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Introduction aux Quatre Eléments (auteurs)
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Kévin, ajouté le 09/05/05 13:34)
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| J'aimerais tout d'abord dire que ce n'est pas moi qui ai inventé ce récit. Je dois la création de ceci à mon ami Julien Ollion, qui m'a aimablement demandé de l'aider à poursuivre son oeuvre. Il sera donc inscrit en fin de chaque chapitre son auteur, pour que vous puissiez différencier qui de nous deux l'avons écrit.
Détrompez-vous tout de suite. Cette nouvelle n'est PAS une vraie nouvelle. Elle sera sûrement appelée à devenir un véritable roman dans les années à venir. Mais pour le moment, nous n'en sommes qu'à son initialisation, qu'à sa préparation. Nous ne publierons donc que quelques morceaux par-ci, par-là, piochés dans la masse de petits extraits que nous avons écrits. Ils ne seront pas dans l'ordre, mais auront tout de même de petits rapports entre eux, de façon à ce que vous ne perdiez pas le fil conducteur de l'histoire. Chaque nouveau chapitre sera agrémenté d'un petit commentaire dans le topic du forum "Les Quatre Eléments". Vous pourrez y poster vos commentaires et critiques pour nous aider à avancer.
D'avance merci, et bonne lecture.
Julien Ollion & Kévin Vinet |
2.
Unité 0 - La Genèse (Julien)
(par
Kévin, ajouté le 09/05/05 13:36)
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| Voyageur intemporel et immatériel. Explorateur de la nuit éternelle. Chercheur de mondes introuvables. Géniteur d'âmes. Tels sont les titres que l'on aurait pu attribuer au grand Maître des éléments Ethyla, sculpteur de notre monde et de nos existences. La naissance des temps se produisit avec lui, sa puissance se doit d'être contemplée à travers ses créations. Notre monde est son âme, nous sommes des fragments de son âme. Même si nous faisons partie intégrante de lui, n'oublions pas que nous devons avant tout rester nous-mêmes. Ainsi honorons l'existence qu'il nous a confiée. Chaque individualité n'est que le reflet de son talent façonneur. Les oreilles attentives peuvent entendre son discours. Destiné à tous, il nous rappelle l'humilité, quelquefois trop vite oubliée, dont nous devons tous faire preuve devant l'immensité de sa sagesse. Il nous conforte dans notre désir, parfois amenuisé, d'aimer la vie. Il nous donne son espoir. Laissez-moi vous offrir ce discours, texte d'aube, jeunesse d'un monde : la Genèse de Raiakh.
Le vide, mot si creux qui pourtant remplit tout. Sa seule évocation suffit à nous plonger dans une incertitude qui n'a d'égale que notre incapacité à cerner ne serait-ce que les fondements de son existence. C'est pourtant ici que vivait Ethyla l'Originel. Sans structure, ni visage, il voyageait sous une forme immatérielle source de l'existence : le Rèïnaï, nuage d'énergie pure unique. Lorsqu'il cessa son périple, il entreprit de créer. Plusieurs mondes avaient déjà vu le jour par ses soins, mais aucun ne subsista très longtemps. Après de longs instants de réflexion solitaire, l'Originel décida de tester une nouvelle manière d'exploiter son Rèïnaï. Toute l'énergie pure qui lui était disponible se concentra en un agglomérat solide, sorte de noyau contenant une âme d'artiste désireuse de s'exprimer. Comme matière première, il souffla un nuage léger, produit distillé du Rèïnaï. De lui-même, ce nuage passa d'un aspect brumeux, constitué d'innombrables particules blanches, à un ensemble de grandes sphères luminescentes. Seules sources de lumière dans l'immensité obscure, ces nouvelles créations allèrent jusqu'à étonner leur propre créateur. Mais ce dernier étudia de très près ces intrigantes choses dotées d'une forme bien définie. Quand enfin il en détermina la nature exacte, il amorça la création d'un nouveau monde. L'Originel bouscula les sphères qui se percutèrent. A chaque choc, deux déchirures se dessinaient à leur surface jusqu'à les séparer chacune en quatre parties rigoureusement égales. Rapidement, une multitude de quarts de sphères parfaits se rencontraient brutalement. Puis, au fur et à mesure, ils calmèrent leur course folle en changeant lentement de couleur : la blancheur crue rayonnante céda sa place à une mosaïque de quatre couleurs : rouge, vert, jaune et bleu. Ethyla n'intervint pas et laissa ces entités se toucher, se rejeter, se jauger. Tels des aimants multicolores, chaque couleur différente se repoussait avant même de s'être touché. Au contraire, tous les fragments de couleur identique s'attiraient les uns les autres pour finalement fusionner. L'Originel fut le témoin de la formation de quatre immenses masses difformes, chacune composée d'une des quatre couleurs précédentes. Inertes, ces blocs, dont l'aspect extérieur obéissait aux seules lois inconnues d'une nouvelle forme d'énergie, attendaient ; Ethyla savait que la patience serait désormais sa meilleure alliée.
Le doute, mot si simple qui pourtant accompagne les remous et relents de l'âme. Si son évocation peut laisser de glace, sa présence étreint le cœur et amoindrit les minces piliers de l'esprit. Voici le responsable d'un découragement naissant qui manqua de peu déclencher l'abandon de l'Originel. Mais son désistement fut entravé par quatre maigres filets lumineux, provenant chacun d'une masse colorée et se dirigeant vers un même point imaginaire. Ainsi fut la scène : quatre amas monochromes cherchant à se rejoindre pour quelque raison obscure. La pointe de chaque futur lien progressait lentement, très lentement. La notion de temps n'existant pas, il était impossible de donner la durée exacte de ce mouvement. L'attente prit fin lors du contact entre les quatre filins lumineux ; qui se fit précisément au même moment. Aux premiers abords, le résultat de cette liaison fut une absence totale de réaction. Puis les masses se comportèrent de façons étranges : elles tressautèrent, agitées de nombreux soubresauts. Si Ethyla avait pu disposer d'un visage, il aurait arboré un grand sourire ; le cours des événements suivait ses prévisions. Enfin l'espoir l'étreignait de toutes ses forces. Alors que les spasmes secouaient toujours les amas colorés, une invagination se dessina à l'exact opposé de la base de la liaison. Brusquement une violente aspiration attira toute la masse d'énergie vers le lien. Alors que l'invagination se développait à une vitesse fulgurante, toute la matière se condensait et se compressait de manière à circuler dans le filin, qui se révéla être un conduit qui éjectait par petites doses le contenu des amas au point de liaison. Finalement, tout ce qui resta des immenses ensembles unicolores était une sphère légèrement aplatie d'où sortaient quatre lignes, dépérissant à vue d'œil. Tel fut l'aboutissement de la naissance de cette nouvelle énergie : un globe agité de vagues rouges, vertes, jaunes ou bleues ; parfois se recouvrant, se mélangeant ou se percutant. Ethyla hésita. Une inconnue dont on ne connaît pas les possibilités mérite la plus grande prudence. Il se contenta d'observer son évolution sans intervenir, du moins pour le moment.
La puissance, mot si lourd qui manipule le plus innocent. Son évocation masque d'une brume épaisse ses multiples facettes plus nombreuses les unes que les autres, de la cruauté la plus abjecte à la compassion la plus intense. Ainsi, l'Originel failli apprendre à ses dépends que cette puissance traîtresse peut émerger de n'importe où et qu'elle a la fâcheuse manie de le faire au moment le plus improbable. Les quatre entités qui occupaient le volume entier de la sphère continuaient leur affrontement. Chacune cherchait à prendre le dessus sur les trois autres. Cependant leur quantité respective étant la même, ces confrontations semblaient devoir durer jusqu'à des temps prédestinés à l'oubli. Écoutant la jeune pousse de l'espoir, Ethyla décida d'accorder plus de crédit à ce monde qu'aux précédents ; dont la durée de vie avait été bien inférieure à cette dernière création. Les chocs entre couleurs augmentaient sensiblement le volume de la sphère ; il le voyait mais ne s'en inquiétait pas : ce gain de taille paraissait minime. Détruire cette œuvre ratée fut sa première intention. Alors qu'il concentrait en lui assez de Rèïnaï pour pouvoir anéantir purement et simplement cette nouvelle erreur de parcours, cette dernière réagit d'une manière surprenante. Les quatre énergies se figèrent dans le même temps. Puis la sphère se mit à gonfler à une vitesse défiant toute compréhension, comme si elle s'alimentait du vide environnant. Ethyla supposa que cela correspondait à une réaction de défense. Mais le moment était mal choisi pour s'interroger sur le pourquoi de ce comportement. La recherche d'un moyen de stopper sa progression était la priorité du moment.
La peur, mot si courant, connu de tous et de chacun sans en être pour autant reconnu et accepté. Son évocation rappelle que la cage qu'il édifie conditionne le plus brave, même muni d'une serrure l'isolant de tout autre sentiment. Le dévoreur de vide produisit cet emprisonnement sur son créateur. Face à cet appétit, même Ethyla défaillit et préféra pendant un moment prendre la fuite plutôt que faire face. Mais à quoi bon fuir si cette chose dévore tout sur son passage ; l'Originel en vint à regretter d'avoir créer cette nouvelle forme d'énergie. Mais tout de même, cette dernière provenait de son noyau, du plus profond de lui même. Dans ce cas, pourquoi s'en prendrait-elle à lui ? Probablement pour être sûre qu'aucun préjudice ne lui sera jamais occasionné. Il décida alors d'offrir en sacrifice une partie de lui-même à ce gigantesque glouton. Il détacha alors une partie de son énergie pure condensée et la laissa dériver vers son funeste destin. Comme Ethyla l'avait espéré, le fragment de Rèïnaï fut immédiatement absorbé par la sphère, qui arrêta dans l'instant sa démentielle croissance. Elle en vint même à se comprimer sur elle-même. Les violents mouvements qui avaient agité les quatre couleurs se muèrent en lents et langoureux entrelacements. Alors que la sphère atteignait sa taille définitive, qui au passage était bien inférieure à celle qu'elle avait pu acquérir durant son repas pantagruélique, l'Originel constata que l'ajout de son Rèïnaï avait stabilisé les quatre constituants de la nouvelle énergie, mais également que ces entités adoptaient des formes, des consistances, des volumes et des aspects différents ; phénomène qu'il ne connaissait pas dans son monde où "dispersion" était le nom de la loi régissant toute chose. Chaque couleur diversifia ses apparences et une sorte d'entente s'instaura entre elles : chacune occupait une place aucunement revendiquée par une autre, leur interaction était fait de relations dominants-dominés mais chacune avait ses forces et ses faiblesses ; ainsi un équilibre dynamique était toujours respecté. Ethyla s'approcha de cette nouveauté, qui dorénavant faisant partie de lui, enfant légitime de son Rèïnaï. Il fit le tour de ce nouveau tableau et contempla le devenu de ses quatre couleurs. Le vert avait adopté la complexité d'une beauté à la fois majestueuse et discrète. Son imposante présence avait créé les chaînes de montagnes, certainement perçues comme les plus grandes et les plus belles sculptures visibles au monde. Son calme s'exprimait à travers les gracieuses plaines et collines, berceaux de plénitude respirant la sérénité. Sa discrétion avait élue la forme de petits grains rocailleux ou sablonneux ; noble esprit de groupe mais néanmoins redoutables envahisseurs. Le bleu opta pour l'illusion d'une apparence sage et réfléchie. Avec les mers et les océans, il s'étirait sur d'immenses surfaces qui, selon ses humeurs, dormait d'un sommeil profond ou grondait d'une fureur apocalyptique et recelait dans ses profondeurs abyssales des mystères dissimulés, pour certains à jamais révélés. Les torrents, rivières et ruisseaux exploraient les monts et les vallées d'une curiosité dévorante. Son masque chimérique passait également par la pluie, fine et rafraîchissante, épaisse et fouettant. Le jaune choisit de tout englober sous une forme invisible. Partout il s'insinuait, furtif, impalpable et pourtant oppressant. Son manque de consistance le faisait envahir chaque parcelle d'espace. Sa transparence lui ouvrait les portes du ciel. Ses yeux s'infiltraient en quelques souffles dans toutes les situations. Ses soudaines sautes d'humeur soulevaient les rochers les plus lourds et agitaient les flots. Le rouge décida de n'exister qu'en diverses formes associées à ses trois congénères. Parfois il se dotait d'une forme dansante, harmonie de crépitements et d'ondulations voluptueuses. En d'autres occasions, il voyageait à l'image d'une coulée immaculée multipliant sacrifices et destructions. On le trouvait également dans les méandres des cieux lorsqu'il réunissait sol et nuages en un court flot de lumière bleutée. Chacune de ces entités représentait une face du monde. Chacun de leur mouvement ou association était rendu possible par l'intervention du Rèïnaï. Ce même Rèïnaï qu'Ethyla avait légué pour éviter sa propre destruction. Cette énergie pure nourricière circulait partout, en toute chose. Même invisible, elle était source de symbiose. L'Originel baptisa alors chacune de ces entités : le vert devint la Terre, le bleu se nomma l'Eau, le jaune porta le nom d'Air et enfin le rouge fut baptisé le Feu. Ainsi l'existence de nouveau monde repose sur ces quatre constituants : les quatre Éléments. Devant l'euphorie de son travail enfin réussi, Ethyla en oublia son propre équilibre. Son noyau d'énergie pure n'étant plus complet, il risquait de se dissoudre et probablement d'être absorbé par sa création. Pour se maintenir à un stade cohérent, il décida de prendre une forme physique définitive. Ainsi, il abandonna du même coup sa vie de pèlerin des mondes et se condamna à exercer ses talents et pouvoirs sur un seul et même monde. Par voie de conséquence, il atterrit à la surface d'un sol neuf et encore inexploré. Bercé par la fierté, il dévora des yeux les nombreuses façades de ses quatre éléments. Devant tant de dynamisme, Ethyla voulut s'unir au monde, partager avec lui cet élan de volonté et de vigueur. Il décida alors de façonner son apparence avec le charme de cette majestueuse symbiose.
La vie, mot si empreint de significations, toutes plus hétéroclites les unes que les autres. Son évocation profile un des mystères les plus opaques jamais pensé ; même engendrée d'elle-même, elle est la plus incapable de répondre à sa propre raison d'être. Ainsi, l'édifice où l'Originel était sur le point d'enfermer son Rèïnaï serait le premier capable de se mouvoir selon une volonté qui lui serait propre, tout en étant fait de matière palpable. Le temps de son immatérialité était révolu. Des centaines de fragments rocheux formèrent un gigantesque boyau imparfait, rappelant les méandres des cavernes souterraines, se terminant par une extrémité pointue et effilée. Le corps et la queue étaient nés. L'autre terminaison, toujours béante, vit la naissance de la tête, qui avait la même allure que celle des animaux que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de serpents. A ceci près que ses mâchoires étaient vides et ses yeux creux. Ses flancs firent pousser quatre importantes excroissances rocheuses, qui s'articulèrent pour créer les pattes. Lacs et étangs s'asséchèrent pour occuper l'intérieur des mâchoires en se solidifiant. Des centaines de dents tranchantes prirent ainsi forme sous l'apparence de blocs glacés turquoise. L'extrémité des doigts de chaque patte accueillit également ces armes tranchantes, porteuses d'une éternelle fraîcheur. De chaque côté de ses mâchoires supérieures, de fins filins rougeoyants grandirent en se laissant porter par le vent environnant. A chaque ondulation, ces multiples moustaches égaraient un foisonnement d'étincelles virevoltantes et d'innombrables braises incandescentes. Leur finesse n'avait d'égale que leur longueur qui parcourait et enveloppait l'ensemble de ce nouveau corps. Pour finir, ses yeux se remplirent de nuages, qui passaient du blanc laiteux au gris sombre et oppressant. Ainsi naquit le nouvel Ethyla, Maître des éléments. Cette nouvelle apparence lui demanda quelques temps d'adaptation. Passer d'un stade où tout contenir et s'imprégner de tout était chose permanente, à celui où la sensation de présence ne s'étend qu'aux limites d’une coquille n'était pas chose aisée. Mais le Rèïnaï qui circulait partout en ce monde lui fit rapidement retrouver des repères. Les quatre éléments lui appartenaient désormais. Il pouvait les mélanger et les moduler à souhait. C'est dans cette voie qu'il se rendit compte que rien dans ce monde n'évoluait selon une volonté autre que la sienne. Son imagination engendra formes et assemblages mouvants, tous résultats de diverses combinaisons des quatre éléments. Eux - mêmes alimentés du Rèïnaï circulant dans le monde, chacun eut sa propre vie et ses propres yeux pour guider ses pas. La vie s'éveilla pour la première fois sous forme d'animaux et de plantes de formes assez simples, à la conscience limitée, voire quasi-inexistante, et au Rèïnaï peu abondant. Chacun d'eux avait une dose de chaque élément différente. Ils peuplèrent le monde entier. Chaque parcelle de ce monde fut envahi par cette vie : les océans, les rivières, les vallées, les monts, les déserts ou encore les cieux développèrent des formes de vies étonnantes, pour certaines farfelues.
La création, mot si injuste, exclusivement réservée à une catégorie restreinte d'être. Son évocation respire l'intelligence, une conscience supérieure, une ouverture d'esprit et un irrémédiable danger. Jusqu'à maintenant, la vie que le Maître des éléments avait insufflé dans toutes ces carcasses mouvantes n'étaient que produits d'instincts et de réflexes. Aucun n'était capable d'imagination, de nouveauté, de création. Telle serait l'aboutissement de son œuvre : des races d'êtres développant la réflexion à travers une conscience accrue. Mais Ethyla savait que créer des êtres aussi proches de lui ne serait pas sans dangers. Depuis l'établissement du lien entre sa personne et ce monde, il était acquis que sa volonté ne pouvait tout contrôler. Mais le risque ne valait-il pas la peine d'être couru ? Peut-être ces peuples feraient-ils la fierté de leur Maître. Ainsi il sculpta quatre nouvelles races de deux individus chacune. Un par un, les éléments prirent chacun une race à partie. Naquirent alors les quatre races dominantes du monde. Les humains, favoris du feu, les sylans, sous la tutelle de l'eau, les etnains, représentants de la terre, et les stratons, enfants de l'air. Les races furent dispersées aux quatre coins du monde et Ethyla les laissa évoluer et se développer sans exercer le moindre contrôle sur eux. Chacune progressait dans différents domaines et privilégiait tel ou tel domaine de connaissances. Quand enfin vint l'heure de la rencontre entre ces quatre races, Ethyla fut émerveillé de voir qu'ils choisirent la voie de l'entente et de l'entraide. Ce partage fut accompagné de progrès fulgurants : les bâtisses miroitant de beauté et de majesté s'élevèrent dans tous les royaumes, les cartes furent dessinées avec autant de précision que le permettait les explorations de plus en plus nombreuses, les érudits échangèrent connaissances et centres d'intérêts. Ethyla ne pouvait qu'être fier de cette réussite. Mais alors que le temps passait, la maturation des races dominantes ne cessait de croître. A tel point qu'un événement déterminant vint chambouler le point de vue du Maître. Les quatre races apprirent au fur et à mesure à contrôler les quatre éléments. Le plancher élevé de leur conscience se comporta comme un vecteur pour le Rèïnaï qui circulait en eux. Ce nouveau domaine, que les races appelèrent unanimement la magie, se développa à une vitesse qu'Ethyla même eu du mal à apprécier. Ainsi ce fut avec cette expérience qu'il se rendit compte qu'il ne tenait pas les rennes des quatre races aussi fermement qu'il l'avait cru. Mais jamais ne lui vint l'idée de stopper cette progression. Seul il ne pouvait évidemment pas gérer cette énorme expansion. Les dragons virent alors le jour. Ethyla les créa dans un seul but : surveiller, voire tempérer, la progression des quatre races dominantes tout en ne représentant aucun danger pour elles. Il façonna six races de ces créatures : les dragons bleus, fiers arpenteurs des océans ; les dragons rouges, redoutables cracheurs de feu ; les dragons noirs, gardiens d'interminables cavernes et souterrains ; les dragons verts, camouflés dans les épaisseurs des forêts ; les dragons brumeux, espions des secrets nocturnes ; les dragons argentés : souverains parmi les souverains. Ethyla avait tout contrôle sur les dragons, gardiens des quatre races : ainsi était leur hiérarchie.
Le fonctionnement fondamental de Raiakh était maintenant en marche. C'est dans ce monde qu'évoluent nos âmes, forgées avec son essence. N'oublie pas, toi, simple être qui a lu ces quelques pages, vénère la vie qui t'as été donnée et respecte chaque créature qui possède ce même don.
STYLARO, Prêtre-gardien de l'Air.
Auteur : Julien
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3.
Unité 1 - Prologue - La Forteresse (Julien)
(par
Kévin, ajouté le 18/05/05 18:13)
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| Quelques graviers roulèrent le long de la pente; bousculés par deux silhouettes qui avançaient lentement dans la nuit. L'épais voile de nuages qui recouvrait la lune et les étoiles les forçaient à avancer prudemment dans les chemins sinueux et accidentés des Majestés orientales. En silence, ils progressaient vers un point lumineux qu'on apercevait au loin entre les branches sèches d'un bois d'arbres morts. Autour de ces deux ombres larges d'épaules, la nature paraissait stérile : aucunes mousses ou lichens ne poussaient sur les roches, l'herbe avait cédé sa place à la poussière et à une fine couche de sable gris sur les chemins, les arbres étaient aussi nus qu'au plus profond de l'hiver. Même le chant des grillons avait déserté ce paysage hostile. Malgré ce panorama rebutant, les deux formes poursuivirent leur route vers le point lumineux qui se transforma bientôt en une framboise de points brillants, comme un essaim de lucioles. Après avoir traversé le bois, principal obstacle entre eux et leur destination, ils se rendirent compte que la myriade de lumières, il y a quelques instants, était en réalité une multitude de brasiers allumés en différents points d'un immense édifice. Les chemins qui suivirent, plus larges et manifestement déjà martelés par des milliers de pas, facilitèrent leur marche. Après une petite heure, les deux individus se retrouvèrent au pied d'un mur si haut que son extrémité même se confondait avec le noir du ciel. - Nous voilà enfin à la forteresse inconnue, lança la plus grande des deux silhouettes d'une voix grave. - En effet, lui répondit une voix plus aiguë et nerveuse. Mais je te répète que ce n'est pas raisonnable d'être ici. - Raisonnable ? En fermant les yeux, on croirait entendre un volant ! Peut-être as-tu simplement peur ? - Non... mais tu ne trouves tout de même pas que cette forteresse, en plus d'être gigantesque, est inquiétante. - Il est vrai que le vieux nous l'avait décrite moins imposante. Mais depuis quand deux etnains devraient-ils craindre quoique ce soit d'un tas de blocs de pierres, aussi grand soit-il ? - Et ces feux ! L'endroit est forcément occupé ! Je doute que croiser des mercenaires ou même des militaires ennemis au milieu de la nuit, loin de tout, soit une bonne chose. Nous ne sommes même pas armés. - Il suffit d'être discret ! répondit le grand etnain d'un ton agacé. Nous jetons un rapide coup d'œil à l'intérieur et nous déguerpissons aussitôt. Les occupants n'auront même pas le temps de nous entendre respirer. - J'espère que tu dis vrai. Plus vite nous serons rentrés, mieux je me porterai. Les deux compagnons longèrent les murs noirs et humides jusqu'à se retrouver face à l'océan. La vaste étendue d'encre se situait à moins d'une heure de marche. Tout en avançant tranquillement, le premier des deux etnains scrutait chaque coin, chaque pan de mur. Enfin, il fit signe à son compagnon d'approcher et lui murmura de sa voix grave : - Regarde cette série de pierres : elles ne sont pas aussi bien soudées que les autres. Je peux monter par là. - Mais Ram, regarde ! dit-il en pointant l'index vers une vive lumière. Il y a un feu à une dizaine de foulées de l'endroit où tu vas arriver. Tu risques d'être repéré avant même d'avoir fini ton escalade. - Écoute moi, Isami. Je serai aussi prudent et discret qu'on peut l'être. Toi, tu resteras ici. Si un danger approche, n'hésite pas à m'appeler, je ne serai pas loin. Sans attendre, le dénommé Ram commença l'ascension de l'obstacle de pierre qui le séparait de l'intérieur d'une forteresse que les anciens décrivaient comme maudite et emplie de ténèbres. Isami entendait encore le vieux de leur village leur raconter moult histoires sur cet endroit reculé d'Yni. D'après lui, aucun homme ne serait sorti indemne d'un voyage dans cette partie du Monde. Les seuls rescapés étaient rentrés dans leurs familles fous ou amnésiques ; certains parlaient de fantômes, d'êtres invulnérables, de douleurs indescriptibles et d'autres folies auxquelles personne n'avait trouvé de significations. Il avait également entendu dire que quelques mages avaient rendu visite à ces pauvres hommes. Mais, comme toujours, ils n'avaient révélé à quiconque les conclusions qu'ils avaient pu en tirer. Maintenant que Ram avait réussi à l'amener ici, Isami se sentait de plus en plus oppressé par l'obscurité de la nuit et le silence pesant dans lequel baignait cet édifice, pourtant occupé. Une dernière fois, il voulut persuader Ram de quitter l'endroit sans attendre. Mais ce dernier avait déjà entamé la deuxième moitié de son escalade ; à cette distance, lui parler sans attirer l'attention paraissait risqué. Il le laissa donc continuer. Malgré un aspect imposant et apparemment peu souple, Ram parcourait la paroi avec une facilité qui trahissait une longue expérience. Arrivé à la limite entre l'obscurité nocturne et la clarté du feu dont les flammes montaient à quelques six pieds de hauteur, il s'arrêta et cala ses mains et ses pieds dans des écarts assez larges pour lui permettre de rester immobile. Là, son regard parcourut le chemin de garde éclairé par l'immense lanterne : ni ombre ni mouvement ne retint son attention autour de cette dernière. Il s'aventura ensuite au bord même de la muraille. De là, il put voir d'un bout à l'autre du rempart : l'endroit était totalement désert. Aucune silhouette n'arpentait les plates-formes de bois ou de pierres et les points de garde étaient inoccupés. Ram plaça alors son regard largement au-dessus des créneaux de la muraille qu'il venait d'escalader. Les autres murs et étages de la forteresse ne donnèrent pas meilleurs résultats ; « abandonnée » fut le premier mot qui vint à l'esprit de Ram. Pourtant sa logique lui criait le contraire. Les feux de vigiles étaient trop grands et trop vivaces pour ne pas être entretenus régulièrement. Pour vérifier l'absence totale d'occupants, Ram tira de la poche de sa veste un caillou de la taille d'une noix. Prêt à déguerpir au moindre bruit suspect, il lança la pierre sur le chemin de garde. Elle rebondit deux fois et roula sur les blocs de pierre jusqu'à sa chute. Quelques secondes après, le projectile atteignit le plancher d'une des cours intérieures dans un bruit métallique qui se répercuta dans l'enceinte de la forteresse. En raison de l'étonnant silence environnant, le bruit raisonna longtemps ; si bien qu'Isami perçut lui aussi le tintement de la pierre sur le métal. Pendant plusieurs minutes, Ram se tint aussi immobile que les roches sur lesquelles il était appuyé. Il cherchait à repérer le moindre bruit qui aurait trahi une quelconque présence. Seul le vent vint répondre à ses attentes. Pendant ce temps, Isami essayait, à grands renforts de gestes, d'attirer l'attention de son compagnon. Il avait de plus en plus de mal à rester tranquille. Si une forte amitié ne le liait pas à Ram, cela ferait longtemps qu'il serait parti ; il ne serait d'ailleurs peut-être jamais venu. Une atmosphère étouffante l'entourait au fur et à mesure que Ram se rapprochait de l'intérieur de l'édifice. Malgré les efforts de son ami, Ram ne se retourna pas. Poussé par une curiosité dévorante, il passa par dessus les créneaux qui lui faisait face et resta un moment accroupi. Il venait de pénétrer dans la forteresse inconnue, celle dont la réputation la faisait passer pour l'endroit le plus sombre et le plus mystérieux du Monde. Alors qu'il commençait à se relever, il sentit un froid terrible s'emparer de lui. Par réflexe, il voulut croiser les bras mais rien ne se produisit. Le reste de son corps suivait la même voie. Il était littéralement gelé ; seuls ses yeux bougeaient encore. Ces derniers cherchaient fébrilement celui qui pouvait être responsable de son état ; car il était convaincu que, en dépit de toutes ses précautions, un sorcier l'avait repéré. Malgré sa paralysie, il perçut distinctement un bruit de pas derrière lui, des pas lents et assurés. Tandis qu'ils se rapprochaient et s'arrêtaient tout près de lui, Ram tentait désespérément de tourner la tête afin de découvrir son agresseur. Puis le silence s'imposa. Pas un silence naturel, animé quelquefois d'une légère brise qui caresse les oreilles, mais un silence vide, sans consistance et pesant à la fois. Durant une brève seconde, Ram pensa que la surdité venait de le toucher, que la personne derrière lui l'avait définitivement privé du plaisir de l'ouïe. Toujours immobile, il guettait le moindre son qui pouvait accompagner les mouvements du feu devant lui. Soudain, un léger sifflement, qui lui parut d'abord lointain, résonna plaintivement. Aigu et régulier, ce sifflement s'amplifia de seconde en seconde jusqu'à devenir douloureux. Contrairement à un son ordinaire, la vive douleur qu'il ressentait n'attaquait pas ses oreilles mais l'intérieur même de son crâne. A cet instant, il aurait fait n'importe quoi pour stopper ce sifflement. Il le sentait se propager dans sa tête comme une multitude d'aiguilles qui avancerait en piquant toutes au même endroit au même moment. Bientôt, cette douleur lancinante et son sifflement insupportable atteignirent ses yeux et tout devint blanc. Les pupilles de Ram ne distinguaient plus rien. Ce dernier n'eut pas le temps de chercher à comprendre ce nouveau phénomène : le sifflement aigu se dissipa lentement ; avec lui, le froid qui lui avait engourdi les membres s'effaça au profit d'une confortable chaleur. Ram sentit alors sa conscience échapper à son contrôle et s'évanouit.
Au bas de l'édifice, Isami ne tenait plus en place. Son compagnon était parti depuis trop longtemps. Il l'avait pourtant prévenu qu'encore une fois, son impatience et sa curiosité allaient lui amener des ennuis, graves peut-être cette fois. Depuis qu'ils se connaissaient, Ram avait toujours été la cause d'innombrables problèmes, suite à ses désobéissances et la fâcheuse manie qu'il avait de ne jamais suivre les conseils des plus âgés. Isami se rappela alors du jour où Ram avait entendu dire que le grand bois qui bordait leur village abritait un dragon épineux. Sans tenir compte des dangers d'une escapade à pied au milieu de la nuit, il avait entraîné Isami au cœur du bois. Mais, les dragons faisant défaut, ce fut à un groupe de taureaux sauvages qu'ils eurent à faire. De retour au village, leurs parents ne purent que constater les dégâts. Un des taureaux avait presque encorné Ram et ce dernier s'en sortait avec une jambe et plusieurs côtes cassées. Isami avait, pour sa part, eu droit à un bras et une omoplate cassés. Heureusement pour eux, le magicien du village leur avait prodigué des soins efficaces. En d'autres circonstances, ce souvenir l'aurait amusé mais aujourd'hui, la situation ne laissait pas de place au rire. Isami commençait à sérieusement s'inquiéter pour son ami. « Il a dû se faire attraper » fut la première pensée qui lui vint. Pourtant, il avait beau tendre l'oreille et prêter attention à chaque bruit en provenance de la forteresse, il ne percevait que la plainte du vent qui frappait les murailles. Il n'osait pas crier son nom de peur d'être repéré. Oubliant alors toute prudence, il entreprît de gravir le mur d'enceinte par la même voie que Ram. Alors qu'il prenait appui sur la première pierre légèrement décalée, il entendit un bruit de frottement au-dessus de sa tête. D'un bond, il recula et put ainsi voir ce qui avait provoqué ce bruit. - Ram, dit-il d'une voix faible mais visiblement rassurée, descends vite ! Isami percevait difficilement les mouvements de Ram, mais remarqua néanmoins qu'il s'appuyait sur les pierres du mur et tenait à peine debout. - Ram, qu'attends-tu !? dit Isami d'une voix suffisamment forte pour permettre à son compagnon de l'entendre. Ne me dis pas que cette petite ascension t'a abattu à ce point, je ne te croirai pas. Maintenant reviens ici ou je me ferai une joie de te faire descendre sans passer par le mur, ajouta-t-il avec un léger sourire. L'etnain resté au pied de la muraille avança de quelques pas pour surveiller les alentours. Il n'y avait toujours personne. Le vent arrachait toujours des nuages de poussière aux chemins caillouteux et la nature semblait toujours aussi absente. Isami fit demi-tour en jetant toutefois un dernier coup d'œil par dessus son épaule. Il leva ensuite la tête vers son compagnon qui devait avoir déjà bien entamé sa descente. C'est alors qu'il se figea d'effroi : Ram n'avait plus que les jambes et le bassin sur le mur de la forteresse ; le reste pendait mollement le long de la paroi. - Mais qu'est-ce qui te prends !? cria Isami trop effrayé pour faire attention au vacarme qu'il générait. Aurais-tu perdu la tête ? Pendant qu'Isami s'époumonait en criant des mises en garde, le corps de Ram glissait ; lentement certes, mais sa chute paraissait inévitable s'il ne se reprenait pas rapidement. Dans cette position inerte, il ressemblait à un chiffon posé négligemment sur le bord d'une table. Dès que ses cuisses arrivèrent au bord du mur de pierres froides, dernière limite entre sa vie et sa mort, il fut happé par le vide. Mis à part le bruit de frottement de sa veste sur les pierres, la chute de Ram fut d'un silence effrayant. Aucun cri. Ram tombait comme un pantin désarticulé sans produire le moindre son. Isami serrait sa tête entre ses mains et gardait la bouche grande ouverte, comme s'il était devenu momentanément muet. Durant la chute mortelle de son ami, il ne put effectuer le moindre mouvement. Le dos de Ram percuta le sol dans un craquement sourd et il roula sur les graviers gris jusqu'à se retrouver face contre terre. Isami, tremblant, n'osait pas s'approcher. Il fixait le corps allongé à une demi-douzaine de pas, guettant un mouvement qui trahirait sa survie. - Ram ? appela-t-il d'une voix faible et essoufflée. Tu m'entends ? Son interlocuteur répondit d'un grognement. N'en croyant pas ses oreilles, le jeune etnain crut d'abord à une erreur de sa part. Peut-être était-ce sa seule imagination qui l'avait trompé ou alors le vent qui se serait engouffré dans un recoin de la muraille. En s'approchant de quelques pas, Isami vit en effet que le dos de la chemise de Ram s'élevait et s'abaissait, lentement mais régulièrement. Plein d'espoir, Isami se précipita vers le blessé. Il s'agenouilla et le retourna. Un mince filet de sang s'échappait du coin droit de sa bouche. - Il est vivant ! s’écria Isami un large sourire aux lèvres. Mais comment as-tu survécu à une telle chute !? Il leva les yeux vers la muraille. - C'est incroyable. En reposant le regard sur le survivant, il laissa échapper un cri de stupeur. Ram le fixait avec un regard que le jeune etnain ne connaissait pas : ses yeux, au lieu d'être marrons et pétillants de vie, étaient devenus blancs, translucides et d'aspect gélatineux. Il s'approcha de ces yeux étranges en se murmurant à lui-même : - Qu'est-ce que ça veut dire ? Soudain, il sentit quelque chose se refermer sur son cou. Il fit alors un brusque bond sur le côté. Mais ceci ne desserra pas l’étreinte ; au contraire, Ram le maintenait fermement. La surprise fut la première émotion qui envahit Isami. Puis la douleur dans sa gorge et sa poitrine le ramena à la réalité. Ram faisait preuve d'une force hors du commun : il ne lui fallut que quelques secondes pour totalement priver son compagnon d'air. Malgré les coups que lui assenait ce dernier, Ram ne bougeait pas. Dans ses efforts désespérés pour échapper à l'étranglement, il trébucha et fut plaqué au sol par son ami d'enfance, toujours animé d'une force prodigieuse et d'une folie inexplicable. Alors que le pauvre Isami sentait sa poitrine comme enflammée, Ram appuya son genou gauche sur les côtes de sa victime. Mais la douleur qui suivit les fractures de celles-ci n'eut que peu d'effet sur Isami. Ce dernier ne sentait plus rien, ni les ongles dans la chair de sa gorge, ni les violentes morsures des côtes cassées qui s'entrechoquaient sous le poids de Ram. La seule chose qu'il pouvait encore ressentir était une agréable fraîcheur qui le débarrassait de toutes ses souffrances. Ses yeux mi-clos accordèrent un dernier regard à celui qui, pendant près de seize ans, avait été son ami le plus proche et qui aujourd'hui était devenu l'auteur de sa mort. Tout ce qu'il vit fut une paire d'yeux blancs et un visage inexpressif. Dans un dernier souffle, il articula pour lui-même : - Qu'est-ce que ça voulait dire ?
Auteur : Julien
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4.
Unité 2 - La Réunion des avhles (Julien)
(par
Kévin, ajouté le 01/06/05 07:59)
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| Les gouttes d'eau se fracassaient sur le sol de pierre dans un tintement régulier rappelant les éternels "tic-tac" des grandes horloges. La pluie battante à l'extérieur avait réussi à se frayer un passage entre les tuiles de la haute tour, restée longtemps à l'abandon. Pourtant ni les fuites du toit ni la violence de l'averse ne semblaient déranger l'assemblée qui se tenait dans cette grande salle circulaire. Quinze silhouettes se tenaient assises autour d'une grande table, dont les bords suivaient exactement le tracé des murs de la salle. Cette lourde pièce de bois, manifestement très ancienne à en juger par les craquelures et les moisissures qui y fleurissaient, se divisait en quatre parties, chacune caractérisée par une couleur, dont la peinture était écaillée en de nombreux endroits : bleu, rouge, vert et jaune. Chacun des quinze occupants étaient vêtus de grandes capes marrons vieilles et délavées, encapuchonnés, immobiles et silencieux et disposaient de fauteuils aux accoudoirs de bois munis d'un dossier qui dominait chaque tête d'une quarantaine de centimètres. Aucune parole, aucun regard, aucun mouvement ne vinrent troubler la paix qui régnait ; jusqu'à ce qu'une petite forme noire apparaisse sur le rebord d'une des fenêtres accompagnée de quelques battements d'ailes. Cette soudaine apparition n'attira cependant pas l'attention des quinze individus qui paraissaient pétrifiés et gardaient la face penchée vers la table ; le seul détail qui trahissait leur respiration était une légère brume blanche qui émanait à intervalles réguliers de l'obscurité de leur capuche. Un brusque éclair déchira la nuit et révéla ainsi l'identité du petit visiteur : il s'agissait d'un jeune corbeau. Ce dernier scrutait les ténèbres en clignant parfois de ses yeux ronds et vifs. Après avoir ouvert ses ailes encore malhabiles du fait de son jeune âge, il s'envola pour parcourir quelques mètres jusqu' au centre de la table. Il s'y posa et se raidit pendant plusieurs secondes. Il semblait écouter le l'écho du battement de ses ailes sur les pierres apparentes et la charpente pourrie au-dessus de sa tête. Enfin l'oiseau d'ébène lâcha un croassement, qui dans ce silence de plomb parut assourdissant. Aussitôt, la silhouette qui lui faisait face leva brusquement la tête, le fixa en poussant un long soupir et lui tendit son bras droit recouvert de sa cape, si bien que même sa main n'était pas visible. Le jeune corbeau se lissa les plumes de l'aile gauche mais ne bougea pas davantage. Par trois fois, le sombre volatile recommença son manège ; néanmoins, le bras qu'on lui tendait restait disponible sans bouger. Pas un des quatorze témoins de la scène n'avait encore réagi à l'apparition du visiteur à plumes. Le corbeau paraissait jauger la patience de la statue qu'il avait réveillé. Finalement ce fut la sienne qui vacilla la première ; il se percha sur l'avant-bras qu'on lui offrait et se raidit de la même manière qu'à son arrivée. Porté jusqu'à l'ouverture de la longue capuche, même l'oiseau ne pouvait distinguer les traits de son interlocuteur. Mais convaincu que son perchoir lui prêtait toute l'attention nécessaire, le jeune corbeau s'engagea dans de longs et plaintifs croassements. Malgré le vacarme insupportable de ces cris, personne ne chercha à l'interrompre. N'importe quel individu assistant à cette scène aurait certainement cru que les quinze ombres écoutaient avec soin les paroles stridentes du volatile. La fin de ce discours fut ponctuée par la lumière bleutée de la foudre, accompagnée quelques secondes plus tard de son éternel complice, le tonnerre. A l'extérieur, la pluie mourut avec la fin des roulements de l'orage. La nuit reprit alors ses droits de mutisme sur la nature. Seules les gouttes encore accrochées aux branches des arbres ou aux toits pouvaient perturber le repos des environs. Dans la salle de réunion, le tintement de l'eau s'était de nouveau imposé comme seule source de bruit. La silhouette approcha le corbeau de son visage jusqu'à ce que la tête de l'oiseau se retrouve elle aussi prisonnière de l'obscurité de la capuche. Un susurrement s'en échappa ; profond et caverneux, on aurait juré entendre le sifflement du vent à l'entrée d'une grotte. Comme un signe d'approbation, l'oiseau noir croassa une dernière fois, retourna se poser au centre de la table et n'esquissa plus le moindre mouvement.
- La réunion peut commencer, prononça la voix grave et monotone de l'ancien interlocuteur du corbeau, qui se tenait maintenant droit dans son siège, les bras croisés. Chacun leur tour, les convives levèrent la tête vers la seule voix de la salle. Lentement, ils s'enfoncèrent dans leur siège et attendirent la suite du discours. - Certains se demandent assurément la raison d'être de cette assemblée exceptionnelle. Elle est à l’initiative de notre Maître. Il exige un rapport précis sur les principaux points qui le préoccupent en ce moment. Il m’a donc transmis ses sujets d’inquiétude. La grande cape stoppa son intervention comme pour vérifier que chaque individu présent prêtait une oreille attentive à ses dires. - Sa majesté étant avide de nouvelles, continua-t-il, je vais commencer à l’instant. Chers confrères, qu’en est-il de la recherche des Temples ? Y a-t-il de bonnes nouvelles de ce côté-là ? De nouveau, le silence s’imposa. Il semblait qu’aucun des membres de la réunion ne voulait être le premier à répondre à cette question. Finalement, un individu assis à la partie verte s’adressa à la tablée, d’une voix plus sifflante que son prédécesseur. - Je ne sais pas ce que donne les investigations de mes confrères d’Yni, mais ce sanctuaire reste introuvable en Dholgha. - Je vois ; en est-il de même pour les autres ? questionna le chef de réunion. Tous approuvèrent d’un seul hochement de tête. Mais avant que la question suivante ne puisse être formulée, un des membres de la partie bleue prit la parole. - N’allez pas croire que je veuille aller à l’encontre des ordres de notre Maître, mais nous est-il réellement possible de retrouver les Temples ? Je vous rappelle qu’ils ont été créés pour se dérober à notre attention ; ils sont aussi invisibles pour nous que le soleil en pleine nuit. Selon moi, à moins que l’un d’entre nous ne tombe dessus par hasard, le Créateur réussira à nous cacher ces édifices aussi longtemps qu’il le souhaitera. Suite à cette intervention, une des silhouettes installée à la partie rouge se redressa brusquement, faisant reculer son fauteuil dans un grincement aigu. Toutes les têtes encapuchonnées se tournèrent dans sa direction, attendant la suite des événements. Elle tendit alors le bras et désigna d’un doigt accusateur l’auteur de cette dernière remarque. Dans l’obscurité de la salle, on ne pouvait distinguer que l'extrême maigreur de ce doigt. - Blasphème ! Comment pouvez-vous douter, ne serait-ce qu’un instant, de la parole de notre Maître ? Il est notre chef et notre guide ! Toutes ses prévisions et ses initiatives ont toujours joué en notre faveur. Il est le seul à avoir pu résister au Créateur, et vous espérez que votre parole aura un quelconque impact face à la sienne ! A sa place, je ferai disparaître tous ceux qui n’ont pas une entière confiance en lui. - Ne vous enflammez pas ainsi, cher confrère, rétorqua l’intéressé avec une voix narquoise. Si je suis encore sous ses ordres, peut-être estime-t-il que mes services valent mieux que certains autres. - Comment osez-vous ? balbutia son adversaire. Ce dernier frappa des deux mains sur la table et murmura quelques mots avec une rapidité déconcertante. La silhouette assise à la partie bleue fut alors projetée vers le mur ; toujours assise sur sa chaire. Mais le choc fut évité de justesse grâce à un mouvement de bras du chef de réunion. - Vous êtes ridicule ! tonna-t-il. Cette réunion est censée informer notre Maître de l’avancement de vos recherches, et non régler les quelques différends puérils qui vous opposent ! Je suis seul ici à décider si l’un d’entre vous fait preuve d’infidélité. Il marqua alors une pause et fixa l’auteur de cette altercation pendant quelques secondes. - En attendant, reprit-il, j’estime que toute remarque constructive susceptible de nous aider sera la bienvenue. Maintenant, si vous le voulez bien, reprenons. Et je vous rappelle que notre Maître, même s’il n’est pas présent, suit intégralement cette réunion. La silhouette encapuchonnée qui avait été, malgré elle, écartée de la discussion reprit sa place et chacun prêta de nouveau attention au président de l’assemblée. - Nous sommes d’accord sur ce premier point, les Temples restent introuvables. Mais il ne faut pas se décourager pour autant, le temps joue en notre faveur et rares sont ceux qui seraient capables de nous faire obstacle. Autre sujet important directement en rapport avec les cinq sanctuaires : l’un d’entre vous a-t-il un quelconque indice relevant la trace des élus dont parlent les légendes ? Encore une fois, le silence répondit à sa question plus rapidement que ne le fit aucun des protagonistes présents. - Voilà qui est beaucoup moins réjouissant, reprit-il. Vous êtes pourtant tous conscient que la présence des élus est la fondation même de notre entreprise. - Pardonnez-moi de vous interrompre, plaça un membre assis à la section verte. Notre quête ne me paraît si désespérée que vous le laissez entendre. Pour ma part, mes unités ont repéré il y a peu une piste qui pourrait être celle de l’élu de la race verte, dit-il d’une voix mal assurée. - Vraiment ? demanda-t-il, peu convaincu de la véracité de cette remarque. Vos unités suivent donc une trace verte totalement pure ? - Eh bien..., commença-t-il. Nous ne pouvons pas encore nous prononcer quant à sa pureté, mais cela ne saurait tarder, assura-t-il maladroitement, visiblement embarrassé par la remarque de son supérieur. - Nous n’avons donc aucun indice fiable capable de satisfaire notre Maître, trancha-t-il froidement. Au risque d’aboutir à une impasse, nous continuerons donc avec la question des gardiens. Ce nouveau sujet provoqua plus de réactions parmi l’assemblée : certains remuèrent dans leurs fauteuils, d’autres s’avancèrent vers le bord de la table en appuyant leur menton, ou plutôt un repli de leur grande capuche qui y ressemblait, sur leurs mains croisées, si fines qu’on aurait pu les croire squelettiques. - J’attends donc vos dires à propos de la surveillance que vous aviez ordre de maintenir sur ces derniers, reprit-il. Je souhaite tout d’abord entendre les représentants du royaume d’Yni. La plus grande des trois silhouettes de la partie verte se leva et commença son discours d’une voix lente et monotone. - Je parlerai au nom de mes deux confrères et de tous nos vassaux. La plupart des gardiens foulant le royaume vert errent dans les replis du désert, ou se terrent dans de profondes cavernes. Ils sont difficilement repérables ; et pour cause, ils se gardent bien de dévoiler leur présence, il semblerait même qu’ils cherchent à nous éviter. Pour certains de mes confrères, ils auraient senti notre présence et nos intentions. Malgré cela, il ne nous est pas apparu qu’ils aient augmenté leur nombre. Leurs déplacements ne laissent présager aucun rassemblement ou quoi que ce soit de ce genre. Je ne pense donc pas que les gardiens représentent une quelconque gêne en Yni. Je n’ai rien de plus à ajouter. Il regarda ses deux compagnons qui, d’un hochement de tête, lui confirmèrent qu’il pouvait reprendre place à leurs côtés. - Merci de votre clarté, le remercia le maître de réunion. Toutefois, je me montrerai moins optimiste si j’étais vous. Les gardiens sont certainement les créatures les plus puissantes et les plus redoutables après le Créateur lui-même ; mais après tout, mon avis n’engage que moi. Je souhaiterais maintenant avoir le compte-rendu des représentants de Saram, finit-il d’une voix forte. Comme il y a quelques instants, seul un membre se redressa. Il appartenait à la partie rouge de la table. - Je serai la voix du royaume de Saram. Pour ma part, je dois vous avouer que les gardiens font apparemment preuve d’une discrétion plus que suspecte. Même lorsque nous engageons des recherches poussées, ils arrivent trop souvent à nous échapper. Les plus inquiétants restent les gardiens qui voyagent au clair de lune. Alors que certains convives étaient sur le point de prendre la parole, il coupa rapidement : - Certains d’entres vous seraient bien avisés de me faire remarquer que ces gardiens nocturnes ont toujours eu des comportements étranges et imprévisibles ; et qu’ainsi leur cas ne peut servir de référence. Pourtant, je vous assure qu’ils se regroupent trop souvent à notre goût. De plus, nos irruptions occasionnelles lors de ces « conseils » ont souvent déclenché des débandades ; réaction que nous trouvons démesurée si ces réunions ne cachaient rien de suspect. « Je ne peux donc que vous exprimer ma crainte, chers amis. Je suggère humblement à notre maître de nous accorder le droit de capturer et d’interroger, comme il se doit, plusieurs individus de chaque espèce de gardiens. - Son éminence sera mise au fait de cette demande, cher confrère. Je vous remercie ; veuillez vous rasseoir. Il marqua une courte pause et se tourna vers la partie bleue de la table. - J’attends le rapport d’Antys. Une fois encore, un représentant se leva : - Mon intervention sera très brève, annonça-t-il d’une traite. Dans cette partie de Raiakh, les gardiens ne laissent transparaître aucune étrangeté, même ceux se camouflant dans les flots. Nous ne présageons rien de fâcheux de leur initiative. Néanmoins, nos unités attachées à leurs traces ne relâchent pas leur attention. - Voici un état d’esprit qui devrait satisfaire notre Maître, le félicita le président. Je pense que certains devraient suivre son exemple. Un silence lourd de signification s’abattit autour de la table ; les représentants accusèrent le coup, tout en craignant d’être concernés par cette remarque. - Pour clore cette partie, poursuivit le maître de cérémonie, je laisse la parole au royaume de Sébos. Dès que le représentant d’Antys eut retrouvé sa place au milieu des siens, une silhouette de la partie jaune prit la parole : - Je parlerai au nom de Sébos. Comme vous le savez certainement, la filature des gardiens dans notre royaume est assez ardue. Nos efforts ne nous ont révélé que peu de choses nouvelles. Un grand groupe de gardiens forestiers s’est formé, il y a de cela quelques mois ; mais il n’est resté intact que très peu de temps. Selon nous, il n’y avait aucune organisation derrière cette assemblée. Néanmoins, il y a à peine trois semaines, mes unités ont repéré de justesse un gardien argenté. Toutes les têtes se tournèrent dans un même élan de surprise. - Êtes-vous sûr de ce que vous avancez ? questionna le chef de réunion aussi subjugué que les autres convives. - Absolument, je ne peux faire la moindre erreur. J’étais moi-même présent sur place lorsque ce souverain fit son apparition dans la partie est du bois du Mylarium. Nous l’avons surpris de nuit à proximité de Brim. Selon mes généraux, il se pourrait qu’il ait contacté un mage straton. Pour quelles raisons ? Nous n’en n’avons aucune idée. Cependant, cet événement m’a ouvert les yeux : je pense qu’il est temps pour nous d’entreprendre une intervention directe, d’imposer notre présence et notre suprématie au monde, avant que les mages ne s’unissent contre nous ; dans le cas où ils connaîtraient notre existence. - Voici un discours plein de surprises, admit le président. Mais vous savez bien que notre Maître n’a aucunement l’intention de dévoiler notre visage aux yeux du monde. D’après ses dires, il faudrait encore se méfier des mages et de leur ordre ; ils seraient capables de nous mettre en échec car, à défaut de bien nous connaître, ils ont conscience de nos machinations. Leurs esprits ne se laissent pas aussi facilement abuser que ceux de ces marionnettes qui osent se proclamer rois ou dirigeants d’assemblées. La prudence doit être de mise dans chacune de vos entreprises, messieurs. N’oubliez pas que nous ne sommes pas en possession de tous les atouts. Nombre de reliques et de secrets sont toujours dissimulés chez les quatre races. La victoire ne nous appartient pas encore. La plupart des têtes acquiescèrent à cette remarque. Le chef de réunion se leva et proclama bien fort. - Je vous remercie, chers compagnons, de vous être présentés à cette assemblée exceptionnelle. Vous pouvez désormais rejoindre vos postes respectifs. Le Maître vous enverra ses ordres de missions dans les prochains jours. Héo Léckèïguil, chers amis. La salle de réunion retomba dans un silence de mort. L’atmosphère semblait s’être figé de nouveau lorsque les membres de l’assemblée commencèrent à s’évaporer en une fine fumée grisâtre. Mais, alors que toute fumée s’enfuit naturellement dans les airs, celle-ci rampa sur les dalles de pierre jusqu’à former comme une couche de poussière, synonyme d’une longue, très longue absence d’entretien. Puis, en l’espace de quelques secondes, la totalité de ce dépôt s’en fut entre les pierres du plancher, comme aspiré par les jointures noires. Seuls le président et le corbeau, toujours inerte au centre de la table, demeurèrent dans le froid de la dernière salle de cette haute tour qui surplombait un paysage prêt à accueillir les premiers rayons du jour. Quelques mots résonnèrent dans la salle vide : - Voici, Maître. La réunion que vous aviez ordonné est désormais achevée. Je souhaite qu’elle vous ait apporté satisfaction et informations utiles. L’oiseau d’ébène se mit alors à remuer la tête et à cligner des yeux comme s’il venait d’émerger d’un profond sommeil. Il déplia ses ailes, émit deux croassements insistants, et s’envola par la fenêtre qui l’avait vu entrer. Le dernier individu de la salle enveloppa son fauteuil de brumes blanches émanant de son corps et se volatilisa comme ses confrères. La première vague diurne frôla son être s’échappant entre les dalles rocheuses.
Auteur : Julien
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5.
Unité 3 - Dilo, fils de Krilo (Kévin)
(par
Kévin, ajouté le 20/10/05 13:50)
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| Chaque nuit, Dilo faisait le même cauchemar. Chaque fois, il se réveillait en sursaut, la chemise collée à la peau, et la respiration haletante. Mais il était exaspéré. Exaspéré contre le fait qu’il ne se souvenait jamais de ce dont il avait rêvé. Cette nuit-là, comme toutes les autres, il se redressa d’un bond sur son lit. Son cœur battait la chamade. Ses tempes étaient bouillantes. Il avait l’impression que sa tête allait exploser. Il tenta de se lever, en vain : à peine avait-il posé le pied par terre qu’un horrible mal de tête survint. Il retomba mollement sur le lit. Comme à son habitude, il passa les quinze minutes suivantes à se torturer l’esprit pour tenter de se remémorer ce qui l’avait réveillé, et en arriva à la même conclusion : il n’avait de souvenir que le feu. Le feu omniprésent, qui ravageait un lieu qu’il ne connaissait pas. Il finit par sombrer de nouveau dans le sommeil…
— Dilo ! Réveille-toi ! Allez, debout, paresseux. Le soleil est déjà levé depuis un bon moment. La mère de Dilo, Matia, venait d’ouvrir les volets dans un léger grincement, et une lumière aveuglante pénétra à l’intérieur de la chambre. Dilo leva aussitôt son bras et le plaça devant ses yeux. — Non, maman, implora-t-il d’une voix ensommeillée. Laisse-moi encore un peu de temps… — Je viens de t’en laisser, Dilo. J’aurais pu te réveiller depuis deux heures, si j’avais voulu. L’intéressé soupira faiblement, et finit par s’asseoir avec peine au bord de son lit. Matia sortit de la chambre et se dirigea vers la cuisine. Elle était toujours très calme et posée, et ne s’était jamais prise de colère contre quelqu’un. Du moins, tel était le constat de Dilo. Du haut de ses dix-huit ans, il n’avait jamais vu sa mère hurler de sa voix douce et fragile. Elle avait un autre atout : il lui suffisait d’adopter le regard adéquat, et tout le monde se pliait à ses injonctions ou satisfaisait ses demandes. Ou peut-être tout le monde ici était aux petits soins pour elle depuis l’Evènement… C’est ainsi qu’elle L’appelait, tout comme Dilo, pour ne pas ranimer l’indescriptible souffrance de lointains souvenirs et d’un immense vide impossible à combler. Dilo se leva, et fouilla dans son coffre à vêtements. Puis il s’habilla et alla prendre son petit déjeuner. Matia faisait la vaisselle dans la pièce voisine, et Dilo l’entendait siffler le petit air qu’il lui connaissait si bien. — Tu as bien dormi ? lança-t-elle à son fils lorsqu’elle eut fini de siffloter. — Bah, comme-ci, comme-ça, répondit-il entre deux bouchées. La nuit habituelle, et le cauchemar habituel. Je crois que je vais finir par m’y faire, à la longue. Sa mère apparut sur le pas de la porte qui séparait Dilo de la cuisine, une cuillère en bois à la main, qu’elle tapait légèrement contre son menton. Elle s’appuya sur le chambranle et regarda longuement son fils. Ses yeux d’un bleu profond ne cillaient pas, et son nez était légèrement arqué. De longs cheveux blonds et lisses descendaient en cascade autour de ses minces épaules, et venaient mourir au niveau de sa taille. — Je ne comprends pas pourquoi tu fais ce même cauchemar chaque nuit, fit-elle avec une moue pensive. C’est bizarre. — Moi non plus, maman, je ne comprends pas. Moi non plus. Matia vint appliquer un baiser sonore sur la joue de son fils. — En tout cas, poursuivit Dilo, tout allait bien jusqu’à ce que tu viennes me réveiller. Il gratifia sa mère d’un sourire angélique. — Si je n’avais pas ouvert les volets, nota Matia, tu serais resté endormi toute la journée. Elle fixa son fils, et finit par rire avec enthousiasme. Un rire cristallin que Dilo n’avait que très – trop – rarement entendu. Matia paraissait très calme et sereine, mais elle était tout aussi contenue et réservée. Et cette fois-ci, Dilo crut voir une femme totalement différente devant lui. — Encore une dure journée de travail en perspective, commenta Dilo. Qui va s’occuper du labourage des champs est et nord ? — Je pense que je vais confier cette tâche à Ronigl et Konigl. Ce soir, ajouta-t-elle avec un ton malicieux, ils auront tous deux droit à une double ration pour la peine endurée. — Tu adores les mettre ensemble, n’est-ce pas ? — Bien sûr, ils sont frères ! Pourquoi devrais-je les séparer ? Matia s’avança dans la salle pour prendre une assiette posée sur la table, et s’assit sur une chaise à proximité de son fils. — Je crois, reprit-elle, que je vais mettre Anral au bétail. Il les nourrira et se chargera de surveiller les bêtes sorties de leur enclos. — Peut-être que Valos pourrait réparer les clôtures endommagées, qu’en penses-tu ? — Ce n’est pas une mauvaise idée, accepta Matia. Je lui dirai dès qu’il arrivera. — Et toi, que vas-tu faire ? — M’occuper de la traite et du ramassage des œufs. Et surtout, assister la mise à bas de l’une nos vaches… si elle met bas aujourd’hui. Quant à toi, n’oublie pas que tu dois aller à Méran, ce matin, reprit-elle. Dilo laissa sa cuillère de bois tomber dans son écuelle. — Méran ! s’écria-t-il en se cognant le front de la paume de la main. Ca m’était complètement sorti de l’esprit. Et moi qui prends mon temps à manger et discuter… Tu aurais pu me réveiller plus tôt, continua-t-il à l’intention de sa mère. — Oui, mais je ne l’ai pas fait. Et maintenant, à l’heure qu’il est, tu devrais déjà être parti et même à mi-chemin. — Merci de me le rappeler, maman, railla Dilo. Sans toi, je ne n’aurais pu le remarquer… Il termina à la volée son petit déjeuner, se leva en raclant sa chaise sur le plancher, et prit son gilet. Il se dirigea vers sa mère, qui lui donna quelques vivres pour la route, et l’embrassa. — N’oublie pas… Du sel, de la corde,… — …du silex et une grosse bobine de fil de fer, oui, je sais maman… C’est généralement uniquement pour ce genre de commissions que je vais à Méran. D’ailleurs, je continue à penser que je reviendrai bientôt avec une charrette attelée à Rinidion. — Tu m’aimes ? demanda-t-elle alors qu’il sortait à vive allure de la maison. — Selon toi ? lança-t-il sans même se retourner. — Je veux te l’entendre dire, Dilo. Il s’arrêta sur le seuil, et regarda sa mère droit dans les yeux. Un sourire indescriptible était inscrit sur son visage. — Je t’aime, maman, dit enfin Dilo. — Moi aussi, je t’aime. Il se détourna et sortit de la maison : la demeure de Matia et Krilo, son mari, était une ferme isolée, mises à part les quelques maisons voisines, qui vivaient tout comme les propriétaires, des ressources de la ferme. Méran était la ville la plus proche de la ferme. Elle se trouvait à une dizaine de lieues d’ici, à environ huit heures de cheval, et se dressait non loin de la forêt de Romisani, qui s’étalait à l’ouest sur une vaste distance. Elle était en plein cœur du Lakroma, l’une des régions de Saram, le royaume des humains. Le Lakroma occupait la partie nord-ouest du royaume, et était constituée en majeure partie de plaines et de forêts. Elle était délimitée comme d’autres régions par des frontières naturelles, fleuves ou massifs montagneux. Dilo prit la direction de l’écurie. Il connaissait le chemin par cœur, et aurait pu se déplacer les yeux bandés. Il y entra, la traversa dans toute sa longueur, et s’arrêta subitement devant une grande barrière en bois à sa gauche. Il leva la main et déverrouilla le loquet de fer qui bloquait l’entrée. Quelques hennissements joyeux jaillirent lorsque, d’un mouvement ample de son bras, il ouvrit l’enclos. Un cheval s’avança sous la lumière tamisée par la poussière qui passait au travers du toit. — Rinidion, mon grand ! salua Dilo. Comment vas-tu ? Pour seule réponse, le cheval hennit à nouveau. C’était un magnifique et jeune étalon couleur gris perle, moucheté çà et là de petites taches blanches. Son long museau laissait entrevoir un léger teint bruni, et rappelait la nuance sombre de ses sabots. Il laissa son maître l’approcher et lui caresser lentement l’échine. Son pelage était aussi doux qu’à sa naissance, et ce n’était pas peu dire. On aurait dit de la soie pure et douce. — On va à Méran, Rinidion, annonça Dilo. L’étalon hennit. — Tu commences à connaître le chemin, n’est-ce pas ? L’animal inclina légèrement la tête en signe d’acceptation et souffla légèrement. Rinidion était beaucoup plus intelligent qu’il n’y paraissait, Dilo s’en était aperçu très tôt. Il le prit par la crinière, et le tira lentement hors de l’enclos. Le bruit de ses sabots claquait sur le sol, et de la vapeur se formait dès la sortie de sa gueule : c’était la fin de l’hiver, et il faisait encore froid dans les plaines du Lakroma. — Tu ne veux toujours pas que je te selle ? demanda Dilo, bien qu’il connaisse déjà la réponse. Le cheval hennit d’une façon bien étrange, d’un air de dire « Tu me connais depuis assez longtemps pour savoir ça. ». Dilo haussa les sourcils, et soupira. Après tout, Rinidion n’avait, de toute sa vie, pas été une seule fois sellé, et ce n’était pas aujourd’hui qu’il allait déroger à la règle. De toute manière, Dilo se sentait aussi bien sans selle. Ils avancèrent encore de quelques pas, et sortirent de l’écurie, sous le franc soleil. Rinidion détourna instinctivement la tête et Dilo le caressa pour le rassurer. Puis il grimpa sur son dos, et lui dit quelques mots à l’oreille. Le cheval se cabra, et détala telle une étoile filante. Dilo sentit l’air frais lui fouetter le visage, et il n’en fut que plus réjoui : il ne se lassait jamais de ces promenades, et en profitait toujours au maximum. Dilo tira légèrement sur la crinière de Rinidion, qui ralentit de plus en plus. Lorsque le cavalier et son étalon passèrent au trot devant la maison de Matia, celle-ci se trouvait sur le pas de la porte. Elle leur fit un grand signe de la main. Le vent porta alors ses quelques mots aux oreilles de son fils : — Fais bien attention à toi, Dilo ! Alors il fit demi-tour, et prit le plus court chemin pour se rendre à Méran : il se dirigea en direction du nord, et emprunta la route de Salhia, une route caillouteuse sur laquelle circulaient de nombreuses carrioles, et qui longeait Romisani sur ton son côté oriental. Jadis, Romisani avait été une forêt luxuriante, mais elle acquit au fil des années une mauvaise réputation, suite à une légende qui prétendait qu’elle était habitée par des esprits qui pratiquaient d’étranges rites. Dilo adopta une allure régulière, un trot qui n’épuisa pas son cheval. La ferme finit par disparaître au-delà d’une colline, et la route n’était maintenant entourée que par de l’herbe verte, qui s’étendait à perte de vue. Dilo sentait chacun des muscles de son étalon sous ses cuisses ; il avait l’agréable impression d’être massé par leur mouvement régulier et puissant. Le paysage défilait à ses côtés, et la forêt commençait à former une longue bande verte sur sa gauche lorsque le soleil atteignit son zénith. Une heure plus tard, le sentier rencontra une grande étendue rocheuse, qui venait déchiqueter le sol verdâtre sur plus d’une lieue. Il la traversa sans peine, et se retrouva rapidement de l’autre côté. Il s’arrêta un moment pour se restaurer, et laissa Rinidion gambader à son aise dans les prés. Il connaissait Rinidion depuis sa plus tendre enfance, et il croyait même être né après lui. Il sentait que ce cheval avait en lui quelque chose d’étrange, presque surnaturel : il donnait l’impression de comprendre chaque mot, chaque phrase, chaque conversation que son maître lui tenait. Il répondait à chacune de ses questions, et paraissait doué de raison. S’il avait pu naître homme, pensa Dilo, il serait devenu l’un des plus sages. Puis il reprit sa route vers le nord : Méran se trouvait approximativement à six lieues de lui, et il s’éloignait lentement de la forêt de Romisani. Il devait normalement arriver à la tombée de la nuit. Peu de temps après, la bande verte de la forêt disparut derrière les collines. Dilo leva la tête et scruta le ciel. Le soleil avait depuis bien longtemps amorcé sa chute jusqu’à l’horizon. Le terrain devint de plus en plus vallonné, et le cavalier et sa monture croisèrent un petit ruisseau, qui prenait sa source dans le bois à l’ouest. L’eau coulait en gazouillant légèrement, et se frayait un chemin entre des galets polis par le passage du temps. Il traversa le ruisseau, en s’arrêtant pour remplir son outre, puis repartit.
Quelques heures plus tard, alors que l’astre lumineux s’apprêtait à disparaître derrière les cimes lointaines des arbres de Romisani, Dilo aperçut une petite tache sombre, et plusieurs points lumineux vacillants. Il caressa doucement la tête de son cheval, se pencha et murmura à son oreille : — Ca y est, mon grand. On est arrivés. On passera la nuit là-bas, et on repartira demain matin. Tu es d’accord ? L’étalon hennit joyeusement. — Oui, c’est bien ça, tu es d’accord, confirma Dilo. A l’entrée de la ville, il mit Rinidion au pas. Méran était entourée d’une palissade de bois, et on pouvait y accéder par un large portail, qui était gardé par deux hommes en faction. Ce n’était pas des soldats à proprement parler – cela se remarquait clairement à leur « uniforme », pour ainsi dire. Ils étaient habillés plutôt simplement : des braies foncées surmontées d’un casaque gris, et pour couronner le tout, d’un petit calot, qui tirait plus sur le bleu que sur le gris. La lance qu’ils tenaient légèrement de travers était le seul indice qui dévoilait leur fonction. Dilo venait régulièrement à Méran, et les gardes en faction le reconnurent aussitôt. — Tiens, bonjour Dilo ! prononça l’un d’eux. — Bonjour Lamar, salua Dilo, enthousiaste. Comment allez-vous ? — Bah, tout va bien dans le meilleur des mondes… Nous ne sommes aucunement dérangés par les Evènements Extérieurs, et nous nous en contentons très bien. — C’est tout le mal que je vous souhaite. — Cela fait un bail que vous n’êtes pas venu, commença l’autre garde. Combien de temps, déjà ?... — Trois mois et… trois mois et deux semaines, répondit enfin Dilo, si mes souvenirs sont exacts. — Et que venez-vous faire ici ? — La routine, Jeran. Je viens approvisionner la ferme de quelques ustensiles qui ne peuvent pousser dans la terre ou venir du ventre d’une vache. Les deux gardes éclatèrent de rire, et Dilo les accompagna. — Brave Dilo, s’écria le dénommé Lamar en se tiraillant le lobe de l’oreille. Il ne changera jamais. — Vous me flattez, Lamar, annonça Dilo. — C’est sincère. — Vous repartez ce soir ? s’informa Jeran. — Non, je vais passer la nuit ici, répliqua Dilo. La perspective de chevaucher dans les ténèbres me fait froid dans le dos, et puis, de toute façon, cette journée de voyage m’a épuisé. Rinidion rabroua gentiment son maître. — Je ne parlais pas de toi, Rinidion, continua-t-il. Je sais que tu es beaucoup plus exténué que moi. A moins que tu ne veuilles repartir dès maintenant. Le cheval hennit dans un faible murmure. — C’est bien ce que je pensais, dit alors Dilo. Et bien, messieurs, je vais vous laisser vaquer à vos occupations… — … si vous considérez que rester planté là à laisser les moustiques vous sucer le sang est une occupation, alors oui, nous allons y retourner, rétorqua aigrement Jeran. Il n’était pas en colère contre Dilo, mais seulement contre la fonction qu’on lui avait attribuée. Lamar poursuivit son idée : — Je me demande pour quelle raison ils veulent absolument poster des gardes aux portes de Méran. Cela fait plus de deux ans que je suis en faction ici, et j’ai assisté à autant d’incidents que j’ai vu de chevaux voler. — Si vous le dites, fit-il avec un haussement d’épaules, avant de claquer des mains. Désolé d’écourter cette conversation, mais j’ai quelques affaires à mener, et je dois les faire avant que les marchands ne baissent le rideau. Passez une bonne soirée ! conclut-il en se détournant, et il entra dans la ville. Méran était une petite bourgade vivante, animée, qui était en majorité habitée par des fermiers, mais aussi par quelques marchands et des gens de passage. Les maisons étaient disposées régulièrement et proprement, et bordaient de grandes rues pavées empruntées par quelques retardataires. On venait de placer sur des pitons en fer des torches enflammées, qui crépitaient au rythme des flammes dansantes. La ville s’éclairait maintenant d’une lueur jaunâtre vacillante, et se détachait de l’obscurité de plus en plus sombre. Dilo passa devant un bâtiment d’où sortait le tintement cristallin du marteau sur l’enclume, et le son régulier et étouffé de la souffleuse qui venait attiser le feu de la forge. Il tourna au coin de la rue et mena son cheval vers une bicoque délabrée, dont il ignorait toujours comment elle pouvait tenir debout, et mit pied à terre. Il grimpa sur le parvis, porta la main sur la poignée de la porte et entra. L’intérieur de la vieille baraque était – si cela pouvait être possible – dans un plus mauvais état encore que l’extérieur : les planches de bois étaient réparties inégalement sur le sol et grinçaient horriblement à chaque fois que Dilo remuait le pied. D’aucuns se récriraient « Mais quel foutoir ! » en rentrant pour la première fois ici. Ce ne serait qu’un euphémisme : une infinité d’objets de toutes sortes était répandu sur le sol, les étagères et le comptoir. Imaginez qu’un terrible tremblement de terre survienne dans un magasin magnifiquement rangé, et vous obtiendrez une image à peu de choses près fidèle de l’état de cette pièce. Une multitude de bougies allumées faisaient néanmoins ressortir un relief chaleureux. Une petite tête maigrichonne jaillit de dessus un tas de parchemins, posés en vrac sur une haute caisse emplie à ras bord de sculptures en étain. C’était un vieil homme au crâne dégarni et au regard torve. Ses yeux gris pâle exprimaient une profonde et éternelle hébétude, mais il ne fallait pas s’y fier. C’était l’une des personnes les plus rusées et habiles qui soit, qui arrivait toujours à obtenir ce qu’il voulait. A la vue de Dilo, il esquissa un large sourire. — Dilo, mon garçon ! Que je suis heureux de te revoir. Il disparut derrière la pile de parchemins et réapparut quelques secondes plus tard à côté d’une immense étagère ornée çà et là d’une multitude de petits bibelots. Il s’essuya les mains sur son pourpoint marron, s’avança d’un pas claudicant vers Dilo et le salua d’une accolade. — Monsieur Govik ! s’écria Dilo. Comment allez-vous ? — Comment veux-tu que j’aille ? Je me porte comme un charme, comme à mon habitude. — Et votre jambe, depuis le temps ? — Ca reste stable. Elle fait toujours des siennes, mais j’arrive tout de même à me débrouiller, malgré la douleur insoutenable qui me lance de temps à autre. — Je vous comprends… — Tsss, fulmina monsieur Govik, pourquoi a-t-il fallu que cette fichue marche d’escabeau se dérobe juste sous mes pieds ? — Monsieur Govik, cela fait presque déjà trois ans… — Eh oui… Mais je ne puis m’empêcher de ruminer sans cesse le passé. C’est dans ma nature, vois-tu. — Et, reprit Dilo pour changer de sujet, les affaires marchent bien, en ce moment ? — Les affaires sont ce qu’elles sont, petit. Avec leurs hauts et leurs bas. Mais j’avoue qu’en ce moment, je ne suis pas débordé. C’est comme si les gens avaient peur de sortir de chez eux. Ou alors les terreux et les volants ont-ils décidé d’organiser le blocus du Saram. Ou peut-être même que ces deux hypothèses sont liées. — J’opterai pour la première suggestion, choisit Dilo, la mine lugubre. Disons que les gens craignent d’attraper le rhume de leur vie ave toute cette humidité. — Il est vrai que ça nous change radicalement de l’été précédent, qui a été particulièrement aride. Nombre des fermes dans les faubourgs de Méran ont perdu une grande partie de leurs récoltes. Et je m’étonne même que vous n’ayez pas été touchés par cette sécheresse. — Nous n’avons pas eu trop de problèmes en ce qui concerne la chaleur. — Et vous avez aussi eu de la chance que vos récoltes n’aient pas été réquisitionnées par le Royaume pour nos légions. Le peu que nous avons retiré des moissons nous a été enlevé par une troupe de passage, sous prétexte que les soldats devaient se nourrir. — Fadaises ! Je pense plutôt qu’ils ont profité de la situation actuelle pour survivre sur votre dos. Vous savez, tout ce qui a trait à cette fichue guerre me met dans tous mes états, et il ne m’étonnerait pas que les armées ennemies envahissent un jour le Lakroma et Méran. — Voyons, vous ne faites plus confiance en notre propre armée ? — Je n’ai pas dit ça, monsieur Govik. Mais au vu de toutes les atrocités que m’ont indirectement fait subir ces innombrables batailles – et notamment celle de Généus – j’en viens à douter des capacités de nos légions. Vous ne trouvez pas que cette guerre est un véritable gâchis ? — Bien sûr que si. Tous ces milliers de morts, personne ne peut justifier cela. Même les raisons d’être de cette guerre – ou les causes, si tu préfères – peuvent paraître superflues. — Elles le sont, monsieur Govik, elles le sont. Ouvrir les hostilités pour quelques malentendus et réprimandes est vraiment une absurdité. Et toutes ces alliances aussi vite conclues que brisées me donnent un mal fou à comprendre ce qui se passe dans la tête de nos tacticiens – si tant est qu’on puisse les appeler ainsi. — J’ai la mémoire qui commence à flancher. Quelle était la dernière alliance en date, déjà ? — Je crois qu’il s’agissait du Royaume de Sebos, avec les stratons. En tout cas, à peine les causes de leur alliance ont-elles été réglées – c’est-à-dire la guerre contre les etnains, si mes souvenirs sont bons – qu’ils se sont mis à nouveau à se crêper le chignon. Oh, pardonnez-moi l’expression. — Ne t’inquiète pas, j’ai entendu et prononcé des jurons bien pires que celui-là. — Vous ? s’étonna Dilo. Le vieil homme hocha la tête et émit un petit rire. Dilo l’accompagna, puis se tut. Le patron du petit magasin désordonné le regardait avec un émerveillement non dissimulé. — Mon petit, confia-t-il enfin, il est évident que tu es devenu un adulte. Tu es responsable, mûr, et déterminé. — Vous en faites trop, monsieur Govik. Je ne suis rien de tout cela, seulement un fermier. — Non, Dilo. Tu es un homme tout autre. Tu t’offres sans réserve, tout en restant terre à terre. Plus tard, tu accompliras de grandes choses, de très grandes choses. Il marqua une courte pause, avant de reprendre : — Tu ressembles tant à ton père, Dilo. Un lourd silence presque étouffé s’établit alors dans la petite pièce sombre. — Euh… Je suis vraiment désolé, s’excusa le vieux bonhomme. Sincèrement. — Ce n’est rien, monsieur Govik, répondit Dilo. Ce n’est rien… c’est du passé désormais. Mais ils se turent quand même pendant une longue minute. Dilo était perdu dans ses pensées, et monsieur Govik ne savait quoi dire. Puis ce dernier se racla discrètement la gorge. — Alors Dilo, annonça-t-il, tu es venu pour me prendre de sel ? — Oui, répondit Dilo en reprenant lentement ses couleurs. Nous commencions à en manquer, à la ferme. J’aurais aussi besoin de silex, d’un peu de corde et d’une bobine de fil de fer… pas trop lourde quand même. — Silex, corde, fil de fer… répéta monsieur Govik pensivement. Je devrais te trouver tout ça. Ce n’est pas ce qui nous manque, tu sais. — Et puis, vous me rajouterez une charrette, aussi. — Pardon ? — Non, rien. Je pensais à une discussion que j’avais eue avec ma mère ce matin. Puis il éclata de rire, et monsieur Govik s’étonna de le voir si paisible. Il tourna des talons, et disparut derrière une étagère. Sa voix parvint encore à Dilo, toutefois mêlé d’un léger bruissement de papier : — La quantité habituelle, Dilo ? — Exact, affirma-t-il laconiquement. Six livres de sel, une de silex, deux cents pas de corde et une centaine de pas de fil de fer. Je n’ai de cesse de dire à maman de prendre plus de provisions à la fois, mais elle ne veut pas m’entendre. Si vous saviez comme elle peut être obstinée, quand elle veut… — Oh, je le sais depuis bien plus longtemps que toi, mon petit. Je la connais depuis qu’elle est haute comme trois pommes, figure-toi. Il réapparut avec le matériel derrière le comptoir, de l’autre côté de la pièce, et déposa le tout plutôt brusquement. Il souffla et s’essuya le front du revers de la main. — Pourquoi faut-il que ça soit aussi lourd ? se récria-t-il vertueusement. Enfin, là n’est pas la question. Comment vas-tu faire pour transporter tout cela ? Ca n’en a pas l’air comme ça, mais c’est vraiment lourd. — Ne vous inquiétez pas, monsieur Govik. J’utiliserais les sacs que j’ai apportés et la corde que vous allez me vendre. Ce sera un jeu d’enfant. Quelques minutes plus tard, Dilo sortit de la vieille baraque avec deux gros sacs dans les mains. Il en avait eu pour une vingtaine de demi-saryles d’argent. Monsieur Govik n’était pas un escroc, et ne cassait pas non plus ses prix pour de vieux amis. Il restait dans l’ensemble assez honnête. La nuit était totalement tombée lorsque Dilo entreprit de se diriger vers l’auberge d’Ordo. Celle-ci était nettement mieux entretenue que le magasin de monsieur Govik. Une ambiance chaleureuse émanait du couloir qui menait à la taverne, mais Dilo rejeta très vite l’appel de la bière brassée et des boutades autour d’une table. Il devait se lever avant l’aube pour arriver dans la première moitié de l’après-midi à la ferme. Il demanda alors au propriétaire de ces lieux, monsieur Ordo, un endroit pour passer la nuit. Celui-ci le mena au premier étage et à une petite chambre toute simple, qui convint aussitôt à Dilo. Il n’y avait qu’un lit et un grand baquet de bois, cerclé de larges anneaux métalliques dont certains étaient rongés par la rouille. Dilo n’était pas très difficile : du moment qu’il avait un toit sous lequel dormir, il était satisfait. Il prit un bain réconfortant, et se mit en moins de temps qu’il ne faut pour le dire sous les couvertures. Le lendemain, le cri strident du coq tira Dilo du sommeil. Il bailla aux corneilles, et se leva difficilement. En se regardant dans la glace, tâchée çà et là par de petites salissures ternies par le temps, il aperçut deux grands yeux ronds bleu saphir ensommeillés, tels deux grosses billes inertes. Ses cheveux blonds ébouriffés masquaient entièrement son éternel épi jaune brillant. Tout le portrait de sa mère. Son nez légèrement bombé et proéminent, ainsi que sa forte carrure et son cou d’aurochs étaient les seuls héritages de son père. Quelques minutes plus tard, il se retrouva assis sur un banc de bois, dans la salle principale de l’auberge, une cuillère à la main, en train d’avaler péniblement son petit déjeuner. Entre deux bouchées, il se remémora le fait que sa mère l’admonestait tous les matins dès son réveil : — Mais tu ne fais que dormir ! s’écriait-elle alors qu’elle le secouait comme à son habitude pour le tirer de son sommeil. Je devrais peut-être t’appeler « le loir ». Dilo le loir, continuait-elle en le lorgnant malicieusement, ça t’irait bien. — Merci de tes commentaires, maman, lui répondait Dilo. Ça me va droit au cœur. Et elle l’appelait ainsi durant tout le reste de la matinée. A ce souvenir, Dilo esquissa un léger sourire, et replongea dans la contemplation béate de son écuelle. Il finit par retrouver ses esprits, et prit ses affaires, avant d’aller sortir Rinidion. L’air était frais, et une légère brise vivifiante parcourait dans un murmure la rue qui séparait l’auberge d’Ordo de l’écurie. Un bleu délicat venait colorer la voûte céleste et infinie, encore parsemée d’une myriade de points lumineux, brillants comme mille feux. Les sabots de l’étalon claquèrent sur les dalles de la route, et brisèrent le silence bienfaisant qui s’était établi depuis la tombée de la nuit, la veille. Jeran et Lamar avaient été remplacés par deux autres gardes, que Dilo ne connaissait pas. Ils ouvrirent le portail, et les lourds battants s’écartèrent dans un grincement plaintif et un bruit constant de craquements de bois. Alors Dilo se retrouva sur une plaine silencieuse, et s’éloigna au trot, les sacs de monsieur Govik accrochés entre eux, suspendus sur la croupe du cheval. Les gardes de Méran ne furent bientôt que des ombres lointaines, placées devant une palissade obscure, dont le sommet découpé se détachait progressivement du ciel désormais clair.
Vers le début de l’après-midi, il arriva en vue de la ferme, mit Rinidion au pas, et lui caressa affectueusement la crinière. Quelques minutes plus tard, il émergea de l’écurie, après avoir fait entrer son cheval dans l’enclos, et prit la direction de la maison. Les planches de bois craquèrent bruyamment lorsqu’il monta sur le perron, mais il entendit tout de même deux voix distinctes de l’autre côté de la porte, en pleine conversation. Dilo s’arrêta, et reconnut la voix fragile de sa mère. En essayant de reconnaître la seconde personne, Dilo n’en crut pas ses oreilles : il n’avait pas entendu ce timbre grave et profond depuis plus de six mois. Il ouvrit précipitamment la porte, et se dirigea vers le salon. Un grand gaillard baraqué, de la carrure d’un jeune ours – et ce n’est pas un euphémisme – était assis de dos, et parlait à Matia, les coudes posés sur ses genoux. Dilo sauta de joie. — …que tout cela se produira sûrement sur la frontière nord au niveau du Tédaire, dit l’individu assis, vers le Trou aux Piquants et Vanoi. — Firnios ! s’écria Dilo. Le dénommé Firnios pivota légèrement sur sa chaise et tourna la tête. D’épais sourcils venaient renforcer une paire d’yeux marron, séparés par un long nez proéminent. Une barbe hirsute, qui recouvrait la quasi-totalité du bas de son visage, cachait sa bouche, mais Dilo vit les bajoues du grand bonhomme s’étirer pour former un large sourire. — Dilo ! s’étonna à son tour Firnios. Les deux complices rirent à cœur joie. Firnios se leva, et salua vigoureusement Dilo. Firnios était un personnage de forte carrure, et pour cause : il était bûcheron, et c’était le plus vieil ami de Matia. Il habitait à Méran, et possédait à la ferme une petite cabane qui lui permettait d’entreposer son bois. De fil en aiguille, Dilo rencontra Firnios, et ils devinrent très vite inséparables. Mais pour raison familiale, le bûcheron était parti pendant quelques temps, et avait manqué à Dilo. — Comment vas-tu, mon petit ? s’enquit Firnios. Comment se sont passés ces six derniers mois ? — A merveille. Mais, tu sais, poursuivit Dilo, j’aimerais que tu cesses de me considérer comme un gamin. J’ai plus de dix-huit ans, désormais. — Dix-huit ans déjà… Vous, les jeunes, vous ignorez à quel point le temps passe vite lorsqu’on grandit… Vous ne savez pas la chance que vous avez. Vous êtes insouciants, et vous mordez la vie à pleines dents. Vous ne réaliserez ce qu’aura véritablement été l’adolescence qu’à l’âge adulte. Ah, soupira le bûcheron, que je regrette ma jeunesse, le temps où je gambadais dans les prés, le temps des aventures et des conquêtes – et je parle de toutes sortes de conquêtes… Il lui dédia un clin d’œil. — Tu as passé les plus belles années de ta vie, mon petit, n’oublie jamais ça… Tu ne vivras plus jamais comme avant. C’est du passé désormais. Firnios se rassit et Dilo se joignit à la conversation. A l’arrivée du crépuscule, Matia se redressa et indiqua qu’elle allait préparer le dîner. Naturellement, Firnios était invité, et, à peine Matia s’était-elle levée, qu’il se proposa à leur faire un petit plat. Lorsqu’il était là, il aidait la mère de Dilo dans toutes ses occupations. Entre-temps, Dilo était sorti réparer le cerclage d’une roue qui s’était fracassée contre un rocher plutôt coriace. Après un petit moment, Matia vint prévenir son fils : — Allez, dépêche-toi, mon grand, le dîner est prêt. — J’arrive. Firnios avait préparé une délicieuse potée de légumes. Dilo ne se le fit pas dire deux fois. Il fut à table avant que le plat ne soit servi. — Firnios, appela Matia, tu peux venir ! — J’arrive tout de suite ! annonça Firnios. Firnios apparut sur le seuil de la porte. Il tenait une marmite en cuivre avec un torchon à chaque main, et se déplaçait au trot : un flot continu de vapeur s’échappait du récipient et montait vers le plafond. — Chaud devant ! lança-t-il avant de poser la marmite sur la table. Houlà ! C’est bouillant… Il se frotta vigoureusement les mains en soufflant dessus, prit la louche posée dans la marmite et commença à servir Matia et Dilo. — J’ai eu de la chance, commença Matia, de ne pas trouver Dilo dans le lit, en train de ronfler de tout son long. — Il n’aurait plus manqué que ça, gloussa Firnios… — C’est un vrai loir, à ses heures, continua Matia en ébouriffant les cheveux de son fils. — Maman, s’il te plaît… répliqua Dilo. — Ah oui, c’est vrai ! s’exclama le bûcheron baraqué d’une voix qui fit sursauter Matia et son fils. Dilo le loir ! J’avais complètement oublié. — Dilo le loir, répéta Matia, un superbe sourire fixé entre ses deux oreilles. — Je me répète peut-être, mais ton surnom te va vraiment comme un gant, Dilo. Bravo, Matia. La ressemblance est troublante. — Vous voulez bien cesser, s’il vous plaît ? demanda Dilo en haussant la voix. — Comme tu voudras, mon petit, abdiqua Firnios dans un petit rire. — Firnios... — Oh, très bien.
A la fin du repas, Matia invita Firnios à passer la nuit chez elle. Ce n’était pas une surprise pour Dilo : il y avait dans la maison une chambre spéciale réservée à Firnios, et, depuis son plus jeune âge, Dilo l’avait toujours vu y passer au moins une nuit à chacune de ses visites. Le bûcheron accepta aussitôt. Puis il se leva et se dirigea vers la cuisine. La mère et le fils suivirent. Alors, quelque part, au-delà des limites de la propriété de Matia, dans les environs de la Forêt de Romisani qui se dressait, noire, devant le ciel bleu roi tacheté de légers nuages fantomatiques, retentit un hurlement. Un hurlement de mort, celui d’un loup, qui fit tomber dans la petite pièce un lourd silence, presque respectueux. Ce cri finit par s’évanouir dans le crépuscule, et la légère et éternelle brise du début de printemps fut bientôt la seule à parcourir les vastes plaines de Saram.
Auteur : Kévin |
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