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Le Barde du Beleriand : L'erudit d'Oxford

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
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1. Catherine
(par michele huwart, ajouté le 01/05/05 18:12)


Oxford, Novembre 1991

Je descendis du bus et respirai un bon coup. La maison de Sir William se trouvait de l'autre côté de la rue. Au bout d'une large allée bordée d'arbres séculaires. "Maison" n'est d'ailleurs pas un mot approprié pour qualifier cette demeure. Château conviendrait mieux.
J'étais intimidée. "Mon premier jour de travail", songeai-je, tout en me demandant pourquoi un journaliste aussi réputé, et visiblement fortuné, que Sir William Maglor faisait appel à une étudiante sans notions particulières de secrétariat afin de dactylographier ses notes. Pourquoi pas à une professionnelle ? Et pourquoi avait-il insisté pour me donner ce travail, à moi ? Je haussai les épaules. "On verra bien", me dis-je. J'avais besoin de ce job, je l'avais obtenu, et tout irait bien.
Je m'engagai dans l'allée, en direction du château. Je ne pus m'empêcher d'admirer le jardin, exquis malgré la saison avancée. Je remarquai, çà et là, des sculptures de différents styles. Visiblement, Sir William était amateur d'art, ce qui n'était pas pour me déplaire, mais m'étonnait de la part d'un homme passant sa vie sur les champs de bataille. A moins que la beauté de sa propre demeure lui permette d'oublier les horreurs, les morts et les ruines.
Je cherchai la sonnette. Ne la trouvai pas. J'utilisai donc le lourd heurtoir de bronze, espérant que quelqu'un m'entendrait.
Ce fut une femme âgée, de très petite taille, aux cheveux gris bouclés et vêtue comme une servante du début du siècle qui m'ouvrit.
- Lady Catherine Bard ? interrogea-t-elle.
J'acquiesçai. Visiblement, j'étais attendue.
Je la suivis, traversant le hall immense, au centre duquel gazouillait une exquise fontaine,surmontée d'une statuette de marbre. "Epoque romaine", reconnus-je mentalement. "Vraissemblablement authentique".
La servante m'introduisit dans un salon cossu, aux fauteuils recouverts de chintz vert sombre, assorti aux tentures.
- Asseyez-vous, me dit-elle. Je vais prévenir Sir William de votre arrivée.
Elle sortit. Seule, j'observai la pièce avec attention. Je fus étonnée de l'absence d'éclairage électrique, et éblouie par les toiles qui ornaient les murs. "Gainsborough", notai-je. "Rubens, Vermeer... il y en a pour une vraie fortune. Et ils sont magnifiques".
Magnifiques...
J'étais plongée dans la comtemplation d'un paysage champêtre, visiblement un Constable authentique, lorsque mon patron entra dans la pièce. Je me levai aussitôt.
- Lady Catherine, m'accueilla-t-il Soyez la bienvenue.
- Catherine suffira, bredouillai-je, intimidée par cette homme de haute taille, sans âge, aux cheveux aile de corbeau et à la voix mélodieuse. Ou Cat.
- Catherine, alors. Je prise peu les diminutifs. Asseyez-vous. Petunia prépare le thé. Il sera bientôt prêt. Faisons donc connaissance.


2. Catherine.2;
(par michele huwart, ajouté le 09/05/05 14:58)


Faire connaissance ? Je n'osai lui dire que j'étais là uniquement pour travailler. Je le pensai pourtant durant quelques secondes. Cet homme me semblait bizarre. A vrai dire, il me semblait, Dieu seul savait pourquoi, inhumain. Pas "inhumain" dans le sens habituel du terme. Non. C'était autre chose. Autre chose, que je ne pouvais m'expliquer. Qui m'emplissait de crainte, cependant.
Le son d'une flûte s'éleva soudain comme venu de nulle part. "Debussy", crus-je reconnaître. J'avalai ma salive, lissai distraitement les plis de ma jupe écossaise - dont le tartan était celui de mon clan - et ouvris enfin la bouche.
- Vous me semblez un grand amateur d'Art, Sir William, articulai-je difficilement.
Il me sourit, mais ses yeux démentaient ce sourire, révélant au contraire une profonde mélancolie.
- Tous les miens l'étaient, me répondit-il gravement. Et la beauté permet de se reposer de l'horreur. Sans réellement l'oublier. Aimez-vous l'Art, Catherine.
- Beaucoup, avouai-je. Avec une prédilection pour les préraphaélites, les compositeurs russes et les enluminures médiévales. mais je ne suis qu'une béotienne, en ce domaine.
- L'essentiel, me dit-il, est d'aimer avant de connaître. La connaissance et l'étude viennent plus tard en ce domaine. Mais parlez-moi un peu de vous.
Parler de moi ! Nous y étions. je n'avais pas vraiment envie de parler de moi. Qu'aurais-je pu dire d'intéressant, d'ailleurs ?
- Je ne suis qu'une étudiante en lettres. Une étudiante en lettres tout ce qu'il y a de plus banale. Je m'appelle Catherine, j'ai vingt ans, je suis écossaise, et j'ai besoin de travailler pour payer mes études... vu que mes parents sont complètement ruinés.
Il me dévisagea longuement, comme s'il cherchait quelque chose dans mes traîts... une ressemblance...
Je remarquai le thé fumant, et les petits gâteaux. La domestique nous avait servis sans faire aucun bruit.
Et Sir William continuait à scruter mon visage.
- Lady Catherine Bard, fit-il enfin, comme s'il reconnaissait qui j'étais. La fille de Lord Brandon, XXIIIème Marquis de Dale. La plus vieille famille d'Ecosse, et sans doute du Royaume-Uni tout entier...
- Cà me fait une belle jambe ! répondis-je en essayant de masquer mon agacement. Ce n'est pas le titre de mon père qui remplira mon assiette, ou paiera mon loyer !
Il y avait de l'impassibilité sur son visage, mais pas dans son regard.
- Comment se porte-t-il ? s'enquit-il. Par curiosité ou par bienveillance ? Pourquoi s'intéressait-il à mes parents ?
Il me fallut répondre. En fait, non. J'aurais pu m'en dispenser, mais je ne pus m'en empêcher.
- Comme un homme ruiné, soupirai-je. mes parents unt tout vendu. L'usine, la maison est les terres. Sauf une. Une minuscule propriété, sur laquelle se trouve une chaumière de deux pièces. Qui leur permet de reter Lord et Lady Dale... Mon père est un scientifique de valeur, mais un homme d'affaires déplorable ! Sir William ?
Il me fit un signe de tête, affable.
- Sir William... pourquoi m'avoir engagée, moi ? Vous me semblez... hésitai-je... vous me semblez très fortuné, et vous êtes un journaliste célèbre. Pourquoi avoir engagé une étudiante ? Et pourquoi moi ?
Il me présenta une tasse de thé. J'y trempai les lèvres. Il était exquis. Tout comme les gâteaux secs aux épices qui l'accompagnaient.
- J'aime travailler avec des jeunes gens, m'epliqua-til. Parce que j'aime les voir autrement qu'une arme à la main. Parce que j'ai besoin de les voir en vie. Et pourquoi vous ? Parce que vous êtes ce que vous êtes. La descendante de la plus ancienne famille d'Ecosse. D'une famille qui remonte d'ailleurs bien avant l'Ecosse, bien avant l'Histoire telle que les gens la connaissent.
J'étais dans un état d'esprit mitigé. Curieuse. Et me demandant également si le journaliste ne divaguait pas. Si les bombardements sur Vukovar n'avaient pas eu raison de sa raison.




3. Catherine.3.
(par michele huwart, ajouté le 01/06/05 14:23)


Je toussotai. Il ne me semblait pas être moi-même un sujet de conversation intéresant, et je n'avais aucun désir de ressasser la situation financière de ma famille. Ni, particulièrement, ses origines, d'ailleurs. Nous étions écossais avant d'être britanniques, et avions au fil de l'Histoire laissé des morts sur les champs de batailles, au sein des partisans de William Wallace ou de Bonnie Prince Charlie. J'avais dans les yeux les lochs sauvages perdus au milieu de nulle part, les moutons barrant le passage aux automobilistes sur des routes à une seule voie, les nuages changeauns par dessus les Highlands, et l'océan se fracassant sur les rochers sauvages des Orcades. Mon enfance sentait le whisky et la tourbe, l'herbe mouiléée et le Haggish. Le vent soufflait sur les landes arides de ma mémoire, emportant avec lui le son des cornemuses et les rires des supporters de rugby. C'est de celà dont je m'ouvris à mon nouvel employeur. Qui m'écouta avec attention pendant un bon moment.
- Et vous ? osai-je finalement lui demander. Qui êtes-vous, sir William ?
Il soupira. je revis dans son regard une mélancolie si profonde qu'elle en était déchirante.
- Qui je suis ?
Ses yeux s'abîmèrent dans la toile de Constable qui lui faisait face.
- Qui je suis ? reprit-il tristement. Un être à qui l'Unique a cru bon de faire don de l'art de manier les mots. Un être condamné à errer au fil de l'Histoire, de guerre en guerre, de champ de bataille en champ de bataille. Un être chargé par une force invisible de relater l'horreur et la haine. Maudit, en quelque sorte...
A nouveau, je me sentis mal à l'aise. Bien qu'attirée vers les arts et les lettres, j'avais été éduquée par des parents scientifiques. Que le terme même de malidiction auraient fait hurler de rire.
Mais Sir William ne me donnait pas envie de rire.
Il me tendit trois feuilles de papier.
- Mes brouillons, Catherine, m'expliqua-t-il. Le texte que vous aurez à mettre en page, aujourd'hui.
Je commençai à lire. L'écriture de Sir William était claire et déliée. Aristocratique. Et quelque chose me troublait dans ce qu'il avait appelé "ses brouillons".
- Vous rédigez toujours ainsi ? questionnai-je, curieuse malgré moi. je veux dire... la plupart des gens n'utilisent pas du papier vergé et filigranné pour écrire leurs "brouillons".
- Je ne suis pas, fit-il fermement mais sans brutalité, "la plupart des gens". J'ai mes habitudes, Catherine. Des habitudes immémoriales. Je rédige à la plume d'oie, sur du papier de haute qualité. Est-ce lisible ?
Je déchiffrai quelques lignes supplémentaires.
- Très lisible, Monsieur, répondis-je.

Je suivis la sevante aux boucles grises à travers la maison, jusqu'à une pièce d'apparence très sobre, aux murs blancs. Un ordinateur dernier cri trônait sur un bureau ergonomique. Je bénis le ciel - et mon frère aîné - d'avois été initiée à l'utilisation de MS-DOS et du traîtement de texte. Je ne pouvais cependant m'empêcher de trouver incongru la présence presque anachronique de cette machine, dans cette demeure sortie toit droit d'on ne savait quel passé.
Et je me mis au travail.
Mes doigts glissaient sur le clavier avec une étonnante facilité, comme si le texte même me dictait leurs mouvements. Il m'était arrivé, comme à tout un chacun, de lire des reportages de guerre. Celui-ci, pourtant, était différent. Il portait en lui-même les souffrances de la ville assiégées, les voisins se dressant contre les voisins, les amis devenant ennemis. Les snipers et les bombardements. L'héroïsme désespéré des volontaires. Les enfants baignant dans le sang, dans les maisons en ruine. Et l'agonie de la ville elle-même. La guerre. Dant toute son horreur et sa bestialité. Dans toute sa bêtise. La guerre au coeur d'une ville dont le symbole même était celui de la Paix...
Je tapai le texte, et ce fut comme si les morts renaissaient l'espace d'un instant. Comme si les disparus revenaient à la surface de la vie. Comme si le fantôme d'une ville se superposait aux ruines.
"Un être à qui l'Unique a cru bon de faire don de l'art de manier les mots" avait dit Sir William.
C'était bien plus que çà.


4. Tante Marge.1;
(par michele huwart, ajouté le 13/06/05 11:57)


Ma logeuse m'ouvrit. Je devrais dire "notre logeuse", à mon frère Stephen, et à moi-même. Mrs. Hartwood était une dame âgée, dont la mère avait été la secrétaire de mon arrière-grand-père, à l'époque où celui-ci était un professeur de chimie de réputation mondiale. "Fils de Chimiste, petit-fils de chimiste, arrière-petit-fils de chimiste", plaisantait souvent Stephen. "Et même pas chimiste moi-même !" Quant à moi, il me venait souvent à l'esprit que j'aurais sans doute préféré descendre d'une lignée de comptables... Quoi qu'il en soit, Mrs. Hartwood nous louait des chambres à un prix dérisoire. Et, pour ne rien gâter, nous préparait plus souvent qu'à son tour des repas délicieux. Ce qui m'arrangeait bien : j'étais une étudiante appliquée, j'étais en passe de devenir une secrétaire passable - dixit Sir William- mais j'étais également la plus détestable des cuisinières. "Tante Marge", comme nous appelions familièrement notre logeuse, était pour nous un don du ciel. C'était une petite femme replète, aux boucles grises, qui n'était pas, songeai-je, sans me rappeler la servante de Sir William.
- Alors, me demanda-t-elle, curieuse comme à son ordinaire, et ce premier jour de travail ?
J'eus un geste vague, comme pour dire "ni bien, ni mal", même si, objectivement, je ne voyais pas ce que j'aurais pu qualifier de négatif dans cette journée. Sauf une impresion d'étrangeté. Cartésienne, malgré mes aptitudes littéraires, j'avais une curieuse aversion pour l'étrangeté. Ou plutôt, non. Aversion n'était pas vraiment le mot. Disons que ce qui sortait de la logique me serrait la gorge, et avait tendance à faire resortir en moi des sentiments que j'aurais préféré ne pas connaître : une impresion de finitude, d'impuissance. Etait-ce dû à ma condition de petite fille de bonne famille, élevée dans l'aisance, puis totalement ruinée ? Je ne sais. Mais je détestais me sentir impuissante. Ou déphasée. Et je m'étais sentie déphasée devant les textes que m'avait donné à taper Sir William. Je n'avais pas eu la sensation de lire un récit de guerre, mais celle de me trouver moi-même au coeur des combats. J'avais ressenti la terreur, la faim et la soif, le désir de vengeance et de sacrifice. J'avais vu, vu, bien mieux qu'en regardant n'importe quel reportage, l'arrivée des chars, les maisons s'écroulant sous les bombes, les mères serrant leurs fils morts dans leurs bras. J'avais éprouvé la haine et le désir de vengeance des assiégés de Vukovar... Et celà me bouleversait jusqu'au fond de mon âme.
- Connaissez-vous Sir William ? demandai-je à brûle-pourpoint à tante Marge ?
Elle haussa les épaules. Comme si une laborantine à la retraite pouvait avoir la moindre relation avec un tel personnage. Puis, elle me révéla une chose étrange, qui augmenta encore mon malaise, mais eut dans le même temps l'effet d'exciter ma curiosité : Sir William, selon elle, avait toujours été là. Existé. Elle ne s'était jamais particulièrement intéressée à lui, mais se souvenait que, petite fille déjà, elle avait lu ses articles dans le "Times". Que sa maison semblait être restée intacte depuis des siècles.
Ce fut à moi de la regarder d'un air compassé. "Vous perdez la tête, Tante Marge" lui dis-je. "Sauf votre respect. Sir William n'a pas l'air d'avoir plus de cinquante ans".
Mais, en disant ces mots, j'eus l'impression de mentir. Quel "âge" pouvait, selon moi, avoir mon employeur ? Tous, sans doute, et aucun. Trente ans... ou deux mille !
Même s'il était impossible d'avoir deux mille ans....
Selon la logique qui avait toujours été la mienne.
Mrs. Hartwood m'entraîna à la cuisine, et me tendit une pile d'asiettes, de verres et de couverts.
- Dressez la table, ma petite Cat, m'ordonna-t-elle sans cérémonie. Et, une fois celà fait, sortez votre frère de ses calculs bizarres et de ses histoires de "microprocesseurs" et de "programmation machin-chose". Le repas est prêt.
Il ne me serait jamais venue à l'idée de désobéir à Tante Marge. Nous lui devions trop, Stephen et moi. Si sa mère avait été la subordonnée de mon arrière-grand-père, aujourd'hui, c'était nous qui dépendions d'elle, et de son affection.
Il ne me falut que quelques minutes pour dresser la table. Mai beaucoup plus pour tirer mon intellectuel de frère de sa "programmation informatique".
- attends... attends... ne cessait-il de me répéter. Encore un peu. J'ai presque fini. Je dois enregistrer. Et ensuite, voir si çà fonctionne !
Je finis par me mettre en colère.
- C'est Tante Marge qui attend ! lui rappelai-je. Elle a cuisiné pour nous , et çà refroidit. laisse tes trucs informatiques, et viens dîner.
Il finit par obéir. Et, curieusement selon moi, à se rappeler que j'avais, ce jour-même, commencé un nouveau travail.
ce ne fut pourtant qu'attablé devant une grande - et seconde - assiette de soupe aux champignons, qu'il me demanda :
- Il ressemble à quoi, ton nouveau patron, Cat ?
Je ne sais pas pourquoi, mais ma première réponse fut :
- C'est un amateur d'art. Et... je crois qu'il s'intéresse à notre famille.

Je ne m'étais jamais particulièrement intéressée à l'histoire de ma famille.
J'étais un "membre" de l'aristocratie écossaise. Mon enfance avait été bercée des chants des cornemuses, et d'un autre, plus étrange, qui semblait monter de la terre, et que j'avais toujours préféré ignorer. J'avais toujours été écossaise... mais d'après Sir William, ma famille remontait "avant" l'Ecosse.
Comme toutes les familles, songeai-je. Toutes les familles remontent à... à....
Je fis l'impasse sur les compagnons de Bonnie Prince Charlie, ou de William Wallace.
Mon esprit se reporta sur les histoires que mon grand-père, ce scientifique passablement mécréant, me racontait lorsque j'étais petite fille. Et qui, curieusement, avaient été recoupées par certains textes datant de... de...
Selon Saint Gildas, un prince de Dale, nommé Bard, avait été l'écuyer du roi Loth des Orcades. Le père de Gwalchmaï, le Gauvain des légendes. Et était mort à Mount Badon, laissant un fils, Brand.
Brand de Dale, chevalier de la Table Ronde.
Je m'agitai dans mon lit. C'était ridicule. Un amassis de légendes.Qui ne m'avaient jamais tourmentées, jusqu'à ce jour.

Et je fus prise de fou rire ! Je fus prise de fou rire, au point que mon frère vint dans ma chambre, "voir si j'allai bien".
Je l'en assurai, et le renvoyai.
Jamais, je n'aurais osé lu avouer ce qui m'était venu à l'esprit...


5. Tante Marge.2.
(par michele huwart, ajouté le 07/07/05 00:15)


Parce que ce qui m’était venu à l’esprit était totalement incongru. Même si les noms étaient pareils.
Mon arrière-grand-père avait été professeur à Oxford. Ici même. Ce devait être la raison de cette coïncidence qui n’en était sans doute pas une. Il avait dû, certainement, parler de l’histoire de notre famille à un de ses confrères, professeur de lettres et philologue. Qui les avait repris dans un de ses romans, un conte pour enfants. Un récit d’aventures mettant en scène des Nains, des Elfes et un Dragon. Ainsi qu’un drôle de petit bonhomme amateur de bonne chère : Bilbo le Hobbit. Un roman pas mauvais du tout, d’ailleurs, au sein duquel notre homonyme jouait un rôle plus qu’honorable. Mais un roman de pure imagination. Les Nains, les Dragons, les Elfes… ça n’avait jamais existé. Sauf dans les légendes. Et les Hobbits étaient une pure création du collègue de mon arrière-grand-père.
Je finis par m’endormir. Je fis de drôles de rêves, cette nuit-là. Des rêves étranges, dans lesquels des dragons crachaient du feu sur le pont de Vukovar, et les snipers étaient armés d’arcs et de flèches, tandis que des bardes elfiques transformaient la bataille en chanson de geste.

Je me réveillai le lendemain, complètement troublée. C’était Dimanche. Un jour sans cours, et sans travail. Seulement la Messe, à dix heures. Je n’étais pas une catholique convaincue. De fait, j’assistais plus aux offices dominicaux par tradition familiale qu’autre chose. Parce que, disait mon grand-père « nous sommes minoritaires, et les minorités doivent se serrer les coudes ». Mais, ce Dimanche-là, je n’avais aucun désir de me rendre à l’église. Plutôt de traînailler dans la bibliothèque de Tante Marge, à relire une histoire de chasse au trésor, d’araignées géantes et de gardes ivrognes. Pour la première fois depuis de longues années, je manquai la Messe. Je m’installai confortablement, une tasse de thé et un plat de muffins à portée de main. Et je m’embarquai pour un long voyage.
Un très long voyage…
Tante Marge étant absente pour la journée, et mon frère ayant mieux à faire, sans doute, que s’intéresser à moi, je restai plongée dans ce monde jusqu’à l’heure du dîner. Je me pris à penser que les plats préparés par une cuisinière hobbitte devaient être délicieux. Puis, Dieu sait pourquoi, le goût du thé et des gâteaux de Pétunia, la domestique de Sir William, me revinrent à la bouche. Tout comme son image me revint à l’esprit. Elle semblait sortir tout droit de la Comté.

Lorsque, attablée devant le repas du soir, Tante Marge nous demanda comment s’était déroulée notre journée, mon frère partit dans une description dithyrambique d’un match de football opposant Arsenal à Liverpool. Description que notre hôtesse écouta poliment, ne comprenant pas plus que moi les règles de ce jeu bizarre, pas plus que l’attraction totalement saugrenue qu’il exerçait sur la gent masculine. Je ne pus m’empêcher de bâiller. Stephen s’en agaça un instant, puis se mit à rire.
- Quant à elle, dit-il à Tante Marge, en me désignant de sa fourchette, elle a passé toute sa journée à lire, en s’empiffrant de pâtisseries.
C’était vrai. Alors, que répondre, sinon rien…
Sauf que les pâtisseries s’accordaient à merveille avec le caractère du héros de ma lecture.


6. Sir William.1.
(par michele huwart, ajouté le 06/08/05 21:03)


Je ne sais- ou plutôt je sais trop bien - pourquoi, le lendemain, mes cours me parurent fadasses. J'aimais bien Shaekespeare, en général. mais les malheurs de Cordélia et de son royal père me laissèrent de marbre. Tout comme, un peu plus tard, les digression de mon professeur de littérature française sur la condition féminine dans l'oeuvre d'Honoré de Balzac. Au diable Eugénie et Victorine ! Elles m'irritaient tout autant que leurs homologues masculins, que la France compassée du XiXème siècle, que...
J'avais envie d'autres choses. De donjons et de dragons. De batailles tragiques malgré la victoire et de joyaux mythiques. De cottes de mailles et d'archers héroïques. Pour la première fois depuis mon entrée à l'Université, je me mis à attendre avec impatience le cours de littérature médiévale. Malgré toutes les difficultés engendrées par la langue archaïque dans laquelle étaient écrits ces drôles de textes. Ces textes racontant les donjons et les dragons, les joyaux mythiques, les batailles sanglantes, les chevaliers en cottes de mailles et les archers héroïques. Pour la première fois depuis mon entrée à l'Université, je me mis à aimer ces textes. Et pas seulement en raison des enluminures que j'imaginais les illustrer.

Plus encore que le cours de littérature médiévale, j'attendais le moment de quitter l'Université. D'aller rejoindre cet étrange journaliste qui, sans le savoir, croyais-je, m'avait ouvert la porte d'un monde que je n'imaginais pas aussi riche. Ce fut avec une sorte d'exaltation qu'en fin d'après midi - à vrai dire, peu avant l'heure du Thé - je remontai la grande allée menant à la maison de Sir William. J'aurais voulu la quitter. J'aurais voulu arpenter le parc, malgré la saison tardive. Admirer les sculptures disposées en une harmonie sauvage qui ne devait rien au hasard. Je n'y avais pas été invitée, et, comme le semblant d'éducation que je devais à mon éducation - tout ce qui me restait, selon mon père, du glorieux passé de ma noble famille - m'y obiligeait, je me contentai de me diriger vers la porte d'entrée, et d'actionner le heurtoir.
Pétunia ouvrit. Elle me sembla encore plus petite et plus démodée que lors de notre première rencontre. Je la saluai aussi courtoisement que possible. Après tout, nous étions toutes deux les employées du même homme. Ce faisant, je songeai que j'étais idiote de la trouver démodée. Cette maison était au delà des modes, au delà du temps, tout comme ses occopants.
Petunia me mena dans le même petit salon que la première fois. Sir William m'y attendait, de grandes feuilles de papier à la main. La gouvernante salua, et s'ecclipsa en silence.


7. Sir William.2.
(par michele huwart, ajouté le 24/08/05 18:59)


Je pris les feuillets que mon employeur me tendait, non sans me faire intérieurement la remarque qu’utiliser un papier de cette qualité pour rédiger des brouillons aurait été considéré comme un sacrilège par n’importe quel papetier digne de ce nom. Je jetai un coup d’œil au texte.
Il était en français…
- J’espère, me dit Sir William avec une pointe d’excuses dans la voix, que vous pourrez vous débrouiller sans trop de problème. L’Université m’a assuré que vous étiez parfaite bilingue.
Je le rassurai de mon mieux. Je me débrouillais plutôt bien dans la langue de Balzac. J’aimais beaucoup cette langue, tout comme, en bonne Ecossaise qui se respecte, j’aimais le pays dont elle était originaire. Le fait de devoir dactylographier un texte français me plaisait, en fait, beaucoup.
- Tant mieux ! me dit-il en me servant une tasse de thé, et en me la tendant à la manière d’un véritable gentilhomme – ce qu’il était. Parce que cet article n’est que le premier d’une longue série. Et il est loin d’être bref lui-même. Je crois qu’il serait bon que vous vous atteliez au travail dès que vous aurez terminé de siroter votre thé.
Ce disant, il me tendit un panier rempli de minuscules cakes aux raisins. J’en pis un, j’y mordis. Il était délicieux. Je ne sais pas ce qui me prit à ce moment. Je complimentai mon hôte sur les talents des sa cuisinière, et je trouvai malin, encore prise par ma lecture de la veille, de déclarer ses pâtisseries « dignes du palais d’un Hobbit ».
Sir William sursauta.
- Que savez-vous des Hobbits, Catherine ? me demanda-t-il d’une voix qui se voulait glaciale, mais ne l’était qu’en apparence.
Je rougis jusqu’à la pointe des cheveux. Pourquoi, diable, avais-je été faire ma maligne en utilisant une expression pareille ?
- Ils ont été inventés par le professeur Tolkien durant les années 30, bafouillai-je, gênée. Pardonnez-moi, Sir William. J’ai passé ma journée d’hier à relire « Bilbo ». C’est notre conversation concernant ma famille qui m’en a donné l’idée. A cause du nom d’un des personnages.
Un sourire ironique éclaira son visage, et un éclair de malice brilla dans ses yeux clairs.
- L’Archer ? interrogea-t-il.
Se moquait-il de moi ? J’en avais l’impression.
- L’Archer, acquiesçai-je. Le descendant caché des rois déchus de Dale. Bard. Le Professeur Tolkien a dû lire le Who’s Who d’Ecosse, ou s’inspirer du nom de mon arrière grand père. Parce que la coïncidence est trop flagrante pour être l’effet du hasard.
Il prit lui-même un petit gâteau, et le savoura en silence. Puis, il en prit un autre, et le contempla longuement.
- Vous avez raison, approuva-t-il.
Seulement, il arborait toujours son sourire moqueur, et cela ne me faisait pas un effet très agréable.
- Ces gâteaux sont bien dignes de sortirs d’e la cuisine d’une Hobbitte. J’en ferai part à Pétunia. Cela ne manquera pas de lui faire plaisir ! Un autre ?
Je n’osai refuser. D’autant que grignoter ne pourrait que m’aider à avoir l’air moins stupide devant mon employeur.
- Pour la similitude des noms, reprit-il, beaucoup plus sérieusement cette fois, vous avez raison également, Catherine. Il ne s’agit aucunement d’un hasard.
Je m’attendais à une explication ou, tout au moins, à une confirmation de ma « théorie » concernant le professeur Tolkien et son confrère chimiste. Au lieu de ça, Sir William me demanda si j’avais quelque chose de prévu, ce soir-là.
- N… non, bredouillai-je.
- Bien, fit-il, l’air content de lui. Je vais prévenir votre logeuse que vous rentrerez tard, ce soir. Si vous acceptez de dîner en ma compagnie, bien entendu.
Je ne pus qu’accepter, évidemment.

En me rendant dans la pièce que je nommais mon « bureau », je croisai un gamin aux cheveux bouclés, baladeur sur les oreilles. Je lui donnai une dizaine d’année tout au plus, mais il me salua d’une voix grave. Je le regardai mieux. Son visage n’était pas celui d’un petit garçon. Plutôt d’un adolescent, en fait.
Il ôta ses écouteurs, et me tendit la main.
- Je suis Robin. Le neveu de Pétunia. J’habite ici.
- Bonjour, Robin, répondis-je. Je suis…
- Je sais qui vous êtes, m’interrompit-il. Vous pouvez m’appeler Robb. Enfin, quand Sa Seigneurie n’est pas dans le coin, bien entendu. Je peux vous appeler Cat ?
J’éclatai de rire. Il me plaisait, ce gamin sans apprêt. Il détonnait, avec son blue-jeans, son sweat-shirt aux couleurs d’Arsenal et son baladeur dans cette étrange maison à l’écart du temps.
- C’est ainsi que m’appellent mes amis, répondis-je. Qu’est-ce que tu écoutes ?
- Guns and Roses. Pourquoi ?
Je m’esclaffai de plus belle. Guns and Roses, chez Sir William ! C’était encore plus incongru que son sweat-shirt de supporter.


8. Sir William.3.
(par michele huwart, ajouté le 04/10/05 20:33)


Robb me suivit jusqu'à mon "bureau". S'il était possible d'appeler cette pièce un bureau... Elle était trop sobre pour être un vrai bureau.... le garçon ouvrit la porte d'un placard de pin blanc, en sortit une... cassette vidéo. Je fus très étonnée de voir une réelle "vidéothèque" dans cette armoire. Une vidéothèque, dans cette maison… Mais le cinéma était de l’Art, après tout…
Robb partit. Je me mis au travail. Simplement au travail. Dactylographier des textes en français n’était pas si désagréable. Ou ne l’aurait pas été, si… si, en recopiant les articles de mon patron, je n’avais pas eu l’impression d’être plongée dans les horreurs de la guerre. D’une guerre qui m’était jusque là parue si lointaine… je pris sur moi, à plusieurs reprises, pour ne pas pleurer, pour me pas vomir…
Et je terminai mon travail…
Je ne quittai pas la pièce pour autant. Etait-ce par hasard ? Je sais maintenant que non… je trouvai en jetant un coup d’œil , que je devrais dire discret mais qui était en réalité inquisiteur, plusieurs livres, reliés de cuir fauve, déposés comme négligemment sur une étagère, aussi sobre que l’armoire dans laquelle Robb avait trouvé le film de sa soirée.
J’en ouvris un, au hasard…

Et ce fut Waterloo.
Waterloo. La campagne bruxelloise… les armées face à face… la mêlée.. les morts, les ruisseaux rouges de sang… Waterloo… la fin d’un empire décrite du point de vue des soldats… de leur volonté de vaincre… de leur volonté de vivre…
Même si la garde mourait, et ne se rendait pas…
Je suis écossaise, pas anglaise…

J’ouvris un autre livre. Curieusement, les caractères en étaient identiques au premier…
Londres…
Les bombes…
Les bombes qui détruisaient, qui tuaient, à gauche, à droite…
Qui enfouissaient des églises, des abris, des… oh… une ville en flammes, en cendres…
Et des avions dans le ciel… des avions qui… qui tentaient d’abattre ceux qui détruisaient la ville.
Ville que la Reine avait refusé de quitter. Où le Premier Ministre résistait. Où d’autres hommes, venus d’autres pays, tentaient de rester eux-mêmes…

Une bataille…
Guerriers contre guerriers…
Bretons contre Saxons…
Je crus, au départ, qu’il s’agissait de Mount Badon… mais ce n’était pas Mount Badon…
C’était une autre bataille… quelques dizaines d’années plus tôt…
Loth des Orcades n’était qu’un tout jeune homme… et Uther de Bretagne était à peine plus vieux…
Et Bard de Dale n’était qu’un gamin…
Un gamin présent. Un gamin héroïque…

Je repris les autres livres. Ceux que j’avais lus, en premier… Je vis le lieutenant Arnold Bard, second fils de Lord Dale abattre un bombardier allemand avant de se faire abattre à son tour.
Je vis le colonel Brandon de Dale charger à Waterloo….
Je vis bien d’autres choses encore… avant… ou après…
Et je vis, je vis devant mes yeux, comme sur un écran de cinéma… comme j’avais vu ses descendants… mes ancêtres…
Je vis Bard de Dale, d’Esgaroth. L’archer. Le prince déchu. Je vis mon incroyable, impossible aïeul… celui qui n’était issu que d’un conte pour enfants, abattre Smaug le Dragon d’une flèche en plein cœur.

J’ouvris d’autres carnets… je vis d’autres batailles… d’autre guerres…
Oh… par tous les dieux (que Dieu me pardonne) pourquoi tant de guerres ?

Pétunia frappa à la porte.
- Le dîner est servi, my Lady, me dit-elle. ?
- Cat, corrigeai-je spontanément.
Etre appelée « My Lady », quand on n’a pas sur son compte en banque de quoi se payer une entrée de concert…
- Cat, si vous voulez, My Lady… Sir William vous attend…





9. Sir William.4.
(par michele huwart, ajouté le 04/11/05 10:32)


- J’arrive ! dis-je en reposant le livre à côté de l’ordinateur.
Mais Pétunia toussota en me regardant de haut en bas.
- C'est-à-dire, My Lady… Cat… Sir William s’habille toujours pour dîner. Et vos vêtements… euh… vos vêtements sont bien ordinaires.
Je baissai les yeux vers le kilt, passablement élimé, aux couleurs de ma maison (en faveur duquel j’avais échangé mon jean en quittant l’université), jetai un regard à mes vieilles Todd’s, et éclatai de rire. Rire qui me resta au travers de la gorge quand je remarquai que la domestique avait échangé son habituelle tenue victorienne contre une robe fleurant bon la campagne. Genre « La petite maison dans la Prairie » , pensai-je.
- Je n’ai rien d’autre, tentai-je de plaider. Mis à part un blue-jean, et un gros pull noir…
- Sir William y a pourvu, répliqua-t-elle. Suivez moi, My Lady.
Je ne relevai pas le « My Lady » cette fois. Je suivis, transie de curiosité, la petite femme à travers les couloirs du manoir. Jusqu’à une chambre, dont l’ameublement semblait lui aussi avoir traversé les siècles, où trônait, sur le lit, la robe la plus extraordinaire que j’avais jamais vue. A vue de nez, elle devait être à ma taille. Je ne pus m’empêcher de demander des éclaircissements à ce sujet.
- Sir William, m’expliqua-t-elle, avait prévu que ce dîner aurait lieu, un soir ou l’autre. Et il est assez doué, dois-je dire, pour évaluer les mensurations des jolies femmes.
A ces mots, elle rougit légèrement, et ajouta :
- J’attends dehors, pour le cas où vous auriez besoin d’aide. Ce modèle de vêtement est assez… inhabituel, de nos jours.
Elle sortit, me laissant seule face à la « merveille ». Je restai un moment, immobile et dubitative. Pourquoi Sir William, mon employeur, me faisait il des cadeaux aussi somptuaires ? Avait il des idées malsaines derrière la tête ? Je ne pouvais m’empêcher d’y songer… Et d’un autre côté, je me rappelais les œuvres meublant la maison, les livres abandonnés à côté de l’ordinateur, les paroles étranges, prononcées à l’heure du thé.
Et, aussi bizarre que cela puisse paraître, je me rappelai Bilbo le Hobbit.
Je me dis que, peut-être, la reine de Dale, parce qu’il avait dû y avoir une reine de Dale, ou la Dame de Rivendell, avant son agression, avaient dû porter des robes de ce genre.
Et la curiosité – et, je l’avoue, l’excitation à l’idée de porter une telle splendeur, l’emportèrent sur la crainte. Je me déshabillai, et passai la robe… et je fus assez embarrassée. Elle se portait lacée dans le dos… et j’ignorais totalement comment me débrouiller seule pour l’attacher. Je me décidai donc à appeler Pétunia, qui se fit un plaisir de m’aider.
- Voilà, dit elle, me contemplant son ouvrage fait. Une vraie princesse. Regardez-vous donc dans le miroir…
Ma première réaction en voyant mon reflet fut de réclamer une brosse à cheveux… que Pétunia s’empressa de m’apporter, avant de retourner à ses fourneaux.
J’arrangeai, tant bien que mal, ma coiffure, puis m’examinai à nouveau dans la glace.
Et je ne vis plus Cat, l’étudiante en lettres, fauchée parmi les fauchées, mais Lady Catherine, dernière rejetonne, avec son frère informaticien, d’une longue, longue lignée remontant à la nuit des temps.
La robe n’était ni bleue, ni grise, encore moins mauve. Elle n’était d’aucune de ces couleurs, et était de toutes ces couleurs à la fois. D’une sobre découpe « princesse », très longue, sa seule excentricité consistait en des manches très larges. Je la regardai à nouveau, et me remémorai ce conte français… Peau d’Ane… Peau d’Ane avait exigé de son père une robe « couleur du temps ». Et voilà que j’en portais une, dans cette maison où le temps semblait avoir été aboli .
Je passai une dernière fois mes mais dans mes cheveux, et sortis. Robb m’attendait. Sa tenue était d’un anachronisme parfait. Il avait épinglé sur son gilet de brocard des pin’s de différentes équipes de football, et de groupes de rock assez hard, et les écouteurs de son walkman lui servaient de collier, alors que sa chemise à manches bouffantes et son pantalon étroit semblaient sortis d’un autre temps.
- Sa Seigneurie t’attends, Cat, me dit-il sans cérémonie. Au moins, renchérit-il, ce soir, je ne vais pas être obligé d’écouter ses histoires à dormir debout.
Il soupira.
- Il est gentil. Il paie mes études, et tout… mais il est tellement vieux jeu ?
- Et pour tes pin’s, osai-je demander, il ne dit rien ?
Robb haussa les épaules.
- Tant que je suis « habillé correctement », ça va… Ca m’oblige à me déguiser en ancêtre tous les soirs, mais bon… En fait, Sa Seigneurie n’est pas si terrible, quand on la connaît. Elle a juste des petites manies.
Robb m’ouvrit la porte d’une grande salle à manger, éclairée aux chandelles. Mais où était diffusé, grâce à la technique moderne, un aérien concerto de Mozart. Sir William se leva de son siège, s’approcha de moi, et me baisa la main.
- Votre Altesse Royale, me dit-il, on ne peut plus sérieusement.
J’avais envie de lui rire au nez. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser… Bard, l’archer d’Esgaroth… roi de Dale…
Ce n’était qu’un conte pour enfants…
Et, soudain, brutalement, je me souvins d’autre chose… un détail idiot, lu dans un livre de légendes.
Un livre de légendes, dû au même auteur que celui où apparaissait « Bard de Dale ».
Et mue par mon intuition, mon intuition déraisonnable, je le saluai.
- « Votre Altesse Royale ».


10. Sir William.5.
(par michele huwart, ajouté le 18/12/05 01:00)


Il me regarda longuement, avant de me conduire à ma place. En noble gentilhomme bien élevé, il écarta la chaise, me fit asseoir. Il sortit une bouteille de Champagne d’un seau en argent massif délicatement sculpté de scènes on ne peut moins convenables, m’en servit une coupe avant de se servir lui-même. Puis il leva son verre, comme pour porter un toast.
- Au passé, proclama-t-il cérémonieusement. Et à l’avenir. A la mémoire des morts, aux vivants, et à ceux qui restent à naître.
- Au passé, repris-je en écho. Et à l’avenir.
Je trempai mes lèvres dans le breuvage pétillant. J’avais toujours beaucoup aimé le Champagne – comme toutes les boissons à bulles, d’ailleurs – et je n’avais que trop rarement l’occasion d’en boire. Je remerciai chaleureusement mon hôte pour son invitation, alors que Pétunia déposait devant nous des assiettes de zakouskis, avant de saluer cérémonieusement. Je pris un toast à ma mousse de canard, y mordit. Comme tous les mets préparés par la gouvernante, il était délicieux.
- Je vois que vous avez compris, me dit alors mon employeur. Vous avez été rapide, Catherine.
Je sentis le sang me monter au visage. Ce que j’étais censée avoir compris me semblait si extravagant, si… stupide !
- Je me fais l’effet d’être une idiote crédule, Altesse, lui avouai-je. Ou de rêver… Je ne crois pas plus à la réalité des Elfes que je ne suis princesse.
Je l’avais appelé « Altesse » spontanément. Me faisant encore plus l’effet d’être stupide…
- Même si les derniers représentants de mon peuple ont depuis bien longtemps quitté ces rivages, me répondit-il d’on ton mélancolique, je suis bel et bien un Elfe. Un prince noldo… Et, je vous en prie, Catherine, pas d’ « altesse » entre nous. Nous sommes du même rang, vous et moi. Que vous le croyiez ou non, vous êtes bel et bien une princesse. Une princesse royale.
- Une princesse en sabots, alors ! ironisai-je.
Il eut un petit sourire espiègle. Je bus une gorgée de champagne pour masquer mon émoi, puis m’emparai délicatement d’une boulette de fromage entourée d’herbes. Tandis que je la grignotai, une idée saugrenue me vint à l’esprit.
- Et Pétunia, demandai-je sur le ton de la plaisanterie, c’est une Hobbitte, n’est-ce pas ?
- Métissée, bien sûr, acquiesça-t-il on ne pouvait plus sérieusement. Comme tous ceux des siens qui vivent parmi nous.
Il saisit un canapé, le mangea, et, visiblement, apprécia.
- Elle a conservé, cependant, une des principales qualités de son peuple, commenta-t-il en en prenant un autre. C’est une perle de cuisinière.
Je ne pus qu’approuver, bien que la tête me tournât. Je me sentais de plus en plus dans un autre monde. Un monde de contes de fées…
- Veuillez m’excuser, Sir William, bafouillai-je. Mais j’ai l’impression que… que ce que je vis, que ce que j’apprends, est irréel ! C’est comme si…
Dieu seul sait pourquoi je prononçai ces mots…
- … c’est comme si je dînais en compagnie de Merlin l’Enchanteur.
Instantanément, les yeux de Sir William se brouillèrent de chagrin, et s’emplirent de larmes. Il se saisit de sa coupe de Champagne, et la vida d’un trait. Ainsi qu’une seconde.
- C’était mon fils, expliqua-t-il d’une voix blanche.
- Pardon, bredouillai-je, je…
Je me mordis la lèvre. J’aurais voulu rentrer dans le sol, bien que ce qu’il venait de m’apprendre soit encore plus incroyable que le reste. Sir William eut un geste de la main, comme pour chasser le chagrin.
- Ce n’est rien, Catherine. S’excusa-t-il presque. Vous ne pouviez pas savoir. Vous ne pouviez pas savoir… Et Merlin a plus fréquenté les rois du Powys, les Hauts Rois de Bretagne et les princes de Wallys-Gondor que votre famille. C’est une autre histoire, mon enfant. Une autre histoire…


11. Sir William.6.
(par michele huwart, ajouté le 08/01/06 13:50)


« Une autre histoire ? » me demandai-je… Quelle était donc cette histoire qu’il avait l’intention de me raconter ? La mienne, assurément. Celle des miens. Celle que jamais je n’oserais, me semblait-il, raconter à mon cartésien de frère, à mon scientifique de père. Je les imaginais déjà me rire au nez, à l’idée que je puisse croire travailler pour un Elfe. Pour le père de Merlin, qui plus est. Mais moi, je ne trouvais pas ça drôle du tout. Et, au-delà de toute logique, je ressentais plus de sincérité, plus de véracité, même, dans les dires de Sir William que dans les récits les plus terre à terre, les plus évidents que j’avais jamais entendus.
- Une autre histoire ? interrogeai-je ?
Sir William, ou plutôt Son Altesse Royale, Maglor, fils de Fëanor, prince des Noldor, me sourit tristement.
- Si vous consentez, Catherine, me dit-il de sa voix grave et mélodieuse, à porter crédit à ce que je pourrais vous raconter, je vous en ferai part un jour… plus tard. La vie de mon fils, bien plus que la mienne, est passée dans la légende… la mienne ne vaut pas la peine que l’on s’y attarde…
J’aurais voulu lui demander pourquoi, mais je m’abstins.
Nous fûmes interrompus par Pétunia. La gouvernante débarrassa la table en silence, avant de nous apporter les hors d’œuvre. Je ne pus m’empêcher de l’observer d’un regard inquisiteur, tâchant de retrouver en elle les caractéristiques d’ancêtres que la veille encore, je croyais issus tout droit de l’imagination d’un professeur féru de langues anciennes. Ce n’était pas difficile à remarquer. Et elle, et Robb étaient des Hobbits type. Jusqu’à leurs pieds, qui étaient plus grands que la moyenne, surtout tenant compte de leur taille. J’eus tout à coup l’impression d’être affreusement impolie, et je retournai à la contemplation de ma terrine de lièvre !
- Pourquoi dites-vous cela, Sir William, osai-je demander. Vous avez traversé les âges. Votre vie a dû être passionnante.
Il secoua la tête. J’avais du mal à m’extraire de ma vision hobbittesque de Pétunia.
- Non, m’avoua-t-il doucement. Ma jeunesse s’est passée à l’ombre de mon père. Et mon père… imaginez un être si flamboyant que tout ce qu’il approchait paraissait ombreux, si grand qu’il réduisait chacun à la dimension d’une poussière. Mon père était un Roi dont le génie reste inégalé. Comment pouvoir rêver égaler l’inventeur de l’Ecriture, le créateur des Silmarils ? C’est tout bonnement impossible…
L’image du plus grand des Elfes, de celui qui avait osé défier et le Malin, et les Anges, me vint à l’esprit. Me vint aussi le souvenir d’un autre texte, racontant le serment qu’il avait extorqué à ses propres fils, le premier génocide de l’histoire du monde, le peuple d’exilés abandonné dans les glaces… Ce n’avait été, jusque là, pour moi, qu’une histoire. Qu’une terrible, épique, et monstrueuse histoire inventée...
- J’ai aimé mon père, continua Sir William. Je l’ai aimé au point de vouloir lui ressembler, de jurer la mort de toute personne ayant l’audace de posséder son chef d’œuvre. Pour tenir ce serment, j’ai tué. J’ai tué des innocents, et rejeté les Valar eux-mêmes… les archanges, selon votre Foi. Autant dire que j’ai rejeté Dieu lui-même. Je me suis condamné moi-même à être maudit. J’ai erré pendant des années, privé de raison. J’ai traversé les âges, condamné à ne pas mourir, condamné à ne pas rejoindre les Terres éternelles, condamné à être le témoin de l’Histoire, des erreurs répétées, répétées et répétées encore au cours du temps, au cours des Temps. Sans pouvoir intervenir. Sans pouvoir être autre chose qu’un chroniqueur, qu’on me nomme ménestrel, ou journaliste.
J’avais la gorge serrée. Je ne savais pourquoi il me confiait ces choses, sa vie. Une petite lumière s’éveillait en moi. Tout doucement, je commençais à comprendre cet homme étrange qui n’était pas un Homme. Son amour de la beauté, ainsi que sa façon si personnelle de raconter les misères du monde. Les victimes de Vukovar dont j’avais dactylographié les souffrances étaient elles-mêmes sous sa plume… elles étaient aussi l’écho des morts d’Alqualondë et de Nagasaki, d’Osgiliath et de Carthage, des tranchées de la Somme et des guerres de Vendée…
- Je ne suis qu’un barde, reprit-il, tristement, à qui le repos est refusé pour l’éternité, condamné à passer à travers les flèches et les bombes, les balles et les coups d’épée. Condamné à décrire la guerre, à écrire la guerre, encore, et encore, et encore, jusqu’à la fin du monde ! Voyant partir, voyant mourir tous ceux que j’ai aimés, tous ceux que j’aime encore. Condamné à vivre…
Il disait vrai, et je ne pouvais que le croire, la gorge serrée. Peu importait le vin fin, et la cuisine délectable de Pétunia. Il y avait en lui toute la douleur, toute la mélancolie du monde. La musique de Prokofiev, les toiles de Turner réussirent à me distraire un instant, ou plutôt à faire écho à ma tristesse.
Et, contre toute attente, il m’avoua :
- Quelquefois, pourtant, le bonheur et l’espoir éclairent ma vie. Lorsque vous avez franchi la porte de cette maison. Ou lorsqu’un jour terrible de 1917, j’ai remarqué un jeune officier tentant de déchiffrer un texte millénaire dans les tranchées de la Somme.


12. France...
(par michele huwart, ajouté le 28/03/06 13:47)


Ce n'était qu'une tranchée parmi d'autres...
Une tranchée avec sa boue, avec ses abris, avec ses soldats jouant de l'harmonica et lisant les lettres de leurs bien-aimée entre deus attaques... pendant l'attente...

Pétunia déposa devant nous un canard au navets, et se mit à le découper, et à nous servir. Cette nourriture de riches était tellement éloignée du peu des tranchées évoqué par Sir William que je faillis lui dire de tout remporter aux cuisines...
Mais, sansdoute, ne me demandaient-ils pas ça, ces jeunes soldats persuadés de se battre pour le bien du monde...
Morts... Vieux... de la génération de mon grand père... ou de mon arrière grand père...
Soldats des tranchées... oubliés de tous, sauf un jour par an... et pourquoi ?

Parler de la première guerre mondiale en dégustant un plat sublime peut sembler hypocrite... et pourtant...

- Il faisait froid, me dit Sir William. Il pleuvait. Et c'était la guerre. Et le pire, dans la guerre, ce n'était pas le combat. C'était l'attente.
L'attente...les obus passant au-dessus des abris. La faim et le froid. Et La peur... la peur de "quand... nous ?". La peur des gaz et des avions. Des obus. Du lendemain. de laisser une fiancée enceinte, au loin... De la mort... et de la vie des autres...
La peur de devenir une gueule cassée... et celle de perdre ses amis...

- Il faisait froid, et c'était la guerre ! J'étais, comme aujourd'hui, un barde, un témoin, un journaliste, un correspondent du "Times", lorsque je le vis.
Il n'était qu'un tout jeune garçon - commme la plupart des soldats de cette guerre - mais, pour combler l'attente, il lisait.
Et tentait de traduire...
Il avait deécouvert de manuscrits dans la bibliothèque de l'Univeresité d'Oxford. Et il voulait les révéler au monde...
... et je me retrouvais avec lui dans une tranchée de la Somme...


13. France... 2.
(par michele huwart, ajouté le 07/05/06 16:26)


Sir William était loin, désormais, loin du hâvre de beauté qui lui servait de refuge entre deux reportages. Loin de la cité intellectuelle d'Oxford. Loin de l'Angleterre. Loin de moi... même si c'était à moi, Catherine, qu'il racontait. Sey yeux, son esprit, avaient rejonts ces garçons, pour la plupart morts depuis longtamps. Pour la plupart, morts sans avoir eu le temps de laisser leur trace sur Arda...
Pour la plupart...
Mais, en ce qui concernait certains...

- J'étais là pour les raconter, reprit-il. Raconter ces jeunes gens, ces enfants, presque. Alors je leur parlais, m'intéressais à eux, à leur vie, leurs craintes et leurs espoirs. Je suis plus doué pour çà, fit-il presque tristement, que pour parler de stratégie. Je m'approchai donc du soldat, et lui demandai quelle était sa lecture.
- Je l'ignore encore, m'avoua-t-il. Le langage en est étrange. J'ai pu déchiffer certains mots en me basant sur de vieux textes anglo-saxons, mais là... je reconnais que la traduction est difficile. Enfin, ça occupe l'esprit.
Je lui demandai comme une faveur de pouvoir jeter un coup d'oeil sur les textes qu'il avait scrupuleusement recopiés avant son départ pour le front. Il me mes tendit en souriant.
- En échange d'une autre faveur, déclara-t-il cependant. Auriez vous du tabac dans votre paquetage, Sir ? J'avoue que nous en manquons.
Je promis. Je pris les feuillets, et y posai le regard.
... et j'eus un des plus grands chocs de ma vie...
J'avais des tengwar sous les yeux.
J'avais sous les yeux la langue de mon peuple.
Machinalement, je sortis de ma poche un paquet de tabac, et le tendis au jeune homme. Tout en lisant. En lisant. En lisant encore...
- Sir William ? Sir ?
Je mis un moment avant d'émerger.
- Merci pour le tabac.
Effectivement, une odeur qui n'était pas désagréable, comparée à celle de la guerre et de la promiscuité, avait envahi l'abri.
- Ca va, Sir ? reprit le garçon. Vous sentez-vous bien ?
J'acquiesçai en silence. Même si c'était faux. Je tentai de sourire.
- Ce sont des souvenirs... euh ?
- Ronald, se présenta-t-il. Ronald Tolkien. Des souvenirs, Sir ?
Je ne pouvais pas lui avouer de but en blanc qui j'étais. Je le lui dis, bien sûr, beaucoup plus tard. Mais, ce jour-là, il m'aurait pris pour un fou. Je reconnus simplement que les souvenirs étaient liés à cette langue ancienne, qui ne m'était pas étrangère.
- Vous... pouvez lire ce texte ? me demanda-t-il, incrédule.
J'affirmai que oui.
- Mais, comment se fait-il, Sir ? Personne, à l'Université n'a aucune idée de ce qu'est ce langage...
- Je l'ai appris il y a longtemps, bien longtemps... je ne l'ai plus lu, et encore moins parlé, depuis une éternité.
... une éternité... oh combien...
Il voulut en savoir plus, mais je restai ferme.
- C'est une longue histoire, mon garçon. Une très longue histoire. Un jour, qui sait, je vous la raconterai. Mais pas ici, et pas aujourd'hui.
Le bruit d'une rafale de mitrailleuse se fit entendre.
- Ce n'est pas le lieu, ni le moment, continuai-je. Pas au milieu de la guerre. Ce n'est peut être pas le lieu idéal pour traduire ça non plus, ajoutai-je en lui rendant ses papiers. Encore que... l'ambiance y est.
- L'ambiance ? fit-il, intrigué.
- L'ambiance. La guerre et la peur. La fureur et les flammes. Et la fin d'un monde... Oui, peut-être, ici, pourrez vous comprendre, Ronald ce qu'ont vécu les personnes dont ces mots chantent la vie, le combat, et la mort.
Je repris les papiers, sortis un stylo, et ratturai un mot dans la tentative maladroite de traduction.
- Gondolin, Ronald. Pas Gondorrin...


14. Gondorrin
(par michele huwart, ajouté le 26/06/06 10:53)


- Gondorrin ? osai-je demander. Vous voulez rire ?
Je ris doucement. Le professeur Tolkien était plus réputé dans la faculté que je fréquentais pour ses talents de linguiste, que pour son imagination de romancier.
Son imagination de romancier... ?
- Avec les indices dont il disposait, c'était déjà un miracle qu'il ait pu en traduire autant.. Et le miracle de son talent permit ensuite… mais c’est une autre histoire, Catherine, une autre histoire…
- Peut-être, reconnus-je. Mais il est reconnu comme un expert en langues anciennes et…
- C’était un gamin, insista Sir William. Un gamin, à peine plue âgé que vous aujourd’hui, Catherine. Pas le professeur émérite dont le souvenir hante votre faculté. Et ses étudiants, ajouta-t-il en riant sous cape..

Ronald voulu en savoir plus, à mon sujet. Je restai vague, évasif. J’avais côtoyé cette langue au cours de mes études, et…
Il n’était pas dupe, pour autant. Il savait que je lui cachais quelque chose, s’il ne savait pas ce que je lui cachais.
Avait-il, seulement, compris pourquoi je le lui cachais ? Pour ne pas être pris pour un fou ? Peu m’en importait, Catherine. Non. La vérité était ailleurs… s’il avait su qui j’étais… il n’aurait pu, curieux des langues et de l’Histoire comme il l’était, s’empêcher de me poser des questions… et je n’aurais pu m’empêcher d’y répondre… comme je le fais ce soir, Catherine. Mis à part que ce soir, nous ne nous trouvons pas en pleine bataille de la Somme…
Je parlai pourtant à Ronald. Lui donnant rendez-vous « après la guerre ». Il ne m’en voulut pas. Curieusement, il comprit ma réticence comme une promesse de vie, de survie, et il l’accepta.
Et lorsque je quittai l’abri de guerre pour rendre mon reportage à mes éditeurs, je n’y laissai pas un message. J’y laissai, simplement, des indices…
Peut-on quitter une tranchée sous les bombes en y laissant des indices grammaticaux, et quelques mots des vocabulaires ? Peut-on croire qu’un garçon se penchant sur ces quelques lettres peut par là même, se rattacher à la raison, et à la vie ?
J’aurais pu, Catherine, traduire entièrement « La Chute de Gondolin », et en laisser la traduction entre les mains de Ronald. Si je ne l’ai pas fait, mais si je lui ai donné, par quelques lettres, par quelques mots, le moyen d’occuper « l’attente »…n’était-ce pas pour lui sauver la vie…
Et pour en même temps…
Je ne me prends pas pour ce que je ne suis pas, fillette. Ronald était un érudit d’Oxford…


15. Noël dans les Highlands
(par michele huwart, ajouté le 29/06/08 22:17)


Stephen et moi avions quitté King’s Cross Station par le train de 12 H 30. Nous nous étions installés tant bien que mal dans un compartiment bondé. J’avais vainement tenté de me plonger dans les mésaventures ordinaires d’Emma Bovary. Et vite abandonné. La vie insipide d’une personne sans intérêt, aussi bien écrite fût-elle, ne parvenait pas à garder mon attention. J’avais de même remisé dans mon sac les amours provinciales d’Elizabeth Bennett et de Mr. Darcy pour laisser courir mon regard sur la morosité de la campagne anglaise. Pas même enneigée, la campagne, hélas ! Pas même féerique. Sir William se rendait-il compte à quel point il était difficile pour une gamine dans mon genre, banale et sans le sou, de retrouver le quotidien après avoir erré en Faërie. Et bizarrement aussi, combien le monde en paix pouvait sembler plat en comparaison des horreurs et des saletés de la guerre révélées par un prince des Elfes. Quand nous rejoindrait-elle nous, d’ailleurs, la guerre ? A mes oreilles inattentives parvenaient des bribes de phrases, la voix de mon frère et d’un inconnu discutant avec passion de la chute d’un Empire. Mieux valait ici que devant nos parents. Tel que je le connaissais, mon père aurait été capable de remplacer le Whisky par la Vodka pour fêter la fin de l’URSS. A raison, sans doute.
Peu m’importaient la fin des Empires présents. Sir William m’avait ancrée au passé. Au passé connu. Au passé mythique. Au passé fictif aux yeux du monde. Au passé de ma famille. A mon passé.
Mon passé ? Je n’étais qu’une jeune fille de dix-neuf ans dont le souvenir le plus marquant consistait en la vente aux enchères des biens familiaux. Pas terrible, il faut l’avouer. Et assez prétentieux de se prendre après ça pour une princesse de contes de fées.
- Croyez-vous, Catherine, m’avait dit Sir William lors de notre dernière entrevue, que les princesses de contes de fées aient toujours vécu comme des Reines ?
Non, bien entendu. Même les plus connues d’entre elles, Même Cendrillon…
… Cendrillon n’était pas princesse par le sang…
Même Blanche-Neige…
… Blanche-Neige n’était pas pauvre. Elle était mal-aimée…
Même Peau d’Ane…
… Peau d’Ane fuyait son père…
Je n’étais pas une princesse. Et les contes, vus de l’intérieur, ne valaient pas mieux que la vraie vie.
Je saisis d’un geste brutal le journal qui traînait sur les genoux de Stephen. Qui interrompit ses élucubrations sur la politique internationale pour me considérer d’un air contrit.
- Tu interromps tes rêves soeurette ?
Je haussai les épaules. Quels rêves ? Je ne rêvais pas, je…
- Un sandwich ?
Sans attendre ma réponse, il se leva, fit tomber un cabas du filet à bagages, le fouilla, en sortit un sachet plastique empli de petits paquets de papier alu, m’en tendis un.
- Je n’ai pas faim, grommelai-je.
C’était faux. Mais imaginez-vous Guenièvre dévorer un sandwich au concombre dans un Londres -Edinburgh bondé ?
- Moi non plus…
Ca, c’était n’importe quoi. Mon frère avait toujours faim. Sauf quand il jouait avec ses machines infernales.
- … mais ça fait passer le temps. Un sandwich ? Une bière ?
Sans attendre ma réponse, il décapsula deux bouteilles chuintantes avec les dents, m’en fourra une dans les mains, et se mit à boire à longues gorgées.
Imaginez-vous Arwen Undomiel boire une bière au goulot ?
Je n’étais pas une princesse de contes de fées. Je bus sans complexes, et attaquai mon sandwich.
Je n’étais pas une princesse du tout. J’étais une étudiante partant fêter Noël chez ses parents, dans les Highlands.



16. Noël dans les Highlands.2.
(par michele huwart, ajouté le 07/07/08 09:36)


La gare d’Inverness était on ne peut plus banale. Surtout après 23 heures. L’hiver, la nuit. Nous devions être attendus; nous ne l’étions pas, du moins par nos parents.
-Steve , fit une voix, une fois la foule dissipée
Mon frère ne réagit pas. Moi non plus, du reste. Pas avant de nous retrouver seuls, dans le hall, face à un jeune homme vêtu de façon excentrique. Un jeune homme qui savait bel et bien à qui il avait à faire.
- Steve ? Insista-t-il. Cat ?
Mon frère était Steve, et j’étais Cat. Et visiblement, nos parents n’étaient pas venus nous accueillir à la gare.
- Corwin? hésitai-je. Corwin McAllistair ?
Il avait vingt-cinq ans, et avait précédé mon frère, de quelques années, à Eton.
J’avais, pour ma part, été la condisciple de sa troisième sœur. Son père était avocat et, devait-on s’en réjouir ou s’en plaindre, l’actuel propriétaire de notre demeure séculaire.
- Cat ? Désolé, ma belle ! Faudra t’accommoder de ma présence. Le tacot de ton père a rendu l’âme.
Il se saisit de ma valise, et je le suivis. Tout comme Stephen.
Il avait neigé. Nulle lune, nulle étoile n’illuminait le ciel nocturne. Lorsque nous eûmes quitté la ville, seule l’obscurité palpable se reflétait dans les eaux sauvages du Loch Ness. Je connaissais cette région par cœur, mais elle me faisait toujours le même effet. J’avais beau avoir grandi à quelques miles du Loch, je n’avais aucune difficulté à croire qu’un soi-disant monstre hantait ses profondeurs.
J’avais encore plus facile à le croire depuis que je savais descendre d’un tueur de dragon.
Etait-ce vrai, d’ailleurs, cette histoire de dragon ? Ou n’était-ce qu’une fioriture due à l’imagination du Professeur Tolkien, de « Ronald » comme l’appelait Sir William ?
J’avais appris à croire aux Elfes, aux Hobbits, aux enchanteurs et, qui sait, même à Dieu. Alors, pourquoi pas aux dragons et au monstre du Loch Ness ?
- Et toi, tu deviens quoi ? Me demanda Corwin, me tirant de mes pensées.
- Elle continue à étudier la fiction, plutôt que la réalité, répondit mon frère à ma place. Ah, et elle bosse pour un journaliste. Un ponte du « Times », paraît il
Paraît-il ! Si j’avais eu quelqu’objet à ma portée, je l’aurais balancé à la tête de Stephen.
-- Sir William Maglor, affirmai-je, non sans fierté.
- Ah ! Fit Corwin, apparemment intéressé, et connaissant visiblement mon employeur de réputation. Pas « paraît-il », alors.
Mais il changea très vite de sujet de conversation; Les bouleversements politiques en Russie et le championnat de football avaient visiblement plus d’intérêt pour ces garçons que mes tribulations professionnelles. Ce ne fut qu’une heure plus tard, en se chargeant de mon sac de voyage pour le porter dans les combles du cottage de mes parents, que notre ami d’enfance m’adressa à nouveau la parole.
- Tu restes longtemps ?
Agressive, Dieu seul sait pourquoi, je répondis sèchement.
- Dix jours. Ça t’intéresse ?
… je t’intéresse ?…
- Je pars dans dix jours, moi aussi. Pour Alger. A ce propos…
- Oui ?
Je le connaissais de puis toujours. Comment n’avais-je jamais remarqué qu’il avait des yeux magnifiques ?
- Tu parles français couramment. Je n’ai pas eu l’occasion de pratiquer depuis longtemps. Ca te dérangerait-il que nous nous rencontrions quelquefois ? Pour bavarder ?
- Ici ?
Le cottage était minuscule. Et mes parents pas très portés sur les langues étrangères.
- Chez moi. Il y a de la place.
Je grimaçai. Je le savais, qu’il y avait de la place ! Dix ans plus tôt, « chez lui », c’était chez moi.
- D’accord. Quant tu voudras


17. Noël dans les Highlands.3.
(par michele huwart, ajouté le 07/07/08 15:20)


Une soupe de légume fumantes nous attendait. Je mangeai lentement, tandis que mon frère monopolisait la conversation.. Ce ne fut qu’une fois le repas terminé que mon père daigna se tourner vers moi, et demander « Et toi ? ».
« Moi », je n’étais qu’une littéraire, pas une scientifique. Je fis très vite l’impasse sur des études qui ne l’intéressaient aucunement, pas plus qu’elles n’intéressaient ma mère. Un « tout se passe bien » suffisait.
- J’ai trouvé du travail, le mois dernier.
- Je sais, dit ma mère. Tu nous l’as écrit. Ca te plaît ?
- Sir William n’est pas avare. Et son manoir est un cadre splendide.
… pas comme ce cottage minable, sordide, sans confort ni beauté. Pas comme ce témoignage de torchis de notre déchéance…
- D’après Marge, tu passes beaucoup de temps chez lui. J’ose espérer que ce n’est que pour raisons professionnelles.
Je restai bouche bée devant l’insinuation.
- Pour raisons amicales, aussi, répliquai-je, furieuse. Amicales, et rien d’autre. J’aime beaucoup Sir William.
Oui. Je l’aimais. Comme un ami. Comme un mentor. Comme un père.
- Un père riche, me fit remarquer amèrement, celui que Dieu m’avait donné.
Riche, oui. Immensément riche. Intelligent. Artiste.
Et « littéraire ».
Je quittai la table sans mot dire, escaladai l’échelle qui menait aux combles et fit retomber brutalement la trappe d’accès.
Dans l’obscurité, j’ouvris mon sac de voyage, me déshabillai, enfilai un pyjama molletonné et me glissai sous la couette. Je fermai les yeux. Le vent marin se fracassait contre les contreforts des montagnes, menaçant dans mon imagination d’emporter le toit, d’emporter la maison tout entière.
- Tu dors, Catherine ?
La voix de mon père me fit sursauter.
- Non.
Je n’avais pas envie de parler. De discuter. De me disputer. Surtout pas au sujet de Sir William.
- Je te demande pardon.
- C’est Maman qui imagine que j’ai couché avec mon patron.
- Pas pour ça. Pour…
- Papa, arrête !
- Catherine !
- Arrête ! Je t’ai pardonné. Ne me demande pas d’accepter. Tu es Marquis de Dale. Tu es Docteur en Chimie. Et tu mènes une vie dont ne voudrait pas le dernier des chômeurs. Alors, cesse de me demander pardon. Réagis !
Je me retournai sur ma couche, entendis son pas s’éloigner. Le rappelai.
- Papa ?
- Oui ?
Je lui avais fait de la peine. Je le savais, mais n’avais aucun désir de m’excuser.
- Corwin McAllistair nous a invités, Steve et moi, demain soir.
- Demain soir, c’est le 24, fit laconiquement mon père. Et la Messe.
- Et alors ?



18. Noël dans les Highlands.4.
(par michele huwart, ajouté le 08/07/08 00:36)


La vue de la forteresse des Highs of Brea me serra la gorge. Non à cause de l’aspect austère et vénérable de l’ancienne demeure, de ses murailles rongées par le lierre, de l’eau des douves à demi gelée, du donjon crénelé menaçant, mais parce qu’elle avait été mienne, avait été nôtre au fil de siècles et de siècles, et qu’elle ne l’était plus. Comme ne l’étaient plus les terres environnantes. Je portai la main à mes perles. Mon compagnon prit conscience de mon trouble et s’arrêta.
- Tu veux aller ailleurs ?
Je fis « oui » de la tête, trop émue pour dire un seul mot.
- Je suis désolé. J’aurais dû deviner.
Je lui fis signe de laisser tomber. Il manoeuvra tant bien que mal la lourde Range Rover de son père, et nous redescendîmes en direction de la ville et du loch. En silence.
Ce fut moi qui le rompis, dans la langue de Balzac.
- Nous sommes ensemble pour parler français.
- Pub ou salon de thé ?
Le whisky me semblait plus approprié à mon état d’esprit que l’Earl Grey. Mais la tranquillité plus propice à une conversation pédagogique que le brouhaha d’un débit de boissons. Tant pis. Je me rattraperais sur les pâtisseries.
Si le décor ressemblait à une bonbonnière victorienne, elles ne valaient pas celle de Pétunia.
- Qui est Pétunia ?
- Une hobbitte, répondis-je sans réfléchir, avant de corriger : « la domestique de Sir William ».
Corwin éclata de rire.
… Dieu, que j’aimais ce rire…
- Les Hobbits n’existent que dans les livres. Quoique, lorsque l’on regarde Lord Brandybuck…
- Qui est Lord Brandybuck ?
- Un des directeurs du Foreign Office. Mon lointain patron. Il est tout petit, et mange comme quatre.
Il me versa une nouvelle tasse de thé.
- J’ignore par contre s’il a les pieds poilus.
Un sourire espiègle parut sur ses lèvres. Il se moquait visiblement de moi.
Je ne voulais pas qu’il se moque de moi. Je m’apprêtai à répliquer, mais mon regard croisa le sien. Et je demeurai silencieuse.
- Catherine ?
Ses yeux étaient d’un brun très sombre, frangés de cils d’une longueur peu masculine.
- Catherine ? Cat ? Tu rêves ?
… oui, je rêve…
- Je réfléchis. Et je me dis…
- Tu te dis ?
… que je n’ai jamais aimé avant aujourd’hui…
- Que j’ai été aveugle pendant des années.
- Aveugle ?
- Je n’avais jamais remarqué. Remarqué que…
Je respirai profondément.
- …tu as les plus beaux yeux du monde.
Il rougit. Baissa son visage pour masquer son trouble.
- Nous nous sommes peu vus ces dernières années.
- Nous ne nous sommes pas vus depuis trois ans.
… et je ne veux plus passer trois ans loin de toi…
- J’étais encore une petite fille.
… à tes yeux…
- Tu avais seize ans. Tu n’étais plus une petite fille, à seize ans.
- Tu étais accompagné. Elle était très belle.
- Elle l’est toujours.
… oh, non !…
- Tu la fréquentes encore ?
- Je l’ai croisée il y a dix jours. Elle doit se marier au printemps prochain.
- Et toi ? Tu sors avec quelqu’un ?
Il posa la main sur la mienne. J’avais l’impression qu’il tremblait.
… qu’il tremblait ? Mais pourquoi ? Pas à cause…
- Corwin, tu vas bien ?
- Je ne sais pas.
Je serrai ses doigts dans les miens. Il tremblait vraiment.
- Corwin…
J’entendis à peine la phrase suivante.
- Si je sors avec quelqu’un ? Je ne sais pas.
En Anglais, dans le texte.
Il se redressa, se pencha par-dessus la table, et m’embrassa sur les lèvres, avec une infinie tendresse.
- Je ne sais pas. Ça dépend de toi, Catherine.
- Sortons.
Je pris mon manteau, enfilai mon bonnet et mes gants. Il paya nos consommations, et nous quittâmes l’établissement, abandonnant une théière à moitié pleine et deux parts de tartes aux airelles à peine entamées.
Sans mot dire, nous nous dirigeâmes vers le Loch. Je frissonnai. Corwin ôta son écharpe et me la noua autour du cou puis m’entoura les épaules et m’attira contre lui. Je m’abandonnai, la joue contre la laine rêche de sa veste d’hiver. Nous nous assîmes au bord de l’eau, malgré le vent, malgré le froid.
J’étais heureuse.


19. Noël dans les Highlands.5.
(par michele huwart, ajouté le 08/07/08 15:24)


J’écrivis dès le lendemain une longue lettre à Sir William. En premier lieu pour le remercier de sa générosité. En second, pour lui annoncer que j’étais amoureuse, et pour lui demander son aide. Il connaissait du monde. Un peu partout, à Alger, et au Foreign Office.
J’étais inquiète. Je venais à peine de trouver Corwin, et je ne voulais pas le perdre; Lui, plaisantait de mon angoisse; Il venait de passer trois ans comme attaché d’ambassade au Paraguay.
- Et le Paraguay, ce n’est pas plus le paradis que l’Algérie. D’ailleurs, Alger, ce n’est pas si loin. A peine quatre heures de vol.
- Plus les escales. Et ce n’est pas le problème. Ils viennent de voter, là-bas. Et les Islamistes…
- … ont de remporté le premier tour. Et remporteront visiblement le second. Te font-ils si peur ?
Je me mordis les lèvres, et fis « oui » de la tête.
- Je ne veux pas te perdre.
- Tu ne me perdras pas. Je te le jure, sur mon âme.
Le 4 janvier suivant, j’accompagnai mon aimé à Heathrow. Présent à mes côtés, Sir William lui tendit plusieurs lettres.
- Attendez-vous à être contacté dans les prochains jours, mon garçon. J’ai des amis, là-bas, qui je l’espère deviendront les vôtres. Malgré tout, soyez prudent.
Corwin remercia, et promit. Il me serra longuement sur son cœur, puis disparut derrière le poste frontière.
Quant à moi, je m’effondrai dans les bras de mon employeur.



20. La fièvre des tranchées
(par michele huwart, ajouté le 09/07/08 19:01)


- Sir William ?
Mon patron venait de débarquer de Moscou, avait passé de longues heures à la rédaction du Times, et m’avait donné à mettre en pages un entretien particulièrement long avec le président Elstine. Je l’avais fait d’assez mauvaise grâce. Peu m’importait désormais la Russie. Peu m’importaient la Croatie, et la Serbie, et le reste du monde. Seul importait Alger, et Alger allait mal. Avec la bénédiction de la Terre entière, ou presque, le gouvernement avait annulé les élections. La révolte grondait. Le peuple manifestait sa colère, et l’armée répliquait sans vergogne. Aux cris d’ « Allah Akbar », des enfants bombardaient la police de pierres, et mouraient sur les trottoirs. Les bombes explosaient, et les poignards trouvaient trop souvent le chemin des poitrines ou des gorges ennemies. Tout cela, il y a peu de temps encore, m’aurait laissée indifférente ou presque. Plus aujourd’hui. Une part, la meilleure part de mon cœur se trouvait au cœur de la tourmente. Corwin m’appelait chaque soir, mais ne me rassurait guère. Je ressentais dans sa voix non la peur, mais un certain dégoût, mâtiné d’horreur.
- Tenez-moi compagnie, ce soir. Tenez-moi compagnie avant mon prochain départ.
- Vous partez, Sir ? Mais vous venez à peine de rentrer chez vous.
- La tourmente m’appelle. Je n’ai pas le choix. Je suis maudit, souvenez-vous.
Je délaissai pour un temps mes propres problèmes. Je demandai à Pétunia de m’aider à m’habiller selon les désirs du maître de maison, m’observai dans le miroir. Mon image ne m’étonna pas. Je devais m’habituer à être belle. A ressembler à une reine. Peut-être parce que je l’étais aux yeux d’un prince noldo. Comme à ceux d’un jeune diplomate britannique. Mais pas de la même façon.
Une sonate de Gabriel Fauré accompagnait un apéritif mélancolique. Je n’avais pas faim, plutôt soif, comme, visiblement, mon vis-à-vis, qui commanda rapidement à sa gouvernante de nous monter une seconde bouteille de Veuve Cliquot rosé.
- L’Algérie ? Risquai-je timidement.
Il leva sa coupe en signe d’acquiescement.
- A l’Algérie, pays où l’on n’appelle pas les guerres par ce nom.
Il vida son verre d’un seul coup.
- La troupe tire sur les manifestants. L’Histoire bégaye, même si les uniformes ont changé, tout comme le drapeau. La Rue d’Isly, il y a trente ans… et hier, même si elle a changé de nom. J’ai rencontré lord Brandybuck, ce matin même.
- Le directeur du Foreign Office chargé du monde arabe ?
Comme si je l’ignorais !
- Ne jouez pas les ignorantes, Catherine. Cela ne vous sied pas plus que de jouer les innocentes. Vous vous intéressez à Lord Perceval. Parce qu’il a la possibilité de rappeler votre ami à Londres, s’il le désire.
- Je ne… protestai-je, bien faiblement.
Sir William me sourit avec affection.
- Ne niez pas, mon enfant. Ne niez pas y avoir pensé.
Je pâlis, et me mordis les lèvres. Bien sûr que j’y avais pensé. J’avais même pensé demander à Sir William d’intervenir pour moi auprès du fonctionnaire. Je ne l’avais pas fait, heureusement !
- Votre ami n’aurait pas apprécié. Ne me demandez pas comment je le sais : je n’aime pas me servir du téléphone, mais je le fais, quand il le faut. Et je serais un bien piètre journaliste si je n’avais des sources fiables.
Je devins aussi rouge que les roses qui ornaient le salon.
- Allons, reprit mon employeur. Votre Corwin n’est pas au courant de ma petite enquête. Quant à moi, je vous pardonne votre inquiétude. Mais nous parlions de Lord Percy…
Pétunia déposa devant chacun de nous un odorant toast aux champignons, qui m’aurait paru délectable en toute autre circonstance. Et qui fit sourire Sir William.
- … voilà qui convient très bien pour parler de lord Percy. Il apprécie particulièrement les champignons, comme un bon Brandybuck qu’il est. A croire que certains traits de famille traversent les âges.
Je me forçai à manger, plus pour ne pas décevoir la cuisinière que par appétit. Les Hobbits gardaient-ils leur appétit lorsqu’ils avaient le cour gros ?
Lord Perceval avait-il les pieds poilus ?
- Votre ami Ronald… le professeur Tolkien, devrais-je dire… connaisait-il Lord Brandybuck ?
Sir William avait fini par sourire. Par sourire, en repartant pour le passé.
- Percy…
Il avait laissé tomber le « Lord ». Définitivement.
- … est né en 1931. Il a dû rencontrer Ronald à quelques reprises. Ici même, une fois ou deux. Et pas par hasard. Mais ce n’est pas par son entremise que le fameux Livre Rouge est parvenu entre les mains du Professeur, qui ne l’était pas encore, du reste, mais par celle de sa tante. Priscilla Brandybuck.
Ioreth.




21. La fièvre des tranchées.2.
(par michele huwart, ajouté le 27/07/08 22:07)


La guerre. La guerre tue, Catherine, mais elle ne fait pas que ça. La guerre blesse. La guerre rend malade; La guerre détruit les corps, et les âmes plus encore, et cela depuis l’aube des temps. Les hôpitaux militaire sont, quoi qu’on puisse vous en dire, parmi les endroits les plus sordides du monde, et ceux de 1917 en particulier. Ils étaient le domaine de la fièvre et de la souffrance, des infirmes, des gazés, des amputés, des gueules cassées. C’était là qu’officiait Priscilla. L’Honorable Priscilla Brandybuck. Infirmière, telle que l’on peut se représenter une infirmière du début du XXème siècle de votre ère. Féministe, vieille fille. Entièrement dévouée à son travail et à ses patients. Je la revois comme si c’était hier, vêtue de son uniforme blanc, les cheveux gris tirés sous sa coiffe. Je la revois aussi, lorsqu’elle avait votre âge, refuser avec une froide détermination les partis les plus avenants. Elle avait un sacré, foutu caractère, et, en ces jours d’enfer, elle en avait bien besoin. Elle souriait devant ses malades, les gourmandait lorsqu’ils perdaient courage, leur tenait la main lorsqu’ils quittaient ce monde. Elle s’effondrait, parfois, hors de leur vue, comme elle le fit ce jour d’hiver, devant moi qu’elle connaissait depuis trente ans.
- Trop, soupira-t-elle, la tête dans les mains.
Elle avait ôté sa coiffe, et de longues mèches d’acier bouclé s’échappaient de son chignon défait.
- C’est trop, William. Trop dur, trop sale, trop triste. C’est pareil de l’autre côté, je suppose.
Il n’avait rien à répondre à ça. C’était pareil. C’était toujours pareil, de tous les côtés, dans les hôpitaux de tous les camps depuis la nuit des temps.
- Ces gamins… reprit-elle, ces gamins ! Dieu sais si j’ai l’habitude, pourtant, de la souffrance ! Mais ces gamins ! Sans bras, sans jambes, sans visage ! Comment continuer à vivre, sans visage ?
Je l’ignorais. J’avais vu bien des soldats défigurés au cours des siècles. Mais jamais autant qu’au cours de cette guerre-là. Hypocritement, j’aurais pu répondre que la vie continuerait pour eux, que leurs proches les aimeraient comme avant, que rien n’aurait changé. Mais c’était faux, c’était faux pour la majorité de ces garçons. C’avait toujours été faux. Même les femmes de mon peuple préféraient les hommes fiers et beaux aux gueules cassées. Et je n’avais pas le cœur à mentir. Surtout à une femme aussi perspicace que Priscilla. Je tentai cependant de faire diversion.
- Sans visage, je l’ignore, mais sans bras, ou sans jambe, c’est possible. Mon frère…
Elle darda dans mes yeux un regard plus blessant qu’un éclat d’obus.
- Votre frère était prince de sang royal. Le gosse que nous avons amputé ce matin était mineur de fond. Alors, arrêtez de comparer n’importe qui à n’importe quoi. Je ne suis pas assez stupide pour imaginer qu’il puisse retrouver un jour un travail normal. Que la patrie reconnaissante lui offre autre chose que de la pitié et une pension minable. Et vous non plus. Vous êtes trop vieux et trop intelligent pour ça.
J’étais trop vieux, en effet, et j’avais trop vu de guerre pour me faire la moindre illusion sur le sort des mutilés. Des mutilés dans leur corps, ou des mutilés dans leur âme. Croyez-moi ou non, Catherine, mais s’il existe des hommes reconnaissants, les patries, elles, sont toujours ingrates.

- Pourquoi dites-vous ça ?
- Parce que c’est vrai, mon enfant.
Je ne pouvais croire en ses paroles. Je n’étais pas une petite fille romantique, pourtant. Autant que je le croyais, j’étais une personne réaliste, les pieds sur terre. Mais j’avais vu les coquelicots fleurir aux boutonnières aux jours du souvenir. Et l’on m’avait affirmé que mes ancêtres étaient rois…
- Vous ne m’avez pas écouté, Catherine. Les hommes reconnaissants ne sont pas rares, et les Rois de Dale en faisaient partie. Enfin, se reprit-il, pas tous les Rois de Dale. Mais Dale en elle-même ? Mais l’Angleterre en elle-même, malgré les monuments aux mort et les coquelicots ? Les patries honorent les forts, les vainqueurs, pas les martyrs ni les culs-de jatte.
- Nous honorons William Wallace, tentai-je de riposter.
- Parce qu’il a vaincu à Stirling. Parce qu’il vous a donné de l’espoir. Pas parce qu’il est mort sous la hache du bourreau.


22. La fièvre des tranchées.3.
(par michele huwart, ajouté le 28/07/08 11:22)


Priscilla m’avait fait visiter une partie de l’hôpital. Comme toujours, dans ces circonstances, je me sentais physiquement mal à l’aise. Voyeur, et impuissant. Je n’ai aucun talent dans l’art de guérir, je n’en ai jamais eu, et la souffrance, sinon le sang, me retourne le cœur. Me retourne encore le cœur après tous ces siècles. J’avais besoin de boire un verre. Ou plusieurs. Et pas tout seul. Je fus donc bien heureux lorsque mon amie me rejoignit, son service terminé, dans un estaminet proche de l’hôpital. J’avais déjà, pour ma part, plus qu’entamé la bouteille de cognac de troisième choix que le patron avait obligeamment laissé à ma disposition - contre espèces sonnantes et trébuchantes, bien entendu. Priscilla s’assit face à moi, et m’en fit la remarque.
- Ceux de mon peuple ont toujours la descente facile, lui rétorquai-je sans humour aucun. Et nous sommes particulièrement résistants à l’alcool.
Elle toussota, eut un sourire en coin.
- Ce n’est pas ce que racontent les annales de ma famille…
- C’étaient des Sylvains, grommelai-je, vexé, dans vos chroniques familiales. Autant comparer des Britanniques avec des Égyptiens.
Elle se mit à rire, et moi aussi. Nous en avions besoin tous les deux. Comme nous avions besoin du cognac frelaté dont la bouteille se vidait à vue d’œil. Ce ne fut que bien des verres, et une assiette de saucisses agrémentées de patates au choux plus tard, qu’elle revint à l’assaut.
- Au sujet de nos histoires de famille…
- Oui, répondis-je.
Je n’avais pas vraiment envie d’en parler, mais elle insista.
- C’est vous, n’est-ce pas, qui avez donné à un jeune officier la clef des Tengwar ?
Je sursautai. Pire, je me levai d’un bond.
- La clef de… Priscilla, comment pouvez-vous savoir ?
- Il est ici. Votre jeune ami. Il est ici, et je l’ai vu traduire. J’ai reconnu les lettres de votre père. ‘en ai déduit que vous aviez croisé sa route.

- … et Priscilla donna le Livre Rouge à votre ami Ronald…
- Non, Catherine. Non. Pas à ce moment-là; pas encore. Ronald avait encore à faire ses preuves. Plus encore, il avait à nous croire. A me croire.

Je m’étais assis au chevet du lit. Il faisait nuit. Autour de nous, dans le silence de la guerre, des garçons respiraient laborieusement, et le bruit de ces respirations me troublait. Je pris les feuillets sur la table de chevet, et je me mis à lire les mots écrits à la mine de plomb. Je les lus, et repartis dans un passé qui n’avait rien de doré. Je les lus, et la souffrance de mon peuple me donna envie de vomir.
D’autant plus que j’avais eu plus que ma part dans la souffrance de mon peuple.
- Sir William ?
Comment m’avait-il reconnu dans l’obscurité éclairée seulement par la lumière trembrante d’une lampe à pétrole, je l’ignore.
- Sir William , C’est vous, n’est-ce pas ?
- Oui, Ronald.
- Et vous avez lu. Je le sais; je suis éveillé depuis un bon moment.
J’acquiesçai. Je reconnus avoir lu sa traduction. Lu et corrigé. Comme un professeur. Je le félicitai pour ses dons linguistiques. Il ne parut pas s’en soucier. Au contraire.
- J’aimerais avoir d’autres dons, Sir. Le don de mener mes hommes à la victoire. Le don de ramener mes amis à la vie. Il en meurt tant. Tant ! Et je suis ici, inutile…
- Pas inutile, Ronald.
Je pris sa main fiévreuse entre les miennes. Je lui parlai, longuement, comme l’on peut parler à un enfant malade; je ne pus pas atténuer son chagrin; Seulement l’en distraire; Seulement attirer son attention vers autre chose. Vers ses textes qu’il avait traduit, laborieusement, au cœur des tranchées et sous la mitraille. Vers l’Histoire de mon peuple. Mon histoire…
- Je ne sais, me dit-il, de quand date ce texte, ni qui l’a écrit. Mais il avait une belle imagination, à n’en pas douter.
Je ne pus qu’être d’accord avec lui. Le rédacteur de « La Chute de Gondolin », du moins de la version que Ronald avait eue entre les mains, avait eu une imagination féconde.


23. La fièvre des tranchées. 4.
(par michele huwart, ajouté le 05/08/08 19:20)


- C’était la vôtre ?
Pétunia avait remplacé devant nous les toasts aux champignons, qu’à mon grand étonnement j’avais entièrement terminé, par des assiettes garnies de lapin aux pruneaux. « A la flamande », avait précisé Sir William, sans que j’y prête la moindre attention.
- Vous voulez rire, Catherine ?
Pourquoi réagissait-il ainsi ? Il était barde, ménestrel, écrivain…
- Je suis journaliste. J’ai le don des mots et des lettres. Mais je n’ai aucune, strictement aucune, imagination. Je peux, au gré de mon talent ou de ma volonté, plonger les lecteurs au cœur des batailles et faire pour un instant revivre les morts aux yeux des vivants, mais je suis incapable, totalement incapable, d’inventer, d’exagérer, d’enjoliver, si ce mot peut signifier quelque chose lorsqu il est question de récits de batailles. « La Chute de Gondolin » est un beau texte, bien écrit, mais jamais il n’aurait pu sortir de ma plume, et encore moins de mon imagination. Des armées de balrogs ? J’ai déjà bien du mal à me représenter un seul d’entre eux.

- Des armées de balrogs assiégeant la cité cachée dans les montagnes… C’est impossible.
Je ne pus le démentir.
- Je devrais vous dire que les balrogs n’existent pas. Pas plus d’ailleurs que les Elfes. Ou les cités cachées dans les montagnes.
Je me remis à lire lentement le texte, à voix basse, pour ne pas déranger les autres patients. En anglais, d’abord. Dans ma langue, ensuite.
- Mais Gondolin a existé. Cachée au milieu des montagnes, sur une terre qui n’existe plus, depuis longtemps, engloutie par les flots. Le Déluge n’est pas plus une légende que la fin de l’Atlantide, et le Dieux parfois, quels que soient les noms qu’on leur donne, ont de curieuses façons de combattre le Mal, et de faire la morale aux Hommes… et aux Elfes.
Évidemment, il ne me crut pas. Pas encore. C’était bien trop tôt, et allait à l’encontre de l’enseignement qu’il avait reçu. A l’encontre de ce que l’on croit logique.
- Pourquoi dites-vous que ce ne sont pas des légendes ? Je puis imaginer la submersion de l’Atlantide. J’en rêve même, parfois. Mais elle n’a pas eu lieu. Pas dans le monde réel.
- Les mythes ne viennent pas de nulle part, Ronald. Ils ne sont que la transformation au fil des siècle d’événements du passé. Les noms se mélangent, les faits sont déformés, enjolivés, exagérés. Le temps s’étire, ou rétrécit. Athènes n’aurait pas pu être menacée par ceux que Platon appelait Atlantes, parce que leur patrie avait disparu sous les flots bien avant la fondation de la ville. Et il n’y avait pas d’armée de balrogs à Gondolin. Seulement quelques uns.
Il me fixait, tiraillé entre l’intérêt et l’incrédulité, se demandant sans doute si ce n‘était pas moi qui souffrais de fièvre, et qui délirais.
- .Comment savez-vous cela ? Me demanda-t-il, poli, mais méfiant. Comment pouvez-vous savoir cela ?
- Et comment ai-je appris à lire les Tengwar ? J’ai vécu longtemps, Ronald, trop longtemps. Et j’ai lu. Beaucoup. Quatre, cinq versions du texte que vous avez traduit. Au moins. Je tenterai de les retrouver, et de vous les faire parvenir. Dès que je le pourrai.







24. La fièvre des tranchées.6.
(par michele huwart, ajouté le 07/08/08 08:10)


- Et vous l’avez fait ?
- Pas aussi vite que je l’aurais voulu. Comprenez-moi, Catherine. Le monde était en guerre. J’avais une tâche à accomplir, et ces textes n’étaient pas, pour la plupart, en ma possession. Je lui procurai cependant de quoi s’occuper : une belle et triste histoire d’amour, et la tragédie d’un jeune prince maudit. Lorsque, la guerre terminée, il me fit part de ses traductions, il ne put s’empêcher de comparer son épouse à Luthien, et le Narn au Kalevala.
Je soutins que le Narn ressemblait furieusement à l’histoire de Kullervo, fils de Kallervo.
- Et moins drôle, bien sûr, ajoutai-je, me doutant de sa réponse.
- C’est normal. Les Finlandais sont plus drôles que les Elfes en général. Que les Edains aussi. Et c’est Kullervo qui ressemble à Turin. Pas l’inverse.
- Les contes et légendes ne viennent pas de nulle part, c’est ça.
Il leva son verre pour un toast silencieux. En l’honneur de qui, il ne m’en dit rien.


25. Lord Brandon.1.
(par michele huwart, ajouté le 08/08/08 22:28)



Je n’étais pas fâchée de le voir. Étonnée, plutôt. Le voyage entre Inverness et Oxford n’était pas donné. Et mes parents avaient très peu d’argent. Pourtant, il était là, prenant le thé avec Tante Marge dans la bibliothèque. Il se leva à mon entrée, tout comme ma logeuse qui nous salua avant de se retirer. De nous laisser « entre nous ». Il m’embrasa. Je ne pus m’empêcher d’éprouver une certaine pitié à son égard. Lui, autrefois toujours tiré à quatre épingles et on ne pouvait plus soucieux de son apparence était vêtu d’un costume élimé et d’une chemise au col démodé, le tout agrémenté d’une cravate mal nouée. Spontanément, je serrai et redressai le nœud. Il se laissa faire, ce qui ne lui ressemblait pas non plus. Lui me félicita pour mon élégance. Je ne m’étais offert avec le fruits de mon travail qu’un jean bien coupé et un pull Benetton en solde, agrémentés d’un pendentif en corail orné d’or filigrané, à la façon algéroise.
Je l’interrogeai sur les raisons de sa venue.
- Je suis à Londres pour affaires, me répondit-il, les yeux subitement brillants derrière les lunettes d’écaille. J’en profite pour venir vous embrasser, ton frère et toi.
Londres étant à plus de 50 miles d’Oxford, je me doutai qu’il voulait plus que m’ « embrasser ». Plutôt discuter avec moi, m’exposer ses projets. Il avait parlé d’ « affaires », et s’il y avait une chose pour laquelle il n’avait aucun don, c’était bien pour les affaires, qui avaient habituellement pour synonyme « catastrophes ». Je ne l’écoutai donc que d’une oreille distraite évoquer une association potentielle avec un investisseur égyptien dans le but d’ouvrir une usine d’encres du côté de Louxor. De là, selon lui, ils inonderaient le monde arabe et, pourquoi pas, l’Europe elle-même de produits fabuleux à moindre prix. Il décrivait, argumentait. Et, je dois l’avouer, son projet avait l’air crédible. Mais je connaissais trop mon père pour y croire. J’en avais trop entendu, ces cinq dernières années. Trop vécu. Les huissiers débarquant au petit matin. Notre patrimoine dispersé aux quatre vents. Le déménagement, d’une demeure ancestrale à un cottage minable. Les vêtements rapiécés. Le téléphone coupé. Les jours de neige sans chauffage.
La fin de mon enfance. La fin des illusions.
De mes illusions. Pas de celles de mon père.
Car le pire n’avait pas été la ruine. Le pire avait été de voir mon père, Lord Brandon, XXIIIème Marquis de Dale, Docteur en Chimie, diplômé d’Oxford, Ph.D du M.I.T., s’engoncer dans ses rêves, tandis que ma mère s’enfonçait dans la dépression, la bière bon marché et l’intégrisme catholique.
- Cette fois-ci, je te le jures, c’est sérieux. Hocine est un homme honnête. Il a de l’argent et des relations. Il apporteras les fonds, et moi le savoir-faire. Et d’ici cinq ans…
D’ici cinq ans, selon lui, nous serions riches à nouveau. Selon moi, il se serait fait avoir une nouvelle fois - la quantième ? je ne comptais plus - par un associé malhonnête.
- Il croit en moi.
Bien sûr. Comme les autres, il croyait en lui. Et profiterait de lui, de ses indéniables compétences scientifiques, de son entregent naturel, de sa naïveté enfantine. De sa crédulité; Et le renverrait au point de départ, une fois le citron pressé.
Mais je n’en dis rien à mon père. Lâcheté de ma part ? Peut-être… sans doute. J’avais renoncé, abandonné. Rien ne servait de lui faire la morale. Ma mère s’y était employée pendant des années; En vain, avant qu’elle ne compte plus, pour le convaincre, que sur Dieu et ses Saints.
- Je te souhaite bonne chance, lui dis-je.
Et en le lui disant, j’étais sincère.
Et lui, parut ennuyé, gêné. Pas par mes souhaits de réussite. Pour autre chose.
Il était venu aussi pour autre chose.
- C’est le petit McAllistair, qui t’a offert ce que tu portes autour du cou ?
Je portai brutalement la main à ma dent de corail, comme pour la protéger, pour protéger celui qui me l’avait envoyée des rivages d’Afrique.
- Tu comptes l’épouser ?
Il m’avait prise de court. Corwin et moi n’en étions qu’au début de notre histoire, et séparés par 1.500 miles de terres et d’océan. S’il était engagée dans la vie active, dans une carrière de diplomate que l’on disait prometteuse, je n’étais encore qu’une étudiante, qu’une gamine de dix-neuf ans sans réels plans d’avenir. Sauf un : ne pas répéter les erreurs de mes parents.
- Pourquoi pas ? Répondis-je malgré moi. S’il veut de moi.
- Et toi ? Tu veux de lui ?
Mon père semblait de plus en plus mal à l’aise. Quelque chose le dérangeait vraiment Dans ma relation avec Corwin.
- Il n’est…
Il se tordait les mains.
- … il n’est pas de notre milieu. Il n’est pas un aristocrate.
J’éclatai de rire. D’un rire agressif, mauvais.


26. Lord Brandon.2.
(par michele huwart, ajouté le 15/08/08 22:19)


- Tu te moques de moi ?
Angus McAllistair avait fréquenté les mêmes écoles que lui, son fils les mêmes que mon frère. Ils avaient eu les mêmes amis, les mêmes flirts. Pratiqué les mêmes sports, au sein des mêmes équipes. Ils avaient écouté les mêmes musiques, avaient vécu les mêmes révoltes. Même si mon père était un Lord, et celui de mon aimé un simple notable. Même si Maître McAllistair était riche, et mon père ruiné.
Ruiné. Se rendait-il seulement compte à quel point ?
Se rendait-il compte de ce que nous étions devenus , De ce qu’il était devenu ?
- Il nous reste notre nom. Notre titre. Notre éducation.
- Le titre ira à Stephen.
Quant à mon nom, et mon éducation, je n’osais même espérer qu’elles puissent m’ouvrir la porte de la famille de Corwin.
Mon père n’insista pas, même si je savais qu’il fantasmait de voir sa fille duchesse, ou que sais-je encore. Corwin était intelligent. Brillant. Peut-être deviendrait-il ambassadeur ? Ou mieux encore ? Ou… ?
- Mais…
- Mais ?
- Nos traditions familiales…
Il se remit à hésiter, à bafouiller. A m’irriter.
- Grand-Mère n’était pas noble.
- Elle était… elle était… catholique.
Catholique. C’était donc ça. Mes parents ne me reprochaient pas vraiment d’avoir jeté mon dévolu sur un jeune homme issu de la roture. Il avait par contre à leurs yeux une tare impardonnable.
- Il est protestant. Presbytérien. Tu devrais comprendre ce que cela représente pour nous. Pour ta mère surtout.
Je faillis répondre que sa femme n’était qu’une affreuse bigote. Je me retins, non sans pousser un profond soupir d’exaspération. J’occultai mon esprit, à défaut de pouvoir me boucher les oreilles, répondant « oui », « non », parfois à contresens, percevant malgré moi des mots tels qu’ « hérétique », « solidarité », « conversion ».
- … d’ailleurs, ton arrière-grand-père…
J’allais me lever pour quitter la pièce; je fus interrompue par l’heureuse arrivée de mon frère, qui eut droit à son tour à la description enthousiaste des mirifiques projets de notre géniteur commun. Quant à moi, je m’éclipsai, officiellement pour aider Tante Marge à préparer le repas du soir. Repas qui ne fut pas, d’ailleurs, désagréable. Mon père pouvait, quand il le voulait et délaissait pour un moment ses lubies et ses rêves se montrer un convive particulièrement charmant. Éteignant la lumière pour la nuit, je supposais donc en avoir terminé avec ce qui me semblait une conversation absurde.
Elle me revint de plein fouet, bien plus clairement que lorsque je tentais de l’éviter dans la bibliothèque.
J’étais née catholique. Aussi loin que remontait la mémoire de ma famille, mes ancêtres l’avaient été. Certains parmi eux étaient morts pour leur Foi. D’autres avaient tué pour elle. Elle faisait partie intégrante de notre histoire, de nos coutumes. Selon ma grand-tante Ursula, nous étions catholiques « dans notre sang et dans nos tripes ».
Je l’étais simplement parce que j’avais été baptisée à l’âge de dix jours. Je fréquentais Saint Michael à Inverness et saint Mary à Oxford par habitude plus qu’autre chose. Par tradition. Par solidarité communautaire, sans me poser de questions. Avais-je la Foi ? Oui, sans doute. Dieu devait exister. Dieu existait. Il fallait bien un Créateur au monde. Le père de Sir William, d’ailleurs, l’avait défié au commencement du temps des Elfes. Ou avait défié ses Anges. Il en avait été puni. Exilé à jamais du Paradis terrestre. Comme Adam.
Fëanor était-il Adam ?
Dieu existait, et nous avait envoyé sa Parole, par son Fils. Mon Eglise le disait, tout comme le disait l’Eglise de Corwin. Quelle importance pouvait avoir le reste , Les principes et les dogmes ? Le culte et le clergé ? Quelle importance autre que le poids de l’Histoire ? Des haines, des combats, d’un passé révolu ?
Le passé est-il jamais révolu ?
J’étais chrétienne, et il l’était. J’étais catholique et il ne l’était pas. Aurait-il été athée, que je l’aurais aimé aussi. Que je l’aurais épousé tel qu’il était. C’était une brusque évidence. Même si quelques heures plutôt, cette éventualité me semblait aussi lointaine qu’un horizon nimbé de brumes. Je me tournais et me retournais dans mon lit. Chassant des doutes qui m’assaillaient de plus belle. Nous n’avions vécu que quelques jours de tendre bonheur, d’un amour balbutiant au terme d’une vague amitié enfantine. Quelques jours de bonheur suivis d’une séparation cuisante, de lettres trop réservées, de coups de téléphones trop brefs. Envisageait-il seulement de m’épouser un jour ? Et si c’était le cas, s’il m’aimait assez pour ça, qu’en penserait sa famille ? Que verrait-elle en moi ? Une ambitieuse sans scrupule ? Une arriviste voulant récupérer la demeure de siens par tous les moyens ? Une gamine sans cervelle, capable de tenir pour vraies les plus incroyables légendes ?
Une papiste ?
Ou simplement Catherine ?
Auraient-ils l’idée d’exiger ma conversion en échange de leur approbation ?
M’accepteraient-ils telle que j’étais ?
J’avais envie de parler; J’avais besoin de parler. Pas à mon père. Pas à tante Marge. A Corwin. A Sir William. Je réprimai une folle envie de me lever, de courir vers le téléphone, d’appeler Alger. Il était trois heures du matin, et, avais-je appris dès l’enfance, on ne dérange pas les gens en pleine nuit pour rien. A défaut du cadran, je trouvai l’interrupteur, allumai, et pris un livre. Hasard ou pas, le premier volume à portée contenait le lai de Leithan.







27. Lord Brandon 3
(par michele huwart, ajouté le 17/08/08 21:15)


Le dimanche suivant, j’assistai à la Sainte Messe. Je n’y trouvai ni réponse, ni réconfort. Je m’abstins de communier, ce qui aurait ajouté l’hypocrisie à mon malaise. Je m’apprêtais à rentrer chez moi, ou plutôt chez Tante Marge en compagnie de Stephen, lorsqu’un gamin m’aborda, sautant de son mountain-bike. Robb.
- Sa Seigneurie m’a dit que tu serais sans doute ici. Et de te remettre ça.
Il sortit une enveloppe bleu pâle de son sac banane et me la tendit. Je m’en saisis, me demandant pourquoi « ici » et non pas chez Tante Marge. Enfin, Sir William était un original. Et un original de retour en Angleterre.
- Il repart la semaine prochaine. Toujours à Alger. Enfin, en Algérie. Il a pas mal bourlingué là-bas. Paraît que ça barde, d’après ce que j’ai pu entendre.
Je n’avais pas besoin de lui pour me l’apprendre. Manifestations, attentats et représailles étaient le lot quotidien d’un pays s’enfonçant dans une guerre civile qui ne voulait pas dire son nom. Je n’y aurais attaché aucune importance si là-bas n’avait pas vécu un garçon auquel je tenais plus qu’à tout.
- Dis-lui que je serai là après déjeuner. Aux environs de quatorze heures.
- Bien, ma Dame, répondit-il avec une courbette qui se voulait gracieuse et qui n’était qu’amusante.
Tante Marge grogna lorsque je lui annonçai que je passerai l’après-midi à travailler - un dimanche ! A la limite du sacrilège - et que je ne rentrerais probablement pas dîner - je commençais à bien connaître mon employeur. Habillée pour la Messe, je n’eus pas à me changer. Juste à me maquiller, et à me recoiffer. Je tentai vainement de lire sur le trajet du bus. Mes nerfs à vif refusaient l’amour absolu de la princesse aux cheveux de nuit pour le guerrier en exil. L’odeur de l’herbe printanière, l’éclat ensoleillé des narcisses à peine écloses ne calmèrent pas mon trouble. Pas plus que le piano de Chopin.
- Il vous attend dans le salon, me dit la gouvernante en prenant mon manteau. Il n’a cessé d’écrire depuis hier soir. Je crois que le travail vous attend.
Le travail m’attendait, avec mon employeur. Assis sur le sofa vert sombre, un verre de cognac à la main, il me salua d’un sourire las, me tendit une chemise emplie de feuilles manuscrites. Il semblait plus intéressé par la musique que par ma présence. Alors que j’avais tant besoin de lui.
- Rejoignez-moi pour le Thé.
Je crus que ce seraient ses seules paroles. J’allais franchir la porte, lorsqu’il me rappela.
- Catherine ?
- Oui, Sir William ?
- Vous lui manquez.
Un peu de baume nostalgique sur mon cœur endolori. Je lui manquais, il me manquait. Assise devant le clavier, je le rejoignais à travers les mots de Sir William dans ce pays de soleil écrasé par la haine. J’entendais le bruit des vagues et les cris des manifestants. Je respirais l’odeur de la poudre et des mimosas. Le sirocco caressait ma peau, mon regard explorait le maquis, le muezzin chantait à mes oreilles l’appel à la prière et à la guerre sainte. Mes doigts couraient sur les touches. Sans me rendre compte du temps écoulé, je mis le point final au troisième article de l’après-midi. Et Robb se tenait derrière moi.
- Hum… fit-il sans aucune discrétion.
Je sursautai. Pas facile de quitter l’Algérie sous chape de plomb décrite par la plume d’un prince noldo.
- Tu aurais pu frapper, fis-je sans aménité.
- J’ai frappé, rétorqua-t-il en haussant les épaules. Sa Seigneurie t’attend. Et le thé de ma tante aussi.
Je voulus rassembler les feuillets fraîchement imprimer avant de descendre. L’adolescent m’en empêcha.
- Laisse. C’est à moi de les déposer dans son bureau. A toi d’écouter ses histoires en t’empiffrant de petits gâteaux. Dépêche-toi.
Ce que je fis, avec le plus de dignité possible.
Toujours assis dans le salon aux tentures vertes, son verre à la main, Sir William paraissait n’avoir pas bougé d’un pouce.
- Vous savez où se trouve le téléphone.
Je n’eus pas besoin qu’il m’en dise plus. Je connaissais par cœur le numéro de l’Ambassade, que j’appelais trop peu souvent à mon gré, et visiblement au gré de Corwin également. Je restai longtemps, accrochée à l’appareil, me saoûlant de sa voix, de nouvelles sans importance. Je ne lui parlai pas des remarques désobligeantes de mon père. Je tentai de plaisanter.
- Il paraît que les Algéroises sont très belles.
- Elles le seront plus encore l’été venu.
Je fis semblant d’être jalouse. J’entendis son rire, à l’autre bout du fil, à l’autre bout du monde.
- Attends-moi.
Je l’attendrai. Autant qu’il le faudrait, je l’attendrai.
Le thé fumant de Pétunia, et ses scones aux raisins, m’attendaient, eux, sur la table basse. Sir William tenait toujours son verre. L’alcool ne semblait pas y avoir baissé. Il avait, par contre, baissé dans la carafe posée sur un guéridon, à portée de main.
- Ne vous y trompez pas, Catherine. Il m’arrive souvent de boire un peu trop en rentrant de voyage. Un peu trop pour un Noldo, c’est-à-dire beaucoup. Mais il vaut mieux pour vous ne boire que du thé. Pour l’instant.
Il valait mieux. Il avait raison. Je n’avais pas envie d’un verre, mais de toute la bouteille. Je me contenterais d’Earl Grey, de scones aux raisins, et du récit de Sir William.










28. Lord Brandon.4.
(par michele huwart, ajouté le 19/08/08 23:54)


Un récit qui ressemblait aux articles de presse sortis de sa plume, en plus humain. Les anonymes y trouvaient un nom, une profession. Les gouvernants, les ministres, le président lui-même devenaient des hommes et non plus les rouages froids d’une administration répressive. Les rebelles, ceux-là même dont notre propre système aurait dû faire les puissants du pays vibraient de passion et de haine. La vie pourtant continuait. Les femmes, voilées ou pas, la plupart ne l’étant pas, travaillaient chez elles ou au dehors. Les enfants allaient à l’école. Les hommes, du moins ceux qui avaient un emploi, se rendaient à l’usine, au bureau, dans les champs. Tout paraissait normal sous un soleil encore tiède. Tout, sauf…
- Les rues sont désertes, la nuit.
Je ne l’ignorais pas. Corwin me l’avait dit, bien sûr, avec ses mots à lui. Mais Corwin n’avait pas connu l’Algérie d’avant.
- Les rues ne doivent pas être désertes au bord de la Méditerranée. C’est contre nature.
Mes souvenirs de la Méditerranée étaient déjà lointains. Le dernier… une nuit torride sur las Ramblas de Barcelone. J’avais quatorze ans…
- Je ne suis pas une fille du Sud. Vivre dehors, vivre la nuit, me semble souvent incongru. Tout comme la touffeur de l’été espagnol. Il doit faire très chaud, l’été, là-bas.
- Très chaud pour nous, oui. Mais on s’habitue. Votre ami s’habituera, lui aussi.
Mon ami… Corwin était bien plus qu’un ami à mes yeux et à mon cœur, et Sir William le savait parfaitement. Était-ce son savoir-vivre elfique qui l’empêchait d’utiliser un terme plus explicite? Etait-ce ma stupide éducation britannique qui m’empêchait de lui poser les questions qui me brûlaient les lèvres ? Se portait-il bien ? Comment s’accommodait-il de sa nouvelle vie ? Craignait-il la violence ? Aimait-il la ville, les gens ? En était-il apprécié ?
Pensait-il à moi ?
- Soyez sincère, Catherine. Vous savez très bien pourquoi vous êtes ici à prendre le thé en ma compagnie. Pas pour les gâteaux de Pétunia, ni pour m’entendre disserter d’une situation politique qui ne vous intéresserait guère si vous n’étiez personnellement concernée.



29. Lord Brandon.5.
(par michele huwart, ajouté le 28/08/08 07:07)


- Soyez sincère, Catherine. Vous savez très bien pourquoi vous êtes ici à prendre le thé en ma compagnie. Pas pour les gâteaux de Pétunia, ni pour m’entendre disserter d’une situation politique qui ne vous intéresserait guère si vous n’étiez personnellement concernée. Vous voulez que je vous parle de Corwin McAllistair. Et vous voulez vous-même me parler de Corwin McAllistair.
Je rougis jusqu’à la racine des cheveux, mais ne tentai même pas de masquer mon trouble. C’était inutile, bien inutile, face à un être à l’expérience aussi inhabituelle que Sir William.
- Je vous ai dit, reprit il avec un affectueux sourire, que vous lui manquiez. Je suis en dessous de la vérité. Il a besoin de vous. Mais il sait que, pour l’instant, votre place est ici, à l’Université, et la sienne là-bas. Alors il travaille. Il travaille beaucoup, et bien. Il observe, s’intéresse, est doué pour désamorcer les conflits et, pour utiliser son expression, pour « huiler les engrenages ». Il est apprécié de la société algéroise et de ses supérieurs. C’est un garçon sérieux, Catherine, et qui vous aime de tout son cœur.
- Moi aussi, je l’aime, répondis je très vite. Trop vite.
Et je me mis à déballer tout ce que j’avais sur le cœur. La fortune des McAllistair, notre pauvreté, les nouveaux fantasmes de mon père, les réticences de ma famille à me voir fréquenter sérieusement un roturier « presbytérien », les doutes qui m’assaillaient quelquefois, mes craintes déraisonnables concernant la violence en Algérie, concernant mon avenir, me concernant moi-même.
- Vous êtes très jeune, Catherine. Presqu’encore une enfant, même si vous avez déjà connu l’épreuve. Vous jugez vos craintes déraisonnables, mais elles ne sont pas irraisonnées. Alger est loin d’être un havre de paix. Par contre, vous ne devez pas craindre de lui. Il ira jusqu’au bout, pour vous; Pourvous faire accepter par sa famille, et se faire accepter par la vôtre. Il peut être très obstiné, quand il veut quelque chose. Et il vous veut, vous, papiste ou pas, ruinée ou pas. Il attendra le temps qu’il faudra. Si je puis vous donner un conseil, faites-le aussi, et ayez confiance. Ne soyez pas une Erendis. Soyez une Luthien. Ou une Edith Brath.
- Elle s’est convertie, murmurai-je, gênée malgré moi.
- Personne ne vous le demande, à vous.
- Mes parents voudraient que je le lui demande, à lui.
- A quoi bon se convertir si l’on ne change pas de Foi ?










30. Lord Brandon.6.
(par michele huwart, ajouté le 29/08/08 01:14)


Il se leva, se drapa dans une cape sombre et m’invita à le suivre. Jamais encore je n’avais parcouru le jardin en sa compagnie. Il ne me fit aucun commentaire sur les diverses œuvres d’art trônant au milieu des impeccables pelouses, ou nichées au cœur des buissons. Il m’entraîna au bord d’un bassin alimenté par une fontaine jaillissant de la gueule d’un dragon de marbre.
- Ironie, n’est-il pas, d’avoir représenté ce monstre vomissant de l’eau claire ?
- Smaug ? Risquai-je, me remémorant l’exploit de mon ancêtre magnifié par la plume de Bilbo Baggins, avant de l’être par celle du professeur Tolkien.
- Glaurung. Le plus terrible d’entre eux. Le Grand ver. Le serviteur de l’ombre. Plus dangereux encore lorsqu’il lançait des mots que lorsqu’il lançait des flammes.
- Le serpent de la Genèse ?
La comparaison m’effrayait. Sir William l’éluda.
- Melkor était très convaincant par lui-même. Il l’est toujours.


31. Corwin.1.
(par michele huwart, ajouté le 30/08/08 00:38)


J’avais passé une mauvaise nuit. Cauchemars de fureur et de sang. Entrecoupés d’une autre angoisse : nous étions en avril. Fin avril. La fin de l’année académique approchait. Avec elle, de nombreux travaux à rendre. Les examens. Pas de droit à l’erreur.
Je repoussai mes couvertures. Lire dans mon lit ? Pas question. Pas envie. Passer une robe de chambre, mes pantoufles. Descendre à la bibliothèque, Suétone à la main. Une grammaire latine. Travailler, plutôt que replonger dans de mauvais rêves.
J’avais soif. Envie de grignoter. J’allai dans la cuisine, mis en marche la bouilloire électrique. Lady Grey ou Lapsang Souchong ? En tout cas, pas de café. Des cakes aux pommes de Tante Marge. Pas très romain. Que mangeaient les Romains au petit-déjeuner ? Faudrait interroger Sir William. Lequel des Douze Césars avait-il connus ? Tous, peut-être.
Il avait retrouvé l’Algérie. Oran. Blida. « Bône », comme il aimait à dire. Un régime de fer. Une révolte rude et sanglante. Melkor en action. Et mon amour. Un amour que j’aimais de plus en plus, malgré la distance. Auquel lui-même s’attachait plus qu’il aurait voulu.
« Je suis immortel, Catherine, telle est ma malédiction. Les miens sont partis. Certains prétendent qu’il en reste parmi nous. Qu’ils ont perdu toute substance, mais sont restés présents. Ronald a dû l’écrire quelque part. Mais je n’en ai jamais revu, depuis des millénaires. A part quelques errants, quelques sang-mêlés n’ayant pu se résoudre à choisir, aussi solitaires que ma propre personne, redoutant autant la mort que l’immortalité, les cavernes de Mandos que l’inconnu de l’au-delà. Je n’ai droit ni à l’un, ni à l’autre, pas plus qu’au Paradis terrestre. Est-ce pour cela que mon cœur, que mon âme, se raccrochent à ces lignées d’hommes éphémères, que je recherche sans cesse les yeux du grand-père dans le regard du petit-fils ? »
Il avait aimé, pourtant, certains hommes, certaines femmes, plus que d’autres. Dont le roi Bard de Dale. Dont Gareth de Wallys-Gondor. Dont Priscilla Brandybuck. Dont John Ronald Reul Tolkien.
Il avait aimé une femme plus que tout, et le fils qu’il en avait eu était passé dans la légende comme celui d’un démon.
« Je suis un démon, Catherine. J’ai tué et fait tuer, ou j’ai laissé faire. J’ai laissé mourir deux enfants au cœur de la forêt. Ronald a traduit des textes qui disent le contraire. Il se plaisait à les croire, mais ils sont faux. J’ai vu les corps des petits princes. J’ai ordonné de les mettre en terre. Pour un joyau. Une œuvre d’art. Pour la gloire de mon Père. Pour un serment. Et notre orgueil. Combien de petits princes ai-je vu depuis mettre en terre ? Et combien de soldats, pas beaucoup plus âgés ? Comment pourrais-je encore aimer ? »
Et malgré tout, malgré lui, il commençait à aimer Corwin McAllistair.
Tout comme moi.
Me perdre dans mes pensées ne me valait rien. Il me fallait dormir, ou travailler. Traduire. Je soupirais, quant la clef tourna dans la serrure de la porte d’entrée, quand mon frère titubant pénétra dans la bibliothèque.
- Encore debout ? Demanda-t-il d’une voix pâteuse.
- Déjà debout, corrigeai-je. Il est quatre heures du matin.
- Seulement ?
Il avala ma tasse de thé sans me demander mon avis. D’une traite. Se resservit. Je le gourmandai. Il éclata de rire. J’insistai.
- Tu devrais sortir moins souvent.
- Tu devrais sortir plus souvent.
- Je ne suis pas un petit génie. Si je n’étudie pas, j’échoue.
Je dois l’avouer, j’étais quelque peu jalouse de mon frère aîné. De son optimisme, de sa désinvolture, de son intelligence aigüe et de ses capacités sportives. Face à Stephen, je n’étais « que » Cat. Pour moi-même et pour les autres. Tout le monde, jusqu’il y a peu. Jusqu’au 22 novembre. Jusqu’au 26 décembre. Je n’en avais pas moins besoin de travailler d’arrache pied pour réussir, et pas Stephen. Il bâilla, s’étira. L’odeur de Guinness ne lui ôtait rien de son charme.
- Allons, soeurette, cesse de t’en faire. Dans trois ans, tu seras diplômée d’Oxford. Dans cinq ans, tes livres se vendront comme des petits pains. Dans dix ans, tu régenteras notre ambassade à Paris, en tant qu’épouse de l’ambassadeur. Et moi, pauvre de moi, j’aurai bien de la chance si je suis cadre chez IBM.
Ce fut à moi de rire, malgré l’inquiétude, malgré la tension. Dans dix ans, sans le moindre doute, il aurait à coup sûr épousé une riche héritière et inondé le marché de ses logiciels révolutionnaires.

Si je m’étais levée avant l’aube, je n’assistai pas à la messe dominicale. J’étais fâchée avec Dieu depuis ma discussion avec mon père. Je ne pris pas non plus la peine de m’habiller. Pas la peine de faire toilette pour Stephen et tante Marge. Quant à Suétone et ses empereurs, ils étaient morts depuis trop longtemps pour accorder à ma tenue le moindre intérêt. Je restai donc attablée dans la bibliothèque, en robe de chambre, pantoufles aux pieds et cheveux décoiffés. Je suçotai un bon moment mon crayon noir, appréciant le goût rassurant du bois mâché et de la mine de carbone. De temps à autre, je jetais quelques lignes sur une feuille de papier quadrillé, vérifiais une tournure de phrase, recherchais un mot dans le dictionnaire. Le travail avait l’avantage de détourner mon esprit de mes angoisses.
Il n’aurait pas dû.


32. Corwin.2.
(par michele huwart, ajouté le 30/08/08 14:25)


Au retour de mon frère, je crus que notre logeuse venait me chercher pour le déjeuner. Je me trompais. Si une bonne odeur de tourte à la viande parvenait à mes narines, la vision de tante Marge, pâle et bouleversée, l’effaça immédiatement. Je me levai d’un bond.
- Il s’est passé quelque chose.
Elle tenta comme elle put de me rassurer. Ce n’était peut-être rien. C’était peut-être, c’était certainement quelqu’un d’autre. D’ailleurs, personne n’avait téléphoné.
- Tante Marge ! Je vous en prie !
Elle tremblait, tordait ses mains, cherchait ses mots. Elle n’osait pas me parler, pas me dire…
- Tante Marge !
Stephen vint à la rescousse, livide lui aussi, mais calme. Calme malgré tout.
- Assieds-toi, Cat.
- Non !
J’avais crié sans le vouloir, et tapé du pied comme une petite fille.
- Comme tu voudras. Il y a eu un attentat. Contre le gouverneur de la banque nationale. Il y a d’autres victimes. Dont un britannique. Un diplomate. On ne sait pas…
- Tais-toi !
- Cat, à la radio, ils n’ont pas dit de qui…
- Tais-toi !
Ils n’avaient rien dit. Ils ne disaient pas le nom des victimes avant que les familles ne soient prévenues. Ils n’avaient pas besoin de le dire. Je savais. Je savais depuis son départ qu’il était en danger. J’avais cauchemardé toute la nuit. Je savais… je l’aimais… oh, Corwin, non !
Comme un automate, je me dirigeai vers le téléphone, formai le numéro par réflexe. Le numéro direct. Celui de son bureau. En espérant… en espérant ! Oh…mon Dieu… faites qu’il réponde… faites qu’il réponde…
Une voix féminine. Une hésitation. Puis une autre voix. Celle d’un homme, cette fois.
- Catherine ?
Pas de protocole. Seulement du chagrin. Puis plus fermement.
- Lady Catherine Bard ? Je m’appelle Allan Moore. Je suis le supérieur direct de Corwin.
- Non. Ce n’est pas vrai. Dites moi que ce n’est pas vrai. Monsieur Moore. Je vous en supplie. Dites moi. Non.
- Je suis désolé, Catherine. De tout mon cœur.
- Non…
J’étais incapable de dire autre chose. J’étais incapable d’écouter. D’entendre plus que des bribes de phrases. Des mots sans suite. Irréels.
- … à bout portant… grièvement blessé… votre ami journaliste … hôpital…
Stephen me prit le cornet des mains, se mit à interroger cet Allan Moore. Tante Marge m’emmena au salon, me fit asseoir, me prit dans ses bras.
- Je savais, sanglotais-je. Je savais… Pourquoi ? Pourquoi ?
Elle ne pouvait répondre, se contentait de me bercer. Je ne voulais pas être bercée. Pas par tante Marge. Je voulais Corwin. Mon Corwin. Mon amour.
- Il est vivant, Cat.
Stephen m’avait pris les mains. Il me fixait dans les yeux et m’obligeait à l’écouter.
- Il est vivant, mais il a reçu deux balles, dont une dans la poitrine, à bout portant. Il est sur la table d’opération. Ce sera long, très long, s’il s’en sort.
- S’il s’en sort, fis-je comme un écho. S’il s’en sort…
- Sir William est là-bas. Il appellera, dès que ce sera fini.
Il n’ajouta pas « ou dès que ce sera fini ». Mais je l’entendis malgré le silence.

Dans la salle à manger du château des Heighs of Bree, la vieille horloge égrenait les secondes, sonnait les heures, scandait le temps. Rien de tel dans le salon de tante Marge. Rien, rien que le silence de l’attente. Rien que la peur, que l’inquiétude, qu’un espoir aussitôt retombé. Que l’éternité en une seconde, qu’une heure aussi longue que la mort. Que l’espérance de la vie. Que l’Espérance. J’attendais la fin de sa vie. J’attendais la fin de ma vie. J’attendais qu’une voix rassurante me dise qu’il vivrait, qu’il guérirait, que nous serions heureux. Ensemble. Pour toujours, un toujours au moins aussi long qu’une de ces secondes d’angoisse. J’attendais une sonnerie qui ne venait pas, qui ne résonnait pas. J’attendais. C’aurait été moins difficile, si le tic-tac de la vieille horloge avait scandé le temps.
Le tic-tac de la vieille horloge qui scandait le temps pour les parents de Corwin




33. Corwin.3.
(par michele huwart, ajouté le 31/08/08 12:49)


Mon frère me mit une tasse de thé entre les mains. Je n’avais pas soif. Pas soif de thé, du moins, mais de nouvelles. De bonnes nouvelles. Je bus, pourtant, plus par réflexe qu’autre chose.
- J’ai essayé d’appeler chez nous. Le téléphone est coupé.
- Ah… fis-je, sans conviction, sans intérêt. Encore…
Mon père faisait Dieu savait quoi en Égypte, ma mère était seule et, je le supposais, sans un sou dans son gourbi, et, en plus, le téléphone était coupé. J’aurais dû être inquiète, révoltée, mais je m’en moquais royalement. Je n’avais aucune envie de sui parler, aucun besoin de son soutien, aucun désir de lui donner des nouvelles d’un garçon à qui elle reprochait de n’être pas « catholique ».
- Appelle le père Andrew, alors ! Il la verra de toutes façons.
J’avais mis dans ces mots une méchanceté que Stephen ne releva pas.
- C’est fait. C’était inutile. Toute la ville ne parle que de « ça ».
Comment auraient-ils pu parler d’autre chose, mes chers concitoyens ? Malgré tout, ça me faisait mal de l’entendre. Qui était Corwin pour la plupart de ces gens ? Le fils d’un notable , Une vague connaissance , Un « petit gars du coin » ? Je les entendais déjà, entre la poire et le fromage, pleurnicher sur son sort, ou s’indigner vertueusement « vous comprenez, ma chère, ces Arabes… » avant de reprendre leur petite vie comme si de rien n’était, parce que, de fait, il ne leur était rien. Alors que pour moi, il était tout; Alors que moi, j’aurais donné n’importe qui pour souffrir à sa place.
Je sursautai. Le téléphone, dans la nuit tombante. J’aurais dû courir, voler. J’aurais dû…
- Cat !
J’avançais à petit pas vers le cornet que me tendais mon frère. En redoutant, en espérant.
- C’est pour toi. C’est ton patron. Je reste là.
Au cas où…
- Cat ?
Sir William ne m’avait jamais appelé autrement que Catherine. Ou « Lady » Catherine. Je ne l’avais entendu appeler par son diminutif que lord Perceval Brandybuck. Alors, pourquoi « Cat » ?
- Il a besoin de vous.
Besoin de moi. Il avait besoin de moi. « Il ». Corwin. S’il avait besoin de moi, c’est qu’il était en vie. En vie…
- Il s’est réveillé brièvement. Il vous a appelée. « Cat ». Venez. Tout de suite. Je vous en prie.
Venir ? Si j’avais pu, j’aurais été à son chevet depuis longtemps. Depuis l’instant où j’avais appris. Mais je n’avais pas d’argent. Pas de visa. Juste un passeport périmé.
- Quelqu’un vous attendra demain, à Gatwick, devant le comptoir d’Air France. Avec un passeport, un visa, et un billet d’avion. Soyez y vers 6 heures du matin. Sans faute.
Sans faute ? Comment aurais-je pu ne pas y être ?
- Dites-lui. Dites-lui que j’arrive. Que je serai là demain. Qu’il tienne bon. Que… que je l’aime.
- Je le lui dirai, dès qu’il s’éveillera.
Dès qu’il s’éveillera…
- Co… comment va-t-il ?
- Il est sous sédatifs. Il dort. Ça vaut mieux. Pour le reste… Pour le reste on ne peut rien dire encore. Pas avant plusieurs jours.
Pas avant plusieurs jours…
- Le médecin vous expliquera, demain. Je ne puis vous dire que ce que je vous ai dit. Et que je ne le quitterai pas. Pas un instant. Je vous le promets.

J’avais passé une partie de la nuit à faire et défaire mes bagages. Une autre partie dans la vieille Ford de tante Marge, mon frère m’emmenant à l’aéroport. Tendue comme la corde d’un arc. Irritable. Prête à éclater en sanglots, comme à hurler à la moindre contradiction. J’avais écouté sans mot dire le fonctionnaire qui m’avais remis les documents : comme promis, un passeport valide, visé par le consul d’Algérie, et un billet d’avion. Un billet de première classe.
- Pour une fois, l’Etat se montre généreux, avait fait remarquer Stephen.
- Ce n’est pas l’Etat, avait répondu l’homme en baissant les yeux.
Comment remercierai-je Sir William de sa générosité ?
Je fis un dernier signe à mon frère avant de franchir le poste frontière. Une voix anonyme annonçait départs, arrivées. New York. Munich. Paris Orly. Bruxelles.
Paris Orly. Embarquement immédiat. Un vol trop bref. Trop long. Orly. Deux heures d’attente. Salon des premières. Je pris une tasse de thé, sortit Suétone de ma besace.
Impossible de travailler. Lire, peut-être ? Pas les journaux. Surtout pas la une des journaux. Les attentats visant des diplomates faisaient toujours la une. Celui-là comme les autres. Je repoussai violemment Le Figaro. La photo de mon aimé en première page y était indécente. Toute la presse était indécente. Qu’importait à ces lecteurs pressés la vie d’un attaché d’ambassade ?


34. Corwin.4.
(par michele huwart, ajouté le 31/08/08 19:55)


- Je ne veux plus voir ça.
Tous les regards se tournèrent vers moi. J’avais dû parler à voix haute, sans m’en rendre compte.
- Ca ne va pas, Miss ? Fit aimablement un voyageur âgé.
Je serrai les paupières pour empêcher mes larmes de couler. Sans y parvenir.
« Les passagers à destination d’Alger sont priés de se rendre… »
Je me levai. « Pardon » dit l’homme qui avait dû comprendre.
Je refusai le champagne que l’hôtesse posa devant moi. Si je commençais à boire, je ne pourrais plus m’arrêter. Je ne pouvais pas m’abrutir. Rester forte, ferme, lucide pour lui. Je le devais. Il m’attendait.
Il m’attendait.
Je retentai Suétone, sans succès. Tolkien, peut-être ?
Sir William aurait-il offert à Edith un voyage en première classe pour lui permettre de rejoindre son amour souffrant ?
Mais Aldarion m’énervait, Erendis m’irritait. Je renonçai à lire. Je renonçai même à penser.
« Notre Père, qui êtes aux cieux »
J’en voulais à Dieu, à ses anges, à ses saints, aux curés, aux imams et à toutes les religions. Mais la seule chose que je pus faire durant le vol fut de prier. « Notre Père, si vous existez, et quel que soit votre nom, je vous en veux, je vous déteste, mais Corwin pas. Ne vous vengez pas sur lui de mon impiété; Elle est la mienne, pas la sienne. Si vous êtes bon, comme tous le disent, faites qu’il vive. Je vous en prie, faites qu’il vive. » Pendant trois heures, ma seule prière fut « faites qu’il vive ».

- Catherine ?
L’homme n’avait eu aucune peine à me reconnaître : j’étais la seule occidentale à débarquer. Il me prit ma valise des mains.
- Je suis Allan Moore.
Il portait un costume gris d’une élégance toute britannique, mais était pâle, tiré, visiblement très fatigué.
- J’ai tellement entendu parler de vous que je vous aurais reconnue entre mille. Venez, il vous attend.
Il m’emmena à travers la foule, puis des voitures, jusqu’à la Jaguar de l’Ambassadeur. Un chauffeur à casquette m’installa à l’arrière. Moore prit place à mes côtés.
- J’aurais préféré faire votre connaissance dans d’autres circonstances.
- Moi aussi.
Je n’avais jamais envisagé de faire la connaissance d’Allan Moore.
- Vous l’avez vu ? Je veux dire, aujourd’hui ?
- Je l’ai vu juste avant de venir vous chercher. Je vais être franc avec vous, Catherine. Il ne va pas bien du tout. Mais il s’accroche. Pour vous. Et il m’a parlé. Pas beaucoup, mais assez pour que je comprenne ce qu’il veut.
Ma gorge se serrait un peu plus à chaque parole de Moore. Corwin n’allait pas bien du tout, et je me doutais que ce n’était qu’un euphémisme. Et il voulait quelque chose. Quelque chose, à voir la tête de son supérieur, de très important.
- Vous le dire lui-même aurait été trop bouleversant pour lui. Il veut vous épouser, Catherine.
Aujourd’hui.
Je sentis mon sang refluer. Je me pris la tête dans les mains. M’épouser. Aujourd’hui. Ici. Dans cette ville étrangère.
- Si vous l’acceptez, bien entendu.
M’épouser, ici et maintenant; alors qu’il pouvait mourir à tout instant ?
Parce qu’il pouvait mourir à tout instant.
- Comment pourrait-il en douter ? Je l’aime, Allan.
Pas « Monsieur Moore », cette fois.
Le chauffeur arrêta la voiture devant l’entrée de l’hôpital, et m’ouvrit la porte. J’allais sortir. Allan me retint par la main.
- C’est moi qui devrais être ici.
- Pardon ? Fis-je, désorientée.
- C’est avec moi que le gouverneur avait rendez-vous. J’ai eu un imprévu. Personnel. Corwin m’a remplacé.
Il soupira profondément.
- J’aurais dû dire à mon épouse… Je ne me le pardonnerai jamais, Catherine.


35. Corwin.5.
(par michele huwart, ajouté le 01/09/08 07:04)


La même odeur imprègne tous les hôpitaux du monde, et celui-là ne faisait pas exception à la règle. Pas plus que l’accueil impersonnel que me réserva la réceptionniste, qui me donna un numéro de chambre et m’indiqua la direction de l’ascenseur. Quatre étages plus haut, ce fut tout différent. Une infirmière brune m’appela par mon prénom dès mon entrée dans le service.
- Vous me connaissez ?
Question stupide, puisqu’elle m’avait appelée « Cat ».
- Je connaissais Corwin « avant ». Je m’appelle Amel Mansouri. Je suis la fille d’Ali Guermouche.
Je fouillai ma mémoire. Ali Guermouche… j’aurais dû me souvenir de ce nom.
L’infirmière parlait anglais avec un léger accent. Pas un accent français, ni arabe. L’accent de la côte est des Etats-Unis.
Ce Guermouche avait représenté l’Algérie aux Nations-Unies. Il était un des contacts de Sir William.
- Je suis infiniment triste de ce qu est arrivé, reprit-elle. Et je vous prie de croire que nous faisons tout ce que nous pouvons pour l’aider. Nous ne sommes pas des sauvages. Du moins, pas tous.
Son père avait été un des terroristes les plus doués du FLN. Etait resté un de ses chefs de file.
- Je ne veux pas vous retenir. Corwin a trop besoin de vous.
Besoin de moi. Encore. Qui étais-je, pour qu’il ait à ce point besoin de moi que c’était ce que chacun disait ?
- Cependant, je dois vous prévenir… Il est très malade, très fragile. Ne le contrariez pas. Ne montrez pas votre angoisse. Il ne faut pas qu’il s’agite. D’ailleurs, ce qu’il veut faire aujourd’hui est mauvais pour lui. Trop chargé d’émotion. Mais le lui interdire aurait été pire encore. Je suppose que vous savez de quoi je veux parler.
- Je sais, répondis-je rapidement. Et la réponse est « oui ». Merci, Madame.
Je me détournai, cherchai la chambre. 432... 432... Je suis là, mon amour. Je suis là, j’arrive.
432. Les autres malades que je pouvais apercevoir à travers les vitres ne comptaient pas, n’existaient pas. 432. J’ouvris la porte avec précaution, avançai doucement, craignant de faire le moindre bruit, intimidée, craintive. J’étais une fiancée se rendant à ses noces. Des noces de sang, avec pour témoin un immortel maudit. Sir William, qui posa la main brûlante de mon promis dans la mienne, et m’entoura de ses bras.
- Enfin, Catherine. Enfin.
- Merci, fis-je très bas. Merci d’avoir été là.
Il me serra plus fort.
- J’ai vu mettre en terre trop de petits princes. Celui-là, je ne le laisserai pas s’en aller.
Il s’éloigna de quelques pas. Il resta dans la chambre, mais j’avais l’impression d’être seule avec Corwin, dont les doigts s’étaient imperceptiblement refermés sur les miens.
- Cat, fit-il dans un souffle. Cat.
Je me penchai vers lui, et embrassai très doucement, très tendrement, se lèvres rèches et violacées. Ne pas pleurer, avait dit l’infirmière; ne pas montrer mon inquiétude. Juste être là, auprès de lui, le protéger, l’aimer.
- Garde tes forces, lui murmurai-je. Ecoute. Ici et maintenant. Et pour l’éternité.
Il ouvrit les yeux, me regarda, tenta de me sourire, puis les referma, épuisé.
- Cat…
- Je suis là, mon amour. Je suis là. Je suis enfin là.
Je m’assis à son chevet, posai ma joue sur le dos de sa main. J’avais douté, quelque temps auparavant, de vouloir faire ma vie avec lui. Je ne doutais plus, désormais. Il était tout ce qui comptait pour moi. Il était tout ce qui avait jamais compté. Je regardais son visage livide, barré par les tuyaux d’oxygène, et je voyais un gamin espiègle, un jeune homme rieur, franc. Un garçon qui pouvait en quelques instants passer d’une plaisanterie de potache au sérieux le plus absolu. Je le voyais s’incliner cérémonieusement devant la fillette de treize ans que j’étais lors de la fête donnée pour les dix-huit ans de sa sœur Flavia. Et surtout, surtout, je le voyais devant la porte de notre masure, cinq ans plus tôt.
Les bips irréguliers du moniteur cardiaque me disaient qu’il était vivant. Et j’entendais à travers eux la musique d’une guitare sèche, et dans le vent :
There’s danger on the edge of town
Ride the Kings highway, baby
Weird scènes inside the gold mine
Ride the highway west, baby
Et j’entendais Corwin me dire « Mes parents ont acheté ta maison. Je ne suis pas d’accord. Un jour, tu y seras à nouveau chez toi. »
Ce n’était pas ta faute, mon amour. Mes parents étaient seuls en tort.
- Catherine !
Je sursautai. J’avais dû m’endormir. Je ne pouvais pas. Pas maintenant.
- Le Consul est arrivé.
Instinctivement, d’une main hésitante, je remis de l’ordre dans ma chevelure. Sir William me conseilla de passer de l’eau sur mon visage bouffi.
- Vous êtes à bout de forces, constata-t-il.
- Ca n’a pas d’importance, répondis-je. Seul Corwin est important.
Le diplomate entra, me salua. Face à Corwin apparemment sans connaissance, il regarda Sir William d’un air interrogateur.
- Maintenant ? Vous êtes certain ?
Je répondis à sa place.
- Maintenant. Il ne dort pas. Il est trop faible pour garder les yeux ouverts, c’est tout. Et il veut m’épouser.
Après un instant d’hésitation, et étonnée moi-même de mon assurance, j’ajoutai fermement :
- Et moi aussi, je veux l’épouser, ici et maintenant.
Nous fûmes donc mariés, sans curé, sans pasteur, sans fleurs ni robe blanche. Nous fûmes mariés sans la présence de nos parents; nous fûmes mariés par le Consul de Grande-Bretagne, loin de notre pays, dans une chambre de soins intensifs de l’hôpital Mustapha, avec pour témoins un Elfe millénaire et une infirmière musulmane. Et il y avait tant d’amour dans cette chambre, tant d’amour dans le regard que Corwin posa sur moi au moment de dire « oui », que je pour rien au monde n’échangerais ce mariage-là contre la plus glorieuse des cérémonies.









36. Luthien.1.
(par michele huwart, ajouté le 01/09/08 19:41)


Je me réveillais doucement dans la chambre encore obscure, la main valide de mon époux toujours entre la mienne. Sa main valide, car l’autre était morte, sans doute à jamais selon le chirurgien. « La balle qui l’a touché à l’épaule a fait de gros dégâts. Les nerfs ont été sectionnés. Nous avions d’autres priorités que de sauver son bras. Il restera probablement paralysé. A vie. S’il vit. »
Il vivait. Sa respiration restait laborieuse, douloureuse, mais son cœur battait plus régulièrement. Ou plutôt, moins irrégulièrement. Il tenait bon, malgré la faiblesse, malgré la souffrance, malgré son poumon blessé. Il tenait bon depuis moins de deux jours, mais chaque seconde gagnée nous semblait un miracle. Etait un miracle. « Il y a très peu d’espoir » avaient dit les médecins par l’intermédiaire d’Amel qui traduisait. « Il a pour lui sa jeunesse, son bon état général, et sa volonté de vivre. Pour le reste… » Le reste, c’était la perte du quart de sa capacité pulmonaire, un risque constant d’hémorragie, d’infection, un cœur qui pouvait s’arrêter de battre à chaque instant. Qui s’était à plusieurs reprise arrêté de battre. La première nuit. La nuit où il m’attendait.
Il gémit faiblement. J’effleurai tendrement sa joue. Cela ne calmait pas ses douleurs, hélas. Cela lui permettait juste, peut-être, de comprendre dans son sommeil que j’étais là. Que je tenais à lui. Qu’il fallait qu’il se batte. Contre vents et marées. A tout prix.
La main de Sir William serra mon épaule. Il était resté, pour une deuxième nuit de veille. Pour me permettre de dormir un peu. Et à l’encontre du règlement. « Les relations peuvent parfois être utiles » avait été sa seule explication.
- Il passe une bonne nuit. Bien meilleure que la première.
Bien meilleure ? Pire aurait été impossible, de toute façon.
- Les médecins sont très pessimistes, dis-je d’une toute petite voix.
- Pas moi.
Il approcha sa chaise de la mienne, en prenant garde de ne pas faire de bruit. Avec des gestes tendres et précis, il épongea le front en sueur de mon aimé, humecta ses lèvres crevassées. Je crus qu’il allait l’éveiller, mais Corwin se contenta de gémir à nouveau, dans son sommeil.
- Je traverse les guerres depuis des millénaires. Des blessés, par le fer et par le feu, j’en ai vu beaucoup. Je m’en voudrais de vous donner de faux espoirs, et je puis me tromper, mais mon expérience me dit qu’il vivra.
Son expérience, ou son espérance ? Il ne voulait pas le voir mettre en terre.
- Il lui manque la moitié d’un poumon. Il a le cœur atteint. Il a une épaule en miettes, et le bras paralysé.
- Son cerveau est intact. Tout comme son âme.
Il se mit à fredonner telle une berceuse un chant étrange , dans une langue plus étrange encore. Un chant dont je ne comprenais pas les paroles. Un chant d’amour, et de mort, et de vie. Je me laissai aller à pleurer en silence dans la semi-obscurité de la chambre, éclairée par les néons du couloir tamisés par des rideaux blancs, et pat la lueur verte et intermittente du moniteur cardiaque.
- Que va-t-il devenir, Sir William ? S’il ne meurt pas, si vous avez raison, que va-t-il devenir ?
Il m’attira contre son épaule. Chaleureux. Affectueux. Paternel.
- Ambassadeur de Grande-Bretagne. Et le père de vos enfants.
Le père de mes enfants, d’enfants qui lui ressembleraient, qui comme lui…
- Il adorait grimper. Sur tout et n’importe quoi. Sur les montagnes, surtout. Il a escaladé le Cervin, vous savez. Il rêvait d’aller dans l’Himalaya…
Il était allongé, inerte, sur un lit d’hôpital algérois.
- Tous les rêves ne se réalisent pas, Catherine. Celui-là est perdu pour lui. Mais il en aura d’autres, qu’il réalisera. Il représentera la Reine auprès de grandes nations, empêchera peut-être des conflits, fera sauter vos enfants sur ses genoux et leur chantera des chansons.
Des chansons… la voix de Corwin reprenant Jim Morrison dans le vent des Highlands.
- Des chansons… des chansons sans guitare…
Il se remit doucement à chanter son air d’autrefois, sa chanson du Beleriand. La chanson de Luthien. Luthien dont l’amant avait reçu une flèche en plein cœur, et avait survécu, par ses soins et par son amour.
- Mes frères étaient des imbéciles. Vous êtes Luthien, mon enfant. Ce sera de nouveau le printemps. Et vos enfants, peut-être, me feront oublier ceux dont le sang a souillé nos mains.


37. Luthien.2.
(par michele huwart, ajouté le 02/09/08 07:18)


- Vous devriez sortir, Madame.
- Non.
Non, il n’en était pas questions. Je me ferais toute petite dans un coin de la chambre, je ne dérangerais pas les médecins, mais je ne partirais pas. Toilette, soins, ou pas. Corwin était mon mari.
- Nous devons refaire ses pansements, vérifier l’évolution de ses blessures, et ce ne sera pas beau à voir.
- Vous avez peur que je tombe dans les pommes ? Rouspétai-je. Vous allez surtout lui faire mal et, croyez-moi, cela me touche bien plus que la vue de fils et de cicatrices.
- Catherine, s’il vous plaît. Mrs McAllistair.
Dans ma langue, cette fois. Amel m’entraîna de force dans le couloir, puis dans le bureau des infirmières, m’assit sur un tabouret et me fourra un croissant dans les mains.
- Mangez. Et buvez.
Une de ses collègues posa devant moi une tasse de café chaud.
- Ce que nous avons à faire n’est pas facile. Alors, laissez-nous. Je viendrai vous chercher dès qu’il sera prêt. Et ne vous inquiétez pas : il sait que vous êtes là.
Elle repartit d’un pas rapide, me laissant seule dans cette petite pièce aux tables blanches, aux armoires vitrées, au tableau de liège sur lequel étaient épinglés divers papiers. Seule, la nourriture me donnait des hauts le cœur, même si je n’avais rien mangé depuis deux jours. Il me fallait pourtant avaler ce café, ce croissant, si je voulais tenir, si je voulais pouvoir aider Corwin, si je voulais éviter aussi le courroux des soignants et de Sir William.
Où était d’ailleurs passé Sir William ? Il devait me l’avoir dit, sans que je lui prête attention. Je me forçai à avaler une bouchée de croissant, une gorgée de café trop fort - les gens du Sud font toujours le café trop fort. Je faillis vomir, mais continuai. Une femme entra, une grosse femme grisonnante en blouse blanche.
- Allons, ma petite, dit-elle amicalement. Terminez ça. C’est dur, mais il faut avoir du courage. Vous n’êtes pas la seule dans cette situation.
- Non, fis-je, amère. Mais mon mari n’a rien à voir avec vos histoires. Votre combat n’est pas son combat.

- Il est européen, chrétien, diplomate, et se trouvait en compagnie du gouverneur de la banque nationale. Un tas de bonnes raisons pour certains de lui tirer dessus. Maintenant, leur combat n’est pas « mon » combat. Mon combat, je le mène chaque jour, comme tous les membres de ce service, contre la souffrance et la mort.
Je m’étais sans doute montrée impolie. J’aurais dû présenter mes excuses. J’étais trop perturbée pour ça. Je préférai changer de sujet.
- Sauriez-vous où est allé Sir William, Madame ?
- Sir William ? Monsieur Maglor, voulez-vous dire ? Il est aller téléphoner. A votre ambassade, je crois. En tout cas, il désirait savoir quand arrivaient vos beaux-parents.
Mes beaux-parents. Maître et Mrs McAllistair. Je n’avais pas pensé à eux depuis le coup de téléphone que leur avait donné Stephen. En toute logique, c’était eux qui auraient dû se trouver ici, à ma place.
J’en fis part, dès son retour, à mon patron.
- Il avait plus besoin de vous que d’eux.
Ce fut la seule explication qu’il daignit me donner.


38. Luthien.3.
(par michele huwart, ajouté le 06/09/08 05:59)


- Sir ?
- Tout va bien, mon garçon. Vos parents seront bientôt là.
Je sentis la main de Corwin frémir dans la mienne.
- Mécontents.
Il grimaça de douleur. Sir William le calma, l’apaisa.
- Non. A la fois soulagés de vous voir en vie, et inquiets de vous voir malade.
Lorsqu’il parlait à mon époux, la voix de Sir William prenait une intonation unique. La même que lorsqu’il évoquait « Ronald » ou son fils; Une intonation de tendresse infinie.
- Ne vous tracassez pas pour rien. Reposez vous, plutôt.
- Peux pas. Pourriez-vous… raconter ?
Raconter quoi ? J’eus très vite la réponse, sous la forme d’une histoire. La suite de celle que me racontait, à l’occasion, le prince des Noldor.

Il arrive parfois qu’une infirmière, qu’un médecin s’attache particulièrement à un de ses patients. Pourquoi Priscilla, et pourquoi Ronald ? Sans doute à cause de ce qu’ils étaient, l’un et l’autre, et de ce qu’ils savaient, l’un et l’autre. Parce qu’un monde perdu à jamais existait encore pour eux. Mon monde était le lien qui unissait la vieille infirmière et le jeune intellectuel. Un lien très fort, à l’origine d’une amitié durable, du prénom d’une petite fille qui est aujourd’hui une dame âgée, et d’une œuvre littéraire majeure.

- C’est vous, avant tout, qui l’êtes, rectifiai-je. A l’origine de cette œuvre.
- Non. Pas de celle-là. J’ai transmis à Ronald la clef des langues de mon peuple, et quelques textes. Enfin, de nombreux textes, je l’admets. Mais pas ceux-là. Pas ce qui allait être révélé au monde sous les titres du « Hobbits et du « Seigneur des Anneaux ». Remanié, bien sûr. Amélioré, c’est indéniable. Frodo Baggins était un grand homme, si je puis m’exprimer ainsi, mais un écrivain plus que moyen. Quant à ceux qui avaient, au fil des siècles, traduit et retraduit son texte pour le garder accessible, n’en parlons même pas. Sans la plume de Ronald, le Livre rouge n’aurait captivé personne et, pour peu que je les connaisse, n’aurait trouvé aucun éditeur pour le publier.
Corwin esquissa un sourire. Ce qui me fit froncer les sourcils.
- Sir William, Corwin, que sait-il ?
Mon patron embrassa affectueusement le front de mon époux.
- Il sait qui je suis, et ce que je suis. Il sait ce que je lui ai raconté, la première nuit, pour l’empêcher de partir. C’est-à-dire, à peu près la même chose qu’à vous.
- Et il vous a cru ? Fis-je, incrédule.
Comment un jeune homme équilibré et cartésien avait il pu accepter comme vrai l’immortalité et la malédiction de son interlocuteur ? Comment avait-il pu croire qu’un roman d’aventures puisse être la vérité vraie ?
Il ouvrit les yeux et murmura « Cat » d’un ton de reproche.
Après tout, il était Ecossais. Et donc, pas si cartésien que ça. Pouvait-il ne pas croire aux Elfes maudits en étant né sur la rive du loch Ness ?
- Bien sûr, répondit Sir William. Et n’attribuez pas sa crédulité à la fièvre; Il a su qui j’étais bien avant l’attentat.


39. Luthien.4.
(par michele huwart, ajouté le 06/09/08 11:27)


Or donc, Priscilla Brandybuck resta liée à Ronald et son épouse bien après la fin de la guerre. Jusqu’à sa mort, en fait, durant le blitz de Londres. Quant à moi, je suivais de loin en loin la carrière et les travaux de l’enseignant qu’il était devenu. Plus, je l’avoue, les travaux officieux que les travaux officiels. Je lui fournissais, de temps à autres, quelques fragments de texte retrouvés ça et là. Je voyais, au fil du temps, l’histoire des miens et de leurs descendants reprendre vie sous sa plume. Je voyais mon monde renaître, et cela me rendait heureux, comme me rendaient heureux les rires des enfants jouant à cache-cache entre les statues du jardin. Peut-être est-ce en me voyant sourire lors d’un barbecue estival que Priscilla, ma très, très chère amie Priscilla, comprit enfin ce qu’elle devait faire du vieux « Livre rouge » dont, d’ailleurs, la couverture était bleue, que sa famille tenaient comme plus précieux que la Bible. Elle m’en fit part, avec une timidité qui lui était peu coutumière. Elle vint, un soir, sans s’être faite annoncer. Elle débarqua dans mon bureau et posa sur la table le vénérable ouvrage, qui n’était d’ailleurs que la copie d’une traduction, de la traduction d’une copie de l’original.
- Voilà ! Dit-elle, avec un regard de petite fille prise en faute.
Je pris le livre, le feuilletai, lui demandai ce qu’elle comptait en faire.
- La même chose que vous, répondit-elle. Je veux dire, la même chose que ce que vous faites des archives des vôtres. Le donner à Ronald. Advienne que pourra.
Je sonnai ma gouvernante, la grand-mère de l’actuelle, et lui demandai de nous monter une bouteille de Veuve Cliquot.
- Ainsi donc, vous ne me désapprouvez pas ?
- Au contraire, Priscilla. Au contraire ! L’heure est venue de révéler cette Histoire au monde.
Mû par un désir subit, je l’embrassai, et elle se laissa faire. Et cette nuit-là, pour la première et unique fois, nous fîmes l’amour, sous les étoiles, près de la fontaine au dragon.

- Sir William !
Ma voix sonna comme un reproche. Ses paroles m’avaient choquée. Il n’était pourtant question que de sexe entre adultes consentants. Mais c’était plus fort que moi : je ne pouvais imaginer mon patron en train de faire l’amour. Surtout de faire l’amour avec une vieille fille grisonnante et rondelette comme l’était à l’époque Priscilla Brandybuck, dont j’avais vu le portrait au manoir.
- Ca vous étonne tant que ça, Catherine ?
- C’était votre amie, bafouillai-je, cherchant du regard le soutien de Corwin.
Mais mon époux restait immobile, les yeux clos, et le visage serein.
- C’était mon amie, et elle n’était ni jeune ni belle. Est-ce pour ça que je ne pouvais l’aimer ? L’amour physique, et l’amour tout court, ne sont pas la chasse gardée de la jeunesse. Et, croyez-moi ou non, cette nuit-là, j’ai aimé Priscilla, et elle était plus belle que Luthien en personne. Vous comprendrez, plus tard, lorsque votre Corwin aura des fausses dents et les cheveux gris.
Je me mordis les lèvres au sang, et serrai les paupières pour retenir mes larmes; des fausses dents et les cheveux gris ! Mon Dieu, faites qu’il ait un jour des fausses dents et les cheveux gris. Qu’il vive, mon Dieu, qu’il vive !
Il aurait troujours les plus beaux yeux du monde.
- Il s’est endormi, je crois.
- Alors, laissons-le dormir, mon enfant.











40. Luthien.5.
(par michele huwart, ajouté le 08/09/08 00:32)


J’avais posé la tête sur l’oreiller de Corwin, le front contre la sienne. Je prenais sur moi pour maîtriser le désir qui m’envahissait de le prendre dans mes bras, de le serrer, de le bercer. Pour maîtriser le désir incongru que j’avais de lui, de ses mains sur moi, de son sexe en moi. Nous ne nous étions aimés physiquement qu’une seule nuit, la veille de son départ, dans une chambre anonyme de l’hôtel Hilton d’Heathrow. Si je n’étais plus pucelle, j’étais loin d’être expérimentée en la matière, et je m’étais trouvée, maladroite, face à un jeune homme intimidé et gauche , et pourtant résolu, et qui m’avait offert une expérience inattendue, douloureuse et troublante, unique. L’expérience du plaisir né de l’amour, dans l’amour, de l’union des corps sublimant celle des âmes. Cette union totale à laquelle je ne croyais pas, qui n’était pour moi que littérature, jusqu’à ce qu’elle se révèle en une explosion sensuelle qui m’avait laissée pantelante, éperdue, sanglotant blottie au creux de son épaule.
- Tu m’aimes ? Avais-je demandé, assez stupidement pour qu’il ne me réponde pas.
- Depuis quand ? Avais-je rajouté.
- Depuis le cape Wrath.
Une escapade en camionnette, en compagnie de deux de ses sœurs et d’un de ses condisciples d’Oxford.
- J’avais treize ans.
Treize ans et lui dix-neuf, étudiant, séduisant, brillant. En toute logique, c’est moi qui aurais dû être séduite par ce garçon plus âgé en qui je ne voyais que le frère d’une amie.
- Je sais.
- Pourquoi ne m’as-tu rien dit ?
- Tu avais treize ans.
Il avait écarté mes cheveux, avait baisé mes yeux, mes lèvres, la naissance de mon cou, et avait ri, tendrement.
- Tu avais treize ans et aussi… je ne voulais pas me prendre un râteau devant Fergus McBain.
Il avait blotti sa tête entre mes seins et s’était endormi, comblé. Que pouvait-il me trouver de particulier pour m’aimer à ce point, moi ? Je n’étais qu’une jeune fille bien banale.
Banale, et impuissante…
- Je n’aurais pas dit non, murmurai-je, même en présence de Fergus McBain.
Je me redressai spontanément lorsque s’ouvrit la porte de la chambre. J’eus de la peine à reconnaître la mondaine Mrs McAllistair en cette femme au visage brouillé de chagrin. Son mari paraissait lui, égal à lui-même. Rigide et déterminé. « Déterminé à quoi ?» pensai-je. Puis « ses parents. Mes beaux-parents. » Ils me regardèrent, fugacement, comme une intruse, avant de se tourner vers leur fils. Corwin avait raison. S’ils étaient dévorés d’inquiétude, ils étaient aussi mécontents de ma présence au chevet de leur fils.
- Il dort, dis je à voix très basse. Ne le réveillez pas, surtout.
J’eus droit à un regard qui signifiait : « De quoi te mêles-tu ? Je suis sa mère. Je sais ce dont il a besoin. » Elle était sa mère, l’autre était son père, je n’étais qu’une étrangère, qu’une intrigante qui avait usurpé leur place auprès de leur fils mourant. De quel droit ?
Sir William avança une chaise sur laquelle Mrs McAllistair se laissa lourdement tomber, puis se pencha pour me dire quelque chose à l’oreille, avant de quitter la chambre. Je mis plusieurs secondes à réaliser ce que signifiaient ses mots.
- Vous êtes sa femme.
Sa femme. Pas une étrangère. Pas une intruse. Celle qu’il avait réclamée dès qu’il avait ouvert les yeux. Celle qu’il aimait depuis des année. depuis le Cape Wrath.
Sa femme à lui, pas leur ennemie à eux. Juste une enfant perdue, triste à mourir, qui partageait leur angoisse et espérait leur affection. Par amour de lui.

Le chagrin et le désespoir peuvent avoir des conséquences diverses sur les personnes qu’ils touchent. Personnellement, tout ce qui n’était pas Corwin me laissait indifférente. Je ne pensais qu’à lui, qu’à notre enfance, qu’à notre amour récent. Je ne vivais qu’au rythme de sa vie à lui. Le monde s’arrêtait aux murs de sa chambre d’hôpital. Peu m’importaient désormais mes parents, mes études, ma pauvreté. Peu m’importait ma personne. Peu m’importaient la Grande-Bretagne, l’Algérie, la vengeance et la guerre.
Peu m’importaient à moi. Pas à Maître McAllistair, ni à son épouse.
- Sais-tu qui a fait ça ?
Je fis « non » de la tête. Des islamistes, certainement mais lesquels ? Comment aurais-je pu le savoir ? Et en quoi était-ce important ?
- Je le saurai, et ils paieront. J’aurai leur peau.
Je haussai les épaules. Plus tard… la vengeance, la justice, j’y penserais plus tard…
- C’est tout l’effet que ça te fait ? Je croyais que tu tenais au moins un peu à mon fils.
Je pressai la main de Corwin contre mes lèvres, et fixai son père.
- S’il vous plaît, Maître…
Je me serais crue suppliante. A mon grand étonnement, j’étais autoritaire. Et forte.
- … pas ici. Pas devant lui. Je ne veux pas de polémique dans cette chambre. Dehors, si vous le désirez.
Je fis mine de me lever. Il m’en empêcha.
- D’accord, Cat. Plus tard. Nous aurons quelques explications plus tard.
Corwin crispa ses doigts sur les miens. Ainsi donc, il ne dormait plus. Mais il mit près d’une heure encore avant de murmurer sans ouvrir les yeux « papa… maman… »
Je n’écoutai pas leur réponse.. Je trouvais qu’ils parlaient trop. Trop fort. Trop vite. Je ne réagis que quand Corwin poussa un « non » empli de crainte. Pis, de terreur.
- Mon chéri, continuait sa mère, sans comprendre, tu seras mieux soigné là bas, chez nous. Ces gens, ici, ne sont pas…
- Non, gémit-il à nouveau.
Il se raccrochait à moi, et dans ses yeux désespérés je lus la peur qu’il me cachait depuis mon arrivée.
- Je ne pourrai pas. J‘essaie de me battre. Je vous en prie. Cat…
Il se faisait du mal. Le moniteur s’affolait. Je posai un doigt sur ses lèvres, lui parlai tendrement, très bas, ignorant ma belle-mère que Sir William, arrivé Dieu sait comment, emmenait fermement vers le couloir.
- Tu resteras ici, dis-je, lui caressant les cheveux en pleurant. Calme-toi, calme-toi, mon amour. On ne te transportera chez nous que quand tu iras mieux, quand tu auras la force de le supporter. Je te le promets. Je te le promets.
Un médecin. Une infirmière. Une piqûre et des phrases fermes, à destination de mon beau-père qui n’avait pipé mot durant la scène, mais surtout de Corwin.
- Pas avant qu’il soit en état de supporter le voyage. C’est-à-dire, pas maintenant.










41. Londres.1.
(par michele huwart, ajouté le 23/09/08 00:51)


La Rover bleu foncé s’arrêta devant l’entrée de Trinity College. Fergus McBain se pencha pour m’ouvrir la portière. Je jetai mon sac de cours sur la banquette arrière, m’installai.
- Merci pour le taxi.
- Pas de quoi. J’aurais dû te le proposer plus tôt. J’aurais dû aller lui rendre visite plus tôt, d’ailleurs.
- Vallait mieux pas.
J’avais peu fréquenté Fergus depuis mon arrivée à Oxford. Pas fréquenté du tout, même. Je n’avais plus treize ans, et surtout, lui n’en avait plus dix-neuf. Je n’étais qu’une petite étudiante, lui un brillant maître-assistant. Il n’en restait pas moins le meilleur ami de Corwin, son complice de toujours. Lui, le fils du boucher qui nous avait emmenés autrefois dans la camionnette de son père vers les falaises du Nord.
- Comment ça va ?
- Mieux. Physiquement, il va beaucoup mieux, même s’il en a encore pour un bon moment avant de sortir. Moralement… ça lui fera plaisir de te voir.
Je préférai ne pas en dire plus. Mon époux connaissait des jours difficiles. Autant à Alger, lorsqu’il luttait contre la mort, c’était lui qui la plupart du temps me réconfortait, autant depuis son retour en Angleterre, il lui arrivait de perdre courage. Les médecins m’en avaient prévenue : c’était normal. Et la solitude et l’ennui n’arrangeaient pas les choses.
- Je voudrais ne pas le quitter, mais il tient à ce que je présente mes examens.
- Et ça se passe… ?
- Mieux que je l’imaginais, ma foi.
Mieux que je l’imaginais, étant donné les circonstances. J’avais préparé les épreuves de l’autre côté de la Méditerranée, dans une chambre d’hôpital, au chevet de mon amour blessé.
- J’ai même envoyé des travaux par la valise diplomatique. Tu te rends compte.
Il se rendait compte. Il rit.
- Je reconnais que ça ne doit pas arriver souvent.
- Je ne pensais pas que les profs l’accepteraient.
- Contrairement aux apparences, nous ne sommes pas sans cœur.
Il avait dit « nous », s’incluant lui-même dans le corps professoral même si sa titularisation était encore bien lointaine. Ce qui eut pour effet momentané de dresser une barrière entre nous. Ce ffut lui qui l’ouvrit, après dix bonnes minutes d’un silence gêné.
- Pourquoi Londres ?
- Pardon ?
- Pourquoi Corwin a-t-il été rapatrié à Londres, et pas chez nous ?
- Parce qu’il est mon mari. Que Londres est plus proche d’Oxford qu’Edinburgh. Et qu’il tenait à me voir le plus souvent possible.
- Tes beaux-parents n’ont pas dû apprécier.
C’était un euphémisme. Ils n’avaient pas plus apprécié cette décision de leur fils que ma présence à Alger. Ou mon mariage. Autant dire qu’ils étaient furieux, et m’en voulaient terriblement. De profiter de la faiblesse de leur fils, selon ma belle-mère.
- Ce serait bien la première fois. Que quelqu’un profiterait de sa soi-disant faiblesse, je veux dire. Corwin a ce qu’il a toujours voulu : toi. Et si je puis me permettre, je ne vois pas ce que les McAllistair te reprochent. Tu es une Bard de Dale, après tout.
- Justement, fis-je, amère. Je suis la fille de mes parents. Ils craignent que je leur ressemble.
A leur place, j’aurais certainement réagi comme eux. J’aurais certainement été pétrifiée de chagrin, avant de bouillir de colère, de voir mon fils me préférer une petite intrigante ruinée, et l’épouser sans mon consentement sur un lit d’hôpital.
- Corwin est adulte, Cat. Et, je le répète, il t’a choisie il y a longtemps. Ils finiront par l’accepter, un jour ou l’autre.
- Même mon beau-père ? C’est un homme obstiné, Fergus. Qui obtient toujours ce qu’il veut.
Un homme obstiné, et intelligent. Qui obtenait toujours ce qu’il voulait. Ce qui avait fait de lui le plus célèbre avocat d’Ecosse.
Qui obtenait toujours ce qu’il voulait…
Il avait obtenu d’Amel un entretien avec son père. Ali Guermouche. Ancien chef de réseau terroriste. Ancien ambassadeur. Ancien représentant de son pays aux Nations-Unies. Un des hommes les plus puissants d’Algérie. Qui l’avait invité le lendemain. A assister au suicide des assassins du gouverneur de la Banque nationale. Les terroristes, selon la presse, avaient été retrouvés pendus dans leur cellule. Nous savions, nous, que Maître McAllistair leur avait lui-même passé la corde autour du cou.
Fergus émit un sifflement, dont je ne sais s’il était admiratif ou non. Etonné, certainement.
- Et dire qu’il est avocat !
Il eut la gentillesse de ne pas me questionner sur ma réaction à cette exécution.
Je n’avais pas envie d’en parler.
Il me fit plutôt remarquer qu’une fois, au moins, mon beau-père n’avait pas obtenu ce qu’il voulait.
- Corwin est à Londres, Cat. Pas en Ecosse.






42. Londres.2.
(par lambertine, ajouté le 30/06/00 00:35)


- Coucou !
Je ne m'attendais pas à trouver sir William au chevet de Corwin. L'apercevant, machinalement, je lissai ma jupe et passai la main dans mes cheveux. Mon patron m'avait vue négligée plus souvent qu'à mon tour, à l'hôpital Mustafa, mais je n'aimais pas ça. Je trouvais ça, comment dire, déplacé.
- Vous êtes très élégante, Catherine, me félicita-t-il. Et je suis heureux de vous revoir sourire.
Il me laissa échanger avec mon époux un long baiser très tendre, avant de me serrer paternellement dans ses bras.
- Corwin m'a dit que vos examens se déroulaient pour le mieux.
Je ne pus qu'acquiescer.
- Et ce jeune homme est... ?
- Fergus McBain, fit notre camarade en lui tendant la main. Je suis l'ami d'enfance de Corwin.
- Mon ami d'enfance, et bien plus encore, renchérit mon mari. Mon complice, mon comparse, mon alter ego. En plus intelligent, bien entendu. Vous avez devant vous un futur recteur d'Oxford, Sir William.
Fergus rougit sous ses cheveux de feu. Conscient de sa valeur, il ne souffrait en rien de fausse modestie, et savait mieux que quiconque qu'une carrière brillante lui était promise. Mais une chose est de le savoir, une autre de se l'entendre dire, alors qu'il ne s'y attendait pas.
- Je fais de mon mieux, Sir. Mais Corwin exagère.
- Je ne crois pas, lui rétorqua le fils de Feänor. J'ai beaucoup entendu parler de vous, et pas seulement par vos amis d'enfance. Mais trêve de plaisanterie. Vous n'êtes pas ici pour faire la conversation à un correspondant de guerre en transit. Je vous laisse en compagnie de votre camarade. Et vous enlève Catherine, le temps d'un thé. Si son époux me le permet, bien entendu.
- Quelle question. Evidemment, que je vous le permet. Et je vous remercie d'être passé me voir. Ca m'a fait du bien. Je ne sais pas ce que nous ferions sans vous, Sir.
Sir William lui serra affectueusement son épaule valide, et l'embrassa sur le front.
- Je repasserai vous voir demain. D'ici là, ne vous fatiguez pas trop, et gardez confiance. Vous venez, Catherine ?
J'étais heureuse de le revoir, mais le suivis pourtant à contrecoeur. Ma place n'était pas avec lui, à la cafétéria, mais auprès de Corwin.
- Laissez-le se détendre un peu, en compagnie de son ami. Se détendre, et se confier. Il en a besoin.
Je ronchonnai, comme une petite fille jalouse. J'avais passé près de huit semaines dans un état quasi fusionnel avec mon amoureux blessé, et il ne m'était pas facile d'accepter de céder la place, fût-ce pour moins d'une heure, et à Fergus McBain.





Script fourni par 21st Century Scripts, adapté et modifié par Cédric Fockeu.