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Au Cerf Embusqué, mise en bouche.
(par
Didier, ajouté le 24/08/04 23:30)
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Au Cerf Embusqué – Menu à 5 p.o. Terrine de Lièvre aux cinq épices — Pièce de Gibier du Jour avec son coulis de sauce aux airelles — Salade au Chèvre Chaud servie sur tranche (fromage de chèvre d’Hulanie) — Tarte aux Amandes
Pour qui sait comme moi, fol en faërie, comment les aborder, les Marches enchantées ont parfois leurs délices et leurs trésors insoupçonnés. De royaumes en royaumes, au plaisir d’un innocent vagabondage le long du fleuve des rêves, à faire halte ici ou là sans se soucier des guerres fratricides et des enjeux mesquins qui déchirent les uns et les autres, on trouve souvent des bonheurs tout simples. D’un raffinement exquis, le plaisir du palais et la bonne chair font partie du nombre. J’appréciais tranquillement un bon cru d’Hammerland (une excellente Cuvée des Sarts, mise en bouteille au manoir seigneurial) en attendant ma terrine de lapin, lorsqu’un quidam étrangement vêtu s’approcha de ma table. — « Vous avez fait un fort bon choix, messire Dongann… Je ne vous soupçonnais pas fin gastronome. C’est un menu cher, certes, pour qui n’a pas le sou, mais méritant amplement son prix. » Qu’un type que je n’ai jamais vu de chimère ou de dragon, comme on dit par chez moi, m’apostrophe à voix haute par mon nom alors que je cherche à dissimuler mon identité en terre étrangère, voilà de quoi me mettre en rogne. D’autant qu’à ses atours ; il n’avait aucunement l’air d’un mendiant dans le besoin. Sa remarque s’adressait donc envers mes propres finances, dont l’essentiel, espèces sonnantes et trébuchantes durement gagnées mais trop vite englouties par mon appétit, venait de passer dans ce menu digne d’un prince de sang, me resta en travers de la gorge. Les choses s’annonçaient mal pour ce lascar, foi de Dongann le Bouffon ! — « Puis-je ? » poursuivit-il en désignant un siège libre. Voilà que pour combler le tout, il comptait s’asseoir à mes côtés, le rustre ! Il allait voir, bougre de bonhomme, ce qu’il advient lorsqu’on m’importune. — « Faites. » maugréai-je. « La table ne m’appartient pas. Mais il y a erreur sur la personne, je le crains. Je ne me nomme point Dongann, mais simplement Gann, commis-voyageur de la cité d’Alfe, de passage dans votre beau pays pour quelques jours. L’aubergiste vous aura probablement mal renseigné, confondant nos noms. » Je n’ai jamais été très doué pour les noms d’emprunts, et celui-là, improvisé sur-le-champ, n’était pas plus mauvais qu’un autre. Je ne savais plus si je m’étais présenté sans façon au tenancier ou si je lui avais décliné une quelconque identité fictive en arrivant. Je ne savais pas davantage s’il existait une ville nommée Alfe sur cette Marche. Mais qu’importe… Je comptais bien me débarrasser de ce larron au plus vite. Je fis mine de l’ignorer, contemplant pensivement mon verre. — « Bien sûr ! » s’exclama l’autre avec un large sourire. « Mes plus plates excuse, votre nom est si proche du sien que mon erreur doit vous paraître bien commune. Vous n’êtes pas sans ressemblance avec ce rimailleur de renom, d’ailleurs. » Sa prétendue méprise ne l’empêcha pas de s’installer en face de moi. Rimailleur toi-même, eh ! J’avais presque envie de lui faire savoir en termes élégamment choisis à quoi il ressemblait lui-même, dans ses frusques d’un autre âge. Mais… Diantre ! Fallait-il que je sois troublé dans mon repas à ce point pour ne pas avoir remarqué l’essentiel… — « Ah ! » lâchai-je sur le coup de la surprise. Car s’il connaissait mon nom et se jouait ostensiblement de moi, en ce pays où j’étais logiquement inconnu du commun, je ne savais rien de lui. Il y avait des moyens moins détournés pour me faire comprendre que tu n’es pas du pays d’Hammerland, maudit pèlerin de faërie, songeai-je, soudain sur mes gardes, ainsi que des endroits plus discrets qu’une taverne surpeuplée… Les autres clients, mines réjouies affairées à leur tablée, ne prêtaient aucune attention à notre conversation. Derrière son comptoir, le maître des lieux, un gaillard corpulent à l’allure cordiale, astiquait consciencieusement un poêlon en cuivre. Prudence, mon bon bouffon… car il convient d’être fort prudent, je vous en dirai les raisons une autre fois, lorsque l’on croise, pareil à soi-même, un autre voyageur des Marches féeriques. Cela ne m’était arrivé qu’une seule fois, quelques années plus tôt, dans des circonstances que je tairai pour l’instant. C’est un événement suffisamment rare, pour ne pas dire exceptionnel, pour que l’on s’en étonne et que l’on s’en défie. De fait, s’il semblait savoir qui j’étais réellement, je n’avais en revanche aucune idée de sa propre identité. Peu soupçonneux de nature, je n’avais rien vu venir et les cartes étaient désormais dans ses mains. S’il me fallait fuir, pour quelque raison que ce soit, le plus proche « passage » vers une contrée amie se situait à plus de trois rues de mon gîte actuel. L’offensive était ma seule alliée. — « Et bien qu’avez vous, l’ami ? Vous semblez tendu. » continua l’autre, tout à son jeu. « J’espère ne pas vous avoir offensé, compagnon Gann. » Je ne pouvais pas le laisser me narguer plus longtemps sans savoir où tout cela me mènerait. — « Très bien. Jouons franc jeu, compère. » intimai-je en baissant le ton. D’un geste lent, je fis glisser entre mes jambes ma canne-épée, gravée d’ancestraux symboles oghamiques. Ma main épousa la garde de l’arme et mon pouce en fit pivoter la vis. « Vous avez produit votre petit effet sur ma modeste personne, félicitations. Mais dites-moi à présent, sans détour, ce qui vous amène ici. » — « Tout doux. » répliqua-t-il sans cesser de sourire, en posant avec nonchalance un mousquet sur la table, le cran relevé. Je cillai, de plus en plus confondu. Plus qu’une menace, c’était une démonstration de pouvoir. D’un pouvoir largement supérieur au mien. Qu’il ait pu apporter avec lui une telle arme sans que les lois inflexibles de la faërie s’y opposent me paraissait proprement inconcevable. Qu’il ose l’exhiber ainsi, aux yeux de tous, objet incongru en cette contrée… Qu’il envisage peut-être de s’en servir au besoin… Sans mentir, il m’est déjà arrivé de paniquer lors de mes excursions sur la Saigne, mais jamais je n’avais connu pareille situation. Mon bâton ciselé d’oghams se transformait à chaque franchissement d’une frontière féerique, mon allure même s’altérait subtilement pour se conformer aux règles des mondes que je visite. Les fusils n’étaient pas inconnus à Almaq, ma fière cité natale, mais il m’aurait été impossible d’en faire passer un avec moi lors d’un changement de Marche féerique. La faërie s’y serait refusé, purement et simplement. — « Vous avez l’avantage des armes. » convins-je. L’homme rangea sont pistolet sous sa veste. — « Soyez sans crainte… Je ne vous veux aucun mal, maintenant que je suis assuré de votre personne. Vous ne vous doutez pas, je suppose, de faire l’objet d’une étroite surveillance. Vos actes ne nous sont pas totalement étranger… » — « Nous ? » tiquai-je. — « Hmm, je vais un peu vite en besogne. Disons qu’un voyageur aussi habile en faërie, dont on dit même qu’il a réveillé un dragon aux abords de la Saigne, n’a pu manquer d’attirer l’attention de la Confrérie des Nautes. » — « Vous faites allusion à mon aventure1avec un triton vulgaire. Mais les Nautes ? Ils ont disparu depuis des siècles ! Ils étaient jadis les gardiens des Marches féeriques, certes, mais il y a bien longtemps qu’ils se sont perdus dans le tissu de l’Histoire. Quelques mille ans, à l’échelle d’Almaq. » — « Peut-être, ou peut-être pas. L’Histoire… Vous ne croyez pas si bien dire. Mais il demeure quelque chose de leur héritage. Un ordre ancien, préservé par le temps, veille encore comme il le peut sur les Sentes et sur le respect des règles de la faërie. Or vous enfreignez de nombreuses règles, messire Dongann. Vos vagabondages inconsidérés frôlent déjà l’hérésie. Et réveiller un Dragon n’est pas rien, croyez-moi. Votre audace agace en haut lieu. » — « Les Sentes, qu’est-ce donc que cela, à présent ? » — « Elles portent de nombreux noms… chemins du Sidhe pour les uns, toiles oniriques pour les autres, ou encore fils de la tapisserie des Nornes… Pour vous, plus communément sans doute, ce sont les passages entre les Marches féeriques. Mais dans notre jargon, ce sont des Sentes. Revenons à notre affaire. Comme je vous l’ai dit, mon ordre ne voit pas d’un très bon œil vos activités. Certains de mes pairs ont voté votre mort. » — « Et ils vous ont envoyés ? » La serveuse nous apporta nos entrées et un nouveau pichet de vin. Mon interlocuteur esquissa un sourire en lorgnant sur les courbes de la gamine. — « J’agis pour mon compte personnel. Je suis venu vous proposer un marché. »
1. Voir Les Dits de la Saigne (premier volet). |
2.
Au Cerf Embusqué, plat de résistance.
(par
Didier, ajouté le 29/08/04 15:12)
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« Vous vous présentez à tous comme un bouffon, maître Dongann. Un fanfaron que les seigneurs honorent à leur table pour ses jeux de mots et ses traits d’esprit…. Mais vous êtes aussi poète, non l’un des moindre de votre siècle. Vous avez étudié les légendes de votre monde, les tragédies comme les sagas des anciens rois. Vous étiez certainement prédisposé à croiser un jour le chemin des Nautes. » « Je m’interroge cependant… Mon ordre n’est pas si puissant qu’il soit en mesure de surveiller toutes les incursions sur la Saigne. Trop souvent, nous manquons de moyens pour enquêter sur chaque transgression des règles de la faërie. Mais nous pouvons nous en accorder : qu’un caboteur chanceux découvre l’existence d’une Sente, malgré le soin que les Nautes d’antan avaient mis pour les dissimuler, n’est heureusement pas si important qu’il faille s’en préoccuper de suite. Le plus souvent, s’il ne succombe pas aux terribles limbes où il est facile de se perdre, il échouera dans quelque monde parallèle, sans espoir de retourner dans son univers d’origine. Les Sentes, comme vous le savez, ne fonctionnent qu’à sens unique. Aussi, nous n’avons guère à craindre d’un voyageur isolé, quand bien même ses pas le mèneraient vers un monde hospitalier. Ses récits seront pris pour ceux d’un fou débordant d’imagination ou, s’il parvient à se faire entendre, auront peut-être valeur de prophétie, posant les bases d’une nouvelle religion. Même s’il en devine un jour la nature, notre intrus emportera néanmoins ses secrets dans la tombe… » « Vous êtes un cas à part, les oghams gravés sur votre canne-épée en témoignent. Dites-moi comment vous avez fait connaissance avec la faërie et par quel mystère vous avez appris à survivre à ses pièges. » L’homme s’enfonça dans son siège tandis que j’entamai les côtelettes de marcassin que le patron venait de déposer devant moi. — « Mmm… Un vieux grimoire. » fis-je la bouche pleine, « Emprunté à la bibliothèque d'Almaq… Il relatait une curieuse histoire se déroulant dans les égouts de la ville. J’avais quelques affinités dans la Cité Basse et je sus me faire guider, par l’une de ces dames de petite vertu dont je louai les services ci-bas, vers le lieu probable que mentionnait l’opuscule. Un compagnon de boisson à mes côtés, je m’engageai dans le dédale des égouts… Sans entrer dans les détails, le texte avait trait à l’une des premières princesses légendaires d’Almaq que l’on surnommait ‘La Dame Renarde’ en raison de ses négociations secrètes avec Fenest de Traghelie lors de la première guerre cyclique. A l’époque, j’y voyais simplement matière mythologique à puiser pour un pamphlet sévère envers les hauts dignitaires d’Almaq, ignorant des fondements de la cité. Comme je suis fantasque de nature, il me prit de suivre le conte à la lettre et de m’attifer par jeu comme la princesse l’était apparemment ce jour-là : cape sombre et bâton de pèlerin, reproduisant les runes antiques d’une carte de tarot. J’eus beaucoup d’aubaine, je crois. Mon compagnon n’eut pas la même chance que moi. Le territoire des empuses n’est pas particulièrement accueillant… » Mon interlocuteur me laissa finir ma bouchée. Les souvenirs de ma première excursion en faërie me revenaient avec un arrière-goût de bile qui gâchait cet excellent repas. « J’errai longtemps sur les méandres de la Saigne, évitant des dangers sans nom. » repris-je après avoir rempli nos verres vides. « Lorsque je revins seul à Almaq, après maints détours hasardeux, meurtri et blessé, en hardes loqueteuses et souillées de sang, j’entrepris de comprendre ce que j’avais vécu. La bibliothèque me fut à nouveau d’un grand secours. Vous n’imaginez pas le nombre d’ouvrages poussiéreux qui dorment là-bas, entassés sur des étagères depuis des siècles. » — « Que cherchent à bâtir les empereurs, Dongann ? » Sa question inattendue me déconcerta. — « Un empire pour assouvir leur soif de pouvoir. » essayai-je. — « Oui, évidemment, par définition. » s’esclaffa le bonhomme. « Mais plus que cela ? » — « Ma foi, quelque gloire qui résiste au temps et laisse une trace dans l’Histoire. » — « Oui. La stabilité et une forme d'éternité. » — « Quel rapport avec ce que je viens de vous dire ? » — « Et bien… Que savez-vous vraiment des Nautes, maître Dongann ? » — « Ma foi, pour dire vrai, guère plus que les minces indications que la tradition nous a laissé. Leur congrégation s’est éteinte aussi mystérieusement qu’elle était apparue. On prétend que mille mondes féeriques commerçaient par leur entremise et que leur fortune dépassait celles de tous ces univers réunis. Je sais reconnaître les symboles qu’ils laissaient au carrefours importants des… Sentes. En principe, je m’y connais assez pour interpréter les piliers à trois visages qu’ils dressaient sur les berges de la Saigne. » L’homme siffla. — « Ce n’est déjà pas mal. Vous devrez approfondir tout cela. Ne vous laissez-pas berner par les apparences, votre propre mythologie regorge d’allusion à la faërie. Commencez-par là… Ne laissez rien au hasard, pour notre petite affaire. Votre survie en dépend, maintenant que mes pairs ont lancé leurs assassins après vous. » — « Mais qu’attendez-vous de moi en échange de cet étrange conseil, l’ami ? » — « Que vous appreniez ce que sont réellement devenus les Nautes. » posa l’autre comme une évidence. « Cela va de soi, en digne conclusion de vos aventures. » — « Vous ne me dites pas tout. J’ai comme le sentiment que vous possédez déjà la réponse à votre question. » — « Cela se pourrait peut-être. » minauda le bonhomme. « Je n’ai pas toute latitude pour vérifier mes thèses et vous encombrer avec elles n’aurait guère d’intérêt. » — « Attendez, c’est absurde… Si je comprends bien, vous m’avertissez des risques que j’encours sous la menace d’un obscur groupe d’illuminés que ce disent descendants des Nautes… Rien de moins ! Et vous voulez, pour prix de ce renseignement, que je mène en votre nom une enquête sur la disparition soudaine des Nautes, sans me donner plus de précision ? » « Et oui… Je vous envoie chercher l’Hydre, le Dragon, tout ça ! » fit-il avec un geste qui semblait englober le monde. Cet olibrius avait véritablement du toupet ! Contre toute attente, il se leva brusquement. « Je dois prendre congés de vous sans délai. Bonne chance, et prenez garde à vous. » Il s’apprêta à tourner les talons, se ravisa, et ajouta finalement « Je saurai vous retrouver en temps utile. Mais si vous passez par la Cité des Corubiers, passez donc me voir. J’y tiens généralement mes quartiers. » Enroulant sa cape sur ses épaules, il se dirigea vers la lourde porte de l’auberge. « Demandez Mireo le Cendré. Ah ! Une dernière chose… Ne vous fiez pas uniquement à l’espace, mais aussi au temps… Le Temps, Dongann, est un adversaire redoutable. » lança-t-il avait de disparaître dans la nuit. Il n’avait pas touché à son cuissot de sanglier. Je tirai l’assiette à moi en poussant un soupir. Quelles que fussent les aventures qui m’attendaient, je ne pouvais laisser perdre une pareille portion. Le fumet en était par trop tentant et ma bedaine en barrique était loin d’être satisfaite.
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