fou de Grimoald t'a conté quelque histoire pour t'endormir, et c'est lui qui s'est effondré, sans nul doute ! Trop de vin, bien sûr... - Oui, Seigneur. Vous semblez bien le connaître. - On peut dire ça comme ça. Ne prête pas trop attention à ce qu'il raconte. Nul ne sait, pour le moment tout du moins - Handir fit un sourire de connivence à l'enfant - ce qu'il s'est passé au Nord et au Sud, mais cela ne l'a guère arrangé. - Vous l'avez connu, avant la bataille, je veux dire. - Oui, bien sûr. Il était à peine plus âgé que moi, et il était déjà un peu étrange, farouche. - Vous semblez beaucoup plus jeune que lui, pourtant. - Parfois, lorsque quelqu'un souffre trop, il perd sa force, sa vigueur. C'est ce qui a dû se passer pour Grimoald. Il s'est un peu trop approché de Morgoth. - Morgoth... Vous ne croyez pas que... Il pourrait venir ici... - Le Beleriand a connu cinq grandes batailles contre Morgoth, alors vois-tu, il n'est pas du tout impossible qu'une sixième ait lieu. Mais ne t'inquiètes pas trop. Les cités elfes sont puissantes, Nargothrond, Menegroth et Gondolin ! Et puis, Morgoth n'est pas invincible... tu as sans doute entendu parler du Mormegil, ce grand guerrier de Nargothrond, qui fait trembler les orques ? »
Handir parlait avec enthousiasme, et dans cette magnifique nuit étoilée, devant un homme si imposant, nul ne pouvait plus douter, encore moins un jeune garçon.
Handir s'éloigna, laissant Widukind songeur. Se pourrait-il que lui aussi participe à la victoire sur Morgoth ? L'image fragile d'un Grimoald misérable, en fuite, s'éloignait, cédant la place à celle d'Handir, seigneur des Haladin, la hache à la main. Un bruit de pas le ramena à la réalité. Une autre forme s'approchait, boitillant. Nul autre que lui dans Brethil n'avait cette démarche maladroite. Brandir, fils d'Handir.
« Belle nuit, hein, garçon ! As-tu vu mon père ? - Oui, il est parti par ici. - Merci... Oh, mais tu es Widukind. J'ai croisé ton frère, il m'a dit que tu avais passé un peu de temps avec le vieux Grimoald, ce soir. Il peut être de bon conseil, il a une grande expérience... Mon père devrait écouter ses récits de guerre, au lieu de songer à la victoire... Nous somme si faibles, pourquoi ne pas rester dans nos bois, au lieu de harceler les orques ? - Que dites-vous ? Je ne comprends pas... - Laisse, enfant. Peut-être si tu continues à écouter Grimoald comprendras-tu » |
Script fourni par
,
adapté et modifié par .
|